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Full text of "Histoire générale des voyages, ou, Nouvelle collection de toutes les relations de voyages par mer et par terreposées sur les observations les plus autentiques ..."

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Accessions 




FIIOM THE 



^htUi}js Jfinnù. 



HISTOIRE 

GÉNÉRALE 

DES VOÏAGES, 

o u 
NOUVELLE COLLECTION 

DE TOUTES LES RELATIONS DE VOIAGES 

PAR MER ET PAR TERRE, 

Qui ont été publiées jufqu'àprefent dans ks différentes Langues 
de toutes les Nations connues : 

CONTENANT 

CE QU'IL Y A DE PLUS REMARQUABLE, DE PLUS UTILE, 

Et DÉ ÛîEVX AVERER DANS LES PaÏS OU LÉS VoÏAGEÙRS 

ONT PENETRER 

TOUCHANT LEUR SITUATION, LEUR ETENDUE, 

leurs Limites , leur s Divisons , leur Climat, leur Terroir, leurs Productions,, 
leurs Lacs, leurs Rivières, leurs Montagnes, leurs Mines, leurs Cités èc leurs 
principales Villes, leurs Ports^ leurs Rades, leurs Edifices , &c. 

AVEC LES MŒURS ET LES USAGES DES HABITANS, 

Leur Religion , leur Gouvernement $ leurs Arts et leurs Sciences > 
leur Commerce et leurs Manufactures; 

K?tm FORMER VN SYSTEME COMPLET D'HISTOIRE ET DE GEOGRAPHIE MODERNE, 
qui reprefentera Cétat actuel de toutes les Nations : 

ENRICHI 

DE CARTES GÉOGRAPHIQUES, 

Nouvellement cornpofées fur ies Observations les plus authentiques °, 

E>£ Plans et de Perspectives ; de Figures d'Animaux, de Végétaux, 

,;•-,; Habits > .Aflsiquijçs5' , .&Cé 

TOÎïtQUATOR Z I E M E. 



mm 



A PAR I S, 

Chez DIDOT, Libraire , Quai des Àuguftins, a la Bible d'or. 

M. D C C. L V 1 1. 

AVEC APPROBATION ET PPJFILEGE DU ROI 



N0V.Ï3 1916 

r 



'/:/\>iv'i; | % 



AVERTISSEMENT. 

'u Et que jugement qu'on puiCTe porter de mon travail , 
ÔrTclôiÊ' des louanges à ma conftance. Ce pénultième Tome 
fera bientôt fuivi du dernier (i); c'eil-à-dire que dans quelques 
mois 3 j'aurai rempli mes engagemens avec toute la fidélité 
qu'on doit au Public. 

Mort attention n'a pas été moins exacte, à fuivre les loix que 
|e me fuis impofées dans l'Avertiflement du douzième Tome ; 
furtout celles qui pourvoient refTerrer l'immenfe étendue de mon 
fujet 5 èc me conduire plus promptement à la fin d'une fi longue 
carrière. On fera furpris de la quantité de Voïageurs que j'ai 
réduits à mes bornes , en me contentant de les nommer lorf- 
qu'ils ne méritoient pas d'autre honneur , ou faifant entrer dans 
le cours de ma narration ce que je leur ai trouvé d'utile , fans 
m'afïervir à les faire paroître fucceflivement dans une multitude 
d'Extraits. Je n'ai accordé cette difli notion qu'à ceux qui m'en 
ont paru dignes , par Un caractère particulier d'utilité , démé- 
rite ou de réputation. Combien d'Articles de moins , combien 
de répétitions épargnées dans les premiers Tomes, fi les Fon- 
dateurs Ânglois avoient fuivi la même méthode ? 

De tous les Voïageurs Etrangers , que j'ai cités fans expli- 
cation , ou que j'ai mis formellement fur la fcene , il n'y en a 
pas un feul dont le témoignage foit conteilé. Ainfi , pour ne 
pas groiîir inutilement ce Tome , qui efl déjà d'une épaiiîeur 
extraordinaire^ je remets , à la Table Alphabétique des Noms, 
les éclairciflemens qu'on peut defirer fur leurs Ouvrages. Mais 
On ferôit étonné de ne pas trouver, dans l'Article de la Nouvelle 
France , di vertes Relations qui jouîfïent d'une certaine célébrité, 
il je n'expliquois ici les raifons qui m'Ont porté à les fupprimer. 

Il eft queftion particulièrement des Vôïages du P. Hennepin , 
Récollet, &. de ceux du Chevalier de Tonti. L*opinion que j'ai des 
lumières èc de la probité du P. de Charlevoix., dont les Ou- 
vrages m'ont été fort utiles pour le mien, ne me permet point 
d'appeller du rigoureux jugement qu'il a prononcé contre le 
P. Hennepin; furtout, fi j'ajoute que mes propres recherches 
ne m'ont rien fait découvrir en faveur de ce pauvre Récollet* 

(i) A&uelleirient fous preiîe. 



iv AVERTISSEMENT. 

Il avoit été fort lié avec M. de la Salle , &: Pavoit fuivi aux 
Illinois , d'où il remonta le Miffiflipi. C'en: ce Voïage, qu'il 
publia en i6'ô'3 , fous le titre de Description de la Louifiane , 
nouvellement découverte au SudOueJt de la Nouvelle France &c 9 
[in- 12. à Paris, chez Auroy. ]. Voici le Jugement du P. dç 
Charlevoix : 

55 Ce titre n'eft pas jufle ; car le Païs que le P. Hennepia 
» &: le Sieur Dacan découvrirent , en remontant ce Fleuve de- 
îj puis la Rivière des Illinois jufqu'au Saut Saint Antoine , n'eft 
5> pas de la Louifiane , mais de la Nouvelle France. Celui d'un 
55 fécond Ouvrage , qui fe trouve dans le cinquième Recueil 
55 des Voïages au Nord , ne Peft pas davantage : il porte ; 
>5 Volage en un Pais plus grand que V Europe , entre la Met 
55 Glaciale & le Nouveau Mexique. Audi loin que l'on aie 
55 remonté le Miffiflipi , on a toujours été bien éloigné de la 
55 Mer Glaciale. Lorfque l'Auteur publia cette féconde Rela-* 
5s tion , il étoit brouillé avec M. de la Salle. Il paroît même 
55 qu'il avoit défenfe de retourner dans l'Amérique ; èç que 
5j ce fut le chagrin qu'il en conçut , qui le porta à s'en ailei- 
5î en Hollande, où il fit imprimer un troifieme Ouvrage, in- 
titulé : Nouvelle Defcrlptlon d'un très grand Pals 9 Ji tué dans 




y. 

55 charge pas feulement fon chagrin fur M. de la Salle ; il le 

55 fait encore retomber fur la France , dont il fe croïok mal- 

55 traité , ôc croit fauver fon honneur en déclarant qu'il étoic 

53 né Sujet du Roi Catholique, Mais il devoit fe fouvenir que 

55 c'étoit aux frais de la France qu'il avoit voïagé dans l'A- 

53 mérique , ôt que c'étoit au nom du Roi Très Chrétien que 

33 lui bc. le Sieur Dacan avoient pris pofTeffion des Païs qu'ils 

93 avoient découverts. Il ne craignit pas même d'avancer que 

93 c'étoit avec l'agrément du Roi Catholique , fon premier Sou-r 

93 verain , qu'il dédioit fon Livre au Roi Guillaume III d'An- 

35 gleterre , ôc qu'il follicitoit ce Monarque à faire la conquête 

53 de ces vaftes Régions , à y envoïer des Colonies 6c y faire 

33 prêcher l'Evangile aux Infidèles ; démarche qui feandalifa 

35 les Catholiques, & fit rire les Proteftans , furpris de voir un 

35 Religieux t qui prenoit les titres de Millionnaire & Notaire 

53 Apoflolique , exhorter un Prince Hérétique à fonder una 



'AVERTISSEMENT. v 

% 3 Eglife dans le Nouveau Monde. Au refte , tous ces Ouvrages 
53 font écrits d'un ftyle de déclamation , qui choque par Ton en- 
»> Hure , & révolte par les libertés que fe donne l'Auteur , & par 
» {es inve&ives indécentes. Pour ce qui eft du fond des chofes , 
> 3 le P.. Hennepin a cru pouvoir profiter du privilège des Voïa- 
» geurs : auffi effc-il fort décrié en Canada : Se ceux , qui l'a- 
» voient accompagné , ont fouvent protefté qu'il n'étoit rien 
*> moins que véritable dans fes Hiftoires «. 

Le P, de Charlevoix juge de la Relation , publiée fous le nom 
du Chevalier de Tonti , qu'elle n'auroit pu mériter que des éloges , 
fi c'eut été l'Ouvrage de cet Officier, qui étoit fort capable de 
donner de bons Mémoires , fur une Colonie à l'^tabliiTement de 
laquelle il avoit travaillé plus que perfonne : mais il aiïlire que 
M. de Tonti a defavoué cette production , qui ne lui ferait 
honneur par aucun endroit. Ce font les termes du religieux- Cri- 
tique ; ÔC l'on verra d'ailleurs que M. d'Iberville reconnut la 
fauflèté de cette Relation. 

Le Journal Hiftorique de M. Joutel , Compagnon de M. de 
la Salle dans fon dernier Voïage, n'a vu le jour qu'en 1713 ; 
$c le P, de Charlevoix a connu l'Auteur eri 172.3, C'étoit , 
dit-il , un fort honnête homme , qui avoit rendu d'importans 
fervices à M. de la Salle , &: le feul de toute la Trouppe fur 
lequel ce célèbre & malheureux Voïageur pût compter. Son 
Ouvrage avoit été retouché par M. de Michel. « Il fe plaignoit 
*a qu'on l'avoir un peu altéré ; mais il ne paroît pas qu'on y 
?> ait fait des changemens eilentiels. 

A l'égard du fameux Baron de la Hontan,il eft ailèz naturel 
qu'un Jéfuite, ami de la Religion &: de la décence , n'en ait 
pas porté un jugement favorable ; mais on ne voit pas fi bien 
fur quels fondemens le Critique attaque fa bonne-foi , furtout 
dans fon Voïage de la Rivière Longue , qui ne paroît pas : 
moins vérifié par le témoignage defes Soldats , que par le fien* 

Pour éclairer le chemin qui me refte à faire , j'annonce , 
à mes Lecteurs 3 qu'ils trouveront , dans le quinzième ôc dernier 
Tome 3 les Mœurs &c les Ufages des Indiens de l'Amérique 
Septentrionale; les Voïages au Nord , au Nord-Eft & au Norcj- 
Oueft ; les Voïages aux Antilles & autres Iles de la Mer du 
Nord ; ôc , pour conclufion abfolue , l'Hiftoire naturelle de toû-? 
ces ces Contrées» 



w— ila^MM— W— — — i — xmremmm iiiiiibii ■■i i bi !■■ mu Mnii iii> aiiiiH,i>iiu« > 

•'i n m 'mm^trmm-. 11 i » i ■- m m-9~~~~m> i m n n I ■ — I— r^— » » m i , i i i—,^ ^ i n .11 1 » 

TABLE 

DES CHAPITRES ET DES DIVISIONS 

de ce Volume. 

SUITE DU LIVRE SIXIEME. 
CONTINUATION DES VOÏAGES , DES DECOUVERTES 

ET DES EtABLISSEMENS EN AMERIQUE. 

\^HAPITRE VI. Volages fur le Maranon 3 ou la Rivière des Amazones.- 

Introduction. P a ge i 

§. I. Plufieurs Volages j tentés en différens tems* 2 

Orfua. ibid. 

Ferrier. 3- 

Villalobos & Mirandàd 4 

Bonito Macul. ibid. 

Carvalho. ibid» 

Brito & Tolède* ibid. 

Pedro Texeira. 5 

$-11. Volage des PP. d'Acuna & d'Artieda. •? 

§. III. Volage de M* de la Condamine. 24 

CHAPITRE VII. §. I. Volages Jur la Rivière de la Plœta. 55 

Sebafiien Cabot. 57 

Pedre de Mendo^e. 6$ 

Alfonfe de Cabrera. 6j 

Defcription du Chaco, 70 

Rétablijfement & Defcription de Buenos Ayres* 78- 

§• II. E claire ijfe ment fur la Terre Magellanique. 82 

§. III. Volage du P. Quiroga fur la Côte de la Terre Magellanique.- 8 3 

§. IV. Côte du Gouvernement de Rio delà Plata jufqu'au Brefil. ioo- 

CHAPITRE VIII. Hijloire naturelle des Régions Espagnoles de l'Amérique 

méridionale. 103 

§. I. Ifihme de V Amérique*. ibid. 

§. II. Pals de Guayaquil. J17 

§. III. Pérou j & Contrées voifines* i 3 5: 

CHAPITRE IX. Volages au Brefil 180 

§. I. Volages & Etabliffement des Portugais 3 au Brefil. 181 

§. II. Etablijjement des François j au Brefil. 183 

Volage de Jean de Lery. ibid. 

§. III. Volages & Etabliffement des Hollandois j au Brefil» 206 

§. IV. Defcription du Brefil. 222 



TABLE DES DIVISIONS. Y iJ 

Capitainie de Saint Vincent. 223 

Capitainie de Rio Janeiro. xiG 

Capitainie de Spiritu Santo. 227 

Capitainie de Porto Seguro» 229 

Capitainie d'Ilheos, ibid. 

Capitainie de Bahia. 230 

Capitainie de Fêrnambuc. 232 

Capitainie de Tamaraca, 235 

Capitainie de Paraiba. 238 

Capitainie de Rio Grande. 241 
Capitainie de Çiaraj& rejle de la Cètejufqu'a la Rivière desAtna^ones.z^j, 

Ile de Maragnan j & Etablijfement des François. 245 

Intérieur du Brejil. 251 

Caractère _, Mœurs 3 U/ages _, &c. des Brajiliens. 164. 

§ P V. Hijloire naturelle du Brefîl. 28^ 

Productions naturelles , & Oifeaux de l'Ile de Maragnan. 315 

§.. VI. Infectes & Plantes de Surinam. 317 
CHAPITRE X. Volages far l'Orinoque „ & fur la fuite des Côtes de l'A- 
mérique Méridionale. 3 5$ 

|. I. Volage de Sir Walter Raleigh 9 dans la Guiane. 3 3<£ 

Témoignages fur la Guiane. 35^ 

Autres témoignages fur l'exijlence del Dorado. 360 

.§, II. Volage de Laurent Keymis dans la Guiane. 362. 

j§. III. Guiane Françoife. 374 

§, IVt Etablijfement de la nouvelle Andalousie ± depuis VOrinoque jufqu'à 

Rio de la Hacha. 392 

§,. V. Gouvernemens de Rio de la Hacha & de Sainte Marthe. 404 

§. VL Nouveau Rolaume de Grenade. 410 

CHAPITRE XI. Volages & Etablijfemens dans l'Amérique Septentrionale* 4 1 5 

Etablijfement des François dans la Floride* ibid. 

Ribaut. I. Voïage, 416 

Laudoniere. 419 

Ribaut f If. Voïage, 42 a» 

De Gourgues, • 448 - 

Remarques fur la Floride Françoife. 45 5 

CHAPITRE XII. Volages , Découvertes & Etabliffemens des Anglois dans 

l'Amérique Septentrionale. 459 

|. I. Etablijfement de la Virginie, ibid. 

Volages d'Amidor & Barlow* ibid. 

Greenwill. 460 

Le Chevalier Raleigh. 461 

White. ibid. 

Gojhold. 462 

Autres Volages des Anglois, ibid. 

Jean Smith. 463 

$. II. Defcription de la Virginie & de Maryland» 484 

§. III. Etat actuel de la Virginie. 49 1 



vîij TABtE D £ S DIVISIONS. 

§. IV. Etablijfement de la Nouvelle Angleterre, ' |1| 
Defcfiption de la Nouvelle Angleterre. 5 Z 7 
§. V. Etabliffemens de la nouvelle York &de la nouvelle Jerfey* 544 
§. VI. Etablijfement de la Penfylvanie. c 5 5 5 
Defcription de la Penfylvanie. 5 5^ 
§. VII. Etablijfement des Anglois a la Caroline* 561 
Defcription de la Caroline Angloife. $64 
§. VIII. Floride Efpagnole j& Voïage du P. de Charlevoix fur/es Cotes. 569 
$. IX. EtabliJJement & Defcription de la Nouvelle Géorgie. 577/ 
Voïage de M. Oglethorpe. 57& 
Obfervations générales fur les Colonies Angloifes du Continent. 586 
CHAPITRE XIII. Suite des Voïages 3 des Découvertes y & des Etabliffemens 
des François dans V Amérique Septentrionale* $$9 
De la Roche* ibid* 
Chauvin, 59 * 
Champlain. L Voïage* ibid. 
L'Efcarbot. 594, 
Champlain. IL Voïage. $9 S 
Champlain. III. Voïage. 599 
Autres Voïages de Champlain* ' 603 
Le P. Marquette. 608 
Cavelier de la Salle* 6oy 
D'Iberville. 624 
Saint Denis. - &$ z 
Etablijfement dans la Baie d'tîudfort. 637 
Jeremie. 649* 
Caractère & ufages des Indiens de la Baie d'Hudfon. 6 $9 
Etablijfement des François dans l'Ile Roïale y ou le Cap Ëreton. 671 
Defcription du Canada y ou de la Nouvelle France j contenant les Re- 
lations de divers Voïageurs. 684 
Voïage & Obfervations du P. de Charlevoix. 6$Q 
Voïage du Baron de la Hontan fur la Rivière Longue. 719 
Voïage du P. de Charlevoix à la Louifiane par le Fleuve Miffiffpi. 7 25? 
Suite de la Côte du Continent _, Iles du Golfe Saint Laurent s & Grand 
Banc de Terre-Neuve. 745 
E clair ciffemens fur les Différends des François & des Anglois dans PAmé-^ 
rique Septentrionale. 756 

Fin de la, Table des Divifïons. 



APPROBATION. 

J 'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier f le quatorzième Tome' 
de V Hijloire générale des Voïages j & je n'y ai rien trouvé qui:puifïe en em- 
pêcher l'impreffion. Fait à Paris ,1e 2.1 Novembre 1757. 

CÀPPE RQNNIE-R. 

HISTOIRE 





TO 





GENERALE 

ES VOÏAGES. 

TROISIEME PARTIE. 

SUITE DU LIVRE SIXIEME. 

CONTINUATION DES VOÏAGES, 

des Découvertes et des Etablissemens , 
dans l'Amérique Méridionale. 



M^mES'sratt^'AiEBgatjaiigKaiBMaM 



CHAPITRE VI. 

VoÏAGES SUR LE MARANON , OU LA RlVIERE DES AmAZONES. 



N ne penfe point à répéter ce qui regarde la Découverte de ce grand —J^ 
Fleuve. Les avantures d'Orellana , qui ont été rapportées dans une jufte TIO n. 
étendue (i) , & les remarques hiftoriques qu'on n'a pu. fe difpenfer de 
joindre à la Defcription du Gouvernement de Maynas , fuffilent pour 
nous conduire à quelques célèbres Voïages , auxquels nous devons un rang 
honorable dans ce Recueil. Mais quoiqu'ils puiflTent être réduits à deux 

( i) Tome précèdent , pag. 106. 

TonuXIV. A 



TRODUCt 



V O ï A G E S 

SUR LE 

Maranon. 



i HISTOIRE GÉNÉRALE 

qui méritent cet éloge , celui des Pères d'Acuna & d'Artieda Jéfuites , ÔC 
celui de M. de la Condamine, de l'Académie des Sciences-, le premier aïant 
été précédé de diverfes entreprifes tentées dans la même vue , nous les 
devons à la curiofité du Le&eur , telles que le P. d'Acuna même a pris, 
foin de les recueillir (2). 

§ I. 

Plusieurs Voïages tentés en differens tems» 



O R S U A. 

I 56O. 
Son Caradtere. 
& k>n déparc. 



Il eft afTaflîné 
pat deux Traî- 
tres. 



Ses Meurtriers 
prennent fuccef- 
livement le titre 
de Rois, 



Règne furieux 
de d'Aguic re. 



M 1 E mauvais fuccès d'Orellana n'avoit pu manque*r de refroidir les Efpa- 
gnols pour le progrès de Ces Découvertes , Ôc les guerres civiles du Pérou fem- 
bloient en avoir éteint jufqu'au defir ; lorfqu'en 1 5 6o y fous le. Gouvernement 
du Marquis de Cahete , Viceroi du Pérou , un Gentilhomme Navarrois, nom- 
mé Pedro d'Orfua , diftingué par fon efprit ôc fon courage , lui offrit Ces fer- 
vices pour cette importante Expédition. Ils furent acceptés. L'opinion, qu'on 
avoit de fon mérite , attira fous fon Enfeigne un grand nombre d'Officiers 
ôc de vieux Soldats. Il partit de Cufco , la même année, avec un corps 
d'environ fept cens Hommes , des Chevaux ôc des provisions. Une parfaite 
connoilîànce de la Côte du Pérou, ôc de longues réflexions fur fon entre- 
prife , le rirent marcher droit à la Province de Mofilones , pour rencorw- 
trer la Rivière de Moyabamba , par laquelle il fe propofoit d'entrer dans 
celle des Amazones. On fe promettent beaucoup , d'un Voïage commencé 
avec tant de fagefle : cependant il n'y en eut jamais de fi malheureux. 

Orfua comptoit entre Ces Officiers, Dom Fernand de Gufman, jeune 
homme nouvellement arrivé d'Efpagne , ôc d'une conduite peu réglée, 
mais plein de réfolution , ôc Lopez d'Aguirre ,. Gentilhomme Bafque , du 
même caractère , mais de petite taille Ôc de mauvaife mine , qu'il avoit : 
fait fon Enfeigne. Ces deux Avanturiers -,. que la ; reftembiance de leurs 
inclinations avoit rendus fort amis, conçurent en même-rems une pafîïon- 
déréglée pour la Femme de leur Général , nommée Agnès , qui s'étoit dé- 
terminée à fuivre fon Mari dans toutes fes courfes. L'ambition -, jointe a*- 
l'amour, leur fit trouver le moien de révolter les Trouppes d'Orfua con-- 
tre lui; ôc dans le trouble, ils l'afTailinerent. Après une action fi noire 9 , 
quelques Traîtres , qui 1-avoient favorifée , élurent Gufman pour Chef, ÔC' 
lui donnèrent le titre de Roi. Sa vanité l'aveugla jufqu'à l'accepter \ mais- 
il en jouit peu : ceux qui le lui avoient accordé - r picqués de l'en voir 
abufer tout d'un coup pour les maltraiter , le tuèrent prefqu'auffi-tot. D'A- 
guirre lui fueceda; ôc prenant auiîï le titre ôc les honneurs de la Roïauté , , 
il eut l'impudence d'y joindre lui-même les noms de Rebelle & de Traître. 
Son règne fut fi tyrannique ôc Ci fanglant , qu'il pafle^ encore en proverbe 
chez les Efpagnols. Cependant le delTein qu'il publia de fe rendre maître 
du Pérou ôc de la Nouvelle Grenade , après avoir commencé par s'établir 

(1) Dans la Relation de fon Voïage, tra- dam xjif , avec la Carte de Guillaume de " 
duite en François pai M, de Gomberville ,, File, & une Differtation fur la Rivière des 
de l'Académie Françoife. Edition-d'Amfter- Amazones. Yoïez , ci-deflous 3 g* & 3 note ?» 



DES VOÏAGES. L i v. VI. r 

«ïans la Guiane , ôc la promefTe qu'il fit aux Soldats de leur abandonner y ï a ge s 
routes les richefïès de ces trois grandes Contrées , les difpoferent à le sur le 
fuivre. Il defcendit avec eux, par le Coca , dans la Rivière des Amazones: Maranom, 
mais il n'en put vaincre le courant. Le Père d'Acufia raconte » qu'aïant été O r s u a.' 
s > contraint de s'y livrer jufqu'à l'embouchure d'une Rivière, qui étoit à 1560. 
» plus de mille lieues de l'endroit où il s'étoit embarqué , il fut porté 
s» dans le grand Canal qui mené au Cap de Nord. C'étoit la même route 
» par laquelle Orellana étoit forti du Fleuve. En arrivant à la Mer , il 
»» prit vers la Marguerite ; il y aborda , dans un lieu qui conferve encore 
*» le nom de Port du, Tyran ; il y tua Dom Ircan de Villa- Andrada , Gou- ses ravages.; 
« verneur de l'Ile , Se Dom Juan Sarmiento fon Père. Après leur mort , 
5> le fecours d'un certain Jean Burq , que le P. d'Acufia ne fait pas con- 
» noître autrement , le rendit maître de l'Ile. Il la pilla auiîi-tôt , avec des 
« cruautés inouies. Delà , parlant à Cumana , il y exerça les mêmes fu- 
»i reurs. Il défola toutes les Côtes qui portent le nom de Caracas , Ôc les 
*» Provinces de Venezuela ôc de Baccho. Enfuite il fe rendit à Sainte 
» Marthe , où il continua fes ravages , ôc d'où il pénétra dans la Nou- 
-m velle Grenade , pour s'avancer vers Quito , dans la réfolution de porter 
« la guerre au fein du Pérou : mais aïant rencontré quelques Trouppes 
» Efpagnoles , qu'il ne put éviter de combattre , il fut entièrement défait , 
*» ôc contraint de chercher fon falut dans la fuite. On avoit pris de juftes 
s* mefurés pour lui fermer les chemins. Il crut fa perte certaine , ôc fon 
« defefpoir lui fit commettre une barbarie fans exemple. Une Fille , qu'il Aaion baïbarc * 
»» avoit eue de Donna Mendoza, fa Femme , l'avoit fuivi dans tous fes 
» voïages. Il l'aimoit fort tendrement : ma Fille , lui dit-il , il faut que 
» tu reçoives la mort de moi. Mon efpérance étoit de te mettre fur le 
m trône; mais puifque la fortune s'y oppofe, je ne veux pas que tu vives 
» pour devenir l'Efclave de mes Ennemis , ôc pour t'entendre nommer la 
» Fille d'un Tyran Se d'un Traître. Meurs de la main de ton Père , fi tu 
« n'as pas la force de mourir de la tienne. Elle lui demanda quelques 
«• heures pour fe préparer à la mort. Il y confentit : mais trouvant fes 
»* prières trop longues , à genoux comme elle étoit , il lui tira un coup de 
« carabine au travers du corps ; & ne Taïaut pas tuée à Tinftant , il 
« l'acheva de fon poignard , qu'il lui enfonça dans le cœur. Elle lui dit 
« en expirant : ah ! mon Père , c'eft allez. 

» Il fut faifi quelques jours après , ôc conduit Prifonnier à l'Ile de la Punition 4<ç 
*> Trinité , où il avoit lailïe beaucoup de-bien. Son Procès fut fait dans d ' A ë ui " e - 
1» les formes ; ôc fa Sentence , qui fut exécutée à la lettre , portoit qu'il 
*> feroit écartelé , que fa Maifon feroit rafée jufqu'aux fondemens , ôc 
» qu'on y femeroit allez de fel pour rendre la place à jamais ftérile (3). 

De fi malheureux évenemens firent perdre jufqu'à l'idée de pouffer la 
découverte du Maianon -, ôc cet oubli dura plus de quarante ans. En 1 606 
Se 1607 , quelques Jéfuites , animés du feul defir de la converfion des Sau- 
vages , partirent de Quito ôc pénétrèrent jufqu'au Pa'is des Cofanes _, qui habi- 
tent les lieux voifins de la fource du Coca. Mais , aïant voulu commencer par 
la prédication de l'Evangile , ils trouvèrent des Hommes fi féroces , qu'au 

{<$) Relation â\i P. d'Acufia, chap. 10. 

A ij 



Ferrier. 
1606, 



4 HISTOIRE GÉNÉRALE 

V o ï a g e 9 ^ eu de fe faire écouter de ces Barbares , ils eurent la douleur de voir 
sur le mallacrer un de leurs Confrères , nommé le P. Raphaël Ferrier. Les autres; 

Maranon. furent forcés à la fuite. 

Villalobos ^ n 1< ^ 11 * Vincent ^e l° s Reyes de Villalobos, Sergent , Gouverneur 

itMiranda. & Capitaine Général du Pais de Quixos , réiblut de tenter la navigation 
1611 . oe la Rivière des Amazones , 6\i le difpofoit à cette entreprife , lorfqu'aïant 
cte rappelle de (on Gouvernement , il fut obligé d'abandonner fes prépa- 
ratifs. Alonze Miranda, qui paroît lui avoir fuccedé , forma le même def- 
iein , «S: partit avec toutes les précautions nécelïaires pour furmontcr les. 
obrtacles -, mais la mort le furprit en chemin. Avant l'un 8c l'autre , le 
Général Jofeph de Villa-Mayor Maldonado , Gouverneur de la même Pro- 
vince , avoir emploie tout fon bien, avec aulli peu de fuccès , pour for- 
mer un ctablifTement fur la même Rivière. 

— ' — Les Eipagnols n'étoient pas les feuls qui fiiîent éclater cette ardeur T 

M a c u l. P°nr s'établir dans des Régions encore inconnues ; quelques Portugais, qui 
162.6. n'étoient pas éloignés de l'embouchure de l'Amazone, le perfuaderent , eiir 
1616 , que cette Découverte leur étoit réfervée. Bonito Macul , alors. 
Gouverneurdu Para, obtint de la Cour d'Efpagne , la Commiffion dentrer- 
dans cette Rivière avec de bons Vaifïèaux, & de ne rien épargner pour 
vaincre la difficulté du courant : mais dans le tems qu'il y empioïoit tous 
fes foins , il fut rappelle par d'autres ordres , qui l'obligèrent d'aller fervir. 
à Fernambuc. 

T En 16 $1 8c l'année fui vante , la Cour d'Efpagne , dont l'impatience 

Carvallo. r ,, J7 A . r . \ ,,' -r r °jr- Y 1 

l^j-, lembla renaître pour Le lucces dune entreprile tant de rois avortée 3 char- 
gea par des lettres très prenantes , Francifco .Carvallo , Gouverneur s Ca- 
pitaine Général de l'Ile de Maragnan 3c de la Ville: du Para., de faire un 
armement 11 coniidérable , qu'aucun obftacle humain ne fût capable de 
l'arrêter. Ses ordres portoient , que s'il n'avoit point d'Officier fur lequel 
il pût fe repofer de l'exécution, il partît lui - même , pour s'affluer une 
fois s'il était impofîible de remonter cette Rivière , & d'en connoïtre la 
longueur & la foùrce. Carvallo , dont les forces étoient partagées par l'at- 
tention qu'il devoit aux defeentes continuelles des Hollandois dans le 
Brefil , ne pût en raffembler affèz pour obéir fur-le-champ -, & pendant 
qu'il s'occupoit de ce foin , un heureux hazard fit difparoître les difficul- 
tés que tant d'efforts n'avoient pu vaincre depuis un fiecle. 

— ~- — On a vu , d'après Dom d'Ulloa , dans la Defcription du Gouvernement 

Toiede° ET ^ e - ¥ a ^ nas ' cornm ent deux Frères lais de Saint François, nommés Do- 
16 i\. rninique Brito (4). & André de. Tolède , fe trouvèrent engagés à partir 
de Quito avec le Capitaine Jean de Palacios ; quelle fut Leur fermeté après 
avoir vu périr cet Officier par les armes des Indiens ; avec quel courage 
ils pénétrèrent jufqu'au bord de la Rivière des Amazones y enfin avec 
quel bonheur , dans une frêle Barque qu'ils laifferent aller au gré de& 
vents & des flots , ils arrivèrent l'année iuivante à l'Embouchure , d ? où, 
ils furent conduits au Para. On ne doit pas avoir oublié que Dom Jacques- 
Raymond de Noroïla j qui veno.it de iucceder à Carvallo dans le Gou^ 

(.4) Doin d'Ulloa le nomme Brîeda, Tom. ï 5 1, $ 3 ch. & 




D E S V O ï A G E S. L i v. V I. $ 

vernement de cette Ville , charmé d'un récit qui lui préfentoit Poccafion y f A 
de plaire au Roi fon Maître , prit aufïï-tôt la réfolution de faire remonter S ur le 
le Fleuve par une Flotille de Canots , fous la conduite de Dom Pedro Maranon; 
Texeira. Mais les circonftances de ce voïage ont été renvoïées à cet 
article. 

Texeira mit à la voile , le zS Octobre 1637 , avec quarante-fept Ca- 
nots de différentes grandeurs , qui portoient , outre les munitions de bou- 
che &c de guerre , foixante-dix foldats Portugais , ôc douze cens Indiens 
amis, capables de manier également la rame & les armes.. Avec les Fem- 
mes Ôc les Gens de fervice , tous les équipages montoient à deux mille 
perfonnes. On entra dans l'embouchure de la Rivière des Amazones , du 
côté le plus proche du Para. Mais quoique les deux Francifcains fuffent 
du voïage , ce n'étoit pas des Guides fur l'expérience defquels il y eut 
beaucoup de fipndà faire pour la eonnoifTance de la route. On fe vit porté, 
tantôt au Sud ôc tantôt au Nord , par la violence, des Courans *, ce qui ren- 
dis la navigation d'une extrême lenteur. Les vivres diminuèrent. Il fallut 
envoïer des Partis de Canots pour s'en procurer , ôc faire fouvent des des- 
centes dont on ne retiroit aucun fruit. 

La crainte d'un fort beaucoup plus trifte ne tarda point à faire imprefîîon 
fur les Indiens. On n'étoit pas encore fort avancé , dans une navigation fi pé- 
nible, lorfque fe plaignant du travail ils quittèrent leurs rames-, ôc deman- 
dèrent leur congé au Général. Ses premières exhortations eurent néanmoins la 
force de les raflurer : mais n'entendant parler que d'efpérances , ôc les voïanc 
remettre de jour en jour , plufieurs tournèrent brufquement la proue de 
leurs Canots , 3c prirent la fuite vers le Para. Le Général ferait de quelle 
importance il étoit de ne pas emploïer la rigueur : loin de faire fuivre les 
Fuïards, il parla d'eux avec le mépris qu'ils méritoient ; ôc mettant tous 
fes foins à s'attacher les autres , non-feulement il leur prodigua les liqueurs 
fortes , qu'il avoit tenues jufqu'alors en réferve , mais après leur avoir fait 
promettre, à ce prix, de ne pas l'abandonner , il s'avifa d'un fcratagême ,, 
qui les affermit dans cette réfolution : ce fut de choifir quelques-uns des 
meilleurs Canots, qu'il fit charger de vivres, & dans lefquels il mit quel- 
ques Soldats , avec les plus habiles Rameurs. Il donna pour Chef à cette; 
petite Efcadre Rodriguez d'Oliveira , natif du Brefil ; & l'aïant inftruit de 
fes intentions , il le fit partir , en lui recommandant à haute voix d'en- 
voïer fouvent à la Flotte des nouvelles qui fufTent agréables aux Indiens., 
Oliveira n'étoit pas un homme ordinaire. Avec un efprit vif & pénétrant , s 
il avoit acquis une fi parfaite eonnoifTance des Indiens, par l'étude con- 
tinuelle de leurs vifages- & de leurs actions, que d'un clin d'œil il péné- 
troit ce qu'ils avoient dans le cœur. Auffi le regardoient-ils comme un; 
Devin (5) ; ôc cette opinion leur avoit donné tant de vénération pour lui ,, 
qu'ils lui rendoient .une obéiffance aveugle. Ceux qui furent choifis pour 
le fuivre s'applaudirent de cette préférence. L'ufage , qu'il fit de leur con- 
fiance Ôc de leur foumiffion , fut premièrement, pour les. faire ramer avec: 
une extrême diligence. En fécond lieu , il détachoit, par intervalles , un 
de fes Canots,, avec un Soldat Portugais . y qui portoit à la Flotte des. in«- 

Çs)Il>id. ch. 14., 



$ HISTOIRE GÉNÉRALE 

v, ^ •• ~~Z formations nuflï flattcufes que le Général les avoit demandées. Mais fa 

V O 1 ACES ... ... . -l . ._. 



SUR LE 



principale commiilion étoit de découvrir fur les bords du Fleuve , quel- 
le ara non. que Nation traitable , avec laquelle on pût lier commerce d'amitié. H 
Tfxeika. continua fa navigation jufqu'au 24 de Juin 1638. Entïn, dans l'endroit 
161$. où la Rivière de Pagamino fe joint à celle des Amazones, découvrant 
les relies d'un Fort Eipagnol , anciennement bâti pour tenir en refpe6t les 
Quixos , qui n'étoient pas encore bien fournis , il ne douta point qu'un 
lieu, que les Elpagnols avoient habité , n'eût pour voifîns quelques Indiens 
moins barbares. Cette efpérance lui rît prendre le parti d'y defeendre. Le 
P. d'Acuna remarque que s'il eut continué de voguer quelque tems de plus , 
il auroit rencontré l'embouchure de la Rivière de Napo , où les Portu- 
gais auraient été mieux reçus , &c moins expofés aux incommodités qu'ils 
eurent à fourrrir. 

Le jour même de la defeente , Oliveira dépécha un Canot au Général , 
pour confirmer toutes les efpérances qu'il n'avoit pas ceffé d'entretenir , 
8c lui donner avis du choix qu'il avoit fait. Cette nouvelle , répandue dans 
l'armée; rendit le courage 8c les forces à ceux que la longueur du tra- 
vail 8c la faim avoient épuifés. Texeira fit redoubler la diligence des 
rames. Les Portugais &: les Indiens faifoient leur devoir à l'envi. Il ne fe 
paffoit pas un jour , qu'ils ne cruiïent le dernier du voïage. Enfin ce jour 
arriva ; 8c le Général , pour exciter plus que jamais la confiance , fît dé- 
barquer tout fon monde. 

Les Indiens , près defquels Oliveira s'étoit arrêté , étoient d'une Nation 
qui -porte les cheveux aulli longs que ceux des Femmes. Ils avoient été liés, 
en effet , avec les Efpagnols ; ils avoient même confenti à leur laiiTer pren- 
dre un établifFement fur leurs terres •, mais en aïant reçu quelques mau- 
vais traitemens qui les avoient fait recourir aux armes , ils étoient de- 
meurés leurs Ennemis irréconciliables. Le Général Portugais , qui n'étoit 
point encore inftruit de cette rupture , fe détermina facilement à faire 
rafraîchir fes Trouppes dans ce Canton , qu'il trouva très fertile 8c très 
commode. Il choifit , pour fon camp , l'angle de terre formé par les deux 
Rivières ; 8c l'aïant bien retranché du côté de la Plaine , il y fit entrer fes 
Portugais 8c les Indiens , fous la conduite de Pierre d'Acofta Favulta , 8c 
du Capitaine Pierre Rayere. Ces deux Officiers donnèrent , à leur Géné- 
ral , les plus hautes preuves de bonne conduite 8c de fidélité. Ils pafTerent 
onze mois dans ce Camp , avec des incommodités fort prefTantes j obli- 
gés fouvent d'en venir aux mains avec les Indiens aux longs cheveux , pour 
en obtenir des vivres. Quantité de leurs Soldats tombèrent malades , fans 
aucun remède contre la qualité de l'air , qui rie pouvoit être que fort mai 
fain entre deux grandes Rivières. 

Oliveira étoit parti à l'arrivée de la Flotte 9 pour chercher d'avarice le 
chemin de Quito. Texeira ne tarda point à partir auffi , avec quelques 
Canots , qui le tranfporterent jufqu'au lieu où le Fleuve cefCe d'être na- 
vigable. Delà il fe mit en chemin à pie. Son voïage fut heureux. Oliveira 
etoit à Quito depuis quelques jours : mais fon récit n'avoit encore per- 
fuadé perfonne , jufqu'à l'arrivée du Général , qui répandit une joie for£ 
yive dans toute la Ville. » Tous ces Portugais , dit le P. d'Acuna, fureng 



DES VOÏAGES. L i y. VI. 7 

„< reçus & carefTés des Efpagnols avec une tendreffe de Frères , non-feu- v oï a g e s 
»» lement parcequ'ils étoient tous Sujets d'un même Roi , mais auiîi parce- sur le 
» qu'ils leur apprenoient une route qu'ils avoient cherchée fi long-tems Maranon. 
m fans iuccès : les uns fe vantoient d'avoir été les premiers qui avoient Texeira, 
» navigué fur le grand Fleuve , depuis fa fource jufqu'à la Mer j les au- 165.8. 
» très prétendoient l'avoir remonté , découvert entièrement & reconnu 
» tout-à-fait , depuis fon embouchure du coté du Brefil , jufqu'à fa fource 
n la plus proche de Quito. Toutes les Communautés Religieufes de cette 
» Ville en rirent une réjouilTance particulière , pour remercier le Ciel de 
» leur avoir ouvert une Vigne qui n'avoit pas encore été cultivée , Se 
»» s'offrirent toutes , avec la même ardeur , à fervir pour la prédication 
» ,de l'Evangile (6) «. 

L'affaire fut mife en délibération, leConfeil de Lima confulté j.& cette 
Cour fuprême d'un grand Roïaume répondit au Préfident de Quito , Dom 
Alonfe de Sala^ar j par un ordre daté le 10 de Novembre i6$£ , qui por- 
toit de renvoïer le Général Texeira , avec tout fon Monde, par le même 
chemin qu'il avoit pris pour venir , &: de lui faire donner tout ce qui 
pouvoit fervir à la commodité de fon voïage : elle preferivoit , en particu- 
lier, de ehoiftr deux Efpagnols de confidération , & de faire agréer au Gé- 
néral Portugais qu'ils s'embarquaffent avec lui , pour fe mettre en état dé- 
faire un rapport fidèle de la route, ôc d'informer S. M. C de tout c& 
qu'ils auraient obfervé- 

§ r r. 

Voïage des PP. d'Acuna et d'Artiec^ 
sur la Rivière des Amazones, 



Lusieurs Perfonnes de diftinction fe préfenterent pour une fî glorieufe cîrconûanm- 
entreprife. On nomme dans ce nombre , Dom Vafquez d'Acuna, Che- <kleu* «%*«■>• 
valier de l'Ordre de Calatrava , Lieutenant du Capitaine Général du Vi- 
ceroi, & Corrégidor de Quito. » Son zèle pour la gloire du Roi , lui fit 
*> faifïr l'occafion de le fervir , avec le zèle qu'il avoit eu dans les expe- < . 
» dirions de cette nature , depuis plus de cinquante ans ,..,& que fes Aïeux 
» avoient témoigné toute leur vie. Il obtint du Viceroi la-permiffion de faire 
» à fés propres frais l'armement & l'équipage de cette Entreprife , fans autre- 3 
^-intérêt que le fervice d'un bon Maître (7) ■«. Mais le Viceroi , qui avoit 
befoin de fes lumières, fe contenta de louer fes offres , & l'obiicrea de^ 
continuer fes fondions. Cependant, pour le fatisfaire en quelque chofe 9 , 
il choifît , à Ta place , le P. Chriftophe d'Acuna fon Frère , qui , rem- 
pli des mêmes ferrtimens 9! ,fe crut fort honoré de fervir fon Prince dans une 
occafion de cette importance (8). On lui donna, pour Alîbcié,le P. An- 
dré d'Artieda, Profefïeur en Théologie au- Collège. de Cuença, dont le P. 

.{&) Ihid. ch. i7î. gnage qu'ils rend de lui-même- & de fafe- 

(y\ On juge bien que c'ëft le P. d y Âcuna mille. 
«pi parie icij _& i*on applaudit au témoi- (8) Ibid* d*. ig, : - 



* HISTOIRE GÉNÉRALE 

Yoïaces d'Acuna étoit Reclreur. Ils reçurent leurs ordres par des Patentes , expç-> 

sur le diées à la Chancellerie de Quito , qui leur enjoignaient de partir incei- 

Maranon. fâmment avec le Général Texeira , & de paffer en Efpagne après leur 

Acuna et voïage, pour rendre compte au Roi de leurs Obfervations. Le jour du dé- 

Artieoa. p art: i\, c règle au 16 de Janvier 1650 (o). 

I6 35>- En lortant de Quito, ils prirent le chemin de ces hautes Montagnes ,' 

au pic dclquelles font les fources de la Rivière des Amazones. Le P. d'Acuna 
commence par une idée générale de cette Rivière , qu'il donne pour le plus 
grand 6c le plus célèbre de tous les Fleuves du Monde. Après la déclaration 
qu'on vient de citer, cette peinture ne fauroit pafTer pour une exagération. 
I&e générale „ \[ traverfe , dit-il , des Roïaumcs de plus grande étendue ôc les enrichit 

de I Amazone. , 1 ^ i ut* f o i -kt\ ti • r • 

» plus que le Gange , plus que 1 Eurrate oc le Nil. Il nourrit infiniment 
» plus de Peuples ; il porte l'es eaux douces bien plus loin dans la Mer -, il 
» reçoit beaucoup plus de Rivières. Si les bords du Gange font couverts 
m d'un lable doré , ceux de l'Amazone font chargés d'un fable d'or pur^ 
» Se {es eaux , creufant {es rives de jour en jour , découvrent par degrés les 
» Mines d'or & d'argent que la terre qu'elles baignent cache dans {on fein. 
» Enfin les Pais qu'elle traverfe font un Paradis terreftre *, ôc fi leurs Habitans 
» aidoient un peu la nature , tous les bords d'un fi grand Fleuve feroient 
» de vaftes Jardins , remplis fans celle de fleurs ôc de fruits. Les débor- 
»> démens de fes eaux fertilifent toutes les terres , qu'elles humeétent , 
w non-feulement pour une année , mais pour plufieurs. Elles n'ont pas 
v befoin d'autre amélioration. D'ailleurs , toutes les richelTes de la nature 
» fe trouvent dans les Régions voilînes *, une prodigieufe abondance de 
» Poifïbns dans les Rivières , mille Animaux differens fur les Montagnes , 
a un nombre infini de toutes fortes d'Oifeaux , les arbres toujours char- 
a gés de fruits, les champs couverts de moiiïons , & les entrailles de la 
a Terre farcies de pierres précieufes ôc des plus riches Métaux. Enfin , 
» parmi tant de Peuples qui habitent les bords de l'Amazone , on ne voit que 
a des Hommes bien faits , adroits , ôc pleins de génie , pour les ; chofes du 
» moins qui leur font utiles (10) «. 
Etendue des Nous ne rentrerons point , avec le P- d'Acuna , dans des Defcriptîons de 
Pais qui la bor- Sources ôc de Rivières que nous avons déjà données avec une jufte éten- 
due , fur des recherches poitérieures , que le tems doit avoir rendues plus 
exactes (11) , ôc qui feront perfectionnées dans l'article fuivant par les ob- 
fervations de M. de la Condamine. Mais les remarques du favant Jéfuite 
fur l'étendue du Païs , fur la multitude de {es Habitans , ôc fur leur ca- 
ractère ou leurs ufages , doivent être d'autant moins négligées , qu'elles 
ont eu peu de part à l'attention des deux Mathématiciens. Cette grande 

(9) Le P. d'Acuna protefte qu'il croiroit fa fupprimer cette édition , les Exemplaires en 

conlcience bleflee par la moindre atteinte devinent fi rares, qu'on n'en connoMbit 

qu'il donneroit à la vérité , 8c nomme pour que deux , du tems de M. de Gomberville , 

garans de fa bonne foi dans toute fa Re- le fien , & un autre qui étoit dans la Biblio- 

lation, plus de trente Efpagnols ou Portugais theque Vaticane. Differtatïon fur la Rivière 

qui étoient du voïage. chap. 19. Elle fut pu- des Amazones, p. xo. 
bliée à Madrid , avec permifnon du Roi , im- (10) Relation d'Acuna , ch. zo. 

• . médiarement après fon retour. Cependant (11) Y. le T. XIII de ce Rec. à lâdefcript. 1 

«fesraifons de politique a'taoc fait enfuite du cours de l'Amazone s tirée de.M. d'Ulloa. 

Région , 



V O ï A G E S 
SUR LE 

Maranok. 
d'Acxna et 



Habitansï 



DES VOÎAGES. L ï v, VI. 9 

Féo-ion, dit le P. d'Acuiîa , peut avoir quatre mille lieues de circuit. » Si 
» la longueur du Fleuve eft de mille trois cens cinquante-fîx lieues , me- 
»» furées avec exactitude , ou , fuivant la fupputation d'Orellana , mille 
« huit cens lieues -, fi la plupart des Rivières , qui s'y joignent du côté du 
,> Nord ou du Midi , viennent de deux cens lieues , Ôc plufieurs de plus d'Artieda. 
» de quatre cens , fans approcher d'aucune Terre peuplée d'Efpagnols ; lCÎ 3 9- 
m on conviendra que cette étendue de Païs doit avoir au moins quatre 
*> cens lieues de largeur , dans fa plus étroite partie. Ainii , conclut le favant 
w Jéfuite , avec les mille trois cens cinquante lieues que l'on compte de 
» longueur , ou les mille huit cens lieues d'Orellana , c'eft fort peu moins 
« de quatre mille lieues de circuit par les régies de F Arithmétique Ôc de 
» la Cofmographie (12).» 

Tout cet efpace étoit peuplé , au tems de fa Découverte , d'une infinité 
de Barbares , répandus en différentes Provinces , qui faifoient autant de Na- 
tions particulières. Les deux Voïageurs en connurent plus de cent cinquante, 
dont ils étoient en état .de donner les noms , ôc la fituation ; des unes pour 
les avoir vues j des autres , pour en avoir obtenu la connoiflance de di- 
vers Indiens parfaitement informés. Le Païs étoit fi peuplé , ôc les Habi- 
tations fi proches l'une de l'autre , que du dernier Bourg d'une Nation on 
entendoit couper le bois dans plufieurs Peuplades d'une autre. Cette grande 
proximité ne fervoit point à les faire vivre en paix. Ils étoient divifés par 
des guerres continuelles , dans lefquelles ils s'entretuoient , ou s'enle- 
voient mutuellement pour l'efclavage. Mais quoique vaillans entr'eux , ils 
ne tenoient pas ferme contre les Européens. La plupart prenoient la fuite , 
fe jettoient dans leurs Canots, qui font fort légers, abordoient à terre en 
un clin d'œil , fe chargeoient de leurs Canots , ôc fe retiroient vers quel- 
qu'un des Lacs que la Rivière forme en grand nombre. 

Leurs armes ordinaires étoient des javelines , d'une médiocre longueur, 
des dards d'un bois très dur , dont la pointe étoit fort aigiie , ôc qu'ils lan- 
çoient avec beaucoup de force ôc d'adrefle. Ils avoient aufïi une forte de 
lance , qu'ils nommoient Eftolica 3 platte , ôc longue d'une toife fur trois 
doigts de large , au bout de laquelle un os , de la forme d'une dent , ar- 
rêtait une flèche de fïx pies de long , dont le bout étoit armé d'un au- 
tre os , ou d'un morceau de bois , fort pointu , ôc taillé en barbillons. Ils 
prenoient cet infiniment de la main droite ; ôc fixant leur flèche de la 
main gauche , dans l'os d'enhaut , ils la lançoient avec tant de vigueur ôc 
de jufteffe , que de cinquante pas ils ne manquoient jjoint leur coup. Pour 
Armes défenfives , ils avoient des Boucliers d'un tiflu de cannes fendues , 
ôc fi ferrées entr'elles , que leur légèreté n'en diminuoit pas la force. 
Quelques Nations n'emploïoient que l'arc ôc les flèches , dont ils empoi- 
fonnoient la pointe avec des fucs fi venimeux > que la bleffure en étoit 
toujours mortelle. '. 

Leurs Outils , pour la conftruction de leurs Canots ôc de leurs Edi- Leurs outil*, 
fices , n'étoient que des coignées ôc des haches. La nature leur avoit ap- 
pris à couper l'écaillé de Tortue la plus dure , par feuilles de quatre ou 
cinq doigts de large , qu'ils affiloient fur une pierre , après l'avoir fait fé- 

(iz) Ibid. ch. 37. Voïez, ci-deflbus * la Relation de M. 4e la Coiîdamine. 



Leurs Araes . 



io HISTOIRE GÉNÉRALE 

V o i a o e s cher à la fumée. Ils les fichoient dans un manche de bois , pour s'en fer- 

sur le vir à couper les bois tendres de légers , dont ils faifoient non-feulement 

Maranon. des Canots , mais encore des tables , des armoires &c des fieges. Pour ab» 

d'Acuna et battre les arbres , ou couper du bois plus ferme , ils avoient des coignées 

d'Artieda. <j e pierre fort dure , qu'ils affiloient à force de bras. Leurs cifeaux , leurs 
i( *$9' rabots &c leurs vibrequms ctoientdes dents de fangliers ôc des cornes d'A- 
nimaux , entés dans des manches de bois. Ils s'en fervoient , comme du 
meilleur acier. Quoique toutes leurs Provinces produifent naturellement 
diverfes fortes de coton , ils ne l'emploïoient point à fe vêtir. Ils al- 
iènent nus , prefque tous , de fans diftinction de fexe , avec aufli peu de 
honte que les Pères de la race humaine, dans le premier état d'inno- 
cence (13). 
Leut Religion. La Religion de tous ces Peuples eft prefque la même. Ils ont des Ido- 
les fabriquées de leurs mains , auxquelles ils attribuent diverfes opérations. 
Les unes préfident aux eaux , d'autres aux moiffons &c aux fruits. Ils fe 
vantent que ces Divinités font defeendues du Ciel , pour demeurer avec 
eux , 8c pour leur faire du bien ; mais ils ne leur rendent pas le moindre 
culte. Elles font gardées à l'écart , ou dans un étui , pour les occasions où 
l'on a befoin de leur fecours. C'eft ainfi que prêts à marcher pour la 
guerre , ils élèvent à la proue de leurs Canots l'Idole dont ils attendent 
la vi&oire ; ou qu'en partant pour la pêche , ils arborent celle qui pré- 
fide aux eaux. Cependant ils reconnoiffent qu'il peut exifter des Dieux 
plus puilïàns. Le P. d'Acuna raconte qu'un de ces Barbares , qui ne l'é- 
toit pas trop , dit-il , dans fa converfation , voulut parler aux Portugais ,. 
après leur avoir fourni des vivres , &c que marquant beaucoup d'admiration 
pour le bonheur qu'ils avoient eu de furmonter les difficultés de la grande. 
Rivière , il leur demanda en grâce , & par reconnoiiïance pour le bon 
traitement qu'il leur avoit fait , de lui laiiîer un de leurs Dieux , qui 
fût capable de le fervir avec autant de puifïànce & de bonté dans toutes 
fes entreprifes (14). Un autre Cacique fit juger au P. d'Acuna qu'il fe for— 
moit aûni quelque idée d'un Dieu fupérieur aux liens , par la folle vani- 
té qu'il avoit de vouloir paiïer lui-même pour le Dieu de fon Pais. 
» C'eft ce que nous apprîmes , dit le Voïageur , quelques lieues avant 
» que d'arriver à fon Habitation. Nous lui fîmes annoncer que nous lui 
» apportions la connoifïance d'un Dieu plus puilïant que lui. Il vint aut 
« rivage , avec toutes les apparences d'une vive curiofité. Je lui donnai' 
,*> les explications qu'on lui avoit promifes : mais demeurant dans fon 
» aveuglement , fous prétexte qu'il vouloit voir de fes propres yeux le 
« Dieu que je lui prêchois , il me dit qu'il étoit Fils du Soleil \ que 
» toutes les nuits il alloit en efprit dans le Ciel , donner {es ordres poux 

(13) Ihid. ch. $9. gades Indiennes , en recommandant aus- 
(14I On n'ajoute point la réponfe , qui fe Habitans d'en prendre grand foin. Enfuite 
■préfente d'elle-même : mais l'honnête Je- fi ces pauvres Idolâtres la perdoient ou là: 
fuite ajoute qu'il ne jugea point à propos mettoient en pièces , ils les déclaroient 
de lui biffer une Croix , à l'exemple des condamnés à l'Efclavage , eux & leurs En- 
Portugais , qui avoient coutume d'en pla- fans , pour avoir profané la Croix 3 & les 
cex une fur quelque Heu élevé des Bour- enlevoient fans pitié., 



DES V O ï A G E S. L i v, VI. it 

* s le jour fuivant, Ôc régler le Gouvernement général du monde (ï 5). Un y ^ A 
»* autre {16) me marqua plus de raiibn : Je lui demandai pourquoi fes SUR LF 
». Compagnons avoient pris la fuite à la vue de notre Flotte , tandis qu'il Maranon. 
m étoit venu librement au-devant de nous , avec quelques-uns de fes Pa- d 'a C una et 
», rens. Il me répondit que des Hommes qui avoient été capables de re- d'Artieda. 
n monter la Rivière , malgré tant d'ennemis , &fans effuïer aucune perte , 1639. 
s» dévoient en être un jour les Seigneurs -, qu'ils reviendroient pour la 
« foumettre, ôc la peupleroient de nouveaux Habitans y qu'il ne vouloir 
3» pas toujours vivre en crainte ôc trembler dans fa Maifon ; qu'il ai- 
» moit mieux fe foumettre de bonne heure , ôc recevoir pour les Maî- 
* tre ôc £es Amis , ceux que les autres feroiént un jour contraints de recon- 
~ noître ôc de fervir par force (17) «. 

Tous ces Indiens ont , comme les Habitans des autres parties de l'A- 
mérique , autant de confiance que de refpeét pour leurs Devins } qui leur 
tiennent lieu de Médecins ôc de Prêtres. A l'égard des Morts , les uns 
font fecher les corps par un feu lent , ôc les gardent dans leurs Cabanes , 
pour avoir toujours devant les yeux le fouvenir de ce qui leur étoit cher. 
D'autres les brûlent dans de grandes folles , avec tout ce qu'ils ont pof- 
fedé pendant leur vie. Les funérailles durent plufïeurs jours , qui fe par- 
tagent entre l'ivrognerie & les larmes (18). 

Le Général Portugais avoit appris , à Quito , que le Bourg près duquel Le Général Por- 
il avoit laifïe fon Camp , fe nommoit Ano/c , ôc que c' étoit dans ce Can- fon^camp^au 
ton que le Capitaine Palacios avoit été tué avec la plus grande partie Bourg d'Anofc. 
de fon efcorte. Vingt lieues au-defïus , on rencontre la Rivière Agaric , 
célèbre par la quantité d'or qu'elle roule dans fes fables , ôc que cette rai- 
fon a fait nommer Rio d'Oro. C'eft à fon embouchure , de l'un ôc de 
l'autre côté de la Rivière des Amazones , que commence la grande Pro- 
vince des Indiens chevelus , qui s'étend plus de cent quatre-vingt lieues 
du côté du Nord , ôc où les eaux du Fleuve forment de grands Lacs. 
La première connoiflTance , qu'on avoit eue de ce Païs , avoit fait naître 
aux Habitans de Quito l'envie d'en faire la Conquête , mais jufqu'alors 
ils l'avoient tentée inutilement , & le fort de Palacios avoit achevé de les 
rebuter. 

Il s'étoit pafle près d'onze mois , depuis que le Général avoit établi , ^ u 

dans le Camp d'Anofc , quarante Portugais ôc la plus grande partie de 
£es Indiens. Ils s'y étoient foutenus , mais avec une grande inquiétude 
& dès peines continuelles. Les Habitans du Païs , après avoir commencé 
par leur faire un bon accueil ôc par leur fournir des vivres, s'étoient per- 
fuadés qu'on penfoit à vanger la mort de Palacios. Cette crainte leur 
avoit fait prendre les armes , pour défendre leurs vies Ôc leurs terres. Ils 
avoient enlevé quelques Indiens du Para. Les Portugais s'étoient mis en 
état de leur réiîfter dans l'enceinte de leur Camp ; mais depuis près d'un 
an , ils étoient réduits à chercher des vivres à la pointe de l'épee. Dans 
une nécefîité li preflante , qui diminuoit infenlîblement leur nombre , 
l'arrivée de la Flotte les jetta dans des tranfports de joie. Le nom de Che- 

(15) Ibidem, ch. 40. (17) Ibld. 

(lé) C'eft-à-dire aufTi dans un autre lieu. (iS) lbid. ch. 41. 



il HISTOIRE GÉNÉRALE 

V o ï a o e s vems » <l ue ^ es premiers Efpagnols donnèrent aux Peuples de cette Pro-* 
sur le vince, venoit de leur chevelure , que les Hommes ôc les Femmes y por- 

Maranon. tent fort longue (19)- Leurs armes ne font que des dards. Au Sud , c'eft- 
d'Acuna et à-dire de l'autre côté du Fleuve, on trouve quatre autres Nations , nom- 

g>"ARTitDA. me es les Avixiras , les Yurufnies , les Yquitos ôc les Zapotas , avec lef- 

1640. quelles les Chevelus étoient fans celle en guerre , fur l'une ôc l'autre rive. 

Cent quarante lieues au-delïbus , commence la grande Province des Aguas, 

«iuT, ou onu- ^ a P lus fertile & ia p ll * s fpacieufe de toutes celles que la Flotte eut à tra- 

V*V- verier. C'eft par corruption, que les Efpagnols la nomment Omaguas, 

Dans une étendue de plus de deux cens lieues , elle eft fi peuplée , èc les 
Villages fe fuivent de il près, qu'à peine fort-onde l'un fans en décou- 
vrir un autre. Sa largeur eft peu confidérable , pareeque la plupart des Ha» 
bitations étant fur les rives de l'Amazone , ôc dans les Iles , qui font en. 
grand nombre , on peut dire qu'elle n'eft gueres plus large que le Fleuve.. 
La Nation des Aguas , ou Omaguas , eft plus raifonnable Se mieux poli- 
cée que toutes les autres j avantage dont elle eft redevable aux Indiens, 
de Quixos , qui, laffés des mauvais traitemens qu'ils recevoient des Efpa- 
gnols , montèrent fur leurs Canots , ôc fe laifterent conduire au fil de 
l'eau jufqu'aux Iles des Aguas , où ils comptèrent de trouver du repos , 
au milieu d'une puiflaiite Nation. Ils y introduifirent une partie des ufagea 
qu'ils avoient obfervés dans les EtabmTemens Efpagnols , furtout celui de 
faire des Etoffes de coton , dont ils recueillent une prodigieufe quantité , 
ôc de fe vêtir avec bienféance. Leurs toiles font claires, ôc tnTues , avec 
beaucoup d'or, de fils de différentes couleurs. Ils en fabriquent aftez pour 
en faire un continuel commerce avec leurs Voifins. Leur refpecl: pour leurs 
Caciques va jufqu'à la plus aveugle fourmilion. Ils ont confervé , de leur 
ancienne barbarie , l'ufage d'applatir la tête de leurs Enfans , avec une 
planche dont ils la preffent. Mais leur plus grand malheur eft d'être fans 
celle en guerre avec diverfes Nations , telles que les Curinas au Sud , ôc 
les Zeunas au Nord, 
te p. d'Acufta Le Père d'Acufia , ménageant "peu les Portugais , quoique fes. Corn- 

recooBpît fort patr i otes \ es aC cufe d'avoir publié malignement que les Aguas refu- 

pea d'Amropo- t.. , , > . -, r » ■ cr • 1 

jhages. foient de vendre leurs Eiclaves , pareequ ils les engrailioient pour les man- 

ger. » C'eft , dit-il , une calomnie qu'ils ont inventée , dans la feule vue 
» de colorer leurs propres cruautés contre cette innocente Nation r*. Il 
afîure que deux Indiens , natifs du. Para , qui avoient été ,; pendant huis 
mois , Efclaves des Aguas , lui protefterent qu'ils ne leur avoient ja- 
mais vu manger de chair humaine 5 qu'à la vérité ,. lorfqu'ils faifoient, 
parmi leurs Ennemis , quelques Prifonniers qui avoient une grande ré- 
putation de bravoure , ils les tuoient dans leurs Fêtes , ou leurs A{- 
femblées , pour fe délivrer d'un fujet de crainte ; mais qu'après leur 
avoir coupé la tête , qu'ils pendoient en trophée dans leurs. Cafés , ils 
jettoient les corps dans le Fleuve. » Je ne defavoue pas , continue-t'il , qu'il 
'« ne fe trouve dans ces Régions quelques Barbares, qui n'ont point hor- 
« reur de manger leurs Ennemis j mais ils font en petit nombre. On peut 
» compter d'ailleurs qu'il ne s'eft jamais vendu de chair humaine clans 
(15») Le P, d'Acuna dit nettement ju%i'aux genoux* 



Y O ï A G £ S 

LE 



DES VOÏAGËS. Liv. VI, ï 5 

«i les Boucheries de cette Nation , comme l'ont écrit les Portugais , qui , 

» fous prétexte de vanger cette barbarie, en commettent eux-mêmes une "sur 

m plus grande, lorfqu'ils réduifent à l'eiclavage des Peuples nés libres & Maranon. 

» indépendans (zo) «. d'Acuna et 

Vers le milieu du Pais des Aguas, la Flotte aborda fort librement près d'Artiïpa. 
d'un Bourg, où le Général Texeira la fit relâcher pendant trois jours. Les 1640. 
Portugais y. reflentirent un froid fi vif , qu'ils furent contraints d'y pren- 
dre des habits plus épais. Ce changement de température les furprit ; ils 
furent , des Habitans , qu'il n'étoit point extraordinaire dans leur Canton,. 
8c que tous les ans , pendant trois Lunes , qui étoient celles de Juin * 
de Juillet 8c d'Août , ils éprouvoient la même rigueur de l'air. C'étoic 
confirmer le fait , fans répondre à la queftion. Le iP. d'Acuna , l'aïanc 
examiné IflU-même , trouva que du côté du Sud , bien loin dans les Ter- 
res , il y avoit une chaîne de Montagnes couvertes de nége , 8c que dans l'es- 
pace de ces trois mois le vent fouffloit de ce côté là ; ce qui devoit rafraîchir 
l'air jufques fous la Ligne équinoxiale. Il ne s'étonna plus que la Terre y 
produisît du froment en abondance , avec toutes fortes de légumes. 

On continue de parler fur les fources 8c les embouchures des Rivières,: 
dans la fuppofition qu'elles ont été plus exactement repréfentées par le 
Mathématicien Efpagnol dont on a donné les Defcriptions (*) 5 mais à l'oc-~ 
cafion du Putu-mayo , qui en reçoit trente autres avant que de fe joindre 
à l'Amazone , 8c qui , defeendant des Montagnes de Pafto dans la Nou- 
velle Grenade , prend le nom d'Iza vers fon embouchure , le P. d'Acuna 
rend témoignage qu'on trouve quantité d'or dans fon fable , &c que les 
Nations , qui habitent fes bords , fe nomment les Yurimos , les Guarai- 
cas, les Porianas , les Zias , les Ahyves 8c les Cavos. Cinquante lieues 
au-delTous , les bords de l'Yotau font peuplés par les Topanas , les Ga~ 
vains , les Ozuanas , les Morvas , les Naunas , les Cenomonas ,& les Ma™ 
riaves. On croit ces Nations fort riches en or, parcequ'elles en portent 
de grandes plaques aux narines 8c aux oreilles. Le courant de l'Yotau eft 
fore doux , 8c propre à la navigation. 

La dernière Habitation des Aguas , en continuant le cours de l'Ama- 
zone , eft un Bourg très peuplé , 8c la principale ForterefFe de cette Na-^ 
tion du même côté. Ils y tiennent une forte garnifon , quoiqu'ils foienc 
les feuls maîtres des bords du Fleuve ; mais ils s'étendent fi peu en lar- 
geur , que de la rive on voit leurs derniers Hameaux dans les Terres^ 
Mille petites Rivières, qui viennent tomber dans l'Amazone , leur pro- 
curent tous les biens des Pais qu elles arrofent.. Du côté du Nord , ils ont 
pour ennemis les Curis 8c les Quirabas ; 8c du côté du Sud , les Gachi- 
guraas 8c les Incuris. Le P. d'Acuna ne put vifiter ces Nations; Ces or- 
dres ne lui permettoient pas de s'écaner fi loin de la Flotte : mais il dé- 
couvrit au Sud l'embouchure d'une Rivière ,. qu'il croit pouvoir appellec 
la Rivière de Cufco, pareeque iuivantla Relation d'Orellana :> . la Rivière 
de cette Ville eft Nord 8c Sud de cette Ville , 8c qu'elle entre dans le 
grand Fleuve des Amazones vers les cinq degrés de hauteur Auftrale * à 

(10) Ibid:. chap. 41. 
(*j Empruntées de M. de la Cojidaminei. 



i 4 HISTOIRE GENERALE 

v • A G E s vingt-quatre lieues du dernier Bourg des Aguas. Les Habitans du Pais la 

sur le nomment Yurna. 
Maranon. Vingt-huit lieues plus bas , du même côté , commence la grande 8c 
d'Acuna et puiffante Nation des Curuzicaris , dans un Pais couvert de Montagnes. 
d'Artieda. Elle occupe , pendant plus de quatre - vingt lieues , le bord du Fleuve. 
1640. Le Peuple en eft fi nombreux, qu'on ne rait pas quatre lieues fans trou- 
ver des Habitations, entre lefquelles il s'en trouve pluiieurs , d'une de- 
mie journée de chemin. La crainte avoit fait difparoïtre une grande par- 
tie des Habitans : mais fi cette Nation parut timide , les Portugais y trou- 
vèrent, dans les cabanes, toutes les marques d'une bonne œconomie Se 
d'une extrême propreté. On y voïoit , avec quantité de vivres , des uften- 
iîles fort propres , Se d'un travail recherché , furtout ceux qui fervoient 
pour les alimens. L'or y eft aulîi très commun ; mais cqs Indiens remar- 
quant l'avidité des Portugais pour ce métal , cachèrent foigneufement les 
plaques qu'ils portoient à leurs oreilles. L'Armée Portugaife n'avoit pu 
prendre beaucoup d'informations en remontant le Fleuve , parcequ'eîle 
informations manquoit d'Interprètes. Le Père d'Acuna, qui s'en étoit procuré de fort 
quelc p.tfAcu- habiles, apprit, par leur miniftere, qu'en remontant une Rivière, nom- 

• prend far des / T r M '/••'_•• \ i> a • J il N 

Mmes d'or très mee Y urupail , qui le joint ici a 1 Amazone , on arrive dans un lieu ou 
«cites. pon quitte les Canots , pour faire par- terre un chemin de trois jours de 

marche , Se qu'alors on trouve fucceiïivement deux autres Rivières , dont 
la féconde a fa fource au pié d'une Montagne où les Habitans recueil- 
lent une prodigieufe quantité d'or. Ces Peuples en tirent le nom de Yu- 
rna Guaris , qui lignifie Tireurs de métal \ Se les Portugais obferverent , 
en effet , que dans tout le Pais on appelloit Yuma leurs outils de fer , 
comme le nom général de toute forte de métaux. Mais la route , qu'il fal- 
loit tenir pour fe rendre aux Mines, parut fi difficile au P. d'Acuna , que 
fans avoir plus de pafîion pour l'or qu'il ne convient à un Jéfuite , il 
n'eut pas de repos , dit-il (1 1) , jufqu'à ce qu'il en eut découvert une au- 
tre. Vis-à-vis des Curuzicaris , c'eft-à-dire , fur la rive oppofée du Fleuve , 
on voit régner une Terre fort platte , entrecoupée de Rivières , qui for- 
ment de grands Lacs Se quantité d'Iles \ Se toutes ces eaux vont le jetter 
dans Rio Negro. Au contraire , dans l'efpace des quatre-vingt lieues que 
les Curuzicaris occupent , la terre eft élevée. 
Court Aemin Quatorze lieues plus bas , les recherches du Père d'Acuna eurent le fuc- 
qui mené à ces c ès qu'il s'étoit promis , pour découvrir un chemin plus court vers la Mon- 
tagne des Mines. C'eft l'embouchure d'une Rivière , qui vient du côté 
du Nord , Se dont la pofîtion eft à deux degrés Se demi de hauteur , com- 
me celle d'une Bourgade qui lui fait prefque face du coté du Sud , fur le 
bord d'un précipice , au pié duquel paiTe une autre Rivière , dont les ri- 
ves font habitées par la nombreufe Nation des Paguaros. Vingt- fix lieues 
au-deflous , en continuant de fuivre le Fleuve, on trouve d'autres Peu- 
ples , qui fe nomment les Yacarets. Ces Nations parlent des Langues dif- 
férentes ; Se c'eft dans leur Païs , du côté du Nord , qu'on place le fameux 
Lac d'or, cherché fi long-tems par les Voïageurs de diverfes Nations (24). 

(2.1) Ibid. ch. 47. on fuppofoit une Ville nommée Manoa del 

{2.2-) C'eft le Lac de Parimé, fur lequel Dorado , qui paiFe aujourd'hui pour fabu- 



DES V O ï A-G ES. L i v. V I. 15 

Du même côté , la Nation des Curuzicaris eft fuivie le long du Fleuve VoTToTs 
par celle des Yorimaux j la plus belliqueufe de toutes celles qu'on a nom- sur le 
mées. Elle avoit fait trembler l'armée Portugaife en remontant du Para , Maranon. 
pendant plus de foixante lieues qu'elle occupe , fur la rive ôc dans les Iles. d'Acuna et 
Mais les Interprètes aïant fait entrer ces farouches Indiens dans une dif- d'Art ieda. 
pofition plus douce , il n'y eut point de jour où l'on ne vit venir à la 1640. 
Flotte plus de deux cens Canots , remplis de Femmes ôc d'Enfans , qui YoSuT ^ 
apportoient toutes fortes de rafraîchiiremens. Les Yorimaux font aufti 
nombreux , qu'aucune autre Nation des bords du Fleuve. La plupart font 
mieux faits , & de plus belle taille. Ils vont nus , comme les autres ; 
mais , à leur air feul , on reconnoiiïbit qu'ils étoient pleins de courage. 
Ils venoient à bord , Se s'en retournoient avec une fermeté qui caufoit de 
l'étonnement aux Portugais. Vingt-deux lieues au-deflous de leur première 
Habitation, la même rive du Fleuve en ofFroit une autre , dont les Mai- 
fons étoient régulièrement contigiies , ôc s'étendoient ainfi plus d'une 
lieue. Le Général y obtint , pour de petites boules de verre , des aiguil- 
les ôc des couteaux , environ cinq cens mefures de Farine de Manioc „ 
qui lui fuffirent pour le refte du Voïage. Quelque peuplé que parût ce 
Bourg , le nombre de fes Habitans n'approchoit point de la multitude 
d'Indiens de la même Nation , qui peuplent une grande Ile , fituée trente 
lieues plus bas. C'eft à dix lieues au-defïbus de cette Ile , que la Province 
des Yorimaux finit. 

Deux lieues plus loin , on trouve la Nation des Cuchigaras , fur une Cuchigaras •&.: 
Rivière de même nom , poiflbneufe &: navigable , quoiqu'en plufieurs en- amresNa " OÛ3 ° 
droits elle foit parfemée de rochers. En la remontant , on trouve , au- 
deffus des Cuchigaras , les Cumayaris \ ôc plus haut , vers fes fources , les 
Curiguires , » qui font des Géans de feize palmes de hauteur. Le P. d'A- Curiguires, Na.« 
« cuna ne donne ici que le témoignage de plufieurs perfonnes qui les t20n e Geans " 
.*> avoient vus , ôc qui lui offroient de le conduire dans le Païs de cette 
» race gigantefque ; mais il fut rebuté par la longueur du chemin , qui 
« demandoit deux mois entiers depuis l'embouchure de la Rivière (23).. 

Plus loin, fur le bord méridional de l'Amazone , il trouva des Peu- Nation de 
pies , nommés les Caupanas ôc les Z urinas , d'une adrefie admirable pour Sculpteuth 
les Ouvrages de main. Sans autres outils que ceux des autres Indiens , ils 
faifoient des fiéges en forme d'Animaux , des ftatues humaines , ôc d'au- 
tres figures , dans un degré de perfection furprenant (24). 

Trente-deux lieues après les Cuchigaras , le- Païs eft coupé par plufieurs Nation m& 
Lacs, qui forment des Iles fort peuplées. Les Habitans portent en général avoit des armes; 
le nom de Carabuyavas ; mais ils font distingués entr'eux par des noms 
particuliers , dont le Père d'Acufia ne cite que celui des Caraguanas^ 
« Quoique ces Indiens , dit-il , fe fervent d'arcs ôc de flèches, je vis 
3) à quelques-uns , des armes de fer , telles que des haches , des halle- 
*> bardes, des ferpes Ôc des couteaux. Je leur fis demander, par nos In- 

ïeufe. Cependant on verra quelques éclair- peut-être, Dieu permettra qu'on forte, âu. 

ciflemens là- deiTus dans la Relation fui- doute. Chap. fo. 
vante y & plus encore dans celles de Voïa- (13) Ihid. chap. 6$° 
geurs Anglois fur TOrinoque. Le P. d'Acuna (m) Ibidem*. 
le contente de diremodeitement cju un jpur^ 



i6 HISTOIRE GÉNÉRALE 

V o ï aces » tcrpretes , d'où leur venoient ces inftrumens : ils répondirent qu'ils les 

sur i.k » achetaient des Indiens les plus proches de la Mer , qui les tiroient , 

Waranon. „ en échange pour leurs denrées , de certains Hommes blancs comme 

p'Acuna et » nous , dont les Habitations étoient fur la Côte maritime ; ôc que la feule 

p'Aktieda. „ différence qu'il y avoit entr'eux & nous, étoit qu'ils avoient les che- 
164°» ,> veux blonds. A ces marques, nous crûmes reconnoître avec certitude les 
>j Hollandois , qui s'étoient mis, depuis quelque tems , en pofleilïon 
» de l'embouchure de la Rivière douce , ou de la Rivière Philippe. Etant 
i> venus defcendre , en 1638 , dans la Guiane , qui eft une dépendance 
»» du Gouvernement de la Nouvelle Grenade , ils s'étoient rendus maî- 
» très de toute l'Ile (z$) , ôc l'avoient furprife avant que les Efpagnols 
» euffent eu le tems d'emporter le Saint Sacrement de l'Autel , qui de- 
» meura captif entre leurs mains. Ils fe promettoient d'en tirer une gran- 
» de rançon ; mais nos gens prirent un autre parti , qui fut de courir aux 
w armes , ôc fe difpofoient a cette entreprife , lorfque nous nous mîmes 
» en mer pour aller rendre compte en Efpagne de notre Voïage (2.6) ". 
pefcrforian L e p # d'Acuna fait une defcription fort poétique de Rio Negro , fituee 

Skijro! C C dit-il , un peu moins de trente lieues au-defïbus de la Rivière de Bafu- 

rura , qui arrofe le Pais des Carabuyavas. C'eft la plus belle ôc la plus gran- 
de de toutes celles qui fe joignent à l'Amazone, dans l'efpace de 1300 
lieues. » On peut dire que cette puiiTante Rivière eft fi orgueilleufe , 
m qu'elle femble chocquée d'en trouver une plus grande qu'elle. Aufli 
» l'incomparable Amazone femble lui tendre les bras ; tandis que l'autre , 
» dédaigneufe &c fuperbe , au lieu de fe mêler avec elle , s'en tient fé- 
w parée , Ôc qu'occupant feule la moitié de leur lit commun , elle fait 
V diftinguer fes flots pendant plus de douze lieues. Les Portugais ont eu 
» quelque raifon de la nommer Rivière noire , parcequ'à fon embouchu- 
» re , ôc plufieurs lieues au-deflus j fa profondeur , joint à la clarté de 
» toutes ces eaux qui tombent de plufieurs grands Lacs dans fon lit ., la 
v fait paroître aulli noire que fi elle étoit teinte ; quoique dans un verre , 
» fes eaux aient toute la clarté du cryftal (27). Les Peuples qui habitent 
fes bords fe nomment les Canicuaris , les Caruparabas , ôc les Quarava- 
guazanas. Toutes ces Nations ont pour armes des arcs ôc des flèches 
empoifonnées. Leur Pais fournit de très bonnes pierres , ôc toutes fortes 
de Gibier. 
sédition des La Flotte étoit encore à l'embouchure de Rio Negro le 12. d'Octo- 

ffue 8 ^ de ia k re > lorfque les foldats Portugais , chagrins d'avoir recueilli fi peu de 
fruit de leur voïage , depuis plus de deux ans qu'ils avoient commencé 
a remonter le Fleuve , prirent la réfolution d'enlever du moins un grand 
nombre d'Efclaves , pour fe dédommager de tant de fatigues , par leurs pn>? 
près mains. Le Général , qu'ils informèrent tumultueufement de leur def- 
fein, y confentit, dans la crainte de les irriter. Mais le Père d'Acuna ôc 
ion AfTocié s'y oppoferent avec tant de force , par une proteftation qu'ils 

(z$) L'Autem nomme îa Guiane une Ile, Cayenne , qui eft à peu de diftance de la 
apparemment parcequ'elle eft entre deux Côte Maritime. 



grands Pleuves, TOrincque & l'Amazone; (16) Ibid. chap. 64. 
| moins qu'il n'entende fçulernent ji'Ile de (17) Ibid. ch, 69, 



eurent 



DES V O ï A G E S. L i v. VI. 17 

Murène la hardietfè de publier , que Texeira , fortifié par l'exemple de voïages 
leur fermeté , en prit occafion de faire remettre aulîi-tôt à la voile. sur le 

Quarante lieues plus loin , on arriva devant l'embouchure de la Ri- Maranon. 
viere de Cayari , qui vient du Sud , 8c par laquelle on prétend que les To- d'Acuna et 
pinambous font defeendus dans l'Amazone (28). Ils s'arrêtèrent, dit-on, ^Artieda. 
vingt-huit lieues au-delîbus , dans une grande Ile, qui n'aïant pas moins de * j 4 °* . 
60 lieues de large , doit en avoir plus de deux cens de circuit, En ertet , les nambous & kus 
Portugais la trouvèrent fort bien peuplée par cette vaillante Nation , dont hiiloir «« 
le Père d'Acuïia nous donne l'Hiftoire. 

Après la Conquête du Brefil , les Topinambous , Habitans de la Pro- 
vince de Fernambouc , aimant mieux renoncer à toutes leurs poiïeiîions 
que de fe foumettre aux Portugais , fe bannirent volontairement de leur 
Patrie. Ils abandonnèrent environ 84 gros Bourgs , où ils étoient établis , 
fans y lairTer une créature vivante. Le premier chemin qu'ils prirent fut 
à la gauche des Cordillieres. Ils traversèrent toutes les eaux qui en def- 
cendent. Enfuite , la nécelïité les forçant de fe divifer , une partie péné- 
tra jufqu'au Pérou , 8c s'arrêta dans un Etablifiernent Efpagnol , voifin des 
fources du Cayari. Mais, après quelque féjour , il arriva qu'un Efpagnol 
fit fouetter un Topinambou , pour avoir tué une Vache. Cette injure caufa 
tant d'indignation à tous les autres , que s'étant jettes dans leurs Ca- 
nots , ils defeendirent la Rivière , jufqu'à la grande. Ile qu'ils occupent 
aujourd'hui. 1 

Ces Indiens parlent la Langue générale du Brefil , qui s'étend dans tou- 
tes les Provinces de cette Contrée , jufqu'à celle du Para. Ils racontèrent, 
au Père d'Acuffe , que leurs Ancêtres , n'aïant pu trouver , en fortant du 
Brefil , dequoi fe nourrir dans les déferts qu'ils eurent à traverfer , fu- 
rent contraints , pendant une marche de plus de 900 lieues , de fe fépa- 
rer plufieurs fois , &; que ces dirférens corps peuplèrent diverfes parties 
des Montagnes du Pérou. Ceux qui étoient defeendus jufqu'à la Rivière 
-des Amazones , eurent à combattre les Infulaires dont ils prirent la place , 
8c les vainquirent tant de fois , qu'après en avoir détruit une partie , ils 
forcèrent les autres d'aller chercher une retraite dans des Terres éloignées. 

Les Topinambous de l'Amazone font une Nation fi diftinguée , que le caradere ex 3 

_. ., . l „ r . ..^ 1,11 • r»' 1 traordmaire des 

Père d Acuna ne rait pas difficulté de les comparer aux premiers Peuples Topinambous, 
de l'Europe j 8c quoiqu'on s'apperçoive , dit-il , qu'ils commencent à dé- 
générer de leurs Pères , par les alliances qu'ils contractent avec les Indiens 
du Païs , ils s'en reflentent encore par la noblelTe du cœur , 8c par leur 
adrefle à fe fervir de l'arc 8c des flèches. Ils font d'ailleurs fort fpirituels. 
Comme les Portugais , dont la plupart favoient la Langue du Brefil, n'a- 
voient pas befoin d'Interprètes pour conyerfer avec eux , ils en tirèrent 
des informations fort curieufes j 8c le Père d'Acuna ne croit pas qu'on R | c f ts qu >jh 
en punTe douter fur leur témoignage (29). «Proche de leur Ile, du côté font aux Ponu, 

(z8) ï^es Nations de cette Rivières font l'Amazone, les Guaranacacos, les Mara- 

îes Zurinas , les Cayanas , les Uiarchaus , guas,les Gufmagis, les Buraïs , les Puno- 

les Anamaris , les Guarinumas , les Curana- vis , les Oroquaras & les Aperas. 
xis , les Papunacas , & les Abacaris. Depuis (29) Ibid. chap. 79. Yoïez ci-deflbus la 

l'embouchure , on trouve , fur les bords de Defcription du BrefiL 

Tome XIV C 



iS HISTOIRE GÉNÉRALE 

Voïacis » du Sud , il y avoit alors deux Nations également remarquables-, l'une 

sur le „ de Nains , nommés Guayaris ; l'autre , d'une race d'Hommes 6c de Fem- 

Maranon. „ mes f q U i na i(T ient avec le devant des pies en arrière , de forte qu'en 

iVAcl'na et „ marchant fur leurs traces on s'éloignoit d'eux. Leur nom étoit les Ma- 

P A i R J I Q DA ' ". ra y. us (*°): Ils ^ coient Tributairees des Topinambous , auxquels ils four- 

4 ' ni lloient des haches de pierre. Le Nord de la Rivière étoit peuplé par 

fept Nations nombreufes , mais fans courage , qui ne penfant qu'à vivre 

en paix , de leurs Bettiaux 6c de leurs fruits , n'avoient jamais eu rien à 

démêler avec les Topinambous. Mais plus loin , il y avoit une autre 

Nation , dont ceux-ci tiroient , par un commerce réglé , mille chofes nc- 

ceflaires à la vie , particulièrement du fel , qu'elle avoit en abondance 

dans quelques Terres voifines. » J'eus d'autant moins de peine à le croire, 

» continue le Père d'Acuria, qu'en 1658 , lorfque j'étois à Lima, deux 

» Hommes , partis en différens tems pour en chercher , revinrent avec 

» une bonne charge. Ils s'étoient embarqués fur une des Rivières qui 

» tombent dans l'Amazone , & qui les avoit conduits au pie d'une Mon- 

» tagne de fel, dont les Habitans en faifoient un grand commerce. 

Bclaîrcîflêmens Les Topinambous confirmèrent , aux Portugais , qu'il exiftoit de 

fur l« îmazoî vraies Amazones , dont le Fleuve a tiré fon ancien nom. Cet article 

acs de lAméri- femble mériter d'autant plus d'attention , que les preuves qu'on apporte 

ici en faveur d'un fait fi long-tems douteux , ont été adoptées par M. de 

la Condamine , ôc fortifiées par fes propres recherches. Le Père d'Acuria 

les trouvoit fi fortes , » qu'on ne peut les rejetter ,, dit-il , fans renoncer 

w à toute foi humaine (31) : mais c'eft dans les termes de fon Traducteur 

qu'il faut les citer : 

» Je ne m'arrête point aux perquifitions férieufes que la Cour Souve- 
» raine de Quito en a faites. Plufieurs Natifs des lieux mêmes ont attefté 
»» qu'une des Provinces voifines du Fleuve étoit peuplée de Femmes bel- 
« liqueufes , qui vivent &c fe gouvernent feules , fans Hommes ; qu'en cer- 
9» tains. tems de l'année, elles en reçoivent pour devenir enceintes , 6c 
» que le refte du tems elles vivent dans leurs Bourgs , où elles ne fon— 
» gent qu'à cultiver la terre , & à fe procurer , par le travail de leurs bras „ 
« tout ce qui eft nécefïàire à l'entretien de la vie. Je ne m'arrêterai pas; 
» non plus à d'autres informations qui ont été prifes dans le nouveau 
» Roïaume de Grenade, au Siège Roïal de Pafto, où l'on reçut le témoi- 
» gnage de quelques Indiens , particulièrement celui d'une Indienne, qui 
*» avoit été dans le Païs de ces vaillantes Femmes , & qui ne dit rien que 
m de conforme à ce qu'on fa voit déjà par les Relations précédentes. Mais 
» je ne puis taire ce que j'ai entendu de mes oreilles , &c que je voulus 
» vérifier auffi-tôt que je me fus embarqué fur le Fleuve. On me dit T 
:> dans toutes les Habitations où je paiTai , qu'il y avoir , dans le Païs s 
s» des Femmes telles que je les dépeignois ; &c chacun en particulier m'en 
» donnoit des marques fi conftantes 6c Ci uniformes , que fl la chofe n'eft: 
, « point, il faut que le plus grand des menfonges pafie dans tout le nou- 
9» veau Monde pour la plus confiante de toutes les vérités hiftoriques*. 
» Cependant nous eûmes de plus gtandes lumières fur la Province que 1 
(30) Ibidem-,. (3 1) Uid, ch. 70,, 



DES VOÏAGES. LiV. VI. 19 

» ces Femmes habitent, fur les chemins qui y conduifent, fur les Indiens y o ï a g E s 
*» qui communiquent avec elles , & fur ceux qui leur fervent à peupler, sur^le 
» dans le dernier Village , qui eft la Frontière entr'elles 8c les Topi- Maranon. 
»* nambous. d'Acuna Er 

» Trente- fîx lieues au-defïbus de ce dernier Village en descendant le d'Artieda. 
» Fleuve, on rencontre, du côté du Nord, une Rivière qui vient de la l6 4°« 
» Province même des Amazones , 8c qui eft connue par les Indiens du 
» Païs , fous le nom de Cunuris. Elle prend ce nom de celui d'un Peu- 
*t pie , voifin de fon embouchure. Au-deiTus , c'eft-à-dire , en remontant 
» cette Rivière , on trouve d'autres Indiens , nommés Apotos , qui par- 
» lent la Langue générale du Brefil. Plus haut font les Tagaris : ceux 
» qui les fuivent font les Guacares , l'heureux Peuple qui jouit de la fa- 
» veur des Amazones. Elles ont leurs Habitations fur des Montagnes d'u- 
» ne hauteur prodigieufe , entre lefquelles on en diftingue une , nommée 
» Yacamiaba , qui s'élève extraordinairement au-demis de toutes les au- 
« très , ôc h* battue des vents , qu'elle en eft ftérile. Ces Femmes s'y main- 
» tiennent fans le fecours des Hommes. Lorfque leurs Voifïns viennent 
r> les viflter , au tems qu'elles ont réglé , elles les reçoivent l'arc 8c la 
» flèche en main, dans la crainte de quelque furprife ; mais elles ne les 
» ont pas plutôt reconnus , qu'elles fe rendent en foule à leurs Canots , 
s» où chacune faifit le premier Hamac qu'elle y trouve , & le va fufpen- 
» dre dans fa Maifon , pour y recevoir celui à qui le Hamac appartient. 
»» Après quelques jours de familiarité , ces nouveaux Hôtes retournent chez 
» eux. Tous les ans , ils ne manquent point de faire ce voïage dans la 
» même faifon. Les Filles qui en naifTent font nourries parleurs Mères, 
» inftruites au travail 8c au maniment des armes. On ignore ce qu'elles 
» font des mâles j mais j'ai fû d'un Indien , qui s'étoit trouvé à cette en- 
» trevue , que l'année fuivaftte , elles donnent aux Pères les Enfans mâ- 
s, les qu'elles ont mis au monde. Cependant la plupart croient qu'elles 
» tuent les mâles au moment de leur naiflance , &c c'eft ce que je ne 
« puis décider fur le témoignage d'un feul Indien. Quoi qu'il en foit , el- 
»* les ont , dans leur Païs , des tréfors capables d'enrichir le Monde en- 
» tier ; 8c l'embouchure de la Rivière, qui defcend de leur Province , eft 
*> à deux dégrés 8c demi de hauteur méridionale (37). 

Vingt-quatre lieues au-deiïbus , la Flotte Portugaife arriva dans un lieu Traitement que 

vi?,! 1 n rr , ii- r. r w* s les Portugais fai- 

ou le Fleuve eft reflerre par les Terres , 8c forme un détroit qui n a gue- r ient aux ia-. 
res plus d'un quart de lieue de largeur. Dans cet endroit , que le Père diens * 
d'Acuna juge très favorable pour y bâtir deuxEorts , qui non-feulement 
fermeraient le paftage , mais dont on pourrait faire des Bureaux de Doua- 
nes , û la Rivière , dit-il , étoit jamais peuplée d'Européens ,, les Marées 
fe font fentir , quoiqu'il n'y ait pas moins de trais cens lieues jufqu'à la 
Mer. Quarante lieues plus bas , la Nation des Tapajocos donne fon nom 
a une belle Rivière , qui arrofe [cette Province. Le Païs eft très fertile , 
& fes Habitans font redoutés des Nations voilines , parceque le poifon 
de leurs flèches eft fî mortel qu'on n'y trouve aucun remède. Ils infpiroient 
de la terreur aux Portugais mêmes , quoiqu'au fond ils fulTent Amis des 
[ <|i) Ibïd, c\i, Si Se 6i, Voïez la Relation de M. de la Condamine , dans l'article fuivant. 

Ci) 



V O ï A G E S 
SUR LE 



20 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Etrangers , & qu'au paiïage de la Flotte ils s'empreiïarTcnt d'y porter tour- 
tes fortes de provirions. Mais le Père d'Acuna nous explique librement 
mIranon. d'où venoit la haine des Portugais pour ces malheureux Indiens : ils vou- 
• a „.,;;. — loient en faire des Efclaves, 8c cette cruelle rcfolution avoit befoin d'un. 
d'Artifda. prétexte. Déjà leurs Trouppes ctoient rallemblees pour 1 exécuter. Elles le 
1640. difpofoient à partir d'un de leurs Forts, nommé el Deflierro , lorfque la 
Flotte y arriva. » Je m'efforçai , en honnête Voïageur , d'arrêter une fi 
» barbare entreprife , ou du moins de la retarder , jufqu'à l'explication 
» que je comptois d'avoir bientôt avec le Gouverneur du Para ; & Benoît 
» Maziel , fon Fils , Commandant de l'Expédition , me promit de ne rien 
» tenter fans avoir reçu de nouveaux ordres de fon Père. Mais à peine 
» l'eus- je quitté , qu'embarquant fes Soldats fur un Brigantin armé de quel- 
» ques Pièces de canon, 8c fur d'autres Bâtimens de moindre grandeur, 
jj il alla porter la guerre aux Tapajocos. Envain accepterent-ils la paix., 
« avec mille témoignages de foumifïion. Maziel leur ordonna d'apporter 
w toutes leurs flèches empoifonnées -, 8c lorfqu'il les vit fans armes , il 
» les fit enfermer fous une bonne garde , comme un Troupeau de Mou- 
» tons dans un Parc. Les Indiens Amis , qu'il avoit amenés fur fa Flotte, 
* vrais démons lorfqu'il s'agit de faire du mal , furent] lâchés fur ces Mi* 
» férables , 8c commirent de fî grands excès contre leurs Femmes 8c leurs 
w Filles , aux yeux mêmes des Pères 8c des Maris , qu'à leur retour , un 
» des Portugais , qui avoit été témoin de cette horrible fcene , me jura 
3} qu'il aimeroit mieux renoncer au commerce des Efclaves que d'en 
jj avoir à ce prix. On en prit mille , qui furent envoies au Para , où je 
*> les vis arriver j 8c cette capture caufa tant de plaifîr aux Portugais , qu'ils 
v en entreprirent bientôt une autre, dans une Province plus éloignée.,, 
» où ils auront fans doute exercé les mêmes cruautés. Voilà ce qu'on . 
« nomme les Conquêtes du Brefil (33). 

Les Curupatubas , qu'on trouve à 40 lieues de la Rivière des Tapajo- 
& "richeflè de cos , 8c qui prennent aufli leur nom, d'une Rivière qui arrofe leur Pais ., 
Uur Païs. étoient alors la première Nation d'Indiens qui vécut en bonne intellir- 

gence avec les Portugais. En remontant leur Rivière, l'efpace d'environ 
flx journées ,. on en rencontre une autre , dont le fable 8c les bords offrent 
beaucoup d'or, depuis une Montagne médiocre , nommée Yuquaratinci, , 
flont elle baigne le pié. Les Habitans afTuroient que dans le même Can- 
ton , ils tiroient fouvent , d'un lieu nommé Picari , une autre forte de 
métal , plus dur que l'or , mais blanc , dont ils avoient fait anciennement 
des haches 8c des couteaux ; 8c qu'enfuite , éprouvant que ces outils s'é- 
moiuToient facilement , ils avoient cefTé d'en faire. Ils raeontoient aufli 
que dans un autre endroit, il y avoit deux Collines, dont l'une , fuivant 
l'idée qu'ils en donnoient par leurs exprefîîons , étoit vrai-femblablement 
d'Azur *, l'autre , qu'ils nommoient Penagara , fi brillante pendant le jour, 
8c même dans les nuits claires , qu'elle paroifToit. couverte de Diamans 

fî î) Ibïi. chu 7-4 & 7 j. On remarque ici' du Tabac , qui" croît en abondance dans le 
que quelques années auparavant , un gros Païs ; mais que loin d'écouter les^nglois, 
VanTeau Anglois avoit remonté la Rivière - cette Nation en avoit tué une partie, dont, 
des. Tapajocos , pour y établir le Commerce elle confervoit encore les armes. 



DES VOÏAGES. L i v. VI. jy 

fins. Sur la féconde , on entendoit quelquefois d'efFroïables bruits -, ligne 
certain, fuivant le Père d'Acuna, qu'elle renfermoit dans fes entrailles, 
des pierres de grand prix (34). 

Il ne vante pas moins la Province de Ginapape , qui tire aufli fon nom 
d'une Rivière , à foixante lieues des Habitations du Curupatuba. Les In- 
diens , dit-il , relèvent tant la richefTe de cette Province , que s'il faut 
s'en rapporter à leur témoignage , elle pofTede plus d'or qu'il ne s'en trou- 
ve dans tout le Pérou. Les terres , que leur Rivière arrofe , font comprifes 
dans le Gouvernement du Maranon. Mais fans compter leurs Mines , qui 
font réellement en grand nombre , 6c leur étendue , qui eft plus vafte 
que toute l'Efpagne enfemble , ces terres l'emportent, pour la fertilité , 
fur toutes celles qui bordent la Rivière des Amazones. Elles renferment 
.de grandes Nations d'Indiens Barbares. Les Hollandois en avoient fi bien 
reconnu l'excellence , qu'ils ont fait diverfes tentatives pour s'y établir : 
mais ils en ont toujours été chalfés par les Portugais. Le Père d'Acuna 
croit pouvoir afîurer que ce terroir eft du moins fort propre pour le Tabac 
êc les Cannes de Sucre , & que (es vaftes pâturages peuvent nourrir une 
infinité de Beftiaux. C'étoit fix lieues au-defïus de l'embouchure du Gi- 
napape , que les Portugais avoient leur Fort del Deftierro , c'eft-à-dire du 
BannifTement. Diverfes raifons l'ont fait démolir. Dix lieues au-defïbus , 
on trouve r fur la Rivière de Paranaïba , une Nation Indienne , amie 
des Portugais j &: plus loin dans les Terres , plufieurs autres Peuples , que 
le Père d'Acuna ne put reconnoître. Mais toutes les Iles , que l'Amazone 
forme enfuite , font encore plus peuplées : ces Iles & leurs Habitans font 
en grand nombre ; les Nations fe refTemblent fi peu ; leurs Langues & 
leurs Coutumes font fi différentes , quoique la plupart entendent fort bien 
la Langue générale , qui eft celle du Brefil 5 enfin la matière eft fï vafte 
pour un Ecrivain, qu'elle demanderoit plus d'un volume (35). Les plus 
confîdérables de ces Peuples étoient alors les Tapuyas ôc les Pacaxas.lcï 
le Père d'Acuna commence à faire obferver que depuis la Conquête du 
Brefil, prefque tous ces Peuples ont abandonné leur Païs , pour s'éloigner 
des Vainqueurs. Quarante lieues au-defïbus des Pacaxas , qui habitaient 
les bords d'une Rivière à 80 lieues du Paranaïva ôc du même côté , on 
voit encore le Bourg de Commuta , célèbre autrefois par le nombre de 
fes Habitans, & par l'ufage où les Indiens étoient d'y ailembler leurs Ar- 
mées , lorfqu'ils fe difpofoient à la guerre. Il eft réduit prefqu a rien. 
Cependant le terroir y eft très fertile , les Païfages y font charmans ; Ôc 
rien n'y manque, pour la douceur &: les commodités: de la vie ^6). La 
Rivière des Tocantins, qui pafTe derrière le Bourg ,' eft un de ces lieux 
riches, dont le Père d'Acuna fe plaint que perfonne ne connoifîe la va- 
leur. Il parle néanmoins d'un François , qui y venoit tous les ans, avec 
plufieurs Vaifîeaux , Ôc qui s'en retournant chargé du fable de cette Ri- 
vière , dont il favoit tirer l'or, n'avoit jamais voulu apprendre aux Habi- 
tans du Païs y l'ufage qu'ilen faifoit , dans la crainte de s'attirer leur 

(?4) On a peine à concevoir ces idées phy- pas rendu fïdellement lé texte EfpagncJ,- 
fiques ; mais ce n'eft pas le feul endroit où (35) Ihld. ch. 79. 
ilottibupçormeM. de GomberviHe de n'ayolr (3 6) Ibid, chap. 8o»- 



Yoïage s 

SUR LE 

Makanon." 

d'Acuna tr 
d'Artieda. 
1640. 



Tentatives des» 
Hollandois p.our- 
s'y établir,. 



Combien là Ré- 
gion étoit alors- 
peuplée. 



Fuite d« Peu* 
pies. 



Bourg de Coœ<: 
muta» 



Voïage'arjrûie.^ 
d'un François, 



îî HISTOIRE GENERALE 

~ — ;• — haine (37). Depuis peu d'années, quelques Soldats Portugais de Fernam- 

sur le bue , aïant traverfé toutes les Montagnes de la Cordilliere , accompagnés 

Makanon. d'un Prêtre de leur Nation , avoient abordé à la fource de la même Ri- 
.. " viere , d.ms l'efpérance de taire de nouvelles découvertes, Se de revenir 

T> Aci'NA ET î », L > j r J • r »\ 1» 1 1 m r • 

s'Artiboa. charges d or : mais étant delcendus julqua 1 embouchure , ils le virent 
1640. enveloppés parles Tocantins , qui les tuèrent tous. Lorfque le Père d'A- 
cuna pailoit dans cette Contrée , on venoit de retrouver le Calice , que 
le Pierre portoit pour fes fonctions Eccléfiaftiques. 
Kfmar. 1 ues& L a ville du Para , que le Père d'Acuna nomme la grande Forterefïe 

i'Acuâa. des Portugais , eft à trente lieues de Commuta. Il y avoit alors un Gou- 

verneur , Se trois Compagnies d'Infanterie , avec tous les Officiers qui en 
dépendent : mais le judicieux Voïageur obferve que les uns & les autres 
relevoient du Gouverneur Général du Maranon , qui étoit à plus de 130 
lieues du Para , vers le Brefil ; ce qui ne pouvoit caufer que de fâcheux 
délais pour la conduite du Gouvernement. » Si nos gens , dit-il , étoient 
" allez heureux pour s'établir fur l'Amazone , il faudroit nécessairement 
s> que le Gouverneur du Para fut abfolu , puifqu'il auroit entre les mains 
» la clé du Pais. Ce n'eft pas que le lieu , où le Para eft fitué , foit le meil- 
»> leur qu'on puifle choiiir : mais il feroit facile de le changer , fi la dé- 
» couverte étoit poufïee plus loin. Pour moi , je n'en trouverois pas de 
» plus commode que l'Ile du Soleil , qui eft quatorze lieuesj plus bas , 
» vers l'embouchure du Fleuve (38). C'eft un Pofte fur lequel on doit 
w abfolument jetter les yeux , pareeque le terroir y fournit toute forte 
» de vivres , que les VaifTeaux y font à l'abri des vents les plus incom- 
s> modes , Se qu'ils en peuvent fortir dans les hautes Marées de la pleine 
* Lune. D'ailleurs cette Ile a plus de dix lieues de circuit , de fortbon- 
« nés eaux , une grande abondance de Poifïbn de Mer Se d'eau douce , 
» furtout une multitude infinie de Crabes , qui font la nourriture ordi- 
»> naire des Indiens 6k: des Pauvres. Ajoutez qu'ajourd'hui même , il n'y 
» a point d'Ile dans tout le voifinage , qui fournifTe plus de Gibier pour 
w la Garnifon Se les Habitans du Para. 
Explication des C'eft par ce fruit politique de fes Obfervations que le Père d'Acuna 

vues de la Cour termine fon Ouvrage (39) ,pour répondre aux vues delà Cour d'Efpagne, 

dEfpagne dans ,-, . -^ >?„ - r / \ r r L- r ' 

ce Voïage, qu il ne laille qu entrevoir (40) , mais qui le trouvent bien expliquées 
dans la Diiïertation qu'on a citée (41). Les François , les Anglois Se les Hol- 
landois avoient commencé depuis long-tems à faire des courfes incommo- 
des dans les Mers voifines des Etablilïemens Efpagnols , Se jufqu'à celle 
du Sud , d'où ils étoient revenus comblés de gloire Se de richelTes. Il 

(37) Ibid. chap. 81, tages qui peuvent en revenir à la Religion. 

(38) Remarquons que le P. d'Acuna lui (40) Dans les remarques qu'on vient de 
donne quatre-vingt-quatre lieues de large , rapporter , & dans l'endroit où il parle de 
vingt-fix lieues au-defTou^ de l'Ile du So- bâtir deux Forts pour fermer le parfage de 
leil , depuis Zapara au Sud jufqu'au Cap de la Rivière 8c fervir de Douane. 

Nord , & qu'il répète ici nettement que fon (41) Celle qui eft à la tête de la traduc- 

cours eft de treize cens cinquante-fix lieues, tion de fon Ouvrage , p. 16 & fuiv. Elle eft 

cri 8l - affez curieufe ; mais l'Auteur n'en eft pas 

(39) Sans oublier néanmoins le devoir de nommé. Il parojt feulement qu'elle n'eft pas 
fa Profeffion 5 car il s'étend aufïi far les avan- du Traducteur. 



DES VOÏAGES. L i v. Vt 2 $ 

n'avoît pas été facile de faire ceflèr ce défordre fous le règne de Char- y .. 
les-Quint , parceque toutes les Côtes de l'Amérique n'étoiens pas encore sur le 
allez connues , pour permettre à ce Prince de changer la route ordinaire Maranon. 
de £es Galions , non plus que le lieu dans lequel ils s'afïembloient pour d'Acuna et 
retourner en Efpagne. Philippe II ne vit pas d'autre remède , à des maux o'Artieda, 
prefqu'inévitables , que d'impoÇer aux Capitaines de fes flottes la Loi de 1640» 
ne fe pas féparer dans leur navigation : mais un ordre feul ne fuffifoit 
pas pour les garantir. Il étoit prefque impoflîble que pendant un Voïage 
de mille lieues plufîeurs Vaiffeaux fufTent toujours fi ferrés , qu'il ne s'en, 
écartât pas un ; 8c tel Corfaire fuivoit les Galions depuis la Havane juf- 
qu'â San Lucar , pour enlever fa proie. Aufli Philippe III jugea-t'il;(cec 
expédient trop incertain. Il voulut qu'on trouvât le moïen de dérober la 
route de fes Galions -, & de toutes les ouvertures qui lui furent proposées , 
il n'en trouva point de plus propre à donner le change aux Armateurs 5 
que d'ouvrir la navigation fur la Rivière des Amazones , depuis ion em- 
bouchure jufqu'â fa fource. En effet les plus grands Vaiiïeaux pouvant 
demeurer à l'ancre fous la ForterefTe du Para , on y auroit pu faire venir 
toutes les richeffes du Pérou , de la Nouvelle Grenade , de Tierra-Firme 
8c même du Chili. Quito auroit pu fervir d'Entrepôt, & Para de Ren- 
dez-vous pour la Flotte du Breiîl , qui fe joignant aux Galions pour le' 
retour en Europe , aurait effraie les Corfaires par la force 8c par le nom- 
bre. Ce projet n'étoit pas fans vraifemblance. L'exemple d'Orellana prou- 
voit que la Rivière étoit navigable en defcendant. La difficulté ne con- 
fiftoit qu'à trouver la véritable embouchure , pour remonter jufqu'â Qui- 
to, Delà toutes les tentatives qu'on a rapportées , jufqu'â celle de Texei- 
ra, qui fut plus heureufe. Mais quoique fa découverte femblât perfection- 
née par fon retour 8c par les Obfervations du Père d'Acuha , tous les pro- 
jets de l'Eipagne s'évanouirent, auffi-tôt que les Portugais eurent élevé 
le Duc de Bragance fur le Trône. Ils venoient d'apprendre à remonter 
l'Amazone depuis fon embouchure jufqu'â fa fource ; 8c le Roi d'Efpagne 
craignit avec.raifon qu'étant devenus fes Ennemis , ils ne lui tombafïenr 
fur les bras jufques dans le Pérou, le plus riche de fes Domaines-, lors- 
qu'ils auroient chafïe les Hollandois du Brefil. Comme il y avoit lieu de 
craindre aufîi que la Relation du Père d'Acuna ne leur fervît de Routier » 
Philippe IV prit le parti , qu'on a rapporté , d'en faire fupprimer tous les 
Exemplaires. 

Depuis ce tems-Ià , les entreprîfes des Espagnols fe font bornées , fur 
l'Amazone , à réduire les Indiens de cette grande partie du Fleuve qui 
eft renfermée dans le Gouvernement de Maynas. On a vu que s'ils ont' 
eu quelque fuccès , ils le doivent moins à leurs armes qu'au zèle infati- 
gable des Millionnaires. L'état de leur Domaine Se de leurs pofTemons étoitr 
tel qu'on l'a repréfenté dans la Defcription de l'Audience de Quito, lorf- 
que le Voïage 8c la Carte de M. de la Condamine ont jette un nou- 
veau jour fur le Païs , fur le cours du Fleuve , 8c fur divers points mal 
éclaircis dans les Relations: précédentes». 



V O ï A G B S 

SUR LE 

Maranon. 



i 4 HISTOIRE GÉNÉRALE 

§ I I I 
VoÏAGE DE M. DE LA CoNDAMINE. 



\^_jll fécond Voïagede l'illuftre Académicien n'eft proprement que la fuite 

ik la concluiion (4i)*de fon Journal , dont ou a déjà donné l'extrait. On y a 

vu qu'après avoir terminé fes travaux Académiques fur les Montagnes de 

Motifs de ce Quico , 8c fait élever fes fameufes Pyramides, il fe trouvoit , vers la fin 

F< *9* de Mars 1743 > ^ Tarqui, près de Cuenca au Pérou. » Nous étions con- 

« venus, dit-il , M. Godin , M. Bo liguer 8c moi , pour multiplier les 
m occafions d'obferver , de revenir en Europe par des routes difFéren- 
m tes (43), J'en choifis une prefque ignorée, 8c qui ne pouvoit m'ex- 
» pofer à l'envie ; c'étoit celle de la Rivière des Amazones , qui traverfe , 
» d'Occident en Orient , tout le continent de l'Amérique méridionale , 
» 8c qui paife avec raifon pour la plus grande Rivière du Monde. Je me 
» propofois de rendre ce Voïage utile , en levant une Carte de ce Fleu- 
#> ve , 8c recueillant des obfervations en tout genre fur une Région il peu 
m connue. M. de la Condamine obferve que la Carte très défectueufe (44) 
■du cours de ce Fleuve , par Sanfon , drefTée fur la Relation purement 
Hiftorique du Père oXAcuha , a depuis été copiée par tous les Géogra- 

tesierAmazone. ph es > taute de nouveaux Mémoires , 8c que nous n'en avons pas eu de 
meilleure jufqu'en 171 7. Alors parut pour la première fois, en France, 
une copie de celle qui avoit été drefifée dès l'année 1 690 par le P. Frit-^ 3 
êc qui fut gravée à Quito en 1 707 : mais plufieurs obftacles n'aïant jamais 
permis à ce Millionnaire , de la rendre exacte , furtout vers la partie in- 
férieure du Fleuve , elle n'eft accompagnée que de quelques Notes , fans 
prefqu'aucun détail hiftorique •, de forte que jufqu'à celle de M. delà Con- 
damine , on ne connoifïbit le Pais des Amazones , que par la Relation du 
Père d'Acuna , dont on vient de lire l'extrait. 

Comme nous avons déjà donné, d'après M. d'Ullo.a {45), d'exactes re- 
marques fur le nom , la fource , 8c le cours générai du Maranon , fur les 
trois chemins qui conduifent de Quito à ce Fleuve , fur celui de Jaen 
où cette Rivière commence à devenir navigable 3 8c fur les principales 
Rivières dont elle fe forme 8c fe groffit , 8c que tous ces détails paroif- 
fent tirés du Voïage de l'Amazone de M. de la Condamine , le feul des 
Voïageurs modernes qui ait pénétré dans ces Régions , il ne nous refte qu'à 
fuivre l'Académicien depuis Tarqui jufqu'à Jaen , depuis Jaen jufqu'à fon 
entrée dans la Mer du Nord , 8c delà jufqu'en Europe. 

(4%) C'eft néanmoins le premier Ouvrage mer auparavant en Efpagnol , à Amfterdam.' 

qu'il ait publié depuis fon retour , fous le (43) Ces motifs font expliqués plus au long 

titre de Relation abrégée d'un Voïage dans dans fon Journal. 

l'intérieur de i' Amérique Méridionale , &c. (44) Ibid. pp. i^&préced. 

par M. de la Condamine , de l'Académie (45) Voy , Tome XIII , la Defcription 

des Sciences > avec une Carte du Maranon de TAudiencede Quito , ScTAvertirTement , 

levée parle même: à Paris chez la Veuve où l'on a fait remarquer que M. d'UUoaa.touc 

P{(fot s 1745 ? iu-8°. Il l'avoit fait impri- emprunté de M. de la Condamine. 

Il 



DES V O ï A G E S. L i v. VI. 25 

Il partit de Tarqui , à cinq lieues au Sud de Cuenca , le n de Mai ^ 
3743. Dans fon Voïage de Lima, en 1737 , il avoit fuivi le chemin or- SUR LE 
dinaire , de Cuenca à Loxa. Cette fois , il en prit un détourné , qui patte Maranon. 
par Zaruma , pour le feul avantage de pouvoir placer ce lieu fur fa Carte. M. de la 
Il courut quelque rifque en pafTant à gué la grande Rivière de los Ju- Condamine. 
bones , fort groife alors , & toujours extrêmement rapide : mais ce danger Ko ^^ de 
îe garantit d'un plus grand qui l'attendoit fur le chemin de Loxa (45). la Condamne, 
D'une Montagne, où l'Académicien paifa fur fa route , on voit le Port J^Ç à Ja T e ^ qui 
de Tumbez. C'eft proprement de ce point qu'il commençait à s'éloigner skuadon ' de 
de la Mer du Sud , pour traverfer tout le Continent. Zaruma , fitué par 3 zaruma. 
degrés 40 minutes de Latitude Auftrale , donne fon nom à une petite Provin- 
ce à l'Occident de celle de Loxa. Les Mines de ce Canton, autrefois célè- 
bres , font aujourd'hui prefqu'abandonnées. L'or en eft mêlé d'argent , & ne 
laifTe pas d'être fort doux fous le marteau y mais l'aloi n'en eft que de 
quatorze carats. La hauteur du Baromètre , à Zaruma , fe trouva de vingt- 
quatre pouces deux lignes. On fait que cette hauteur ne varie pas dans 
la Zone torride comme dans nos climats. Les Académiciens avoient 
éprouvé , à Quito , pendant des années entières , que fa plus grande dif- 
férence ne palfe gueres une ligne & demie. M. Godin remarqua, le pre- 
mier , que fes variations , qui font à peu près d'une ligne en vingt-quatre 
heures , ont des alternatives aftez régulières ; ce qui étant une fois connu 
fait juger de la hauteur moïenne du Mercure , par une feule expérience. 
Toutes celles qu'on avoit faites fur les Côtes de la Mer du Sud, & celles 
que M. de la Condamine avoit répétées dans fon voïage de Lima , lui 
avoient appris que cette hauteur moïenne , au niveau de la Mer , étoit de 
vingt-huit pouces (46) ; d'où il crut pouvoir conclure que le terreih de Za- 
ruma eft élevé d'environ fept cens toifes j ce qui n'eft pas la moitié de 
l'élévation de celui de Quito (47). 

On rencontre , fur cette route , plufieurs de ces Ponts , de cordes d'é- Hauteur des 
corce d'arbre & de lianes , dont nous avons donné différentes Defcrip- J^ ta & nes *? 
lions. Loxa eft moins élevé que Quito , d'environ trois cens cinquante toi- 

(45) M. Seniergues , Chirurgien de la rometre , faites à diverfes hauteurs déter- 
Compagnie Académique , aïant été afTaumé minées géométriquement. Venant de Tar- 
à Cuenca , en 1757, M. de la Condamine qui , Pais afTez froid , il reflentit une grande 
émportoit une Copie authentique du Procès chaleur à Zaruma , quoiqu'il ne fût gueres 
criminel , qu'il a publié depuis fon retour , moins élevé que fur la Montagne Pelée de la 
avec les circonftances du meurtre. Il eut avis Martinique , où il avoit éprouvé un froid 
que les Complices , qui craignoient d'être piquant , en venant d'un I'aïs bas & chaud . 
punis parla Cour d'Efpagne , avoient appof- Je fuppofe , ajoute M. de la Condamine, 
té des Gens pour l'attendre fur la route qu'il qu'on eft informé que pendant notre long 
devoit prendre. féjour dans la Province de Quito , fous la 

(46) Voïez le Journal hiftorique , Infcrip- Ligne équinoxiale , nous avons conftam- 
îion contenant les Obfervations faites à ment reconnu que l'élévation du fol , plus ou 
Quito , p. 163. moins grande , décide prefqu'entierement du 

(47) L'Auteur obferve que Laët n'en fait degré de chaleur , & qu'il ne faut pas mon- 
aucune mention dans fa Defcription de l'A- ter deux mille toifes pourfe tranfporter d'un 
înérique. Il fe fervit , pour ce calcul , d'une Vallon brûlé des ardeurs du Soleil , jufqu'au 
Table dreflee par M . Bouguer , fur une hy- pié d'un amas de nége aufll ancien que le 
f>othefe qui répond jufqu'ici , mieux que Monde , dont une Montagne voiline fera 
«oute autre , à diverfes expériences du Ba- couronnée. Ubïfup, p. iz. 

Tome XIV. 



i6 HISTOIRE GÉNÉRALE 



V o i a a e s les , Se la chaleur y eft fenfiblement plus grande ; mais quoique les Mon- 

sur le ragnes du voifinage ne foient que des collines, en comparaifon de celles 

Maranon. ^ e Q u ' no j e ll es ne laifTent pas de fervir de partage aux eaux de la Pro- 

M. de la vince ; ôc le même coteau , appelle Caxanuma , où croit le meilleur Quin- 

Con'damine. q uma f ^ deux lieues au Sud de Loxa , donne naiflance à des Rivières 

qui prennent un cours oppofé , les unes à l'Occident , pour fe rendre 

dans la Mer du Sud , les autres à l'Orient , qui grouillent le Maranon. 

Plantes deQaia- L'Académicien palfa le troiiïeme jour de Juin entier fur une de ces 

quiiu. Montagnes , pour y recueillir du Plan de l'arbre du Quinquina ; mais , 

avec le fecours de deux Indiens , qu'il avoit pris pour Guides , il n'en 

put ralfembler , dans toute fa journée , que huit à neuf jeunes Plantes , qui 

pu lient être tranfportées en Europe. Il les fit mettre , avec de la terre 

λrife au même lieu , dans une Calife qu'il fit porter avec précaution fur 
es épaules d'un Homme , jufqu'à fon embarquement. 

De Loxa à Jaen , on traverfe les derniers coteaux de la Cordilliere 
Dans toute cette route , on marche prefque fans ceffe par des Bois , où 
il pleut chaque année pendant onze mois , ôc quelquefois l'année entière ; 
il n'eft pas poiîîble d'y rien fecher. Les paniers couverts de peau de Bœuf, 
qui font les cofïres du Païs , fe pourrilïent , ôc rendent une odeur infupporta- 
ble. M. de la Condamine palfa par deux Villes , qui n'en ont plus que le nom 3 
, , , Loyola ôc Valladolid\ l'une ôc l'autre opulentes & peuplées d'Efpagnols il 
fluiîcurs villes, y a. moins d un necle , mais aujourdnui réduites a deux petits Hameaux 
d'Indiens ou de Metifs , &c transférées de leur première fituation. Jaen 
même , qui conferve encore le titre de Ville _, & qui devroit être la ré- 
fidence du Gouverneur , n'eft plus aujourd'hui qu'un Village fale ôc hu- 
mide , quoique fur une hauteur , ôc renommé feulement par un Infecte 
dégoûtant , nommé Garrapata _, dont on y eft dévoré. La même décadence 
eft arrivée à la plupart des Villes du Pérou éloignées de la Mer y ôc fort 
détournées du grand chemin de Carthagene à Lima. Cette route offre quan- 
tité de Rivières , qu'on palfe , les unes à gué , les autres fur des Ponts 3 
Ôc d'autres fur des radeaux , conftruits dans le lieu même , d'un bois fore 
r.es du Mara- ^ e g er » dont ^ a nature a pourvu toutes les Forêts. Ces Rivières réunies 
ôon, en forment une grande Se très rapide , nommée Chin chipé , plus large 

que la Seine à Paris. On la defeend en radeau , pendant cinq lieues 3 . 
jufqu'à Tomependa _, Village Indien dans une fituation agréable , à la jonc- 
tion de trois Rivières. Le Maranon , qui eft celle du milieu , reçoit dii 
côté du Sud la Rivière de Chachapoyas , ôc celle de Chinchipé du côté 
de l'Oueft , à cinq degrés trente minutes de Latitude Auftrale. Depuis ce 
point , le Maranon , malgré fes détours , va toujours en fe rapprochant 
peu à peu de la Ligne équinoxiale , jufqu'à fon embouchure. Au-deffous 
du même point , le Fleuve fe rétrécit , ôc s'ouvre un pafiTage entre deux 
Montagnes , où la violence de fon courant , les rochers qui le barrent , 
& pluneurs fauts le rendent impratiquable. Ce qu'on appelle le Port de 
Jaé'n , c'eft-à-dire le lieu où l'on s'embarque , eft à quatre journées de Jaë'n a 
fur la petite Rivière de Chuchunga , par laquelle on defeend dans le Ma-, 
raiion , au-delfous des fauts. 

JJn Exprès que M. de la Condamine avoit dépêché de Tomependa ± 



DES V O ï A G E S. Liv. VI. 17 

kvec des ordres du Gouverneur de Jaën à fon Lieutenant de Santiago , 
pour faire tenir prêt un Canot au Port , avoit franchi tous ces obftacles 
fur un Radeau , compofé de deux ou trois pièces de bois. De Jaën au 
Port, on traverfe le Maranon , ôc l'on fe trouve plufieurs fois fur fes bords. 
Dans cet intervalle , il reçoit du côté du Nord , plufieurs Torrens , qui 
pendant les grandes pluies charient un fable mêlé de paillettes & de 
grains d'or ; & les deux côtés du Fleuve font couverts de Cacao , qui 
n'eft pas moins bon que celui qu'on cultive , mais dont les Indiens du Pais 
ne font pas plus de cas que de l'or , qu'ils ne ramaflent que lorfqu'on les 
prefTe de païer leur tribut. 

Le quatrième jour après être parti de Jaën , M. de la Condamine tra- 
verfa vingt & une fois à gué le Torrent de Chucliunga , 8c la vingt- 
deuxième fois en Batteau. Les Mules , en approchant du gîte , fe jette- 
rent à la nage toutes chargées. , Se l'Académicien eut le chagrin de voir fes 
papiers, fes livres & fes inftrumens mouillés. » C'étoit, le quatrième acci- 
se dent de cette efpece , qu'il avoit effuïé , depuis qu'il voïageoit dans les 
» Montagnes : ^s naufrages , dit-il , ne cefierent qu'à fon embarque- 



» ment «. 



VOÏAGES 
SUR LE 

Maranon. 

M. de la 

Condamine.; 

1743* 



Le Port de Jaën , qui fe nomme Chuchunga , eft un Hameau de dix 
Familles Indiennes , gouvernées par un Cacique. M. de la Condamine 
avoit été obligé de fe défaire de deux jeunes Métifs , qui auraient pu lui 
fervir d'interprètes. La nécefîïté lui fit trouver le moïen d'y fuppléer. Il 
làvoit à peu près autant de mots de la langue des Incas que parloient ces 
Indiens , que ceux-ci en favoient de la Langue Efpagnole. Ne trouvant à 
Chuchunga que de très petits Canots , &c celui qu'il attendoit de Santiago 
ne pouvant arriver de quinze jours , il engagea le Cacique à faire conf- 
truire une Balfe aiTez grande , pour le porter avec fon bagage. Ce tra- 
vail lui donna le tems de faire fécher fes papiers ôc fes livres (48). Le 
Soleil ne fe montroit gueres qu'à midi *, c'etoit aîTez pour prendre hau- 
teur. Il trouva 5 degrés 2 1 minutes de Latitude Auftrale ; & le Baro- 
mètre , plus bas de feize lignes qu'au bord de la Mer , lui apprit que deux 



Chuchanga ? 
PottdeJaeiu 



Hauteur ds ci 
lieu» 



(48) Il fait une peinture charmante des 
huit jours qu'il pafTa dans le Hameau de 
Chuchunga : » Je n'avois , dit-il , ni Vo- 
33 leurs , ni Curieux à craindre. J'étois au 
39 milieu des Sauvages. Je me délaflop par- 
33 mi eux d'avoir vécu avec des Hommes ; 
» & , fi j'ofe le dire , je n'en regrettois pas 
33 le Commerce. Après plufieurs années paf- 
53 fées dans une agitation continuelle , je 
33 jouiflois pour la première fois d'une dou- 
as ce tranquillité. Le fouvenir de mes fati- 
w gués , de mes peines & de mes périls paf- 
»> fés , me paroifîoit un fonge. Le fîlence qui 
33 regnoit dans cette folitude me la rendoit 
33 plus aimable ; il me fembloit que j'y ref- 
33 pirois plus librement. La chaleur du cli- 
3? mat étoit tempérée par la fraîcheur des 
?9 eaux d'une Rivière s à peine fortie de fa 



33 fource , & par l'épaiiteur du Bois qui en 
3» ombrageoit les bords. Un nombre prodi- 
33 gieux de Plantes fingulieres & de Fleurs 
33 inconnues m'offroit un fpe&acle nouveau 
33 &r varié. Dans les intervalles de mon tra= 
33 vail , je partageois les plaifirs inuoeens 
33 de mes Indiens 5 je me baignois avec eux , 
33 j'admirois leur induftrie à la Chafle & à 
33 la Pèche. Ils m'offroient l'élite de leur 
33 Poiffon & de leur Gibier. Tous étoient à 
33 mes ordres : le Cacique , qui les comman-» 
33 doit , étoit le plus empreiîé à me fervir. 
33 J'étois éclairé avec des bois de fenteur &C 
33 des refînes odoriférantes. Le fable fur le-e 
33 quel je marchois étoit mêlé d'or. On. 
33 vint me dire que mon Radeau étoit prêt ,' 
33 & j'oubliai toutes ces délices. Mém, de. 
l'Acad. des Sciences pour 174$, 
D i) 



i8 HISTOIRE GÉNÉRALE 



VoïActs cens trente-cinq toifes au-deflus de fon niveau, il y a des Rivières navï- 
sur le gables fans interruption (45?). 

Le 4 de Juillet après midi , il s'embarqua daris un petit Canot de deux 

M. de la Rameurs , précédé de la Balfe , fous l'efcorte de trois Indiens du Ha- 

ndamine. meau , qui étaient dans l'eau jufqu'à la ceinture , pour la conduire de la 

m de ijcon- mam •> ° 11 ^ a retenir contre la violence des Courans , entre les rochers Se 

damincb'cmkK- dans les petits lauts. Le jour fuivant , il déboucha dans le Maranon , à- 

quc " quatre lieues vers le Nord du lieu de l'embarquement -, c'eft là propre- 

11 dcbonci.e mjnt qu'il eft. navigable. Le Radeau, qui avoit été proportionné au lit 

datu [e Maia- de la petite Rivière , demandoit d'être aggrandi Se fortifié. On s'apper- 
çut, le matin, que le Fleuve étoit hauflfé de dix pies. L'Académicien , re- 
tenu par l'avis de fes Guides , eut le tems de le livrer à fes Obferva- 
tions. Il mefura géométriquement la largeur du Maranon , qui fe trouva 
de cent trente-cinq toifes , quoique déjà diminuée de quinze à vingt. 
Plulieurs Rivières , que ce Fleuve reçoit au-deiïus de Jaen , font plus 
larges j cequi devoit faire juger qu'il étoit d'une grande profondeur. En; 
Profondeur de erret , un cordeau de vingt-huit brafïes ne rencontra le fond qu'au tiers 
de fa largeur. Il fut impolîible de fonder au milieu du lit , où la vîtefïe 
d'un Canot , abandonné au Courant , étoit d'une toife Se un quart par fé- 
conde. Le Baromètre , plus haut qu'au Port de plus de quatre lignes ,. fitr. 
voir à l'Académicien que le niveau de l'eau avoir baiiTé d'environ cin- 
quante toifes , depuis Chuchunga, d'où il n'avoit mis que huit heures à 
defeendre. Il obferva , au même lieu , la Latitude , de cinq degrés une mi- 
nute du Sud. 
TVnroiu, & Le 8 , continuant fa route ,. il pafla le Détroit de Cumbinama, dange- 

Rangers que reux par les pierres dont il eft rempli. Sa largeur n'eft que d'environ 20 
toifes. Celui d'Efcurrebragas , qu'on rencontra le lendemain , eft d'une 
autre efpece. Le Fleuve , arrêté par une Côte de roche fort efearpée, qu'il 
heurte perpendiculairement , fe détourne tout-d'un-coup , en faifant un 
angle droit avec fa première direction ; Se par la vîteiTe qu'il tire de fon 
rétréciiTement , il a creufé dans le roc une anfe profonde , où les eaux 
de fon bord , écartées par la rapidité de celles du milieu, font retenues 
comme dans une prifon. Le Radeau fur lequel M. de la Condamineétoit 
alors, pouffé dans cette caverne par le fil du courant , n'y fit que tour- 
noïer pendant plus d'une heure. A la vérité , les eaux , en circulant , = le 
ramenoient vers le milieu du lit du Fleuve , où la rencontre du grand' 
courant formoit des vagues capables de fubmerger la Balfe, fi fa gran- 
deur Se fa folidité ne l'eufTent bien défendue : mais la violence du cou- 
rant la repoufibit toujours dans le fond de l'Anfe ; Se. l'Académicien n'en 
fetoit jamais forti , fans l'adrelTe des quatre Indiens , qu'il avoit eu la: 
précaution de garder avec un petit Canot. Ces quatre Hommes , aïanr fuivi: 
la rive , terre à terre., Se fait le tour de l'Anfe, gravirent fur le rocher r . 

(49) L'Académicien n'affirme point qu'el- le point où une Rivière commence à porter 

les ne puiflent l'être à une plus grande hau^ Bateau , lorfque du même lieu elle a plus de 

teur , & & en rapporte fimplement à la confé- mille lieues de cours s doit être plus élevé que 

queneequil tire de fon expérience. Cepen- celui où les Rivières ordinaires commencent 

àmt , il y a, dit-il > allez d'apparence que à être navigables, jk £3 , 



DES VOÏAGËS. L i v. V L 29 

d'où ils lui jetterent , non fans peine , des Lianes , qui font les cordes y o ï âges 

du Païs y avec lefquelles ils remorquèrent le Radeau , jufqu'au fil du cou- sur le 

rant. Le même jour, onpalfe un troifieme détroit , nommé Guaralayo y Maranon. 

au le lit du Fleuve , relierré par les Rochers , n'a pas trente toifes de M. de la 

lar°e; mais ce paifage n'eft périlleux que dans les grandes crues d'eau. Ce Condamine, 

fut le foir du même jour , que l'Académicien rencontra le grand Canot , I 743« 
qu'on lui envoïoit de Sant'-Iago , & qui auroit eu befoin encore de fix 
fours , pour remonter jufqu'au lieu d'où le Radeau étoit defcendu en 

dix heures. sant'iago ic 

M. delà Condamine arriva , le dix , à, Sant'-Iago de las Montanas , i iS Momanas, 
Hameau limé aujourd'hui à l'embouchure de la Rivière de même nom , 
êc formé des débris d'une Ville ,. qui avoit donné le lien à la Rivière. 
Ses bords font habités par une Nation Indienne nommée les Xibaros , au- 
trefois Chrétiens ,. ôc révoltés depuis un fiecle contre les Efpagnols, pour 
fe fouftraire au travail des. Mines d'or du Païs. Ils vivent indépendans ,, 
dans des Bois inacceffibles , d'où ils empêchent la navigation de la Ri- 
vière , par laquelle on pourrait defcendre , en moins de huit jours , des 
environs de Loxa & de Cuenca. La crainte de leur barbarie a fait chan- 
ger deux fois de demeure aux Habitans de Santiago , & leur a fait pren- 
dre depuis 40 ans ,. le parti de defcendre jufqu'à l'embouchure de la Ri- 
vière dans le Maranon. Au-delïbus de Santiago , on trouve Borja , Ville Borf a ;. 
à-peu-près femblable aux précédentes , quoique Capitale du Gouverne- 
ment de Maynas , qui comprend toutes les Millions Efpagnoles des bords 
du Fleuve. Elle n'eft féparée de Santiago que par le fameux Pongo de fe ^|° de MariA " 
Manferiché On a vu , dans les Defcriptions précédentes, que Pongo li- 
gnifie Porte , 8c qu'on donne ce nom à tous les pafTages étroits ,. dont ce- 
lui-ci eft le plus célèbre. C'eft un chemin que le Maranon ,. tournant a 
l'Eft , après un cours de plus de deux cens lieues au Nord y s'ouvre au 
milieu des Montagnes de la Cordilliere , en fe creufant un lit entre deux 
murailles parallèles de rochers , coupés prefqu'à plomb. Il n'y a gueres 
plus d'un fiecle que quelques Soldats Efpagnols de Santiago découvrirent 
ce pallage &c fe hazarderent à le franchir. Deux Millionnaires Jéfuites de 
la Province de Quito les fuivirent de près, & fondèrent en 1 6" 3 9 5 com- 
me on l'a déjà rapporté , la Million de Maynas, qui s'étend fort loin en 
defcendant le Fleuve. En arrivant à Santiago , l'Académicien fe flattoit 
d'être à Borja le même jour, & n'avoit befoin en effet que d'une heure 
pour s'y rendre : mais malgré fes Exprès réitérés , ëc des recommanda- 
dons auxquelles on n'avoit jamais beaucoup d'égard , le bois du grand 
Radeau fur lequel il de voit pafier le Pongo n'étoit pas encore coupé. Il 
fe contenta de faire fortifier le lien par une nouvelle enceinte,- dont il le-- 
fit encadrer, pour recevoir le premier efrort des chocs qui font inévita- 
bles dans les détours , faute d'un gouvernail , dont les Indiens ne font: 
point ufage pour les Radeaux. Ils n'ont aufïi, pour gouverner leurs, Ca-- 
nots , que la même Pagaie qui leur fert d'aviron* 

A Santiago , M. de la. Condamine ne put vaincre la réfiftance de fes 
Mariniers , qui ne trouvoient pas la Rivière aflfez balle encore ,. pou£. 
rifquer le gaÎTage. Tout ce qu'il put obtenir d'eux fut de la traverfer 5 



«___ 5 ° HISTOIRE GÉNÉRALE 

y o ï a g e s & d'aller attendre le moment favorable dans une petite Anfe voi/ïne de 

sur £6 l'entrée du Pongo , où le courant eft d'une fî furieufe violence , que fans 

Maranon. -**-•--'-- -'-il *• ï .1 /• , • . _. . 



aucun faut réel, les eaux femblent fe précipiter, ôc leur choc contre les 

M. de la rochers caufe un effroïable brait. Les quatre Indiens du Port de Jaen , 

Condamine. mo i ns curieux que le Voïageur François de voir de près le Pongo , 

I 745- avoient déjà pris le devant par terre, par un chemin de pié , ou plunôt 

par un efcalier taillé dans le roc , pour aller l'attendre à Borja. Il de- 

tureTS.Th meura » comme la nuit précédente , feul avec un Nègre fur fôn Radeau ; 

{Condamine. mais une avanture fort extraordinaire lui fit regarder comme un bonheur 

de n'avoir pas voulu l'abandonner. Le Fleuve , dont la hauteur diminua 

de 2 5 pies en 3 6 heures , continuoit de décroître. Au milieu de la nuit 9 



l'éclat d'une très groffe branche , d'un arbre caché fous l'eau , s'étant enga- 
gé entre les pièces du Radeau, où elle pénétroit de plus en plus à me- 
iure qu'il baiiïbit avec le niveau de l'eau , l'Académicien fe vit menacé 



de demeurer accroché ôc fufpendu en l'air avec le Radeau ; & le moin- 
dre accident qui lui pouvoit arriver étoit de perdre fes papiers , fruits d'un 
travail de huit ans. Enfin il trouva le moïen de fe dégager ôc de remet- 
tre fon Radeau à flot (50). 
Mefute'dti Pons • Il avoit profité de fon féjour forcé à Sant'Iago , pour mefurer géomé- 
go de Manfcn- triquernent la largeur des deux Rivières , & pour prendre les angles qui 
lui dévoient fervir à drelTer une Carte particulière du Pongo. Le 11 Juil- 
let à midi , s'étant remis fur le Fleuve , il fut bientôt entraîné , par le 
courant , dans une Galerie étroite ôc profonde , taillée en talus dans le roc , 
ôc en quelques endroits à plomb. En moins d'une heure , il fe trouva 
tranfporté à Borja, où l'on compte trois lieues de Sant'Iago. Cependant 
le train de bois , qui ne tiroir pas un demi pié d'eau , de qui , par le vo- 
lume ordinaire de fa charge , préfentoit à la réfiftance de- l'air une fur- 
face fept ou huit fois plus grande qu'au courant de l'eau , ne pouvoit 
prendre toute la vîteiTe du courant ; ôc cette vîteflfe même diminue con- 
iidérablement , à mefure que le lit du Fleuve s'élargit vers Borja. Dans 
l'efpace le plus étroit , M. de la Condamine jugea qu'il faifoit deux toi- 
fes par fécondes , par comparaifon à d'autres vîteiTes exactement mefu- 



rees. 



Le Canal du Pongo , creufé naturellement , commence une petite de- 
mie lieue au-deiïbus de Sant'Iago , ôc continue d'aller en rétréciiîant 5 
de forte que de 250 toifes , qu'il peut avoir au-deilbus de la jondion des 
deux Rivières , il parvient à n'en avoir pas plus de vingt-cinq. Jufqu'a- 
lors , on n'avoit donné de largeur au Pongo que 2 5 vares Espagnoles , 
qui ne font qu'environ dix de nos toifes ; ôc fuivant l'opinion commune , 
on pouvoit paflfer , en un quart d'heure , de Sant'Iago a Borja. Mais une 
obfervation attentive fit connoître à M. de la Condamine que dans la 
plus étroite partie du pafifage , il étoit a trois longueurs de fon Radeau de 
chaque bord. Il compta 57 minutes à fa Montre, depuis l'entrée du Pon- 
go jufqu a Borja ; ôc malgré l'opinion reçue , à peine trouva-t-il deux lieues 
de 20 au degré (moins de 6000 toifes) de Sant'Iago à Borja, au lieu de 
îrois qu'on eft dans l'ufage d'y compter. Deux ou trois chocs des puis 

(50) Ibidem 9 p.'4 ?r 



DESVOÏAGES. Lit. VI. 31 

ftiies , qu'il ne put éviter dans les détours , l'auroient effraie , s'il n'eut 
été prévenu. Ii jugea qu'un Canot s'y briferoit mille fois 8c fans reifour- 
ce. On lui montra le lieu où périt un Gouverneur de Maynas : mais les 
Pièces d'un Radeau n'étant point enchevêtrées , ni clouées , la flexibi- 
lité des Lianes qui les aifemblent produit l'effet d'un reifort qui amor- 
tirait le coup. Le plus grand danger eft d'être emporté dans un tournant 
d'eau hors du courant. Il n'y avoit pas un an qu'un Millionnaire , qui 
eut ce malheur , y avoit paffé deux jours entiers fans provifions , 8c fe- 
roit mort de faim , fi la crue fubite du Fleuve ne l'eut remis dans le 
fil de l'eau. On ne defeend en Canot que dans les eaux baffes , lorfque 
le Canot peut gouverner fans être trop maîtrifé du courant. 

L'Académicien fe crut dans un nouveau Mondé à Borja ( 5 1 ). « Il s'ytrou- 
voit , dit-il , éloigné de tout commerce humain , fur une Mer d'eau dou- 
» ce , au milieu d'un labyrinthe de Lacs , de Rivières 8c de Canaux , 
n qui pénètrent de toutes parts une immenfe Forêt , qu'eux feuls rendent 
j> acceilible. Il rencontroit de nouvelles Plantes , de nouveaux Animaux 
» 8c de nouveaux Hommes. Ses yeux , accoutumés depuis fept ans à voir 
» des Montagnes fe perdre dans les nues , ne pourvoient fe laffer de faire 
*» le tour l de l'Horizon, fans autre obftacle que les Collines du Pongo , 
» qui alloient bientôt difparoître à fa vue. A cette foule d'objets variés , 
»» qui diverfïfïent les campagnes cultivées des environs de Quito , fuc- 
» cédoit ici l'afpeéfc le plus uniforme. De quelque côté qu'il fe tournât il 
a n'appercevoit que de l'eau 8c de la verdure. On foule la terre aux pies fans 
» la voir ; elle eft ri couverte d'herbes touffues, de plantes de Lianes &de 
« brofïailles , qu'il faudrait un long travail pour en découvrir l'efpace d'un 
» pié. Au-deffous de Borja , 8c 4a 500 lieues plus loin en defeendant 
3) le -Fleuve, une pierre, un fimple caillou eft aufïi rare qu'un Diamant. 
s) Les Sauvages de cette Région n'en ont pas même l'idée. C'eft un fpec- 
» tacle divertiffant que l'admiration de ceux qui vont à Borja , lorfqu'ils 
3> en rencontrent pour la première fois. Ils s'empreffent de les ramaffer 5 il 
s» s'en chargent comme d'une Marchandife précieufe , 8c ne commencent 
m à les méprifer que lorfqu'ils les voient fi communes. 

M. de la Condamine étoit attendu à Borja par le Père Magnin , Mif- 
lionnaire Jéfuite. Après avoir obfervé la latitude de ce lieu , qu'il trouva 
de quatre degrés 28 minutes du Sud, il partit le 14 de Juillet avec ce 
Père , pour la Laguna. Le 1 5 , ils laifferent au Nord , l'embouchure du 
Mocona , qui defeend du Volcan de Sangay , dont les cendres , traver- 
sant les Provinces de Macas 8c de Quito , volent quelquefois au-delà de 
Guayaquil. Plus loin , 8c du même côté , ils rencontrèrent les trois bou- 
ches de la Rivière de Paftaca , fî débordée alors , qu'ils ne purent mefu- 
rer la vraie largeur de fa principale bouche -, mais ils l'eftimerent de 400 
toifes, 8c prefqu'aufïl large que le Marafion (52)» 



V O ï A G E S 

SUR LÉ 

Maranon.' 

M. DE LA 

Condamine. 

I 743- 
Danger de ce 
Paflage. 



Situation de 
l'Auteur à Borja. 



' Volcan dé 
Sangay^ 



(51) Voïez , ci-deÏÏus , les remarques de tô , des déclinaiibhs de la Bouflble , de huit 

M. d'Ulloa, dans la Defcription du Gouver- degrés & demi du Nord à TEft. De deux 

nement de Maynas. Amplitudes , ainfi obfervées conféemive- 

(yi) L'obfervaticm du Soleil , à fon cou- ment le foir Se le matin , on peut conclure 

diçr 5c à foa lever , donna 3 comme à Qui- la déclinaifon de l'Aiguille aimantée 3 fans 



5 i HISTOIRE GÉNÉRAL H 

- — : — — — Le 19 , ils arrivetent à la Laguna , où M. de la Condamine étoit at- 
°saKa E S tent ^ u dep 11 ^ ^ 1X Semaines par Dom Pedro Maldonado , Gouverneur de la 
Maranon. Province d'Efmeraldas , c)ui s'étoit déterminé , comme lui , à prendre la 
M. df. la rcmte ae k Kiviere des Amazones pour repaffer en Europe : mais aïant 
Condamine. fmvi le fécond des trois chemins qui conduifent de Quito à Jaen , il 
1743. ttok arri^ le premier au rendez-vous (53). La Laguna eft une grolTe Bour- 
M.deUCep gade , de plus de mille Indiens , ralfemblés de diverfes Nations. Ceft la 
du l\ Lagana principale de toutes les Millions de Maynas. Elle eft fituée dans un ter- 
JJ!,P 0I °jJ edw rein fec 8c élevé (54) , fituation rare dans ce Pais, 8c fur le bord d'un 
grand Lac , cinq lieues au-defïus de l'embouchure du Guallaga , qui a 
la fource , comme le Maranon , dans les Montagnes à l'Eft de Lima. Ce 
fut par cette Rivière , que Pedro d'Orfoa defeendit dans l'Amazone. La 
mémoire de fon Expédition , &c celle des évenemens qui cauferent fa 
perte , fe confervent encore à Lamas , petit Bourg voifin du Port où il 
s'embarqua. L'Académicien donne environ 250 toifes de largeur à l'em- 
bouchure du Guallaga. 
Forme des ca"' Il partit de la Laguna, le 2.3 , avec M. Maldonado , dans deux Ca- 

£s p«ïïrên? UCl * nots C ^ e + 1 * 4 4 P^ S ^ e ^ on § ' ^ lir tL '°^ s feulemenc de large , 8c formée 
chacun d'un feul tronc d'arbre. Les Rameurs y font placés depuis la proue 
jufques vers le milieu. Le Voïageur eft à la poupe avec fon Equipage , 
à l'abri de la pluie fous un toît long , d'un tifïii de feuilles de Palmiers 
entrelalfées , que les Indiens composent avec allez d'art. Ceft une efpece 
de berceau , interrompu 8c coupé au milieu de l'efpace , pour donner du 
. jour au Canot & pour en faire l'entrée. Un toît volant , de même matière , 
& qui gliflTe fur le toît rixe , fert à couvrir cette ouverture , 8c tient lieu 
tout-à-la-fois de porte 8c de fenêtre. La réfolution des deux Voïageurs 
aftociés étoit de marcher nuit 8c jour , pour atteindre , s'il étoit poffible , 
les Brigantins , ou grands Canots , que les Millionnaires Portugais dépê- 
chent tous les ans au Para , pour en faire venir leurs provisions. Les In- 
diens ramoient le jour j 8c deux feulement faifoient la garde pendant la 
nuit , l'un à la proue , l'autre à la pouppe , pour contenir le Canot dans 
le fil du courant. 

M. de la Condamine fait remarquer qu'en s'engageant à lever la Carte 
du cours de l'Amazone , il s'étoit ménagé une reftburce contre l'inaction, 
dans un voïage que le défaut de variété , dans les objets même les plus 
nouveaux , auroit pu rendre fort ennuïeux. » J'avois befoin , dit-il , d'une 
*> attention continuelle pour obferver , la BoufTole 8c la montre à la 
» main , les changemens de direction dans le cours du Fleuve 8c letems 
» que nous mettions d'un détour à l'autre ; pour examiner les différentes 



connoître celle du Soleil ; il fuffit d'avoir lui en avoit donné les moïens. Un Billee 

égard au changement de celle-ci , dans Tin- qu'il avoit laide à un Arbre, en partant , 

tervalle des deux obfervations , s'il eft au r ez ) le 1 de Juin , avoit inftruit M. de la Con- 

confidérable pour être appeau avec la Bouf- damine de fa marche , comme ils en étoienc 

foie, ibid. p. f 9 . convenus.. 

(y \) M. Maldonado avoit fait en route , (<; 4) Plusieurs obfervations , que M. de la 
avec la BoutTble, & un Gnomon portatif, Condamine y fit parie Soleil & par les Etoi- 
les Obfervations nécefTaires pour décrire le les , lui firent déterminer la Latitude à / de- 
cours du Paftaca j & M. de la Condamine grés 14 minutes. Ibid.q. 6%. 

» largeurs 



D E S V O ï A G E S. L i v. V t. $; 

& largeurs de fon lit 8c celles des embouchures des Rivières qu'il reçoit , 
» l'angle que celles-ci forment en y entrant , la rencontre des Iles & 
»> leur longueur , 8c furtout pour mefurer par diverfes méthodes , la vî- 
» teïFe du courant & celle du Canot , -tantôt à terre , tantôt fur le Canot 
» même. Tous mes momens étoient remplis. Souvent j'ai fondé 8c me- 
»> foré géométriquement la largeur du Fleuve 8c celle des Rivières qui 
*» viennent s'y joindre , j'ai pris la hauteur méridienne du Soleil prefque 
» tous les jours , 8c j'ai obfervé fouvent fon amplitude à fon lever 8c a 
« fon coucher. Dans tous les lieux où j'ai féjourné , j'ai monté le Baro- 
» mètre, 8cc. (55). 

Le 2 5 il laiiTa au Nord la Rivière du Tigre , qu'il juge plus grande que 
le Fleuve d'Aiie du même nom ; 8c le même jour il s'arrêta , du même 
côté, dans une nouvelle Million de Sauvages , récemment fortis des Bois 
& nommés Yaméos. Leur Langue eft d'une difficulté inexprimable , 8c 
leur manière de prononcer eft encore plus extraordinaire. Ils parlent en 
retirant leur haleine , 8c ne font fonner prefqu'aucune voielle. Une par- 
tie de leurs mots ne pourroient être écrits , même imparfaitement , fans 
y emploïer moins de 9 ou 10 fyllabes-, 8c ces mots , prononcés par eux, 
iemblent n'en avoir que trois ou quatre. Poattarra.ro rincouroac ngnifie , 
dans leur Langue , le nombre de trois. Leur Arithmétique ne va pas plus 
loin \ c'eft-à-dire qu'ils ne favent point compter au-delà de ce nomore. 
Ces Peuples font d'ailleurs fort adroits à faire de longues farbacanes , 
qui font leur arme ordinaire de chafTe , auxquelles ils ajuftent de petites 
flèches de bois de Palmier , garnies , au lieu de plumes , d'un petit bour- 
iet de cotton , qui remplit exactement le vuide du tuïau. Ils les lancent , 
du feul fourfle, à 30 &: 40 pas , 8c rarement ils manquent leur coup. 
Un inftrument fi fîmple fupplée avantageusement , dans toute cette Con- 
trée , au défaut des armes à feu. La pointe de ces petites Flèches eft trem- 
pée dans un poifon fi a£tif, que lorfqu'ileft récent, il tue en moins d'u- 
ne minute l'Animal à qui la flèche a tiré du fang j 8c fans danger pour 
ceux qui en mangent la chair , parcequ'il n'agit point s'il n'eft mêlé di- 
rectement avec le fang même. Souvent , en mangeant du gibier tué de 
ces flèches , l'Académicien rencontroit la pointe du trait fous la dent. Le 
contrepoifon pour les Hommes qui en font bleiîcs eft le fel , 8c plus fu- 
rement le fucre(5^) pris intérieurement. 

Le 16 , Meilleurs de la Condamine 8c Maldonado rencontrèrent , du 
côté du Sud , l'embouchure de l'Ucayale , une des plus grandes Rivières 
qui grofmTent le Maranon. M. de la Condamine doute même laquelle des 
deux eft le tronc principal , non-feulement parcequ'à leur rencontre mutuel- 
le l'Ucayale fe détourne moins , eft plus large que le Fleuve dont il prend 
le nom : mais encore parcequ'il tire fes fources de plus loin , 8c qu'il 
reçoit lui-même plufieurs grandes Rivières. La queftion ne peut être en- 
tièrement décidée que lorsqu'il fera mieux connu. Mais les Millions éta- 
blies fur fes bords furent abandonnées en 1695 > après le foulevemeng 

<-5j) Ibid. pp. 64 se 6y. 

(§4) Voïez , plus bas , les expériences faite? à Cayenne . avec ce poifon. 
Tome XIF> % 



V O ï A G E î 
SDR EE 

Maranon. 

M. DE LA. 
CoNDAMINR. 

1743. 



Sauvages" Ya* 
méoî. 



Difficultés du 
ïeur Langue* 



Leuts anuçs <ïg 
chafle* 



Flèches empoi 
Tonnées. 



Rîvîece K\ 
cayale s 



./■ 



m 
online 



54 HISTOIRE GÉNÉRALE 

■ des Cunivos Se des Piros , qui mafTacrerent leurs Millionnaires. Au-de£- 
y o i a g e s ^ us ^ l'Ucayale , la largeur du Maranon croît fenfiblement , Ôc le nom* 

SUR L" _ i 

Maraîjon. bre de les Iles augmente. 

«i Le 17, les deux Voïageurs abordèrent à la Million de Saint Joachim, 1 . 

Condamine, compofée de plufieurs Nations Indiennes, furtout de celle des Omaguas, 
1745. Nation autrefois puiffante, qui peuploit les Iles ôc les bords du Fleuve, 
Maùon des o- dans l'eipace d'environ 200 lieues au delTous de l'embouchure du Napo. 

jSne.' & l0U On les croit defeendus du nouveau Roïaume de Grenade , par quel- 
qu'une des Rivières qui y prennent leur fource , pour fuir la domination 
des Efpagnols dans les premiers tems delà Conquête. Une autre Nation , 
qui fe nomme de même , ôc qui habite vers la fource d'une de ces Ri- 
vières , Pillage des vêtemens établi chez les feuls Omaguas parmi tous 
les Indiens qui peuplent les bords de l'Amazone , quelques veftiges de 
la cérémonie du Baptême , ôc quelques Traditions défigurées , confirment 
la conjecture de leur tranfmigration. Ils avoient été convertis tous à la 
foi Chrétienne vers la fin du dernier fiecle , ôc l'on comptoit alors , dans 
leur Païs , trente Villages marqués de leur nom fur la Carte du Père 
Fritz -, mais, effraies par les incurlions de quelques Brigands du Para , qui 
venoient les enlever pour les faire Efclaves , ils fe font difperfés dans les 
Bois ôc dans les Millions Efpagnoles 3c Portugaifes. Leur nom d'Oma- 

signification de guas , comme celui de Camberas , que les Portugais du Para leur donnent en 

leur nom. Langue Brafilienne , fignifie tête platte. En effet , ils ont le bizarre ufage 

de preffer entre deux planches le crâne des Enfans qui viennent de naître y 
ôc de leur applatir le front , pour leur procurer cette étrange figure , qui les 
fait reffembler , difent-ils , à la pleine Lune. Leur Langue n'a aucun rapport 
à celle du Pérou , ni à celle du Brefil , qu'on parle , l'une au-defïiis , l'aur 
tre au-deffous de leur Païs, le long de la Rivière des Amazones. Ces 
Peuples font un grand ufage de deux fortes^ de Plantes , l'une que les 
Efpagnols nomment Floripondio , dont la fleur a la figure d'une cloche 
renverfée, ôc qui a été décrite par le P. Feuillée j l'autre qui fe nomme 
?!anrc qui leur en Langue du Païs , Curupa y toutes deux purgatives. Elles leur procu- 

procure des vi- rent une j vre {f e j e 1 ^ heures , pendant laquelle on prétend qu'ils ont d'é- 
tranges vidons. La Curupa fe prend en poudre , comme nous prenons le 
Tabac , mais, avec plus d'appareil. Les Omaguas fe fervent d'un tuïau 
de rofeau , terminé en fourche, ôc de la figure d'un Y grec , r dont. ils in-*- 
ferent chaque branche dans une des narines. Cette opération , fuivie 
d'une afpiration violente , leur fait faire diverfes grimaces. Les Portugais 
du Para ont appris d'eux à faire divers uftenflies, d'une réline fort élafti^- 
que , commune fur les bords du Maranon (53), ôc qui reçoit toute forte 

teins Seringues, c ^ e formes ,. dans fa fraîcheur , entr'aiitres . celle de Pompes ou de Serin- 
gues , qui n'ont pas befoin de pifton. Leur forme eft celle d'une- Poire 
creufe, percée d'un petit trou à la pointe, où l'on adapte une canule- 
On les remplit d'eau ; ôc prefîees , lorfqu'elles font pleines , elles font l'ef- 
fet des Seringues ordinaires. Ce meuble eft fort en honneur chez les Orna*- 
guas. Dans toutes leurs AiTemblées , le Maître de la Maifon ne manque. 

(56) Yoïez les Mémoires de l'Académie des.Sàences, 17.5I0 



DES V O ï A G E S. Liv, VI, 35 

point d'en préfenter une à chacun des Afliftans -, & fon ufage précède , tou- „ '.. 
jours, les repas de cérémonie (57). sur le 

En partant de Saint Joachim , les Voïageurs réglèrent leur marche pour Maranon. 
arriver à l'embouchure du Napo la nuit du 3 d'Août , dans le defrein M DE 
d'y obferver une émerfion du premier Satellite de Jupiter. M. de la Con- Condamine, 
damine n'avoit , depuis fon départ, aucun point déterminé en longitude 1743- 
pour corriger fes diftances eftimées d'Eft à Oueft. D'ailleurs les Voïages obfervatioi» 
d'Orellana , de Texeira , 8c du Père d'Acufia , qui ont rendu le Napo îvmbwKe^î 
célèbre, 8c la prétention des Portugais fur le Domaine des bords de Na P°» 
l'Amazone depuis fon embouchure jufqu'au Napo , rendaient ce point im- 
portant à «fixer. L'obfervation fe fit heureufement malgré les obftacles, 
avec une Lunette de 1 8 pies , qui n'avoit pas coûté peu de peine à tranf- 
porter dans une fi longue route. L'Académicien aïant d'abord obfervé la 
hauteur méridienne du Soleil , dans une Ile vis-à-vis de la grande em- 
bouchure du Napo , trouva trois degrés 24 minutes de latitude auftrale- 
Il jugea la largeur totale du Maranon , de 900 toifes au-deiïbus de l'Ile , 
n'en aïant pu mefurer qu'un bras géométriquement -, 8c celle du Napo , 
de 600 toifes au-defius des Iles qui partagent fes bouches. L'émerfion du 
premier Satellite fut obfervée avec le même fuccès (58) , 8c la longitude 
de ce point déterminée. 

Le lendemain, premier jour d'Août, on fe remit fur le Fleuve, juf- *evas , dernière 
qu'à Pevas , où l'on prit terre à dix ou douze lieues de l'embouchure le ' fùTie mm*; 
du Napo. C'eft la dernière des Millions Efpagnoles fur le Maranon. Elles non. 
s'étendoient à plus de zoo lieues au-delà ; mais en 1 7 1 o les Portugais fe 
font mis en porTeflion de la plus grande partie de cette Contrée. Les Na- 
tions Sauvages , voifines des bords du Napo , n'aïant jamais été fubju- 
guées par les Efpagnols , quelques-unes ont maflacré , en divers tems , 
les Gouverneurs & les Millionnaires qui avoient tenté de les réduire. Ce- 
pendant les Jéfuites de Quito ont renouvelle d'anciens EtablifTemens , 8c 
formé depuis une cinquantaine d'années, fur cette Rivière, de nouvel- 
les Miffions , aujourd'hui très floriflantes. Le nom de Pevas eft tout-à-Ia- 
fois celui d'une Bourgade , 8c d'une Nation Indienne qui fait partie de 
fes Habitans ; mais on y a rafTemblé des Indiens de différentes Nations , 
dont chacune parle une Langue différente -, ce qui eft affez ordinaire dans 
toutes ces Colonies , où quelquefois la même Langue n'eft entendue 
que de deux ou trois Familles, refte miferable d'un Peuple détruit 8c 
dévoré par un autre. Il n'y a point aujourd'hui d'Antropophages fur les 
bords du Maranon ; mais il en refte encore dans les terres, furtout vers 
îe Nord -, 8c M. de la Condamine nous afïiire qu'en remontant l'Yu-, 

(J7) Mémoires de l'Académie des Scien- dule. Par le calcul, la différence de Méri-. 

£es, 174;. diens, entre Paris & l'embouchure du Na- 

f 58J Après avoir obfervé l'émerfion , l'A- po , fut trouvée de quatre heures trois quarts; 

Caâémicien prit auffi-tôt la hauteur des deux détermination qui fera plus exacte quand on 

Etoiles , pour en conclure l'heure. Les inter- aura l'heure de l'obfervation actuelle , en 

valles de tems entre l'émerfion, l'obfervation quelque Jieu dont la pofition en Longitude 

du Satellite & celle des hauteurs d'Etoiles foit connue , & où cette émerfion ait été vi- 

furent mefurés avec une bonne montre ; ce fible. p. 81. 
.«[uj. difpenfa de monter 8c de régler une Pen- 

E ij 



jf HISTOIRE GÉNÉRALE 

Y o ï a c, e s pura , on trouve encore des Indiens qui mangent leurs Prisonniers. 

sur le Entre les bizarres ufages de ces Nations, dans leurs Feftins, leurs dan- 

Maranon. f cS) leurs inftrumens , leurs aunes , leurs ufteniiles de chafïè & de pè- 
M. de la che , leurs ornemens ridicules d'os d'Animaux & de Poilfons pafiés dans 
Condamine. leurs narines cv leurs lèvres , leurs joues criblées de trous , qui fervent 
. I 743« d'étui A des plumes d'Oifeaux de toutes couleurs , on eft particuliere- 
° ment iurpns dans quelques-unes , de la monltrueuie extenlion du lobe 
de l'extrémité inférieure de leurs oreilles, fans que l'épaifîeur en paroille 
diminuée. On voit de ces bouts d'oreilles longs de quatre à cinq pouces,, 
percés d'un trou de dix-fept à dix-huit lignes de diamette, & ce fpec-ta- 
cle efc commun. Tout l'art confifte à inférer. d'abord , dans le. trou , un 
petit cylindre de bois , auquel on en fubftitue un plus gros , à mefure 
que l'ouverture s'aggrandit , jufqu'à ce que le bout de l'oreille pende fur 
1 épaule. La grande parure de ces Indiens eft de remplir le trou , d'un 
gros bouquet , ou d'une touffe d'herbes Se de rieurs , qui leur iert de 
Pendant d'oreille. 
saint Paul , On compte iîx ou fept journées, de Pevas, dernière des Millions Ef- 
tuicugaife. ' L pagnoles qui font à la charge des Jéfuites , jufqu a Saint Paul , pre- 
mière des Millions Portugaifes deffervies par des Carmes. Dans cet inter- 
valle , les bords du Fleuve n'offrent aucune Habitation. Là commencent de 
grandes Iles , anciennement habitées par les Omaguas ? de le lit du Fleuve 
s'y élargit fi coniidérablement , qu'un feul de fes bras a quelquefois 8 a 
900 toifes. Cette grande étendue donnant beaucoup de pnfe au vent, il 
y excite de vraies tempêtes , qui ont fouvent fubmergé des Canots. Les 
deux Voïageurs en eflTuierent une , contre laquelle ils ne trouvèrent d'a- 
bri que dans l'embouchure d'un petit Ruifleau ; c'eft le feul Port en pa- 
reil cas. Aufli s'éloigne-t'on rarement des bords du Fleuve. Il eft dange- 
Dangers de la reux aufli de s'en trop approcher. Un des plus grands périls de cette na- 

■tavigacion du n t 1 u i w • / • 1 

5kuvî.. vigation elt la rencontre des troncs d arbres déracines , qui demeurent en- 

gravés dans le fable ou le limon , proche du rivage , & caches fous l'eau , 
En fuivant de trop près les bords, on eft menacé aufli de la chute fubite 
de quelque arbre, ou par caducité^, ou pareeque le terrein qui le foute- 
noit, s'abîme tout-d'un-coup , après avoir été longtems miné par les eaux. 
Quant à ceux qui font entraînés au courant > comme on les apperçoit de 
loin , il eft aifé de s'en garantir. 

Quoiqu'il n'y ait à préfent , fur les bords du Marafion , aucune Nation 
Ennemie des Européens , il fe trouve encore des lieux où il feroit dan- 
gereux de parfer la nuit à- terre. Le fils d'un Gouverneur Efpagnol , con- 
nu à Quito de M. de la Condamine , aïant entrepris de defeendre la 
Rivière, fut furpris Se mafïàcré par des Sauvages de l'intérieur des Ter- 
res , qui le rencontrèrent fur la rive , où ils ne viennent qu'à la dé- 
robbée. 

Le Millionnaire de Saint Paul fournit aux deux Voïageurs , un nou^ 
veau Canot, équipé de quatorze Rameurs,- avec un Patron pour les" com- 
mander , &c un Guide Portugais dans un autre petit Canot. Au lieu de 
Maifons ôc d'Eglifes de rofeaux , on commence à voir , dans cette Mi£ 
iion ? des Chapelles 6c des Prefbyteres de maçonnerie > de terre & d& 



t) E S V O ï A G E S* L i v. V ï. ^ 

frrique , 8c des murailles proprement blanchies. Il parut encore plus fur- r — — ■ 

prenant à -M. de la Condamine , de remarquer , au milieu de ces De- V oï à gu 
ïerts , des chemifes'de toile de Bretagne à toutes les Femmes Indiennes, MA U p R AN L ON 
des coffres avec des ferrures 8c des clés de fer dans leur ménage , 8c d'y 
trouver des aiguilles , de petits miroirs , des couteaux , des cizeaux ? des ~ ^^ L A 
«feignes , 8c divers autres petits meubles d'Europe, que les Indiens fe procu- ° ^ x ™ 
rent tous les ans au Para, dans les Voïages qu'ils y font pour y porter le Mj< 

Cacao , qu'ils recueillent fans culture fur le bord du Fleuve. Ce commerce 
leur donne un air d'aifance , qui fait diftinguer , au premier coup d'œil, 
les Millions Portugaifes des Millions Caftillanes du haut Maranon , dans 
lefquelles tout fe relient de l'impoffibilité où l'éloignement les met de fe 
fournir des commodités de la vie. Elles tirent tout de Quito , où à peine 
envoient- elles une fois l'année , parcequ'elles en font plus féparées par 
la Cordilliere, qu'elles ne le feroient par une Mer de mille lieues. 

Les Canots des Indiens fournis aux Portugais font beaucoup plus grands Canots des ir« 
&: plus commodes que ceux des Indiens Efpagnols. Le tronc d'arbre , qui lens onugt 
fait tout le corps des derniers, ne fait dans les autres que la carène. Il 
eft fendu , premièrement , 8c creufé avec le fer. On l'ouvre enfuite , par 
le moïen du feu , pour augmenter fa largeur : mais comme le creux di- 
minue d'autant , on lui donne plus de hauteur par les bordages qu'on 
y ajoute , &c qu'on lie par des courbes au corps du Bâtiment. Le Gou- 
vernail eft placé de manière , que fon jeu n'embarralfe point la Cabane y 
qui eft ménagée à la pouppe. On les honore du nom de Brigantins. Quel- 
ques-uns ont foixante pies de long , fur fept de large , & trois 8c demi 
de profondeur ; 8c portent jufqu'à 40 Rameurs. La plupart ont deux mâts, 
& vont à la voile ; ce qui eft d'une grande commodité pour remonter le 
Fleuve à la faveur du vent d'Eft , qui y règne depuis le mois d'Octobre 
jufques vers le mois de Mai. 

Cinq jours 8c cinq nuits de navigation rendirent les deux Voïageurs , Costï.éçàSf 
de Saint Paul à Coari , fans y comprendre environ deux jours qu'ils paf- agates?* 11 "*' 01 ' 
Jferent dans les Millions intermédiaires d'Yviratuha , Trapuatuha , Pr- 
raguari 8c Tefé. Coari eft la dernière des (ix Millions des Carmes Portu- 
gais , dont les cinq premières font formées des débris de l'ancienne Mif- 
fion du Père Fritz , 8c compofées d'un mélange de diverfes Nations , la 
plupart tranfplantées. Elles font limées , toutes nx , fur la rive méridionale 
du Fleuve , où les terres font plus hautes 8c par conféquent à l'abri des 
inondations. Entre Saint Paul 8c Coari , on rencontre plulïeurs belles Ri^- 
vieres , qui viennent fe perdre dans celle des Amazones , toutes aftez 
grandes pour ne pouvoir être remontées , de leur embouchure , que par 
une navigation de plufieurs mois. Divers Indiens rapportent qu'ils ont vu 3 
fur celle de Coari , dans le haut des terres , un Païs découvert , des mou- 
ches à miel , 8c quantité de Bêtes à cornes *, objets nouveaux pour eux , 8c 
dont on peut conclure que les fources de cette Rivière arrofent des Païs 
fort différens du leur , voiiins fans doute des Colonies Efpagiioîes du haut 
Pérou , où l'on fait que les Beftiaux fe font fort multipliés. L'Amazone ? 
dans cet intervalle , reçoit aulïï , du côté du Nord , d'autres grandes Ri- 
vières } dont on a donné les noms dans la Defcription générale de ion- 



3 S HISTOIRE GÉNÉRALE 

— cours. C'eft dans ces quartiers qu'étoit fitué un Village Indien , où Texeî- 

V o i a g es ra remontant : le Fleuve en 1637 , reçut en troc , des anciens Habitans , 

Marron. Quelques bijoux d'un or qui fut efTaïé à Quito , 8c jugé de 23 Carats. 

Il en donna le nom de Village d'or à ce lieu ; 8c dans fon retour , le 

M. de la 2<J d'Août 16? 9 , il y planta une borne 8c en prit poiïeiîîon pour la Cou- 

CONDAMINE. 1 w ■ I * An • C /•• » J 1 Al JD 

ronne de Portugal , par un Acte qui le conierve dans les Archives du Pa-» 
ra , où M. de la Condamine l'a vu. Cet A&e , figné de tous les Officiers 
du Détachement , porte que ce fut fur une terre haute , vis-à-vis des bou- 
ches de la Rivière d'or, Le P. d'Acuna 8c le P. Fritz confirment la réalité 
des richeires du Païs, Se du commerce de l'or qui s'y faifoit entre les 
Indiens , furtout avec la Nation des Manaves ou Manaous , qui venoient 
à la rive Septentrionale de l'Amazone -, 8c tous ces lieux font placés fur 
la Carte du Père Fritz. Cependant le Fleuve , le Lac , la Mine , la 
Borne 8c le Village d'or , attelles par la dépofition de tant de Té- 
moins , tout a difparu j 8c fur les lieux mêmes , on en a perdu jufqu'à la 
mémoire. 

M. de la Condamine obferve que dès le tems du Père Fritz , c'eft-â-t 
dire cinquante ans après le Père d'Acuna , les Portugais , oubliant le titre 
fur lequel ils fondent leur prétention , foutenoient déjà que la borne , 
plantée par Texeira , étoit lîtuée plus haut que la Province d'Omaguas ; 
8c que dans le même tems , le Père Fritz , Millionnaire Efpagnol , don- 
nant dans une autre extrémité , prétendoit qu'elle n'a voit été pofée qu'aux 
environs de la Rivière de Cuchivara , c'eft-à-dire plus de 200 lieues plus 
bas. L'Académicien , reproche de l'exagération aux deux Parties , 8c juge 
qu'à l'égard de la borne plantée dans le Village d'or , fi l'on examine bien 
le Canton où eft lîtuée la quatrième Million Portugaife , en defeendant, 
nommée Paraguari , fur le bord méridional de l'Amazone , quelques lieues 
au-deiïus de l'embouchure du Tefé , à 3 degrés 20 minutes de Latitude 
auftrale par fa propre obfervation , on trouvera qu'il réunit tous les ca- 
ra&eres qui désignent la fituation de ce fameux Village , dans l'Acte de 
Texeira 8c dans la Relation du Père d'Acuna, Il confirme fon opinion par 
divers EclaircilTemens (59). 
SciairciiTcmcnt Dans le cours de fa navigation, il n'avoit pas ceffé de demander aux 
Çat l " .^f 1 " ." Indiens des diverfes Nations , s'ils a voient quelque connoiiïance de ces 
.^eMéiiJionaie. Femmes belliqueufes , dont le Fleuve a tiré fon nom parmi les Européens y 
8c s'il étoit vrai , comme le P. d'Acuna le rapporte avec confiance , qu'el- 
les vécufTent éloignées des Hommes , avec lefquels il ne leur attribue de 
commerce qu'une fois l'année. L'Académicien obferve que cette tradition 
eft univerfellement répandue chez toutes les Nations qui habitent les bords 
de l'Amazone dans l'intérieur des Terres 8c les Côtes de l'Océan juf- 
qu'à Cayenne , dans une étendue de 12 à 1500 lieues de Païs j que plu- 
sieurs de ces Nations n'ont point eu de communication les unes avec les 
autres ; que toutes s'accordent à indiquer le même Canton , pour le lieu 
de la retraite des Amazones -, que les dirférens noms , par lefquels ils les 
défignent dans les différentes Langues , lignifient Femmes fans mari , Femmes 
excellentes , Sec ; qu'il étoit queftion d'Amazpnes dans ces Contrées 3 

(j5>) Ibid. pp. ici & Htf, 



ï> E S V O ï A G E S, L ï v. VL gg 

avant que les Efpagnols y eufTent pénétré , ce qu'il prouve par la crain- ■.■■ 

te qu'un Cacique infpira d'elles en 1 5 40 , à Orellana , le premier Eu- V o ï a g e s 
ropéen qui ait defcendu ce Fleuve. Il cite les anciens Hiftonens & Voïa- M * U * -"m 
geurs de diverfes Nations , antérieurs au P. d'Acuna , qui difoit , com- 
me on l'a vu , en 1641 , que les preuves en faveur de l'exiftence des conbamins' 
Amazones fur le bord de cette Rivière étoient telles, que ce jeroit mari- \ia.x. 
quer tout-à-fait a la foi humaine , que de les rejetter. Il rapporte des té- 
moignages plus récens , auxquels il joint ceux que lui 8c Dom Pedro Mal- 
donado , fon compagnon de Voïage , ont recueillis dans le cours de leur navi- 
gation. Il ajoute que fi jamais il a pu exifter une Société de Femmes in- 
dépendantes , & fans un commerce habituel avec les Hommes , cela eft 
furtout poflible parmi les Nations Sauvages de l'Amérique , où les Maris 
réduifent leurs Femmes à la condition d'Efclaves &c de Bêtes de fomme. 
Enfin il paroît perfuadé , par la variété des témoignages non-concertés > 
qu'il y a eu des Amazones Amériquaines -, mais il y a toute apparence ,. 
dit-il , qu'elles n'exiftent plus (60). 

Il partit de Coari,. le 20 d'Août, avec un nouveau Canot & de nou- 
veaux Guides. La Langue du Pérou , qui étoit familière à M. Maldo- 
nado , Se dont l'Académicien âvoit aufii quelque teinture , leur avoir fer- 
yi à fe faire entendre dans toutes les Millions Efpagnoles , où l'on s'eft 
efforcé d'en faire une Langue générale. A Saint Paul , ils avoient eu des 
Interprètes Portugais , qui partaient la Langue du Brefil , introduite auf- 
fi dans les Millions Portugaifes j mais n'en aïant point trouvé à Coari , 
où toute leur diligence ne put les faire arriver avant le départ du ^ranci 
Canot du Millionnaire , pour le Para , ils fe virent parmi des Indiens 
avec lefquels ils ne pouvoient converfer que par lignes, ou à l'aide d'un 
court vocabulaire , que M. de la Condamine avoir fait de diverfes queftions 
dans leur Langue , mais qui malheureufement ne contenoit pas les ré- 
ponfes. Ces Peuples connoiffent plufieurs Etoiles fixes , <k donnent des Les IndJefts «» 
noms d'Animaux à diverfes conftellations. Ils appellent les Hyades , ou TLTàeî'T^ 
la tête du Taureau , d'un nom qui lignifie aujourd'hui , dans le Païs , ma- nomie ' 
choire de Bœuf; pareeque depuis qu'on a tranfporté des Bœufs en Amé- 
rique , les Brafiliens, comme les Naturels du Pérou, ont appliqué à ces 
Animaux le nom qu'ils donnoient dans leur Langue maternelle à l'Elan 
le plus grand des Quadrupèdes qu'ils connulTent avant l'arrivée des Eu- 
ropéens. 

Le fécond jour après avoir quitté Coari , on lailïa du côté du Nord 
une embouchure de l'Yupura, à cent lieues de la première ;& le jour 
fuivant , on rencontra , du côté du Sud , les bouches de la Rivière 
nommée aujourd'hui Purus , mais anciennement Cuchivara , du nom d'un 
pillage voifin. Elle n'eft pas inférieure aux plus grandes ,.de celles qui errof- 
fifient le Maranon. Sept ou huit lieues au-deïfous, M. de la Condamine Extrême rro - 
voïant le Fleuve fans Iles ëc large de 1000 à 1200 toifes , y jetta la fon «ieurdu Fiea^ 
fonde, qui ne lui fit pas trouver fond à 103 bralTes. vc " 

Rio Negro , ou la Rivière noire , dans lequel il entra le 23 , eft, dît- 

' (60) Pour conclufion , il renvoie à l'Apologie du premier Tome du. Théâtre critique d& 
T.. f ejjo y par le P, Samiknco, 



43 HISTOIRE GÉNÉRALE 

' ' • * E il , une autre Mer d'eau douce , que l'Amazone reçoit du côté du Nord. 

Maranon. Maigre la Carte du Père Fritz &c celle de Delifle , qui font courir cette 

,. Rivière du Nord au Sud , il établit fur le témoignage de fes propres 

M- 1,E LA . 11 J IVV cl o > M \ i>^n & • i- r 

CoNDAMiNt. yeux, quelle vient de lOuelt, &c quelle court a 1 bit , en inclinant un 
1743. peu vers le Sud, du moins dans l'efpace de pluiieurs lieues au-delfus de 
Rio Nego , & fou embouchure dans l'Amazone , où elle entre fi parallèlement , que fans 
«fa, lUUU " ^ a tranfparence de fes eaux , qui l'ont fait nommer Rivière noire, on la 
prendroit pour un bras de ce fleuve , féparé par une Ile. Il la remonta 
deux lieues, jufqu'au Fort que les Portugais y ont bâti furie bord Sep- 
tentrional , à l'endroit le moins large , qu'il trouva de 1203 toifes , &T 
dont la Latitude , qu'il ne manqua point d'obferver , eft 3 degrés neuf 
minutes Sud. C'oft le premier Etablilfement Portugais qu'on trouve au 
Nord , en defeendant l'Amazone. Sa Rivière eft fréquentée depuis plus 
d'un fiecle , par cette Nation , qui y fait un grand commerce d'Efclaves. 
camp vola» Un Détachement de la Garnifgndu Para, campé continuellement fur Ces 
EdwlSivcl! 1 " bords, tient en refpect les Nations Indiennes qui les habitent, pour favo- 
rifer le commerce des Efclaves , dans les bornes preferites par les Loix 
de Portugal j &c chaque année ce Camp volant , à qui l'on donne le nom 
de Trouppe de rachat, pénètre plus avant dans les terres. Toute la partie 
découverte de Rio Negro eft peuplée de Millions Portugaifes , gouver- 
nées par des Carmes. En remontant quinze jours ou trois femaines dans 
cette Rivière , on la trouve encore plus large qu'à fon embouchure , parce- 
qu'elle forme un grand nombre d'Iles &c de Lacs. Le terrein , dans tout 
cet efpace , eft élevé fur Ces bords. Les Bois y font moins fourrés , 6c le 
Paï's eft tout différent des bords de l'Amazone. 
communica-l M. de la Condamine trouva, au Fort de Rio Negro , des preuves de la 
wrohooqae 6 ^ communication de l'Orinoque avec cette Rivière, & par conféquent avec 
le Macaûoa, P Amazone , fur lefquelles il fe croit difpenfé de s'étendre depuis la con- 
firmation de ce fait , en 1744, par un Voïage fur lequel il ne peut refter 
aucun doute (^1). C'eft dans la grande Ile , formée par l'Amazone Se l'O- 
rinoque , auxquels Rio Negro fert de lien , qu'on a longtems cherché le 
raïo M v?u de f b°" Lac c * or ^ °* e P arim é * & l a Ville de Manoa del Dorado. M. de la Con- 
tre', damine trouve la fource de cette erreur , fi c'en eft une (62) , dans quelques 
reffemblances de noms , qui ont fait transformer en Ville dont les 
murs étoient couverts de plaques d'or , le Village des Manaous j cette 
même Nation dont on a parlé. L'Hiftoire des Découvertes du Nouveau 
Monde fournit plus d'un exemple de ces Métamorphofes. Mais la préoc- 
cupation , obferve l'Académicien , étoit encore li forte en 1 740 , qu'un 
Voïageur, nommé Nicolas Hortfman (63) , natif de Hiidesheim , efpé- 
rant découvrir le Lac doré &c la Ville aux Toits d'or , remonta la Rivière 
d'ElTequebé , dont l'embouchure eft dans l'Océan , entre la Rivière de 

(61) Celui du Supérieur 'des Jéfuites des Ion la Carte du P. Samuel Fritz. 
Misions Efpagnoles des bords de l'Orhïo- (61) Voïez , ci-deflbus, la Relation de 

que , qui vint de ce Pleuve au Port de Rio Sir Walter Raleigh. 

Negro. Voïei , ci-deflus # , la Defcription du (63) M. de la Condamine polTede un Ex- 
Gouvernement de Maynas. M. de la Conda- trait du Journal de ce Voïageur , & une 
mine a tracé en points , dans fa Carte de Carte 4e fa route , faite de fa main. 



i'4-mazoae , le cours du Rio Negro , fe-. 



Surinam 



DES V O ï A G E S. L i v. VI. 41 

Surinam &: POrinoque. Après avoir traverfé des Lacs 8c de vafles Cam~ y o ï a g £ s 
pannes , traînant on portant fon Canot avec des peines incroïables , 8c sur le 
fans avoir rien trouvé qui reffemblât à ce qu'il cherchoit , il parvint au Maranon. 
bord d'une Rivière qui coule au Sud , 8c par laquelle il defcendit dans M. de la 
Rio Neo-ro , où elle entre du côté du Nord. Les Portugais lui ont donné Condamin*. 
le nom de Rivière Blanche ; les Hollandois , celui d'Elfequebé, 8c celui de x 743« 
Parimé , fans doute parcequ'ils ont cru qu'elle conduifoit au Lac de ce nom. 
On croira , (i l'on veut , qu'il étoit un de ceux que Hortfman traverfa , 
mais il leur trouva fi peu de rapport à l'idée qu'il s'étoit faite du Lac 
doré , qu'il étoit très éloigné lui-même d'applaudir à cette conjecture. 

A peu de diftance de l'embouchure du Rio Negro , on rencontre , du Rb Madera; 
côté du Sud , celle d'une autre Rivière , qui n'eft pas moins fréquentée 
des Portugais , 8c qu'ils ont nommée Rio de Madera , ou Rivière du 
Bois , apparemment parcequ'elle charie quantité d'arbres dans £qs débor- 
demens. On donne une grande idée de l'étendue de fon cours , en a(Tu- me éreh , 

rant qu'ils la remontèrent, en 1741 , jufqu'aux environs de Santa Cruz due de fon cou« x 
de la Sierra, Ville Epifcapale du haut Pérou , fituée à 17 degrés 8c demi 
de Latitude Auftrale. Cette Rivière porte le nom de Manure dans fa partie 
fupérieure , où font les Millions des Moxes (64) , dont les Jéfuites ont 
donné une Carte en 171 3 (6<^). Mais fa fource la plus éloignée eft voifine 
du Potofi , 8c par conféquent de celle du Pilcomayo , qui va fe jetter dans 
le grand Fleuve de la Plata. 

L'Amazone, au-deffous du Rio Negro 8c de la Madera , a communé- 
ment une lieue de large. Lorfqu'elie forme des Iles , elle a jufqu'à deux 
8c trois lieues ; 8c dans le tems des inondations , elle n'a plus de limi- 
tes. C'eft ici que les Portugais du Para commencent à lui donner le nom 
de Rivière des Amazones ; tandis que plus haut ils ne la connoifTent. que 
fous celui de Rio de Solimo'ès , Rivière des Poifons , qu'ils lui ont donné , 
vraifemblablement , parceque les flèches empoifonnées font la principale 
arme de £es Habitans. 

Le 28 , M. de la Condamine , aïant laiiTé à- gauche la Rivière de Jâ- 
mundas , que le P. d'Acufia nomme Cunuris , prit terre un peu au-def- , „ 

ious , du même cote , au pie du Fort Portugais de Fauxis , ou le lit du 
Fleuve eft relferré dans un Détroit de 90 s toifes. Le flux 8c le reflux de Mer s'y fakfear 
la Mer fe font fentir jufqu'ici , par le gonflement des eaux , qui arrive tir - 
de douze en douze heures , 8c qui retarde chaque jour , comme fur les 
Côtes. La plus grande hauteur du flux, que l'Académicien mefura proche 
du Para , n'étant gueres que de dix pies 8c demi dans les grandes Ma- 
rées , il conclut que le Fleuve , depuis Pauxis jufqu'à la Mer , c'eft-à-dire 
fur plus de deux cens lieues de cours , ou fur trois cens foixante , félon 
le Père d'Acufia , ne doit avoir qu'environ dix pies 8c demi de pente? 
ce qui s'accorde avec la hauteur du Mercure, que l'Académicien trouva , 
au Fort de Pauxis , 14 toifes au-defliis du niveau de l'eau, d'environ une 
ligne un quart moindre qu'au Para au bord de la Mer. Il fait là-deifus 
d'utiles réflexions. 

(64) Voiez la Defctiptîon du Péçou ? en divers endroits. * > 

Ifjrj Elle eft dans le Tome Xïl des Lettres édifiantes & curieufes, 

Tome XIV, F 



4i 



V O ï A G T. S 

SUR LE 

Maranon. 

M. DE LA 
CONDAMINt. 

1743- 

Rexioni fur 
c^s Maréeit 



HISTOIRE GÉNÉRALE 
»» On conçoit bien , dit il , que le flux qui arrive au Cap du Nord, 
à l'embouchure de la Rivière des Amazones, ne peut parvenir au Dé- 
noir de Pauxis , c'elt-à-dire , li loin delà Mer, qu'en plusieurs jours , 
au lieu de cinq ou lix heures , qui eil le rems ordinaire que la Mer 
emploie à remonter. En effet , depuis la Côte jufqu'à Pauxis , il y a 
une vingtaine de Parages, qui délignent pour ainlï dire les journées de 
la Marcc en remontant le Meuve. Dans tous ces endroits , l'effet delà 
haute Mer le manifefte A la même heure que fur la Côte ; & fi l'en 
fuppofe que es diflérens Parages foient éloignés l'un de l'autre -d'en- 
viron douze lieues, le même effet des Marées fe fera remarquer dans 
leurs intervalles à toutes les heures intermédiaires } favoir, dans la lup- 
pofition des douze lieues , une heure plus tard de lieue en lieue , en 
s'éloignant de la Mer. Il en eit de même clu reflux , auxheurescorrefpon- 
dantes. Au refte , tous ces mouvemens alternatifs , chacun en Ion heu, 
font fujets aux rctardemens journaliers , comme fur les Côtes. Cette 
efpece de marche des Marées , par ondulations , a vraisemblablement 
lieu en pleine Mer , & doit retarder de plus en plus , depuis le point où 
commence le refoulement des eaux , jufques fur les Côtes. La proportion 
dans laquelle décroît la vîtefle des Marées en remontant dans le Fleu- 
ve j deux courans oppofés qu'on remarque dans le rems du flux , l'un 
à la furtace de l'eau , l'autre à quelque profondeur y deux autres , dont 
l'un remonte le long des bords du Fleuve &: s'accélère , tandis que* 
l'autre , au milieu du lit de la Rivière , defeend &c retarde > enfin deux 
autres encore , oppofés auiîl , qui fe rencontrent fouvent, proche de- 
là Mer , dans des Canaux naturels de traverfe , où le flux entre à la 
fois par deux côtés oppofés ; tous ces faits , dont j'ignore que plulîeurs 
aient été obfervés , leurs différentes combinaifons , divers autres acci- 
dens des Marées , fans doute plus frequens & plus variés qu'ailleurs y 
dans un Fleuve où elles remontent vraifemblablement à une plus gran- 
de diftance de la Mer qu'en aucun autre endroit du Monde connu 9 
^^donneraient lieu à des remarques également curieufes & nouvelles. 

Mais pour s'élever au-deflus des conjectures , il faudrait une fuite d'Ob- 
fervations exactes y ce qui demanderait un Ions féjour dans chaque lieu , 
8c un délai qui ne convenoit point à l'impatience où M. de la Conda- 
RiVicre&Fort mine étoit de revoir fa Patrie. Il fe rendit, en feize heures, de Pauxis 
i^ayoj ^ Topayos , autre ForterefTe Portugaife à l'entrée de la Rivière de même 
nom, qui en elt une du premier ordre. Elle defeend des Mines du Bre- 
fil, en traverfant des Pais inconnus, mais habités par des Nations fau- 
vages & guerrières , que les Millionnaires Jéfuites s'efforcent d'apprivoi- 
fer. Des débris du Bourg de Tupinambara , autrefois iitué dans une gran- 
de Ile , à l'embouchure de la Rivière de Madera , s'eft formé celui de 
Topayos , dont les Habitans font prefque l'unique refte de la vaillante 
Nation des Tupinambas , ou Topinamboux , dominante il y a deux fie- 
clés dans le Brefil , où ils ont laiffé leur Langue. On a vu leur Hiftoire 
& leurs différentes tranfmigrations dans la Relation du P. d'Acuna. C'eft 
chez les Topayos , qu'on trouve aujourd'hui plus facilement qu'ailleurs , 
de ces pierres vertes , connues fous le nom de Pierres des Amazones, 



Pierres des 
Anu&ones. 



D E S - V O ï A G E S. L i v. V I. 45 

dont on ignore l'origine , Se qui ont été long-tems recherchées pour la V o ï a g e s 
vertu qu'on leur attribuoit de guérir de la pierre , de la colique néphré- sur le 
tique ôc de l'épilepfîe. Elles ne différent, ni en dureté, ni en couleur, Maranon. 
du Jade Oriental -, elles redirent à la Lime , ôc l'on a peine à s'imaginer M. ©p. la 
comment les anciens Habitans du Pais ont pu les tailler , ôc leur donner Condamine, 
diverfes figures d'Animaux. Cette difficulté a fait juger à quelques Navi- x 74i' 
gateurs , mauvais Phyficiens , qu'elles n'étoient que du limon de la Riviè- 
re , auquel on donnoit aifément une forme , Ôc qui ne devoir enfuite fon 
extrême dureté qu'à l'air. Mais quand une fuppofition il peu vrailembla- 
ble n'auroit pas été démentie par des effais , il refteroit le même embar- 
ras pour ces Emeraudes arrondies , polies , ÔC percées , dont on a parlé 
dans l'article des anciens Monumens du Pérou. M. de la Condamine ob- 
ferve que les Pierres vertes deviennent plus rares de jour en jour , autant 
pareeque les Indiens , qui en font grand cas , ne s'en défont pas volon- 
tiers , que pareequ'on en a fait parler un fort grand nombre en Europe. 

Le 4 Septembre , les deux Voïageurs commencèrent à découvrir des c ^°nMêxLx' 
Montagnes du côté du Nord , à douze ou quinze lieues dans les terres, où l'on fuppefc 
C'étoit un fpe&acle nouveau pour eux , après avoir navigué deux mois , „'« ff fon^ïti' 
depuis le Pongo , fans voir le moindre coteau. Ce qu'ils apperce voient rées. 
étoit les Collines antérieures d'une longue chaîne de Montagnes , qui 
$'étend de l'Oueftà l'Eft, &: dont les foinmets font les points de partage 
des eaux de la Guiane. Celles qui prennent leur pente du côté du Nord 
forment les Rivières de la Côte de Caïenne ôc de Surinam , ôc celles 
qui coulent vers le Sud, après un cours de peu d'étendue, viennent fe 
perdre dans l'Amazone. C'eft dans ces Montagnes , fuivant la tradition 
du Païs , que fe font retirées les Amazones d'Oreliana : mais une autre 
tradition , qu'on prétend mieux prouvée , quoiqu'aufli mal éclaircie , af- 
fûte qu'elles abondent en Mines de divers Métaux. 

Le 5 au foir , la variation de l'aiguille , obfervée au Soleil couchant , j 

étoit de cinq degrés ôc demi du Nord à l'Eft. Un tronc d'arbre déraciné , 
que le courant avoit pouffé fur le bord du Fleuve , aïant fervi de théâ- 
tre pour cette Obfervation , M. de là Condamine, furpris de fa grandeur, ProcH&ieufe 
eut la curiofité de le mefurer. Quoique deffeché , &c dépouillé même de Arbres"' 
fon écorce , fa circonférence étoit de 24 pies , & fa longueur de 84 en- 
tre les branches Ôc les racines, On peut juger de quelle hauteur & de 
quelle beauté font les Bois des bords de l'Amazone , & de plufieurs au- 
tres Rivières qu'elle reçoit. Le 6 , à l'entrée de la nuit, les deux Voïa- 
geurs laifferent le grand Canal du Fleuve , vis-à-vis du Fort de Paru _, Pani t anc j ea 
fi tué fur le bord Septentrional , ôc rebâti depuis peu par les Portugais , Fort HoiUndoi*, 
fur les ruines d'un vieux Fort , où les Hollandais s'étoient établis. Là , 
pour éviter de traverfer le Xingu à fon embouchure , où quantité de Ca- 
nots fe font perdus , ils entrèrent de l'Amazone dans le Xingu même', 
par un Canal naturel de communication : les Iles , qui divifent la bou- 
che de cette Rivière en plufieurs Canaux , ne permettent point de me* 
furer géométriquement fa largeur -, mais , à la vue , elle n'a pas moins- 
d'une lieue. C'eft la même Rivière que le P. d'Acuna nomme Paranaï- 
]ba , cV le P. Fritz , dans fa Carte , Aorïvma > diverïité , qui vient de elUf 



pommé Cube i 
Cayciwc 



44 HISTOIRE GÉNÉRALE 

V o ï a g e « des Langues. Xingu eft le nom Indien d'un Village , accompagné d'une 

sur le Million fur le bord de la Rivière , à quelques lieues de ion embouchure. 
Maranon. £i le defeend , comme celle de Topayos , des Mines du Brefil ; & quoi- 

M. «e ea qu'elle au un faut à fept ou huit journées de l'Amazone , elle ne 
Condamine. i iUl f e p M j-- tre nav ig a bi e en remontant p] us <je deux mois. Ses rives. 

b«k A* c-, aboient en deux forces d'arbres aromatiques (66) dont les fruits font i 
aromatigueirl'uii peu-près de la grofleur d'une Olive , fe râpent comme la noix Mufca- 
de , ik fervent aux mêmes ufages. L'ccorce du premier a la faveur &C 
l'odeur du clou de girofle , que les Portugais nomment Cravo -, ce qui a, 
fait donner , par les François de Caïenne , le nom de Crabe au bois qui 
porte cette écorce. L'Académicien obferve que fi les épiceries orientales, 
en lainoient à deiirer d'autres , celles-ci ferment plus connues en Europe. 
Cependant il a fu, dans le Pais, qu'elles paflbient en Italie & en Angle- 
terre, où elles entrent dans la compofition de diverfes liqueurs fortes. 

L'Amazone devient fî large , après avoir reçu le Xingu , que d'un bord 
on ne pourroit voit l'autre , quand les grandes Iles, qui fe i'uccedent en- 
tr'elles , permettroient à la vue de s'étendre. Il eft fort remarquable qu'on 
commence ici à ne plus voir , ni Mouftiques , ni Maringoins , ni d'au- 
tres Moucherons de toute efpece , qui font la plus grande incommodité 
de la Navigation fur ce Fleuve. Leurs piquûres font fi cruelles , que les, 
Indiens mêmes n'y voïagent point fans un Pavillon de toile , pour fe. 
mettre à couvert pendant la nuit. Ceft fur la rive droite , qu'il ne s'en, 
trouve plus ; car le bord oppofé ne ceflfe point d'en être infecté. En exa- 
minant la fituation des lieux , M. de la Condamine crut devoir attribuée 
cette différence au changement de direction du cours de la Rivière. Elle > 
tourne au Nord; & le vent d'Eft,qui y eft prefque continuel , doit por- 
ter ces Infectes fur la rive Occidentale, 

ForrsveiTe de La Forter ;fffe Portugaife de Curupa, où les deux Voïageurs arrivèrent: 
«mupa. le 9 , fut^ bâtie parles Hollandois lorfqu'ils étoient maîtres du Breill. Elle 

eft peuplée de Portugais ,. fans autres Indiens que leurs Efclaves. La fitua- 
tion en eft agréable , dans un terrein élevé , fur le bord méridional du 
Fleuve, huit journées au-deiïus du Para. Depuis cette Place , où le flux 
ôc le reflux deviennent très fenfibles , les Canots ne vont plus qu'à la fa- 

Rivieres , qui veur des Marées. La Defcription de M. d'Ullca ne nous empêche point 
JïïÏMer! el " d , e rem arquer plus exactement , avec M. de la Condamine , qui patle en 
témoin oculaire, que ^quelques lieues au-deflous du même Fort ^un petit 
bras de l'Amazone , nommé Tajipuru , fe détache du grand Canal qui: 
tourne au Nord , & que prenant une route oppofée vers le Sud, il em- 
brafle la grande Ile de Joanes ,. ou Marajo , défigurée dans toutes les; 
Cartes. Delà , il revient au Nord par l'Eft , décrivant un demi-cercle % 
& bientôt il fe perd en quelque forte , dans une Mer formée par le con- 
cours de plufieurs grandes Rivières , qu'il rencontre fuccemvemenr. Les 
plus confidérables , font premièrement Rio de dos Bocas , Rivière des deux 
Bouches , formée de la jonction des deux Pvivieres de Guanapu &c de Pa- 
sajas , large de plus de deux lieues à fan embouchure , de que toutes les, 

i*6) Ils fe aommentjl'un Çuçbmy&Vmtï&PucMrL 



ES VOÏAGES. Liv. VI 45 



M. DE LA 

CONDAMINI, 
X743. 



anciennes Cartes nomment , comme Laet , Rivière du Para *, en fécond Voïagiî 
lieu la Rivière des Tocantins , plus large encore que la précédente , & sur le 
qu'il faut plufieurs mois pour remonter , defcendant, comme le Topayos 
&: le Xingu , des Mines du Brefil , dont elle apporte quelques fragmens 
dans fon fable -, enfin , la Rivière de Muju „ que l'Académicien trouva 
large de 749 toifes à deux lieues dans les terres, tk fur laquelle il ren- 
contra une Frégate Portugaife qui remontoit à pleines voiles , pour aller 
chercher, quelques lieues plus haut , des bois de Menuiferie , rares de 
précieux dans d'autres Régions (67). 

C'eft fur le bord Oriental du Muju , queft fituée la Ville du Para , situation &» 
immédiatement au-deflus de l'embouchure du Gapim , qui vient de re^ * cc ar4 * 
cevoir une autre Rivière , appellée Guama. Il n'y a , fuivant M. de la 
Condamine , que la vue d'une Carte , qui puiffe donner une jufte idée 
de la poiition de cette Ville , fur le concours d'un fi grand nombre de 
Rivières. Ses Habitans font fort éloignés , dit-il , de fe croire fur le bord 
de l'Amazone, dont il eft même vrai-femblable qu'il n'y a pas une feule 
goutte , qui baigne le pie de leurs murailles ; à-peu- près comme on peut 
dire que les eaux de la Loire n'arrivent point à Paris , quoique cette Ri- 
vière communique avec la Seine par le Canal de Briare. On ne laiffe pas s 
dans le langage reçu , de dire que le Para eft fur l'embouchure Orientale 
de la Rivière des Amazones. 

L'Académicien fut conduit de Curupa au Para , fans être confulté fur 
la route , entre des Iles , par des Canaux étroits , remplis de détours qui 
traverfent d'une Rivière à l'autre , &c par lefquels on évite le danger de 
leurs embouchures. Tous fes foins fe rapportant à dreiler fa Carte , il fur 
obligé de redoubler fon attention , pour ne pas perdre le fil de fes rou- 
tes dans ce Dédale tortueux d'Iles 3c de Canaux fans nombre. 

Le 19 de Septembre, c'eft-à-dire près de 4 mois après fon départ de , Arrivée de srj 

C. , . x , c \iity ir» * de la Condamine^ 

uenca , il arriva neureuiement a la vue du Para , que les Portugais nom- dans cette vuie» 

ment le grand Para , c'eft-à-dire la grande Rivière dans la Langue du Bre- 
fil. Il prit terre dans une Habitation de la dépendance du Collège des 
Jéfuites , où il fut retenu huit jours par les Supérieurs de cet Ordre, pen- 
dant qu'on lui préparoit un logement dans la Ville , en vertu des ordres 
de S. M. Portugaife adrefles à tous fes Gouverneurs. Il y trouva , le 17 , 
une Maifon fort commode & richement meublée , avec un Jardin d'où 
l'on découvroit l'horizon de la Mer , &c dans une fituation telle qu'il Pa- 
voit defirée pour la commodité de fes Obfervations. » Nous crûmes, dit- idée de la vllk- 
»» il, en arrivant au Para , à la fortie des Bois de l'Amazone, nous voir du Para, 
$> tranfportés en Europe. Nous trouvâmes une grande Ville T des rues bien 
» alignées , des Maifons riantes , la plupart rebâties depuis trente ans en 
s> pierre & en moîlon , des Eglifes magnifiques. Le Commerce direct 
» des Habitans avec Lifbonne , d ? ori il leur vient tous les ans une Flotte 
»> marchande, leur donne la facilité de fe pourvoir de routes fortes de 
» commodités. Ils reçoivent les Marchandifes de l'Europe en échange 
■■*» pour les denrées du Pais , qui "font , outre quelque or en poudre qu'on 

(67) Les Obfervations de M. de la Condamine fur quelques Animaux des Pais qiuï 
^yoîï traverlés j. font réferyées jour l'Article qui leur convient*. 



a,G HISTOIRE GÉNÉRALE 

v •• K E ~ » apporte de l'intérieur des terres , du côte du Brefil , l'ecorce du bois 
sur r.E » de crabe, ou de clou , la Salfe-pareille , la Vanille , le Sucre , le 
Makanon. » CafFé , & furtout le Cacao (67). 

M. nr la Jamais la Latitude du Para n'avoit été obfervée à terre, & 1 on afTura 
Condamine. M. delà Condamine, à ion arrivée, qu'il étoit précifément fous la li- 
'743* grt6 équinoxiale. Il trouva, par diverfes obfervations , 1 degré 28 minu- 
&LÔ n gîS C * % àà Suti W. A ïé ^ vd deIa Longitude, une Eclipfe de Lune , qu'il 
obferva le premier de Novembre 1743, tk deux immerfions du premier 
Satellite de Jupiter (60) lui rirent juger, par le calcul, la différence du 
Méridien du Para à celui de Paris, d'environ trois heures 24 minutes à* 
l'Occident 
Autrfs obfer- Entre pluMeurs autres Obfervations, les unes fur la déclinaifon &: l'in- 
clination de l'aiguille , les autres fur les Marées , qui font afTez irrégu- 
lieres au Para , la plus importante , 8c qui avoit un rapport immédiat à 
la figure de la Terre , objet principal de fon Voïage , rut celle de la lon- 
gueur du Pendule de tems moïen , ou plutôt la différence de longueur de 
ce Pendule à Quito 8c au Para (70). Neuf expériences , dont les deux;; 

fdas éloignées ne donnèrent que trois ofcillations de différence fur 98740 , 
ni firent trouver qu'en 14 heures de tems moïen , fon Pendule à vergé 
de Métal faifoit, au Para , 31 ou 3 2 vibrations plus qu'à Quito , 8c 50' 
ou 51 plus qu'à Pichincha , 150 toifes au-defïus de Quito : d'où il con- 
clut que fous l'Equateur, deux corps, dont l'un peferoit 1600 livres, 8c 
l'autre 1000 livres au niveau de la Mer, étant tranfportés le premier à 
1450, le féconda 2200 toifes de hauteur, perdraient chacun plus d'une 
livre de leur poids (71). 

Il étoit nécefTaire de voir la véritable embouchure de l'Amazone , pouf 
achever la Carte de ce Fleuve , 8c de fuivre même fa rive Septentrionale 
jufqu'au Cap de Nord , où fe termine fon cours. Cette raifon fuffifoit 
pour déterminer M. de la Condamine à prendre la route de Cayenne , 
d'où il pouvoit pa(Ter droit en France. Ainû* , n'aïant pas profité , comme 
M. Maldonado , de la Flotte Portugaife qui partit pour Lifbonne le 3 de 
Décembre , il fe vit retenu au Para jufqu'à la fin de l'année , moins ce- 

(67) Ibld. pp. 177 8c 178. de vingt-quatre heures , &c avec lequel il 

(6S) La Carte du P. Fritz place cette avoit fait un grand, nombre d'Obfervations 

Ville par un degré du Sud, Celle de Laet à Quito , & fur un endroit de la Monta- 

ne diffère pas fenfiblement de M. de la Con- gne du Pichincha , qui eft élevé de fept cens 

damine. Le nouveau Routier Portugais porte cinquante toifes au-deffus du Sol de Quito, 

1 degré 40 minutes du Sud. lbid. p. 181. 

(69) Des 6 & z<t Décembre de la même (7') A peu près comme il devroit arriver, 

année. fi l'on faifoit les mêmes expériences fous 

(73) L'une de ces deux Villes eft au bord le vingt-deuxième & le vingt-huitième pa- 

de la Mer, l'autre quatorze à quinze cens rallele , fuivant la Table de Newton ; ou 

toifes au-deffus de fon niveau 5 & toutes vers le vingt & vingt-cinquième, à juger 

deux fous la Ligne équinoxiale ; car un de- par la comparaifon des Expériences immé-* 

gré & demi n'eft ici d'aucune conféquence. diates faites fous l'Equateur & en divers 

L'Académicien étoit en état de déterminer endroits de l'Europe. Au refte , M. de la 

cette différence par le moïen d'un Pendule Condamine avertit que les nombres précé-. 

invariable de vingt-huit pouces de long , dens ne font qu'approchés, p. 181. 
^ui confetyoic fes ofcillatioas pendant plus 



DES VOÏAGES. Liv. VI. 



47 



pendant par les vents contraires , qui régnent en cette faifon , que par la y o ï a g e s 
difficulté de former un Equipage de Rameurs. La petite vérole avoitmis sur le 
en fuite la plupart des Indiens. On. remarque , au Para , que cette ma- Maranon. 
ladie eft encore plus funefte aux Indiens des Millions , nouvellement tirés m. de la 
des Bois , ôc qui vont nus , qu'à ceux qui vivent depuis longtems parmi Condamine. 
les Portugais, ôc qui portent des habits. Les premiers , efpece d'Animaux *743- 
amphibies, aufïi fouvent dans l'eau que fur terre , endurcis depuis l'en- i a ^,e"i?e ^vLi"* 
fance aux injures de l'air , ont peut-être la peau plus compacte que celle q«» fait de tti. 
des autres Hommes j ôc M. de la Condamine eft porté à croire que cette ^™ iava 6 esal1 
feule raifon peut rendre pour eux l'éruption plus difficile. D'ailleurs l'ha- 
bitude où ils font de fe frotter le corps de Roucou , de Genipa , ôc de 
diverfes huiles gralTes ôc épaifles , peut encore augmenter la difficulté. 
Cette dernière conjecture femble confirmée par une autre remarque : c'eft 
que les Efclaves Nègres , tranfportés d'Afrique , ôc qui ne font pas dans 
le même ufage , réfiftent mieux au même mal , que les Naturels du Pai's. 
Un Indien Sauvage , nouvellement forti des Bois , eft ordinairement un 
Homme mort , lorfqu'il eft attaqué de cette maladie. Cependant une heu- 
reufe expérience a fait connoître qu'il n'en feroit pas de même de la pe- 
tite vérole artificielle , fî cette méthode étoit une., fois établie dans les Mif- 
fions ; ôc la raifon de cette différence n'eft pas aifée à trouver. M. de la 
Condamine raconte que quinze ou feize ans avant fon arrivée au Para, inoculation ten* 
Un Millionnaire Carme , voïant tous fes Indiens mourir l'un après l'au- dans^sMmiors* 
tre , & tenant d'une Gazette le fecret de l'Inoculation, quifaifoit alors 
beaucoup de bruit en Europe , jugea qu'elle pouvoit rendre , au moins 
douteufe , une mort qui n'étoit que trop certaine avec les remèdes ordi- 
naires. Un raifonnèment li fimple avoir dû fe préfenter à tous ceux qui 
entendoient parler de la nouvelle opération * mais ce Religieux fut le pre- 
mier , en Amérique , qui eut le courage de la tenter. Il fit inférer la pe- 
tite vérole à tous les Indiens de la Million qui n'en avoient pas encore 
été attaqués ; ôc de ce moment , il n'en perdit plus un feul. Un autre 
Millionnaire de Rio Negro fuivit fon exemple avec le même fuccès. Après * 

deux expériences fi authentiques , on s'imagineroit que dans la contagion 
qui retenoit M. de la Condamine au Para , tous ceux qui avùient des 
Efclaves Indiens eurent recours à la même recette pour les conferver. Il 
le croiroit lui-même , dit-il , s'il n'avoit été témoin du contraire. On n'y 
penfoit point encore, lorfqu'il partie du Para (72). 

(71) Ibid. p. \%6. On trouve dans le Jour- 33 jufqu'au Para , en 1 689 , pour y rétablir 

nal Hiftorique de M. de la Condamine , di- » fa famé , & que le Gouverneur de cette 

verfes circonftances , qu'il n'a point ici ré- 33 Ville retint plus d'un an, avoit fait crain- 

pétées. Para , dit-il , eft le Siège d'un Eve- » dre à M. Maldonado de fe déclarer Ef- 

ché , & peut-être l'unique Colonie Européen- 33 pagnol parmi les Portugais. Ses Parens 

ne où l'argent n'eut point de cours. Les ef- 33 & fes Amis le lui avoient^bien recomman- 

peces monnoïées y ont été introduites de- 33 dé avant fon départ de Quito , & je lui 

puis ; mais alors la feule monnoie courante 33 avois promis le fecret. Après que le Gou- 

étoit le Cacao. — A l'occafion du départ de -o verneur du Para m'eut remis copie des or- 

M. Maldonado , qui s'embarqua pour Lif- 33 dres de S. M. P. , & que nous eûmes éprou- 

bonne fur une Flotte Portugaife : » L'exem- 33. vé les manières franches & ouvertes de ce 

m pie du P. Fritz , dit- il , Millionnaire d'Ef- 33 Commandant, je fis mon pofÏÏble pour 

» pagne à Maynas , qui defeendit le Fleuve » engager M. Maldonado à y répondre. Je 



V O ï AGES 
SUK LE 

Maranon. 

M. CE LA 
CONDAMINE. 

17+4- 

' M. de laCon- 
darniiic quitre 
l'ara. 



Ohfervations 
fur les Jeux em- 
bouchures de 

i 



l'AjnMonc. 



4* HISTOIRE GÉNÉRALE 

Il s'embarqua , le 2.9 Décembre , dans un Canot du Général (73) , avec! 
un Equipage de 12. Rameurs , &c muni de recommandations pour les Mil- 
lionnaires Francifcains de l'Ile Joanes ou Marajo , qui dévoient lui four- 
nir un nouvel Equipage pour continuer fa route : mais,n'aïant pu trou- 
ver un bon Pilote, dans quatre Villages de ces Pères , où il aborda les 
premiers jours de Janvier 1744, & livré à l'inexpérience de {es Indiens 
& à la timidité du Mamelus (74) qu'on lui avoit donné pour les com- 
mander , il mit deux mois à faire une route qui ne demandoit pas quinze 
jours. 

Quelques lieues au-delïbus du Para , il traverfa la botiche orientale de 
l'Amazone, ou le bras du Para, féparé de la véritable embouchure, qui 
cil la Bouche occidentale , par la grande Ile de Joanes , plus connue 
au Para fous le nom de Marajo. Cette Ile occupe , feule , prefque tout 
l'efpace qui fépare les deux embouchures du Fleuve. Elle a , dans une 
figure irréguliere , plus de 1 50 lieues de tour. Toutes les Cartes lui fubf- 
tituent une multitude de petites Iles (75). Le Bras du Para, cinq ou fïx 

» lui repréfentai que le Palfeport ne diftin- vêque. Il avoit beaucoup de goût pour l'Hif- 



»? guoit aucune Nation ; puifqu'il s'éten- 
*> doit à tous ceux qui m'açcompagneroient ; 
3' que l'ancien Gouverneur , qui avoit rete- 
•» nu le P. Samuel Fritz , en avoit été blâ- 
»» me par fa Cour , & avoit reçu ordre de le 
s> faire reconduire à fa Million avec de 
»? grands honneurs ; que les circonftances 
53 préfentes étoient beaucoup plus favora- 
33 blés , puifque les deux Cours d'Efpagne 
w & de Portugal étoient depuis long tems 
m en bonne intelligence. Il fentoit la force 



roire naturelle & pour la Méchanique. Plu- 
fieurs morceaux curieux , dont il fit préfenc 
à M. de la Condamine, & d'autres qu'il lui 
a envoies depuis , font partie de ceux qu'il a 
remis au Cabinet du Jardin du Roi. Dom 
Potflis eft aujourd'hui Correfpondant de 
l'Académie des Sciences,/?. 196 &fuiv. du. 
Journal. 

(73) M. d'Abreu de Caftelbranco , dont 
M. de la Condamine vante beaucoup la 
politefie. Ses Titres étoient , Excellentïj-, 



» de ces raifons ; mais une mauvaife honte fimo fenhor Governador e Capitan. Gene~ 
» le retenoit. Il avoit paiîé pour François , rai do Eflado do Marankom. Celui, que 
» ~& reçu , en cette qualité, des Lettres de M. d'Abreu avoit chargé d'équiper le Ca- 
3» recommandation du Gouverneur pour Lif- not , avoit refufé , dit l'Académicien, de 
« bonne : il n'ofoit avouer les foupçons recevoir l'argent que je luis avois oirerr. 
*» qu'on lui avoit infpirés. Cen'eftpas tout, Je portai fecretement, au moment de mon 
s» il exigea de moi que je lui gardaffe le fe- départ , deux cens cruzades ( environ cinq 
>3 cret, même après fou départ. Je ne me cens livres de France ) à un riche Négociant , 
»> fuis trouvé, de ma vie , dans unefituation que je chargeai de les remettre de ma part, 
3> plus embarralfante. D'un côté , je me re- pour le fret du Canot. J'ai appris , depuis 
»> prochois de païer par une ditïïmulatiou mon retour en France , que la fomme n'a- 
33 qui reffembloit à une tromperie , la fran- voit point été acceptée , & qu'elle étoit 
3> cbife d'un homme de beaucoup d'efprit & reftée en dépôt par ordre du Gouverneur: 
m démérite, qui me combloit de politeffes; c'eft à cette occa(ion,que j'ai fù jufqu'où 
33 & d'un autre côté , je ne pouvois trahir s'étoient étendus les ordres & les libéra- 
as la confiance de mon Ami. J'évitai, au- lités de Sa Majefté Portugaife. p. 15)9. du 



»> tant qu'il me fut poffible , les converfa 
>3 tions particulières avec le Gouverneur, 
»? qui me padoit fouvent de M. Maldona- 
33 do «. L'Académicien , pendant fon fé- 
jour au Para , fut fort lié avec un Eccléfiaf- 
tique , homme de lettres , Fils d'un François 
établi en cette Ville. C'étoit Dom Laurenco 



Journal. 

(74) On appelle Mamelus , au Brefil , 
certains Enfans des Portugais &. des Femmes 
Indiennes. Voïez, ci-defious, la Defcription 
du Brefil. 

(,5) Elles fembleroient placées au ha- 
zard , s'il ne paroilfoit qu'elles ont été co- 
Aivares Roxo de Potflis, Grand-Chantre de piées' fur la Carte du Flambeau de Mer, 
i'.EgUfe Cathédrale .& Grand-Vicaire de T£- remplie de faux détails dans cette partie. 



DES VOÏAGES. L i v. VI. 4 ?> 

lieues au-defïbus delà Ville , a déjà plus de trois lieues de large, Se con- 
tinue de s'élargir. M. de la Condamine côtoïa l'Ile du Sud au Nord » 
pendant trente lieues, jufqu'à fa dernière Pointe , qui fe nomme Ma- 

- fes écueiis. Au-delà de cette 



nan , très dangereufe même aux Canots par 
ointe il prit à l'Oueft , en fuivant toujours 



S 
pointe 



V O ï A G E S 
SUR LE 

Maranon. 

M. DE LA, 



la Côte de l'Ile , qui court Condamine. 



plus de 40 lieues fans prefque s'écarter de la ligne Equinoxiale. Il eut la 
vue de deux grandes Iles , qu'il laiffa au Nord , ,1'uiie appellée Machia- 
na., 8c l'autre Caviana , aujourd'hui défertes , anciennement habitées par 
la Nation des Arouas , qui bien que difperfée aujourd'hui , a confervé 
fa Langue particulière. Le terrein de ces Iles , comme celui d'une grande 
partie de celle de Marajo , eft entièrement noïé , & prefque inhabitable. 



1744. 




tal du Fleuve , & transféré par les Portugais deux lieues au Nord de l'an- 
cien. Il ferait impolîïble , en cet endroit , de traverfer le Fleuve dans des 
Canots ordinaires , fi le Canal n'étoit rétréci par de petites Iles , à l'abri 
defquelles on navigue avec plus de fureté , en prenant fon tems pour paf- 
fer de l'une à l'autre. De la dernière à Macapa , il refte encore plus de 
deux lieues. Ce fut dans ce dernier trajet que M. de la Condamine re- 
paya enfin , & pour la dernière fois , la ligne Equinoxiale. L'obfervation 
de la Latitude , au nouveau Fort de Macapa , lui donna feulement trois 
minutes vers le Nord. 

Le fol de Macapa eft élevé de deux ou trois toifes au-deiîus du niveau .^"f^^lu 
de l'eau. Il ii'y a que le bord du Fleuve , qui foit couvert d'arbres ; le 
dedans des terres eft un Pais uni , le premier qu'on rencontre de cette 
nature , depuis la Cordilliere de Quito. Les Indiens affûtent qu'il conti- 
nue de même en avançant vers le Nord , &c que delà on peut alier à che- 
val jufqu'aux fources de l'Oyapoc , par de grandes Plaines découvertes. 
Du Pais voifîn des fources de l'Gyapoe , on voit au Nord les Montagnes 
de l'Aprouague qui s'apperçoivent auffi fort diftinctement en Mer , de 
plufieurs lieues au Nord de la Côte *, à plus forte raifon fe doivent-elles 
découvrir des hauteurs voifines de Cayenne (76). phénomène fin- 

Entre Macapa & le Cap de Nord , dans l'endroit où le grand Canal guiiet-de la Maj 
du Fleuve eft le plus refferré par les Iles , furtout vis-à-vis de la grande réç * 
Bouche de l'Araouary , qui entre dans l'Amazone du côté du Nord , le 
flux de la Mer offre un Phénomène îingulier. Pendant trois jours , les 



(76) De toutes ces fuppofhions , M. de 
îa Condamine conclut qu'en partant de 
Cayenne, par cinq degrés de Latitude du 
Nord , & marchant vers le Sud , on au- 
ïoit pu mefurer commodément deux , trois , 
& peut-être quatre degrés du Méridien , fans 
fortirdes terres de France, & reconnoître, 
chemin faifant 5 cet intérieur des terres, 
qui ne i'a point été jufqu'ici ; enfin que 
û Ton eût voulu , on eût pu , avec des Pâf- 
fçports de Portugal , pouffer la mefure juf- 
JomeXIK 



qu'au Parallèle de Macapa , c'eft-à-dire jus- 
qu'à l'Equateur même. L'exécution de ce 
projet eut été, dit-il, plus facile qu'il ne 
l'avoit cru lui-même, lorfqu'il l'avoit pro- 
pofé à l'Académie des Sciences , un an 
avant qu'il fut queftion du Voïage de Qui- 
to , où l'on crut trouver plus de facilité, 
Mais il avoue que l'infpe&ion des lieux étoic 
néceflaire pour s'affurer de ce qu'il propo« 
foit. IVid- p. I?i» 



5* 



HISTOIRE GÉNÉRALE 



*— — -— — — plus voihns des pleines ôc des nouvelles Lunes , tems des plus hautes Ma- 
°svki* ices , la Mer , au lieu d'emploïer près de fix heures à monter, parvient 

Maranon. en une ou deux minutes à fa plus grande hauteur. On entend d'abord , 
M. de la d-'une ou deux lieues de diftance , un bruit erfraïant ,. qui annonce la Po* 

Condamine. roroca j c'eft le nom que les Indiens donnent à ce terrible flot. A mefure 
1744. qu'il approche , le bruit augmente j ôc bientôt on apperçoit un Promon- 
toire d'eau, de 12 à 15 pies de hauteur , puis un autre , puis un troi- 
iienie , ôc quelquefois un quatrième , qui le fuivent de près , ôc quioc- 
cupent toute la largeur du Canal. Cette Lame avance avec une rapidité 
prodigieufe , brife ôc rafe en courant tout ce qui lui réfilte. M. de la Con- 
damine vit, en quelques endroits, un grand terrein emporte par la Poro^ 
roca , de très gros arbres déracinés , ôc des ravages de toute efpece. Le 
rivage , partout où elle paiïe , eft auili net que s'il avoit été foigneufement 
balaie. Les Canots , les Pirogues , les Barques mêmes ne fe garantirent 
de la fureur de cette Barre , qu'en mouillant dans quelque endroit où il 
y ait beaucoup de fond. L'Académicien , fe contentant d'indiquer les cau- 
fes du fait, a remarqué dans plufieurs autres lieux, dit-il, où il a exa- 

Son explication, niiné les circonftances de ce Phénomène, » que cela n'arrive que lorfque 
» le Flot , montant ôc engagé dans uni Canal étroit , rencontre en forr 
m chemin un Banc de fable ou un haut fond qui lui fait obftacle \ que 
» c'eft là , &: non ailleurs , que commence le mouvement impétueux ôc 
» irrégulier des eaux , &: qu'il ceiTe un peu au-delà du Banc , quand le 
» Canal redevient profond, ou s'élargit confidérablement (77). Il ajoute 
1 qu'il arrive quelque chofe de femblable aux Iles Orcades , ôc à l'entrée 

de la Garonne, où l'on donne le nom de Maf caret à cet effet des Marées*. 
m. deiaConr Les Indiens de leur Chef, craignant de ne pouvoir ,*en cinq jours qui 

damine échoue reftoient jufqu'aux grandes Marées , arriver au Cap de Nord , qui n'étoit 

fi/r im Banc de , ,\ • i-° „ j i \ i i L 1 • 

fable. plus qu a quinze lieues , ôc au-delà duquel on peut trouven un abri con- 

tre la Pororoca, retinrent M. de la Condamine dans Une Ile déferte ,.où 
il ne trouva pas dequoi mettre le pié à fec , ôc où malgré fes repréfen- 
tations il fut retenu neuf jours entiers, pour attendre que la pleine Lune 
fût bien pafTée. Delà , il fe rendit au Cap de Nord , en moins de deux 
jours -, mais , le lendemain , jour du dernier quartier ôc des plus petites 
Marées , fon Canot échoua fur un Banc de vafe $ & la Mer , en baillant s 
s'en retira fort loin. Le jour fuivant , le flux ne parvint point jufqu'au 
Canot. Enfin, il parla fept jours dans cette lituation , pendant lefqueîs 
fes Rameurs , dont la fonction avoit celTé , n'eurent d'autre occupation 
que d'aller chercher fort loin de l'eau faumâtre , en s'enfonçant dans la- 
-A y paflè fept vafe jufqu'à la ceinture. Il eut le tems, dit-il, de répéter {es Obferva- 

3outs. tions (78) à la: vue du Cap de Nord a & de sennuïer beaucoup d'être tou~ 

(77) Ibid. p. 195-. foient ici rapportées. *> Rien , dit-il , n'efë 

(78) Il remarqua , dans les Cartes maH- ^ moins conforme à la vérité que la vue 
nés , une erreur très dangereufe pour l'at- m & l'afped de cette Côte, telle qu'elle eft 
t enrage des Vaifleaux , & qui peut-être en a » deflînée dans le Flambeau de la? .Mer , li^- - 
fait périr plufieurs , comme ceux dont il vit => vre traduit du Hollandois dans toutes les 
les débris fur la Côte voifine , qui court au :» Langues. On y voitlarepréfentation d'une . 
Nord jufqu' au Cap d'Orange, ^importance ^ longue chaîne de Montagnes, dont les, 
delà matière demande que fes explications » diverfes points & les inflexions font fîgv^- 



DES VOÎAGES. L i v, VI, y| _^ 

lôuts par i degré 5 1 minutes de Latitude Nord. Son Canot , enchaiïe dans Voïages 
un limon durci, étoit devenu un Obfervatoire folide. Il trouva la varia- sur le 
tion de l'aiguille de 4 degrés Nord-Eft \ c'eft-à-dire , de deux degrés & demi m a&anon. 
moindre qu'à Pauxis. Pendant une femaine entière , il eut auffi le loifir M. de la 
de promener fa vue de toutes parts, fans découvrir rien de plus, que des c °ndamine. 
Mangliers , au lieu de ces hautes Montagnes , dont les pointes font repré- 1744 ' 
fentées avec un grand détail , dans les Defcriptions jointes aux Cartes du 
Flambeau de la Mer. Enfin , aux grandes Marées de la nouvelle Lune fui- 
vante , la Barre même le remit à rlot -, mais avec un nouveau danger , car 
elle enleva le Canot & le fit labourer dans la vafe avec plus de rapidité 
que l'Académicien n'en avoit éprouvé au Pongo. 

Quelques lieues à l'Oueft du Banc , auquel fort avanture lui fait' don- 
ner le nom de Banc des fept jours , & par la même hauteur , il rencon- 
tra une autre Bouche de l'Araouari , aujourd'hui fermée par les fables. 
Cette Bouche, dit-il, & le Canal large 8c profond qui y conduit en ve- La KWîete 
nant du côté du Nord , entre le Continent du Cap de Nord & les Iles <!'°J a P 0C c °°-~ 
qui couvrent ce Cap , font la Rivière &c la Baie de Vincent Pinçon ; fur- £*£ % e ^f^ 
quoi il obferve que les Portugais ont eu leurs raifons pour les confondre Pfoç°a. 
avec la Rivière d'Oyapoc, dont l'embouchure fous le Cap d'Orange eft 
par 4 degrés 1 5 minutes de latitude du Nord , & que l'article du Traité 
d'Utrecht, qui paroît ne faire de l'Oyapoc & de la Rivière de Pinçon 
qu'une feule & même Rivière , n'empêche pas qu'elles ne foient en effet 
à plus de 50 lieues l'une de l'autre (79). La Latitude du Fort^ François Fort Franco!* 
d'Oyapoc , fitué fur le bord Septentrional de la Rivière du même nom yap0L ' 
à fix lieues de fon embouchure , eft de trois degrés 5 5 minutes Nord. 

Après deux mois d'une navigation par Mer &c par Terre, comme M. M.dekcon- 
de la Condamine croit pouvoir la nommer fans exagération , parceque ^ m j°„ e * Kivc à 
la Côte eft fi plate entre le Cap de Nord & la Côte de Cayenne , que y 

»î rées dans le plus grand détail 5 il eft pour- re par leurs branches , qui deviennent des 

33 tant très vrai qu'on n'apperçoit pas fur le racines , peut avoir auffi fait avancer la Côte 

33 terrein la moindre apparence de Colline , du Continent plufieurs lieues vers l'Eft , 8c 

=3 tant que la vue peut s'étendre. La Côte eft & même aflez pour que les Montagnes de 

33 une terre baffe &noïée, couverte de Man- l'intérieur des terres ne puiflent plus être vi- 

33 gliers qui avancent fort loin dans la Mer. fibles en Mer, comme elles l'étoient peùt- 

30 Les mêmes Cartes Hollandoifes, & d'après être il y a plus d'un fiecle , lorfque les vues 

» celles-ci toutes les autres , défigurent auffi en ont été deffinées. Cette conjecture , que 

33 l'Ile de Marayo , ou de Joanes ; & d'une la vue du terrein fit naître à M. de la Conda- 

33 feule Ile elles font un Archipel , avec des mine fur le lieu même , lui avoit échappé , 

33 Canaux où les fondes font marquées «. lorfqu'il donna fa Relation en 1745. Elle ne 

L'Académicien ne trouve qu'un moïen de manque pas de vrai-femblance : du moins 

concilier ce qu'il a vu , avec la Carte : c'eft eft-elle plus probable , qu'il ne l'eft de fup- 

de fuppofer que les terres & le limon , cha- pofer que l'Auteur des Cartes du Plambeait 

nés par l'Amazone & par le reflux de la Mer, de la Mer n'ait cherché qu'à tromper fes Lec- 

ont uni , avec le tems , plufieurs Iles en une teurs. pp. xox é'io^. du Journal, 
feule, dont le terrein s'affermit & s'élève de- (79) Il donne pour garants de ce fait les 

$mis qu'elle eft défrichée par ceux du Para , anciennes Cartes , & les Auteurs originaux , 

qui y ont plufieurs Etabliffemens & beaucoup qui ont écrit de l'Amérique avant l'établifTe- 

de gros Bétail. Cette caufe , jointe à la pro- meut des Portugais au Brefil. 
jpriété que les Mangliers ont de fe reproduis 

G iî 



V O 1 A G E S 

SUR LE 

Maranon. 

M. PE LA 

CoNPAMINE. 

174-1* 



TAj-trienccsJu 
1\ i fon des iie- 
Ihe* Indiennes. 



5l HISTOIRE GÉNÉRALE 

le gouvernail ne ceifoit pas de fillonner dans la vafe , il toucha , le 16 
de Février , au rivage de Cayenne. On fait que ce fut dans cette Ile , 
que M. Richer , de l'Académie des Sciences , fit en 1672 la découverte 
de l'inégalité de la pefanteur fous les dirférens Parallèles , 6c que fes ex- 
périences ont "été les premiers fondemens des Théories de MM.Huygens 
ev Newton fur la figure delà Terre. M. de la Condamine s'étoit ptopofé 
d'y répéter les mêmes expériences , auxquelles il étoit fort exercé , &c qui 
le font aujourd'hui avec beaucoup plus d'exaclitude qu'autrefois. Elles n'ap- 
partiennent point à l'objet de cet article ; mais elles ne firent pas l'uni- 
que foin du favant Académicien , & parmi quantité d'autres Obferva- 
tions (So) , l'étendue de {qs connoiifances nous en fournit quelques-unes 
qui conviennent mieux à notre deffein. 

Premièrement, il fit l'eflai de fes graines de Quinquina, qui n'aïant 
alors que huit mois , lui donnoient l'efpérance de réparer la perte des 
jeunes Plantes du même arbre , qu'il n'avoit pu conferver , ôc dont les 
dernières venoient de lui être enlevées par un coup de Mer , qui avoit 
failli de fubmerger fon Canot fur le Cap d'Orange. Mais des femences il 
délicates , de qui avoient efluïé de fi grandes chaleurs , ne levèrent point 
à Cayenne. 

M. de la Condamine eut la curiofité d'efTaïer , à Cayenne , fi le venin 
des flèches empoifonnées , qu'il gardoit depuis plus d'un an , confervoit 
encore fon activité , & fi le Sucre étoit un contrepoifon aulîi efficace 
qu'on l'en avoit afTuré. Ces deux expériences furent faites fous les yeux 
de M. d'Orvilliers , Commandant de la Colonie , de plufieurs Officiers 
de la Garnifon , & du Médecin du Roi. Une Poule , légèrement blefïee 
par une petite flèche , dont la pointe étoit enduite du venin depuis 1 3 mois , 
Se qui lui fut foufïlée avec une Sarbacane , vécut un demi quart d'heure» 
Une autre , piquée dans l'aîle avec une des mêmes flèches nouvellement 
trempée dans le venin délaie avec de l'eau , & retirée fur-le-champ d® 
la plaie , parut s'afToupir une minute après : bientôt les convulfions fui- 
virent 5 & quoiqu'on lui fit avaler alors du Sucre , elle expira. Une troi- 
iîeme , piquée avec la même flèche retrempée dans le poifon , aïant été 



(8o) M. de la Condamine fit des expé- 
riences fur la vîtefie du fon , pour les com- 
parer à celles qu'il avoit faites dans un cli- 
mat fort différent* Il détermina géométri- 
quement la pofnion de trente ou quarante 
points , tant dans l'Ile dé Cayenne > que dans 
le Continent & fur la Côte , entr' autres celle 
de quelques Rochers , & particulièrement de 
celui qu'on nomme le Cohnétable , qui fert 
de point de reconnoilTance aux "Vaifleaux. Il 
prit les angles d'élévation des Caps & des 
Montagnes les plus apparentes. Leur hau- 
teur bien connue feroit d'une grande utilité 
pour connoître , en Mer , la diîtance où l'on 
eft d'une Côte ; ce qui eft fort important dans 
Jes atterrages. Iliemonta quelques Rivières 



du Continent , pour mefurer leurs détours 
par routes & diftances, & pour obferver di- 
verfes Latitudes. Ce font des matériaux , qui 
pourront fervir à faire une bonne Carte de 
cette Colonie. Son obfervation de Latitude 5 
pour la Ville même de Cayenne , lui donna 3 
comme celle de M. Richer, environ 5 de- 
grés 56 minutes du Nord 5 & quatre obfef- 
vations du premier Satellite de Jupiter , con<* 
formes entr'elles , lui firent trouver la diflé* 
rence des Méridiens , entre Cayenne & Pa- 
ris , d'environ un degré moindre qu'elle n'eflr 
marquée dans le Livre delà Connoijjance dei 
Teins. M. Richer n'avoit fait aucune obfer- 
vation des Satellites de Jupiter à Cayenne» 
Ibid.$> 104 &(uiv. 




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35 



36 



jv' 1 



DESVOÏAGES. Liv. VT. ^ 

fecourue à l'inftant avec le même remède ? ne donna aucun figne d'in- v o ï'a ce s 
commodité (8 1). Ce Poifon eft un extrait , tiré , par le feu , des Sucs de di- 



SUR LE 



verfes Plantes, particulièrement de certaines Lianes. On avoir allure l'A- Maranon. 
cadémicien qu'il entre plus de trente fortes d'herbes , ou de racines , dans m. de la 
celui des Ticunas , qui eft le plus célèbre entre les Nations des rives de Condamuu. 
l'Amazone-, & ce fut celui dont il fit l'épreuve. Il eft allez furprenant , *744« 
dit-il , que parmi des Peuples qui ont fans cefle un inftrument fi fur & 
fi prompt, pour fatisfaire leurs naines, leurs jaloufies & leurs vangean- 
ces , un poifon de cette fubtilité ne foit funefte qu'aux Singes & aux Oi- 
feaux (82). 

Diverfes tentatives , pour vérifier fur de grands Polypes de Mer, fort Tentatives fans 
communs fur cette Côte , le fait merveilleux & toujours nouveau de la JJSuirfiaiîaii 1 * 
multiplication (85) , ne réunirent point à l'Académicien. La jaunifîe , dont des Poivres. 
il fut attaqué & dangereufemenr malade , l'empêcha de les répéter. 

L'Académicien , retenu à Cayenne par divers obftacles , en partit après Retour de M% 
un féjour de fix mois , dans un Canot que lui fournit le Commandant, de la condair.ine 
Ôc fe rendit à * Surinam où il étoit invité par M. Mauricius , Gouver- en urope * 
neur de cette Colonie Hollandoife. Il fit heureufement le trajet en foixante 
8c quelques heures. Le 27 d'Août , il entra dans la Rivière de Surinam, 
qu'il remonta l'efpace de cinq lieues , jufqu'à Paramaribo , Capitale de 
la Colonie. Son Obfervation de la Latitude de cette Place lui donna 5 
degrés 49 minutes du Nord. Il ne cherchoit qu'une occafion pour repaf- 
fer en Europe. Le Navire le plus prompt à partir fut le meilleur pour lui. 
Il s'embarqua le 5 de Septembre , fur une Flutte Hollandoife de 1 4 Ca- 
nons , qui n'avoit que douze Hommes d^équipage : il courut un grand dan- 
ger à l'atterrage fur les Côtes de Hollande (84). Enfin il entra le 30 de 

(81) r M. de la Condamine fît les mêmes lypes a été découverte par M. Trembley , 5c 

expériences à Leyden , en préfence de MM. confirmée depuis par les Expériences de 

MufTenbrock , Vanfvieten , & Àlbinus , Pro- MM. de Reaumur , de Juffieu , & d'un grand 

fefTeurs célèbres , le 13 de Janvier de l'année nombre de Phyfîciens. 
iuivante. Le Poifon , dont la violence de- (84) Ne dérobons point ce court détail 

voit être rallentie par la longueur du tems & aux Curieux. 33 Avec un fi petit équipage , 

par le froid , ne fît fon effet qu'après cinq ou 33 on peut juger quelle devoit être la len- 

fix minutes, mais le fucre rut donné fans m teur de notre manoeuvre : mais il feroit 

fuccès. La Poule , qui avoit avallé le fucre , n difficile de fe figurer ce que j'eus à fouffrir 

parut feulement vivre un peu plus long-tems » de la groffiereté des gens à qui j'avois af- 

que l'autre. L'expérience ne fut pas répétée. *> faire. Le a? du même mois , nous écha- 

Ibid. p. 109. „ pâmes , grâces au mauvais tems , à un 

Nous avons appris, depuis , queiM, de *> Çorfai^e Anglois , qui devoit être un Eor- 

Reaumur & M. Héiiffant , de l'Académie fc ban ,'puifque le Pavillon des Etats Géné- 

des Sciences , ont fait à Paris ( deux ou trois ■» raux ne l'empêcha point de nous lâcher de 

ans après ) d'autres" expériences du Poifon 33 près fa bordée. Le 6 Novembre , en ap- 

Indien, qui a fait périr en peu de minutes un 33 prochant des Côtes de Bretagne , nous 

Aigle , un Cheval & un Ours , qu'une once 33 raifonnâmes avec un Corfaire de Saint 

<l'arfenic n'avoit fait que purger légèrement ; 33 Malo , le Lys , commandé par M. de la . 

& que le fucre qu'on a fait avaller à plu- 33 Cour-Gaillard. Je fatisfis à toutes fes 

fieurs Animaux , bleffés avec ces flèches em- 33 queftions ; ce qui épargna au Capitaine 

poifonnées, ne les a point préfervés de la » Holiandois' le rifque de mettre la Cha- 

snort. ^ „ loupe en Mer par un gros tems. Il n'en 

(8z) Ibid. p. xio. 33 refufa pas moins, en paiTant devant Ca- 

(8 j) On fait que la multiplication des Po- 3» lais 3 de me defeendre dans une Barqse 



i 1 A G ES 

SUR LE 
M.ARANON. 

M. DE LA 

CONDAMINE. 

I744. 

Accueil qu'il 

reçoit d.ms fa 

l'unie. 



54 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Novembre dans le Port d'Amfterdam ; & le 25 de Février 1745 il fe «"' 

vu à Pans , après une abfence d'environ dix ans. 

Une réputation éclatante & bien méritée, c eft-a-dire fondée iur un 
mérite connu , ôc fur des travaux également utiles Se pénibles , tenait 
en France des applaudi flèmens prêts pour fon retour. A fon arrivée, il 
eut l'honneur d'etre préfenté au Roi. Il lut , dans l'AlTemblée publique de 
V Académie, la Relation de fon Voïage fur la Rivière des Amazones, 
qui Un apparténoit proprement, Se qui fut publiée dans le cours de la 
même année. Il remit , au Cabinet du Jardin du Roi , une collection de 
doux cens morceaux d'Hiftoire Naturelle , Se de différens Ouvrages de 
l'Art qu'il avoir ralîemblés dans fes glorieufes courfes. Enfin , fur d'une 
eftim'e qui doit le rendre content de fon fort , il jouit paisiblement de 
la reconnoiffance de ceux qu'il a bien fervis j c'eft-à-dire de fa Patrie Se 
de toute l'Europe (85). 



» de Pêcheur , comme il l'avoit promis an 
» Gouverneur de Surinam. Jufques-là, notre 
x> navigation avoir été heureufe. Elle le rut 
« encore à l'entrée duTexel, ou nous pri- 
» mes , le 16 , un Pilote Côtier. Le Bot , iur 
» lequel il étoit venu, lui troifieme, rentra 
« fous nos yeux dans le Canal : quel fut 
v mon regret de ne m'y être pas embarque ! 
„ Le vent aïant redoublé en ce moment , 
3 > nous errâmes, le refte du mois , dans la 
» Mer de Hollande , fur des Bas-fonds , d un 



, par une brume continuel- 
, & toujours la fonde en main. Ce fut 



s> très çros tems 



» par cette même tempête que périt dans la 
„ Manche le VaiiTeau de l'Amiral Balchen, 
» monté de cent vingt pièces de canon. Le 
v peu d'eau que droit notre Navire nous 
« préferva d'échouer fur la Côte, dont nous 
9 , vîmes Couvent les feux de trop près, J a- 



35 vois couru quelques rifques fur Mer, dans 
33 mes voïages du Levant & d'Amérique j 
33 mais je n'avois jamais vu le Capitaine fer- 
33 mer tous fes coffres , fe charger d'un fac 
33 qui contenoit fes Lettres & fes Papiers les 
33 plus importans , n'attendre que le moment 
33 de toucher , & n'avoir qu'une foible efpé- 
33 rance de fe fauver dans la Chaloupe. Nous 
33 reconnûmes enfin Wlie-land, dont nous 
33 nous jugions très éloignés , & nous entrâ- 
33 mes dans le Zuiderzée. En mettant pié à 
33 terre le 3 o , à Amfterdam, tout le refte fut 
33 oublié, pag. 106. du Journal. 

(8y) Ajoutons que M. de la Condaminc 
s'étant marié en 1756 , le Roi l'a gratifié, à 
cette occadon, d'une Penfionde 4000 livres. 
Voïe^, dans l'Avertiflement de ce Tome, 
quelques éclairciilemens/«/"/rf Carte de la 
Province de Quito , qui eft au Tome XIII* 




DES VOÏAGES. Liv. V î, 



5 5. 



CHAPITRE VIL 
§ L 

VOÏAGES SUR LA RlVIELE DE LA P L A T A, 



G 



'Est pour achever tout ce qui concerne les Voïages & les PoiTe (lions In 
des Efpagnols dans l'Amérique Méridionale ,. qu'avant que d'entrer au tion. 
Brefil avec les Portugais , on revient ici à la fameufe Rivière de la Plata , 
qui le borne au Sud , comme celle des Amazones au Nord. On a déjà 
eu l'occalion de repréfenter fon embouchure , d'après le Père Feuillée (*) ';. 
mais , fans compter les circonstances du premier EtabliiTement des Efpa- 
gnols , il refte quantité d'obfervations à recueillir fur la Colonie de Bue- 
nos-Aires , Se fur l'intérieur du Pais. 

Rio de la Plata , ou la Rivière d'argent , qui fe jette dans la Mer du 
Nord par les 5.5 degrés de Latitude du Sud , ne defeend pas de fa 
fource fous ce nom. Elle part du Lac des Xarayès , vers les feize de- 
grés trente minutes , fous celui de Paraguay (S 6) , qu'elle donne à une ini- 
menfe étendue de Pais (87) , qui n'a point d'autres bornes, au Nord, que 
le Lac des Xarayès , la Province de Santa-Cruz de la Sierra , &c celle des 



ODUO 



Source & cours 
de Rio de laJBla» 
ta. 



(*) Tome XIII. pag. 519. not. 9. 

(86) Paraguay fignifîe tête couronnée, 
comme fi le Lac d'où il fort lui formoit une 
couronne. Dom Martin ciel Barco, Auteur 
d'un Poème hiftorique qu'on a déjà cité , 
prétend que le Lac des Xarayès n'eft pas là 
fource de ce Fleuve , qu'on a , dit-il , re- 
monté fort loin , après avoir pafle le Lac 
qu'il traverfe , fans en' avoir pu trouver l'o- 
rigine. Il ajoute que quelques-uns la lui font 
tirer du Lac Parimé , dans la Province d'el 
Dorado. L'Hiftorien du Paraguay , qui fem- 
ble adopter cette idée , n'a pas fait réflexion 
que tous ceux qui ont parlé du Lac Parimé 
& d'el Dorado, fabuleux ou non, les placent- 
entre l'Amazone & l'Orinoque; & certaine- 
ment il n'y auroit pas de vraifemblance à 
faire palTer le Paraguay fous l'Amazone , 
comme il le faudroit néceiîairement pour le 
faire venir du Lac de Parimé à celui des 
Xarayès. Ne laiffons point de rapporter , 
comme lui , un autre fait , tiré d'un Hifto- 
rien Efpagnol nommé Loçano : « Jean Gar- 
as cie , natif de TAfibmption , Capirale du 
33 Paraguay , aïant été piufieurs années Ef- 
» clave des Payaguas , revint dans fa Patrie 
3j au commencement du dix huitième fiecle., 
33- raconta que dans un Yoïage qu'il avoit. 



33 fait à la fuite de ces Indiens - , après 
33 qu'ils eurent remonté le Paraguay & tra- 
33 verfé le Lac des Xarayès , ils fe trouve- 
33 rent fur une Rivière, qui s'y décharge 5 ' 
» que l'aïant remontée quelques jours , ils 
33 arrivèrent vis-à-vis d'une Montagne, fous 
33 laquelle elle coule 5 qu'alors les Payaguas, 
33 avant cjue de s'engager dans ce Canal té-' 
33 nébreux, allumèrent des flambeaux d'une 
33 efpece de réfine , pour fe précautionner 
»3 contre des chauve-fouiïs ,. qu'ils nom- 
33 ment Andiras , d'une groiîeur énorme ,', 
» & qui fè jettent furies Voïageurs lorf- 
33 qu'ils ne prennent pas. cette précaution 5 
33 qu'ils mirent deux jours à la remonter 3 
33 qu'après en être fortis , ils avoient con- 
»» tinué quelque tems la même route, 8c 
33 s'étoient trouvés à .l'entrée d'un Lac 3 
33 dont on ne voïoit point l'autre bord ; 
33 qu'ils n'allèrent pas plus loin, èc qu'ils; 
33 retournèrent chez eux par la même route,. 
Hifioire du Paraguay , /. r. p. 6. Admet- 
tons ce fait fi l'on veut 5 mais ne le regar- 
dons point , avec l'Hiftorien , comme une 
confirmation de lexiftence du Lac Parimé- 
& d'el Dorado. 

(87). Voïez ,- au Tome XIII, la Défec- 
tion deT-Audience de Quito* . 



5 6 HISTOIRE GÉNÉRALE 

" Voi KGl s Chaicas; au midi , que le Détroit de Magellan ; à l'Orient, que leïïre- 
sur la Ri' fil » à rOccidcnr, que le Pérou & le Chili. Après fa fortie du Lac, lePa* 
vu re de la raguay grofïït fes eaux de celles de plusieurs Rivières , quelques-unes af- 
Tlata. fez grandes •, jufqtfaU vingt-feptieme degré, où il fe joint avec un autre 

Introduc- Pleuve qui coule prefque parallèlement avec lui , après avoir tourné de 
tion. |ȣft ; t l'Oueft & coule long-tems au Nord-Eil , Se que fa largeur a faic 

nommer Parana , c'eft-à-dire , Mer. Après cette jonc-lion , plus profond 
mais moins large, il tourne droit au Sud jufqu'aux trente-quatre degrés, 
où il reçoit une autre grande Rivière, qui vient du Nord- Eft. ,&: qui fe 
nomme f Urugay. Il coule enfuite , fous le nom de la Plata, à l'Eu; Nord- 
Elt jufqu'à la Mer. 
Temsdcfadé* On a vu (88) que les Efpagnols furent redevables de la première dé-- 
g<wef« P« lc » couverte de ce Fleuve en 1 5 1 5 , à Jean Diaz de Solis , Grand Pilote de 
Caftille , qui lui donna fon nom (8 y) , mais qui eut le malheur d'y pé- 
rir par les flèches des Sauvages , avec une partie de fes gens. Le fort de 
quelques Portugais , qui entrèrent , quelques années après , dans le Fleuve 
du Paraguay par le Brefil , ne fut gueres plus heureux. Sur le bruit , qui 
commençoit à fe répandre , que les Efpagnols avoient trouvé d'immenfes ri- 
chelTes au Pérou , Dom Martin de Sofa, Gouverneur Se Capitaine Général 
Malheurèufes du Brefil , conçut le deffein de les partager avec eux. Il chargea de cette 
tentatives des eiltre p r if e Alexis Garcia , qui , partant avec fon fils & trois autres Portu- 
gais, prit fa route à l'Occident. Le bord du Paraguay ne lui fut pas dif- 
ficile à trouver. Il y rencontra un grand nombre d'Indiens , dont il en- 
gagea , dit-on, mille à le fuivre -, & traverfant le Fleuve , il pénétra juf- 
qu'aux frontières du Pérou , où il recueillit un peu d'or Se beaucoup d'ar- 
gent. Enfuite, étant revenu à l'endroit du Fleuve d'où il étoit parti, il 
réfolut d'y faire un EtablifTement , pour fervir comme d'entrepôt aux Avan- 
turiers de fa Nation qui voudraient profiter de fes Découvertes. Dans 
cette vue, il renvoïa deux de fes gens au Général , pour l'informer du 
fuccès de fon Voïage & lui communiquer fon projet. Mais c'étoit pouf- 
fer trop loin la confiance pour fes Indiens , que de relier feul parmi eux , 
Sort d'Mexis avec fon Fils Se le troifieme de fes Auociés. A peine les deux autres fu- 
*jîs r . Cia U de f ° n rent P ar " s > <l ue ces Barbares le mafïacrerent , lui Se le Portugais , fi- 
rent prifonnier fon fils , qui étoit fort jeune , Se s'emparèrent de toutes 
fes richefïes. 

Cependant l'arrivée de fes deux Envoies , la nouvelle d'un chemin dé- 
couvert jufqu'au Pérou , Se quelques lingots d'or Se d'argent qui en fai- 
foient foi , cauferent une joie fort vive aux Portugais du Brefil. Soixante 
des plus ardens partirent auffi-tôt avec une Trouppe de Brafiliens , fous 
la conduite de Seldeno , pour aller joindre Garcia. En approchant du lieu 
où ils dévoient le trouver, ils eurent quelques foupçons de la perfidie 
des Indiens : mais envain s'armerent-ils de précaution -, ils furent préve- 
nus , à la faveur des Bois , Se taillés en pièces , à l'exception de quelques* 
uns , qui fe fauverent heureufement vers le Parana. Ils avoient à pafTec 

(88) Voici le Tome XII de ce Recueil, pag. îoj. 
(8?) Les Indiens le nommoienc auparavant , Amaray*. 



DES VOÏAGES, Lîv. V I. 57 



-ce Fleuve , pour fe dérober à l'Ennemi qui les pourfuivoit ; 8c d'autres Voïages 
Indiens leur offrirent leurs Pirogues. Nouvelle trahifon , à laquelle ils fe SUR LE Fi <eu- 
îivrerent fans défiance. Ces Pirogues étoient percées , 8c les trous bou- p E , D E L A 
chés. A peine les Portugais furent au milieu du courant , que leurs 
conducteurs , fautant dans l'eau , regagnèrent le bord à la nage -, tandis que gais qui péniïl-nt 
ces malheureux Fugitifs , qui voïoient l'eau pénétrer autour d'eux , & qui £ r . ^ Para & ua y 
en cherchoient la caufe fans pouvoir la comprendre , coulèrent à fond &c 
périrent tous enfemble. On n'apprit leur fort que l'année fuivante , de quel- 
ques Indiens qui fureut enlevés par leur Nation. 

Malgré l'émulation ,' qui regnoit alors entre les Efpagnois 8c les Por- "voïage de 
rugais, il fembloic que rien ne dût leur faire fouhaiter de s'établir dans Sfeastien 
un Pais , qu'ils ne connoifloient que par de iï tragiques avantures. Auffi Cabot. 
l'Efpagne y fongeoit-elle peu, lorfque fur des fondemens affez légers, 1 S 1 ^- 
elle conçut i'efpérance de tirer , du Paraguay , autant de richelTes que de 
toute autre partie de l'Amérique. Sebaftien Cabot , ou Gabot , dont le 
nom a déjà paru dans ce Recueil, &c qui avoit fait , en 1496, avec fon 
Père 8c fes Frères , la découverte de l'Ile de Terre-Neuve 8c d'une par- 
tie du Continent voilin pour Henri VII d'Angleterre , fe voïant négligé 
par les Anglois , alors trop occupés dans leur Ile pour fonger à faire des 
Etabliffemens dans le Nouveau Monde , fe rendit en Efpagne _, où fa ré- d'où Cabot 
putation lui fit obtenir l'emploi de grand Pilote de Caftill© (90). La. Fie- viemea£f > a £ ne * 
toire , ce Navire fi fameux , par l'honneur qu'il avoit eu d'être le feul de 
l'Efcadre de Magellan qui fût revenu en Efpagne , 8c le premier qui eut 
fait le tour .du Monde , avoit rapporté , des Iles Moluques , diverfes for- 
tes d'Epiceries &c de précieufes Marchandifes. Quelques Négocians de 
Seville . propoferent à Cabot d'y conduire une Flotte , dont ils offrirent 
de faire les frais. Il y confentit ; mais croïant fa gloire intéreffée à ne , TI r efl: nomm " 

r ■ • r^ -i m i a j Chef d'un Efca- 

pas iervir uniquement une Compagnie 4e commerce , il voulut être ho- drepouriesMo = 
noré d'une Commiiïion de l'Empereur ; 8c s'étant rendu à Madrid , il lu l' aes ' 
fit avec Charles-Quint un Traité , qui fut figné le 4 de Mars 1525. Her- 
rera nous en a confervé les principaux articles. » Cabot devoit comman- 
» der une Efcadre de quatre VanTeaux , en qualité de Capitaine Géné- 
» rai ; on lui donnoit pour Lieutenant Martin Mendez , qui avoit été 
« Tréforier de celle de Magellan, 8c qui étoit revenu fur laVic~toire.il 
« devoit paffer le Détroit, fe rendre aux Moluques , aller faire enfuite 
» la découverte de Tharfis , d'Ophir 8c de Cipango , noms d'une grande 
»> antiquité , par lefquels on entendoit le Japon , y charger fon Navire 
a d'or 8c d'argent, 8c revenir en Efpagne parla même route. » C'étoit lui- 
même , qui avoit propoie ce projet a 1 Empereur j mais avec quelque air 
de confiance qu'il garantît l'exécution d'une fi belle promeffe , les Arma- 
teurs de Seville , aïant remarqué un commencement de méfintelligence 
entre lui 8c Mendez* regrettèrent de l'avoir choifi pour commander leurs C h°x, resrcte ** 
Vaiffeaux. Ils firent même repréfenter à l'Empereur , que s'il n'étoit pas 
trop tard , ils lui demanderaient volontiers la permifiion de nommer un 
autre Chef. 

(^o) Herrera , Decad. 3. 1. 9. chap. 3 & fuiv» 

Tome XI F. H 



VOÏ AGES 
SUR LE 1-LVU- 
VE DE LA 

Tlata. 

Sebastien 
Cabot, 
i 5 16. 
Son dépare* 

Il fc rend odieux. 



Réiohitîon qu'il 
prend cL- reodn- 
eerau voïage des 

Molu.;u.s, 



58 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Ces mouvemens furent inutiles. Cabot mit à la voile , le premier cPA- 
vril 1516, après avoir augmenté fon Efcadre d'un cinquième VaifTeau_, 
fretté par un Particulier. Herrera l'aceufe de ne s'être conduit, dans ce 




Il s'arrête 
R.lo dû Solis. 



Son erreur. 



Tort qu'il conf- 
truic fans fuccès. 



à l'Ile de Patos , ou des Oies , qui n'eflpas éloignée du Cap Saint Au- 
çuflin au Brelil , il fut bien reçu des Habitans , qui l'aidèrent de tout 
leur pouvoir -, & loin de reconnoître ce bon office , il eut l'odieufe in- 
gratitude de faire enlever quelques Enfans des Chefs de l'Ile \ enfin , lors- 
qu'il fut arrivé à l'embouchure (91) du Fleuve qu'on nom moit alors Rio de 
ô< lis 3 il réfolut de ne pas pouffer fa navigation plus loin, fous prétexte 
qu'il manquoit de vivres pour patfer le Détroit ; mais plus vraifemblable- 
ment pareeque fes Equipages commençoient à fe mutiner. Il prit même 
le parti de dégrader , dans une Ile déferte , Martin Mendez , François 
deRoias,& Michel de Rodas, qui blâmoient librement fa conduite. 

Quoique l'embouchure du Fleuve foit une des plus difficiles , comme 
une des plus grandes que l'on connoiffe , ce qui lui a fait donner, par 
les <?ens de Mer, le nom & Enfer des Navigateurs , il franchit heureufe- 
ment tous les écueils , jufqu'aux Iles de Saint Gabriel , auxquelles il don- 
na ce nom: , 8c qui commencent un peu au-deffus de Buenos -Aires. La 
première, qui n'a pas moins d'une lieue de circuit , lui offrit un bon 
mouillage. Il y lai fia. fes Vaifïeaux , pour entrer avec les Chaloupes dans - 
le Canal que ces Iles forment avec le Continent qu'il avoit à fa droite,, 
&■ delà dans l'Urugay , qu'il prit pour le véritable Fleuve. Cette méprife- 
eut deux caufes ; l'une que les Iles de Saint Gabriel , qu'il laiffoir à fa. 
aauche , lui cachoient la vue du Fleuve j l'autre, que l'Urugay eft très 
large, lorfqu'il fe joint à Rio de la Plata. Il le remonta, dans la même 
erreur -, & trouvant à droite une petite Rivière , qu'il nomma Rio de San 
Salvador , il y conflruifît un Fort , où il laiffa Alvarez Ramon & quel- 
ques Soldats, avec ordre de poufler les Obfervations furie Fleuve : mais y 
trois jours après , cqz Officier , aïant échoué fur un Banc de fable , . 
y fut tué par quelques Indiens avec une partie de {es gens. Les autres fe 
fauverent à la nage , & rejoignirent Cabot, qu'une . fi -trille avanture fit: 
retourner aux Iles de Saint Gabriel. 

Il y reconnut l'erreur, qui lui avoir fait prendre un Canal pour l'au- 
tre °, Se remontant l'efpace d'environ trente lieues dans le véritable Fleu- 
ve , il bâtit une ForterefTe à l'entrée d'une Rivière qui fort des Monta-» 
gnes de Tucuman , &. dont les Efpagnols ont changé le nom Indien de. 



{91) L'Hiftorien du Paraguay dit la Baie } 
pareequ'il ne paroîc pas à bien des gens qu'on 
doive marquer l'embouchure du Fleuve au 
Cap de Sainte Marie , où la Terre commence 
à tourner du Sud-Oueft à TOueft , ni au Cap 
Saint Antoine , qui en eft éloigné de qua- 
rante-cinq lieues communes d'Efpagne, c'eft- 
à-dire , de toute la largeur de l'entrée de la 
Baie 3 mais qu'il fautluivre. le fentiraent ds 



ceux qui là mettent à îa Puerta dé la Piedrâ j' 
vis- à vis de Mot te- video, à plus de cin- 
quante lieues du Cap Saint Antoine. L'Hif- 
torien n'a pas confulté le P. Peuillée , qui 
donne là-demis des idées fort précifes , quoi- 
qu'il fe trompe en faifant Sebaftien Cabot 
Anglois de nation. Voïez fon Journal 5 pp» 
x8i gefuiv. & ci-defTus 3 Tom. XIII3 p. jo^. 



D ES VOÏAGES. Liv. VI. 59 

.Zacarionci en celui de Rio Tercero. Il donna , au Fore , celui de S. Ef- 
pritymzis il eft plus connu, dans les Relations (92) fous celui de Tour 
de Cabot. Il y laifFa une Garnifon , & continua de remonter jufqu'au 
confluent du Paraguay & du Parana. Alors , fe trouvant entre deux gran- 
des Rivières, il entra dans celle qui lui parut la plus large. On a déjà 
remarqué que c'eft le Parana j mais voïant qu'il tournoit trop à l'Eft , il 
retourna au confluent 8c remonta le Paraguay , dans la crainte de s'en- 
gager trop loin vers le Brefil. Il y fut attaqué par des Indiens , qui lui 
tuèrent vingt -cinq Hommes , ôc firent trois Prifonniers. Bientôt , il eut 
lafatisfa&ion d'être vangé , par un grand carnage qu'il fit de ces Barba- 
res. On les croit les mêmes qui avoient tué Alexis Garcia , &c l'on 
allure que le fruit de fa victoire fut une grande partie du butin qu'ils 
avoient enlevé aux Portugais. Mais n'aïant eu aucune connoifTance de 
cette avanture , il jugea que tant d'or ôc d'argent venoit des Mines du 
Pais ; & cette idée lui parut certaine , lorfqu'aïant fait alliance avec d'au- 
tres Indiens , non-feulement ils lui fournirent abondamment des vivres , 
mais ils lui donnèrent des lingots d'or , pour de viles Marchandifes d'Ef- 
pagne. Alors , ne doutant plus que le Pais n'eût des Mines d'argent , il 
donna au Paraguay le nom de Rio de la PLata* 

Il fe difpofoit à retourner vers fa Flotte avec fes tréfors , lorfqu'il vit 
arriver un Officier Portugais, nommé Diegue Gardas , envoie par le Ca- 
pitaine Général du Brefil , pour reconnoître le Pais , ôc pour en prendre 
poiTeiïion au nom du Portugal , mais avec trop peu de monde pour exé- 
cuter fa Comraiffion malgré les Efpagnols , qu'il ne s'étoit pas attendu à 
trouver en fi grand nombre fur les bords du Paraguay. Cabot n'en com- 
prit pas moins que (1 les Portugais revenoient avec des forces fupérieu- 
res , que la proximité du Brefil les mettroit toujours en état d'envoïer , 
il ne pourrait les empêcher de fe rendre maîtres du Pais. Il prit le parti 
de traiter civilement Gardas , ôc de l'engager à le fuivre au Fort du Saint 
Efprit. Mais après l'avoir congédié avec la même diffimulation , il crut 
^devoir renoncer au defTein qu'il avoir eu de repaiTer en Efpagne. Quel- 
ques vues qu'on puifle lui fuppofer, fa préfence lui parut néceffaire au 
Paraguay. Il chargea Fernand Calderon , qu'il avoir nommé Tréforier de 
l'Efcadre à la place de Mendez , de toutes les richeffes qu'il avoit re- 
cueillies , ôc d'une Lettre par laquelle il rendoit compte à l'Empereur des 
raifons qui l'avoient arrêté. Il faifoit à ce Prince la defeription du Païs 
qu'il avoit découvert -, il lui marquoit par quelles mefures il croïoit pou- 
voir en afTurer la pofTeflion à l'Efpagne -, ôc pour conclufion , il lui deman- 
doit des fecours qu'il croïoit également nécefFaires contre les Portugais ÔC 
les Indiens. 

Calderon , ôc Barloque , que Cabot fit partir avec lui , arrivèrent en Ef- 
pagne au commencement de l'année 152.7 : ils eurent une Audience fa- 
vorable de l'Empereur , dans laquelle ils obrinrent tout ce qu'ils avoient 
ordre de lui demander. La vue des tréfors qu'ils lui pré Tentèrent , les pre- 
miers , dit-on , qui fuiïènt pafles du Continent de l'Amérique en Eipa- 



VoÏAGHs 

sur la Ri- 
vière DE LA 
Plata. 

SeeastiEîî 
Cabot. 
1 $x6. 
Il en bâtie un 
autre fous le 
nom de Saiat Ef- 
prit , ou Tout de 
Cabot. 



Il vange I« 
mort d'Alexis 
Garcia. 



Origine du nom 
de RiodelaPia» 
ta. 



Cabot ïè dérer' 
mine à demeurei 
au Paraguay. 



1527. 
Raifons qui 1* 
font repaCec en 
Efpagne. 



O*) Voies, ci-deffus j Tom. XIII. 



H 



C+ HISTOIRE GÉNÉRALE 



Voïages sme , & plus encore les efpérances que la Cour en conçut pour l'avenir „ 
sur la Ri- firent approuver la conduite de Cabot. Charles-Quint ordonna même un 
viERE de la g ranc { armement , Se voulut qu'une partie .des frais fût prife fur fes Fi- 
nances. Cependant cet ordre demeura deux ans fans exécution. Cabot fe 
Cabo BASTIEN ^ a ^'attendre , ck fe crut nécelfaire en Efpagne , pour hâter des fecours 
..j_ fans lefquels il défefpéroit de pouvoir rcliiter aux Portugais du Brefil. Il 
quitta fon Fort du Saint Efprit , où il lailFa Nurio de Lara pour Conv 
mandant , avec fix vingts Hommes j ôc rejoignant fon Efcadre , il fit met- 
tre aufli-tôt à la voile. 

Lara , qui fentit le danger de fa fituation , au milieu de plufieurs 
Peuples, dont il ne pouvoir efpérer de la foumifîîon qu'autant qu'il fe- 

Il laide tara . £ 7 , , . * . L \ r rutjv j 

pourGouvcrneur roit en ctat de les contenir par jla force , penia d abord a mettre clans 
dl1 tott - fes intérêts les Timbue\ , (es plus proches Voifins , & n'y emploïa pas inu- 

tilemenr fes offres. Bientôt cette alliance lui devint funefte , par de mal- 
heureux évenemens qu'il n'avoit pu prévoir. Ici l'Hiftoire prend une face 
un peu romanefque , mais fans y rien perdre, pareequ'il ne lui manque 
rien du côté de la vérité ni de la noblefTe^). Mangora , Cacique de 
Hiffoiretragi- Timbuez , rendoit de fréquentes vifîtes au Commandant. Un jour, aïant 

■ue d une Dame ., r , ■ — - 1 ' rr . , T **■ ) r r 

iipagnoje. cul occalion de voir une Dame Eipagnole , nommée Luce mwanda , bpouie 

de Sebaftien Hurtado, un des principaux Officiers du Fort, il en devint 
éperdûment amoureux. Elle ne l'ignora pas longtems , & fa prudence lui 
lit comprendre ce qu'elle avoir à craindre de cette pailion , dans un Bar- 
bare , dont il importoit d'ailleurs au Commandant de ménager l'amitié. 
Son premier foin fut d'éviter de fe laiffer voir , & d'être conftamment 
fur fes gardes. Mangora n'expliqua rien à fon défavantage , Se fe flatta au 
contraire que s'il pouvoit l'attirer chez lui, il la feroit entrer dans toutes 
£qh vues. Il invita Hurtado à l'aller voir , & le pria d'amener fa Femme. 
L'Efpagnol donna pourexeufe-, qu'il ne pouvoit fortir du Fort fanslaper- 
miffion du Commandant , & qu'il la demanderait envain. Cette réponfe 
fit concevoir , au Cacique , qu'il ne pouvoit rien fe promettre que par la: 
mort d'Hurtado. Pendant qu'il fe livroit aux plus noirs deffeins , il appris 
que cet Officier avoit été détaché avec cinquante Soldats, pour aller cher- 
cher des vivres. L'arFoiblifTement de la Garnifon Efpagnole étoit une oc~ 
caiion qu'il réfolut de ne pas manquer: il affembla quatre mille Indiens, 
& les porta dans un Marais fort couvert, qui n'étoit pas éloigné du Fort.. 
Enfuite, fe préfentant à la porte de lalPîace, avec trente Hommes char- 
gés de vivres, il fit dire au Commandant, que fur la nouvelle qu'il avoit, 
eue qu'on y manquoit de proviiîons , il lui en apportoit affez pour atten- 
dre, l'arrivée de fon Convoi. Lara le reçut avec de grands témoignages de 
reconnoifiance , 8c voulut le traiter avec fa Trouppe. Le Cacique , qui s'y^ 
étoit attendu, avoit donné des inftrudions à fon Efcorte ,.& des fignaux. 
à ceux qu'il avoit laifïes derrière lui. 

Le Feftin commença fort gaîment, & dura pendant une partie de la/ 
nuit. Enfin les Efpagnols aïant propofé de fe retirer , Mangora donna le, 

(93) Ajoutons qu'elle a paru digne, au Religieux Hiftorien , d'exercer fa plume & fes fecH 
ûmens,. La tendreflede. cœur n'eft point incompatible avec 1& vertu. 



V O ï A G F S 



DES VOÏAGES. Liv. Vt. éi 

premier hVnal , qui étoit de mettre le feu au Magafin , lorfque les Officiers 

feroient rentrés chez eux. Cet ordre fut exécuté avec tant d'adreiTe , que SUR LA R 1 - 

perfonne ne s'en étant apperçu , le Commandant fut à peine au lit , qu'il £ IERE DE LA 

entendit les cris de quelques Soldats , qui voïoient déjà les flammes. Tous 

les Efpagnols coururent au Magafin , & les Indiens prirent ce moment, Sebastien 

pour fondre fur eux. Plufieurs furent maiTacrés , fans avoir le tems de fe AB T ' 

reconnoître y 8c. les quatre mille Hommes , qui s'étoient avancés dans l'in- ' 

tervalle , étant introduits en même-tems dans la Place , elle fut bientôt 

remplie d'horreur 8c de carnage. Le Commandant , quoique déjà fort 

bleife , aïant apperçu le perfide Cacique , qui fembloit s'applaudir du fuc- 

cès de fa trahifon , courut à lui, 8c le perça d'un grand coup d'épéej mais ; 

plus occupé de fa vangeance que du foin de fa propre vie , il ne ceffa de 

plonger fon épée dans le corps du Traître , que lorfqu'il le vit expirer > 

8c percé lui-même par les Barbares qui l'environnoient ,. il tomba mort 

prefqu'au même inflant. 

Il ne reftoit dans le Fort , que l'infortunée Miranda , caufe innocente 
d'une feene fi tragique , quatre autres Femmes 8t autant de petits En- 
fans , qui furent liés , 8c menés- à Siripa , Frère 8c SuccefTeur du Caci- 
que. Le Ciel permit qu'a la vue de Miranda , il prît pour elle la même 
paffion qui venoit de coûter la vie a fon Frère. Il ne fe réferva qu'elle^ 
de cette petite Trouppe de Captifs , 8c fe hâta de la faire délier • il lui 
déclara qu'elle n'étoit point Efclave , qu'il dépendoit d'elle de régner chez 
lui , 8c qu'il ne la croïoit pas aiïez aveugle pour préférer un Mari indigent 
8c fans refîburce , au Chef d'une puiffante Nation , qui lui offroit un Em- 
pire abfolu fur lui-même & fur tous fes Peuples. Miranda ne pouvoit dou- 
ter que fon refus ne l'expofât à paffer le refte de fes jours dans le plus dut 
efclavage jmais elle ne balança point entre fon devoir 8c fa crainte. Elle- 
fit. même , au Cacique ,, une réponfe" capable de l'irriter , dans l'efpérance- 
de le faire paffer de l'amour à la fureur , 8c de mettre fon honneur à cou- 
vert par une prompte mort. 

Elle fut trompée : fa réfiftance ne fit qu'enflammer la paffion de Siripa. Il 
ne- défefpera point du fuccès , 8c continuant de la traiter avec beaucoup - 
de douceur, il porta le refpecr 8c la complaifance à des excès furprenans 
dans un Barbare. Quelques jours après , Hurtado , arrivant à la tête du Con- 
voi , fut étrangement furpris de ne trouver que des cendres dans le lieu où 
il avoit laifîe le Fort ; fon premier empreffement fut pour fa Femme. On" 
lui apprit qu'elle étoit chez le Cacique de Timbuez. Il y courut , fans^ 
confidérer à quoi cette hardiefTe l'expofoit. En effet , à la vue d'un Mari ? 
uniquement aimé , le Cacique ne fe polfeda plus. Il le fit lier au tronc d'un 
arbre , en ordonnant qu'il y fût percé de flèches. On fe difpofoit à lui obéir,,, 
lorfque Miranda vint fe jetter à fes pies , & fondant en larmes lui deman- 
da grâce pour fon. Mari. Effet furprenant de l'Amour ! s'écrie l'Hiftorien. IL 
calma le furieux tranfport qu'il avoit produit dans le cœur d'un Anthropo- 
phage. Hurtado fut délié , 8c reçut même la permifïîon de voir quelquefois: 
ion Epoufe ; mais le Cacique lui déclara que la première familiarité qu'ils; 
auroient enfemble leur coûteroit la vie. Peut-être rre 4ui avoir-il accordé- 
la, liberté defe voir 3 que pour tendre un piège £ l'Espagnol, 8c pour- fe« 



Ct HISTOIRE GÉNÉRALE 



V o ï * q N s donner un prétexte de révoquer fa promette. Hurtado ne tarda point à lui 

r.vK la Ri- en fournir l'occafîon. Peu de jours après, la Femme de Siripa , excitée par 

p"ta DE LA * on ^tétèt P ro P re y l'avertit que Miranda étoit couchée avec fon Mari. Il 

L Sebastien sen . CCttlvainqttK: auifi-tôt par [es yeux ; & dans le premier mouvement de 

Cabot. ^ l tireur , fervant mieux la jaloutie de fa Femme , qu'il n'avoit fait la fien- 

ij if* ne , il condamna Miranda au feu, & Hurtado à être percé de flèches. La 

Sentence fut exécutée fur-le-champ ; 8c les deux Epoux expirèrent à la vue 

l'un de l'autre , dans des fentimens dignes de leur vertu. 

ia Tour de ca- Cependant les Efpagnols , qui étoient reliés fous la conduite d'un Oifi- 

bot cil abandon- . L > ■** r ï •/•• i / v , ^ , 

cier nomme Mojchcra , avoient fait quelques réparations a la Tour de Ca- 
bot; mais ils défefpérerent bientôt de pouvoir s'y foutenir contre les In- 
diens, que leur perfidie rendoit irréconciliables avec leur Nation. Mof- 
chera prit le parti de s'embarquer avec fa Trouppe , fur un petit Bâtiment 
qui étoit demeuré à l'ancre. Il defeendit le Fleuve jufqu'à la Mer ; 8c ran- 
geant la Côte , il s'avança vers les 3 2. degrés de Latitude , où il trouva un 
Port commode , qui lui fit naître l'idée d'y bâtir un petit Fort. Les Natu- 
rels du Pais étoient fort humains. Il enfemença un terrein qu'il jugea fer- 
tile j cv fa petite Colonie s'établilToit fort heureufement , lorfqu'il y fut 
joint par un Gentilhomme Portugais , nommé Edouard Pere^ , qui avoit 
été banni dans un lieu voi(in , par le Capitaine Général du Brefil. Il le re ■ 

s'ét L "iiX S dTi!s Ç ut avec aiTUt ^ : ma i s ^ eur tranquillité dura peu. Perez reçut, ordre , du Ca- 

110 autre Heu. pitaine Général , de retourner au lieu de fon exil ; 8c Mofchera fut fommé 
par la même voie , de prêter ferment de fidélité au Roi de Portugal , à 
qui £es Officiers attribuoient la Souveraineté du Pais. Perez obéit : mais 
l'Efpagnol répondit de bouche que le partage des Indes n'étant pas encore 
réglé entre les Rois leurs Maîtres , il étoit réfolu de fe maintenir dans fon 
Polie. Les armes 8c les munitions lui manquaient -, mais un Navire Fran- 
çois étant venu mouiller à l'Ile de Canancé , vis-à-vis de fon Fort , il profita 
de l'occafîon que la fortune lui offroit ; 8c s'embarquant avec toute fa Troup- 
pe , foutenu de deux cens Indiens dans leurs Canots , il furprit les Fran- 
çois pendant la nuit & fe rendit maître de leur VaifTeau. Le Canon qu'il 
en tira , 8c de nouveaux retranchemens qu'il fit à fon Fort , le mirent en 
état de réfifter aux premières attaques des Portugais. Après les avoir repouf- 
fés avec vigueur , il ufa de fes avantages jufqu'à les attaquer lui-même à 
Saint Vincent , où il pilla les Magafîns de la Ville ; cependant , aïant com- 
pris que ce fuccès ne pouvoir tourner qu'à fa ruine , en attirant fur lui 
toutes les forces du Capitaine Général , il alla chercher , avec tout fon 
monde , une retraite plus paifible dans l'Ile de Sainte Catherine. 

îis font chaffés Du côté de l'Efpagne , les récits 8c les follicitations de Cabot avoient 
SL IeS P0 " U " ^fp°^ * a Cour a faivre l'entreprife du Paraguay -, mais lorfqu'on eut ap- 
pris qu'il n'y reftoit pas un Efpagnol , 8c qu'il falloir recommencer fur de 
nouveaux frais , les réfolutions devinrent fi lentes , que la Cour de Lif- 
bonne eut le tems d'armer une nombreufe Florte , qui paroifïbit deflinée 
à la même Expédition. On fut néanmoins qu'elle avoit pris une autre 

ï'^dolence d»u route > ^ ^ es Efpagnols , que la nouvelle de cet armement avoit paru re- 
loue d'Efpagneû veiller , retombèrent dans leur première léthargie. Sebaftien Cabot , donc 
le nom ne paroît plus entre les Voïageurs du même tems , étoit mort , ou 



DES VOÏAGES. Lrv. V I. . <> 5 
rebuté d'une fi longue indolence. Sept ou huit ans , qui s'étoient paflfés y o ï a g e s 
depuis fon retour , fembloient avoir fait oublier toutes fes propofitions ; sur ia Ri- 
lorfque de nouveaux motifs , quoiqu'ignorés des Hiftoriens , firent penfer viere de la 
plus ïerieufement que jamais , à former un Etabliffement fur Rio de la Plata - 
Plata. 

Jamais Entreprife pour le Nouveau Monde ne s'étoit faite avec plus Pedre — - 
d'éclat. Dom Pedro de Mendoze , grand Echanfon de l'Empereur, en fut Mendoze. 
déclaré le Chef , fous le titre d'Adelantade , ôc Gouverneur Général de 
tous les Pa'is qui feroient découverts jufqu'à la Mer du Sud. A la vérité conditions de 
il devoit y tranfporterà {es frais, en deux Voïages, mille Hommes & cent foavoïase, 
Chevaux , des armes , des munitions , ôc des vivres pour un an ; mais 
outre une penfion viagère de deux mille Ducats, qui, lui étoit accordée 
par la Cour , on lui donnoit à prendre de groffes fommes , fur les fruits 
de fa Conquête : il étoit nommé grand Alcalde & Alguafil Major de trois 
Forterelfes , qu'il avoit ordre de taire conftruire ; ôc ces deux charges dé- 
voient être héréditaires dans- fa Famille. Après trois ans de féjour, il pou- 
voir revenir en Efpagne , ôc nommer à fa place un Gouverneur , avec la 
liberté de lui communiquer toutes fes prérogatives. Quoique fuivant les 
Loix du Roïaume , les Rois , ou les Caciques Indiens, pris en guerre s 
dûnTent païer leurs rançons au Domaine , la Cour trouvoit bon qu'elles 
fufiènt diftribuées au- profit du Gouverneur ôc des Trouppes , fans autre 
diminution que celle d'un dixième, pour le Tréfor Roïal ; fi les tréfors 
des Caciques, tués en guerre, tomboient au pouvoir des Efpagnols j' ils 
dévoient être également partagés entre le Roi &c le Gouverneur : enfin s 
il devoit mener avec lui huit Religieux > , pour prêcher l'Evangile aux 
Naturels du" Pais , Ôc pourvoir tous les Poires , de Médecins , de Chi- 
rurgiens & de remèdes. Après avoir figné ces conditions, l'Empereur dé- 
clara lui-même à Mendoze, qu'il chargeoit fa confeience des injuftices 
8c des vexations qu'on pourroit faire aux Indiens j ôc que leur converfion 
au Chriftianifme étant ce qu'il avoit le plus à cœur , il ne feroit grâce à 
perfonne fur cet important article. 

Les ordres étoient déjà donnés, pour armer à Cadizune Flotte de qua- impreffimeM 
rorze voiles (94). Oforio, Capitaine Italien , qui s'étoit fort diftingué dans fe ?; r P a e aols à 
les guerres d'Italie , en reçut le Commandement , fous les ordres de Men- 
doze. De fi grands préparatifs, ôc 'e^bruit des richeffes de Rio delà Pla- 
ta, bien établi par la renommée , attirèrent tant d'Avanturiers , que le pre- 
mier armement, qui ne devoit être que de cinq cens Hommes, fut de 
douze cens , parmi lefquels on comptoit plus de trente Seigneurs , la plu- 
part aînés de leurs Maifons , plufieurs Officiers , & quantité de Flamands. 
On affure que nulle Colonie Espagnole du Nouveau Monde n'eut autant. 
de noms illuftres, parmi fes Fondateurs , ôc que la poftérité de quelques- 
uns fubfifte encore au Paraguay, furtout dans la Capitale de cette Provin- 
ce. La Flotte mit à la voile , dans le cours du mois d'Août 1585; faifon la Soa ******* 
plus propre pour ce voïage , pareeque fi l'on n'arrive point avant la fin de 
Mars à l'entrée de Rio de la Plata 9 on court rifque de manquer les Bri~- 

C?4) Herrera dit douze» 



VltRF DE LA 

Flata. 

Pi DRE DE 

Mkndoze. 



64 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Voïagfs (es du Nord S: du Nord-Eft , 8c d être furpris par les vents de Sud &c de 

m'k la Ri- Sud-Oueft, qui obligeraient d'hiverner au firent. 

Mendoze eut cette précaution , 8c n'en fut pas plus heureux. La Flotte, 
après avoir pallé la Ligne , fut prife d'une violente tempête. Plufieurs Vaif- 
icaux ne le rejoignirent qu'au terme. Celui de Dom Diegue de Mendoze, 
Frera de Dom Pedre, 8c un petit nombre d'autres, arrivèrent heureufe- 
ment aux lies de Saint Gabriel ; mais l'Adelantade , avec tous les autres, 
tut obligé de relâcher dans le Port de Rio Janeiro (95), & ce contretems fit 
comme l'ouverture de Ces malheurs, qui ne finirent qu'avec fa vie. Le mé- 
rite d'Oforio , 8c peut-être fa qualité d'Etranger , lui avoient fait des ja- 
loux , qui le rendirent fufpecl: à Mendoze. Ils lui firent entendre qu'il af- 
piroit au Commandement général. Sur ce feul foupçon , il donna ordre 
il fâîc polgnar- q u ' n le défît de ce prétendu Rival, 8c le malheureux Oforio fut poignar- 

ncutcuant! ° dé. Une p.irtie des Trouppes en fut indignée. Plufieurs vouloient demeu- 
rer au Breiil , 8c d'autres étoient réfolus de retourner en Efpagne ; lorfque 
l'Adelantade, qui en fut informé , fit mettre à la voile. 

En arrivant au Cap de Sainte Marie , il apprit que fon Frère , &c tous 
ceux que la Tempête avoit écartés , éroient aux Iles de Saint Gabriel. Il 
ne tarda point a les y joindre. Dom Diegue ne put entendre fans douleur 
la mort d'Oforio. Il dit afTez haut qu'une a&ion fi indigne attirerait la 
malédiction du Ciel fur fon Frère & fur toute fon Entrepnfe. Alors, toute 
la Flotte fe trouvant réunie entre les Ifles de Saint Gabriel 8c la rive Oc- 
cidentale du Fleuve , Dom Pedre choifit ce lieu pour fon premier Etablif- 
fement , 8c chargea Dom Sanche del Campo , de choifîr un emplacement 
fur &c commode. Cet Officier fe détermina pour un endroit où la rive n'a 
point encore tourné à l'Oued , fur une pointe qui avance dans le Fleuve, 
vers le Nord. L'Adelantade y fit aulîi-tôt tracer le plan d'une Ville , qui 

Buenos Aires, fut nommée Nueffa Senora de. Buenos-Aires , pareeque l'air y eft très fain.. 

Tout le monde s'emploïa au travail , 8c bientôt les édifices furent afTez 

nombreux pour fervir de Camp. 

, T ~ Mais les Peuples du Canton ne virent pas , de bon œil , un EtablifTement 

famine dans la étranger fi près d'eux. Ils refuferent des vivres. La nécefîité d'emploïer les ar- 

nouvelle coio- me s , pour en obtenir , donna occafion à plufieurs combats où les Efpa- 
gnols furent maltraités. De trais cens Hommes , qui furent détachés fous 
Diegue de Mendoze, à peine en revint-il quatre- vingt. Il périt lui-même , 
avec plufieurs Officiers de diftinétion , entre lefquels un Capitaine , nom- 
mé Lu%an , fut tué au pafiTage d'un Ruiifeau qui conferve encore fon nom. 
La difette devint extrême à Buenos-Aires -, 8c l'Adelanrade n'y pouvoit re- 
médier , fans rifquer de perdre tout ce qui lui refloit d'Efpagnols. Com- 
me il étoit dangereux d'accoutumer les Infidèles à verfer le fang des Chré- 
tiens , il défendit , fous peine de mort , de patTer l'enceinte de la nou- 
velle Ville ; 8c craignant que la faim ne fit violer fes ordres , il mit des 
Gardes de toutes parts , avec ordre de tirer fur ceux qui chercheraient à fortir. 
Cette précaution contint les plus affamés , à l'exception d'une feule Fem- 
Avartture ex- me nomm £ Q Maldonata , qui trompa la vigilance des Gardes. L'Hiftorien 

ne Femme Efpa- du Paraguay , le liant ici au témoignage des Eipagnols , raconte lans 

^ UG "* (515) Ubi fupra, Liv. ï. p. 38. 

aucune 



DES VOÏÀGES. Liv, Vt ^5 

«acune marque de doute l'avanture'de cette Fugitive , & la regarde comme voïa«es 
un trait de la Providence , vérifié par la notoriété publique. Après avoir SUR LA Rï - 
erré dans des champs déferts, Maldonata découvrit une caverne, qui lui viere de la 
parut une retraite iure contre tous les dangers : mais elle y trouva une Piata. 
Lionne , dont la vue la faifit de fraïeur. Cependant les carefTes de cet Pedre de 
Animal la raffinèrent un peu. Elle reconnut même que ces caref- Mendoze. 
fes étoient intéreflees i la Lionne étoit pleine , &c ne pouvoit mettre bas : x SS 6 * "< 
elle fembloit demander un fervice, que Maldonata ne craignit point de 
lui rendre. Lorfqu'elle fut heureufement délivrée , fa reconnoiflance ne 
fe borna point à des témoignages préfens : elle (ortit , pour chercher 
fa nourriture > & depuis ce jour , elle ne manqua point d'apporter , 
aux pies de fa Libératrice , une provision qu'elle partageoit avec elle. Ce 
foin dura aufïi long-tems que fes Petits la retinrent dans la Caverne. Lorf- 
qu'elle les en eut tirés , Maldonata cefla de la voir , 3c fut réduite à cher- 
cher fa fubfiftance elle-même. Mais elle ne put fortir fouvent , fans ren- 
contrer des Indiens , qui la firent Efclave. Le Ciel permit qu'elle fût re- 
prife par des Efpagnols , qui la ramenèrent à Buenos-Aires. L'Adelantade 
en étoit forti. Dom François Rui% de Galan 3 qui commandoit dans fon 
abfence, Homme dur jufqu'à la cruauté , fàvoit que cette Femme avoic 
violé une Loi Capitale , & ne la crut pas allez punie par fes infortunes. 
Il donna ordre qu'elle fût liée au tronc d'un arbre , en pleine campagne , 
pour y mourir de faim , c'eft-à-dire du mal dont elle avoit voulu fe ga- 
rantir par fa fuite , ou pour y être dévorée par quelque Bête féroce. 
Deux jours après , il voulut favoir ce qu'elle étoir devenue. Quelque? 
Soldats , qu'il chargea de cet (ordre , furent furpris de la trouver pleine 
de vie , quoiqu'environnée de Tigres Se de Lions , qui n'ofoient s'appro- 
cher d'elle, pareequ'une Lionne , qui étoit à fes pies avec plufieurs Lion- 
ceaux , fembloit la défendre. A la vue des Soldats , la Lionne fe retira un 
peu , comme pour leur laifTer la liberté de délier fa Bienfaitrice. Maldo- 
nata leur raconta l'avanture de cet Animal , qu'elle avoit reconnu au pre- 
mier moment ; &c lorfqu'après lui avoir ôté fes liens ils fe difpofoient à 
la reconduire à Buenos-Aires , il la carefTa beaucoup , en paroilTanc re- 
gretter de la voir partir. Le rapport qu'ils en firent au Commandant lui 
fit comprendre qu'il ne pouvoit , fans paroître plus féroce que les Lions 
mêmes , fe diipenfer de faire grâce à une Femme , dont le Ciel avoit pris 
fi fenfiblement la prote&ion (96). 

L'Adelantade , parti dans l'intervalle pour chercher du remède à la fa- ,. . 

•■ 1 •■*■•"■'■" 1' /•■> ■ ii r ,, " 1 Entreprîtes e& 

mine , qui lui avoit déjà fait perdre deux cens Hommes , avoit remonte jç an à'Ayolas, 
B-io de la Plata jufqu'aux ruines de la Tour de Cabot. Là , Jean d'Ayo- 
las fon Lieutenant , par lequel il s'étoit fait précéder , l'aïant allure que 
les Timbuez ne defiroient que de bien vivre avec les Efpagnols , Se qu'il, 
trouver oit toujours des vivres chez eux ou chez les Curaeoas , il fit reb** 

{9 $) Ubifupra , liv. i.p. 38. tenir le fait de la bouche de Maldonata , ci- 

{96) L'Hiftorien, trop lenfé pour fe repo- te le Père del Techo , qui l'apprit au Para* 

fer fur le feul témoignage de l'Auteur de l'Ar* guay même, comme un fait certain & f>£tt 

gentina s quoique ce Poète falTeprofçflion de éloigné. 

Tome XI F* I 



Flata. 

Pedre de 
Mendoze. 



tes «fjicranceî. 



U HISTOIRE GENERALE 

Voï a g F. s ùt l'ancien Fort , fous le nom de Bonne Efpérance (97). En fuite il. donnai 
sue ia Ri- ordre à fon Lieutenant de pouiler les découvertes fur le Fleuve , avec trois 
viere de la Barques & cinquante Hommes, entre lefquelson nomme. Dom Marrinez 
d'Irala, Dom Jean Ponce de Léon , Dom Charles Dubrin.,, & Dom Louis- 
Pere% , Frère de Sainte Therefe (98). Il leur recommanda de lui donner 
de leurs nouvelles dans l'éfpace de quatre mois, s'ils ne pouvoient lui en 
apporter eux-mêmes; Se retournant à Buenos-Aires , pour y faire celfer 
les horreurs de la famine (99) , il eut bientôt la fatisfaChon d'y voir arri- 
ver des fecours , qui n'en laiiFerent plus que le fouvenir. Non-feulement 
Gonzale de Mendoze, qui étoit allé chercher des vivres au Brefil , revint 
fur un Navire qui en étoit chargé ,. mais il fut fuivi prefqu'auflitôt de 
deux autres Bâtimens, qui amenoient Mofchera ôc toute fa. Colonie, de 
l'Ile Sainte Catherine , avec une grande abondance de provifions. La fî- 
tuation des Efpagnols devint plus douce à Buenos-Aires ; cependant elle, 
étoit troublée par la crainte de retomber dans le même état, furtout avec. 
les obflacles que la haine de quelques Peuples voiiins apportoit à la: 
culture des terres. 

Ayolas, aïant remonté long-tems le Fleuve , fut bien reçu des Guara-- 
nis , qui occupoient une alFez grande étendue de Païs fur la rive Orien- 
tale , &c plus encore dans l'intérieur des Terres , jufqu'aux frontières dm 
Brefil. Il continua de s'avancer jufqu'à la hauteur de vingt degrés 40.' 
minutes, où il trouva fur la droite , un petit Port, qu'il nomma la Chan- 
deleur. Les Guaranis l'avoient aiïuré qu'à cette hauteur , en marchant vers 
l'Oueft , il trouveroit des Indiens qui avoient beaucoup d'or &. d'argent». 
Il fe fit débarquer vis-à-vis du Port de la Chandeleur ? où il renvoia fes. 
Bâtimens; & les y lailTant fous là conduite d'Irala,. avec un petit Déta- 
chement d'Efpagnols fous celle du Capitaine Vergara, ilfe livra aux gran- 
des efpéran ces qu'il avoit conçues furie témoignage des Guaranis.- 

On ne peut douter qu'avant, fon départ il n'eût écrit à l'Adelantade y, 
. pour lui communiquer fes projets ; mais fes Lettres ne parvinrent point 
à Buenos-Aires.. Les quatre mois s'étoient écoulés. Ce filence, de l'Omcieîv 
de la Colonie auquel l'Adelantade avoit le plus de confiance 1 , Ôc qui; 
la méritoit le mieux , lui caufa tant d'inquiétude, qu'il fit partir plu- 
sieurs perfonnes, pour découvrir ce qu'il étoit devenu. Il avoit déjà formé: 
le deflein de retourner en Efpagne. Une maladie confidérable , qui aug- 
menta fon chagrin , lui fit hâter cette rélblution; A peine fut-il en état de; 
foufFrir la Mer, qu'il mit à; la voile ave© Jean de Caceres , fon Tréfo- 
rier, après avoir nommé en vertu de fes pouvoirs , Ayolas même , .Gou- 
verneur &c Capitaine Général de la Province. Il partit , le défefpoir dans. 
le cœur, maudhTant le jour auquel il avoit quitté TEipagne pour couru: 
après une chimère , &: fe déshonorer dans une Région fauvage. Lorfqu'il 
Safanefïc morti fut en Mer, tous les élémens femblerent confpirer contre lui. Ses provi- 
fions fe trouvant épuifées ou corrompues , il fut réduit à manger d'une - 



Retoar d; Pe 
its de Mendoze 



(97) On le trouve aufH nommé, Corpus 
[Chrip. 

(98) Suivant quelques Mémoires. 

$99) Elle ayoit fait manger de h chair hu- 



maine apparemment dé quelque Indien. 
Ceux qui s'étoient rendus coupables de cec^ 
excès reçurent enfuite une amniftie. & l'afe* 
folution d'Efpagae, 



D E S V O ï A G E S. - L i v; V ï; £7 

Chienne s qui étoit prête a faire fes Petits ' } & cette chair infe&ée , joint voïages 
à fes noires agitations , lui caufa une aliénation de tous les fens, qui fe sur la Ri- 
changea bientôt en phrénéfie. Il mourut dans un accès de fureur :8c cette ™™ °e la 
lin tragique fut regardée comme une punition du meurtre d'Oforio. TA> 

La Ville de Buenos-Aires , née fous de Ci malheureux aufpices , eut en- Albonse de 
core à lutter longtems contre l'infortune. Alfonfe de Cabrera, qui fut en- Cabrera. 
voie d'Efpagne en qualité d'Infpe&eur , ne put empêcher que la Famine 1 5 3 8 - 
n'y redevint exceflîve. Dans l'intervalle , Salazar 8c Gonzale Mendoze , qui Dans quel état 
cherchoient Ayolas, arrivèrent au Port de la Chandeleur, fans avoir pâ ^^ Bueno « 
fe procurer la moindre information fur fo'n fort. On leur dit qu'Irak étoit 
chez les Payaguas , Nation voifine du Fleuve. Ils s'y rendirent ; 8c l'aïant 
rencontré , ils firent avec lui plufieurs courfes , qui ne furent pas plus 
utiles au fuccès de leur commiflïon. Enfin , ils prirent le parti de retour- 
ner à la Chandeleur , d'y attacher au tronc d'un arbre , un Ecrit , par le- 
quel ils efpéroient d'apprendre à Dom Jean d' Ayolas , s'il revenoit dans 
ce Port, tout ce qu'il lui importoit de favoir. Ils l'avertiiïbient furtout de n iens per d(,tfl 
fe défier de la Nation des Payaguas , dont ils avoient éprouvé la perfidie. 
On prétend qu'en effet il n'y en a point de plus dangereufe au monde , 
parcequ'elle fait allier des manières fort douces avec un naturel extrême- 
ment féroce , 8c que jamais elle n'eft plus caretfante que lorfqu'elle mé- 
dite une trahifom 

En quittant le Port de la Chandeleur , Mendoze 8c Salazar dépendi- 
rent le Fleuve jufqu'un peu au-deflbus de la branche Septentrionale du 
Pilco Mayo, qui s'y jette vers les m degrés de Latitude. Quelques mi- Fondation de 

1 i\ - 1 m J r ^ T-i ri r^ : lAflomption , 

nutes au-delà , ils trouvèrent une eipece de Port , forme par un L,ap qui capitale du Pa^ 
«'avance au Sud, à l'Occident du Fleuve. Cette fituation leur aïant paru raguay. 
commode , ils y bâtirent un Fort, qui devint bientôt une Ville , aujour- 
d'hui la Capitale de la Province du Paraguay , à diftance prefqu'égale du 
Pérou 8c du Brefil , 8c loin d'environ trois cens lieues du Cap de Sainte 
Marie en fuivant le Fleuve. Ses Fondateurs lui donnèrent le nom àtlAf- 
fomption , qu'elle porte encore. 

Mendoze y refta feul -, 8c Salazar en partit pour aller rendre compte de 
leur Voiage à fAdelantade , qu'il croïoit encore à Bîienos-Aires. Il y 
trouva Cabrera -, mais la Ville étoit déjà dans une extrême difette. Une 
guerre avec les Indiens , où la perfidie fut emploïée des deux parts , aug- 
menta la défolation. Les Efpagnols y perdirent d'abord une partie de leurs 
forces ; 8c ranimés enfuite par l'arrivée de deux Brigantins de leur Na- 
tion „ ils remportèrent une vi&oire éclatante. Leurs Ennemis publièrent , i*£ài!œsî ^'^ 
pour excufer leur défaite , qu'ils avoienr vu , pendant le combat , un Hom- 
me vêtu de blanc , l'épée nue à la main , & jettant une lumière qui les 
avoit éblouis. On ne douta point , parmi les Vainqueurs , que ce ne fus 
Sainn Bl-aife , dont la Fête fe célébroit le même jour ; 8c le panchant de leur 
Nation pour le merveilleux leur fit choifir Saint Blaife pour le principal 
Patron de la Province, Cependant cet avantage ne les empêcha point de 
rafer le Fort de Bonne Efpérance , qu'ils défefpéreretit de pouvoir con- 
ierver. 

Leur joï'e ne fat pas moins diminuée ? par les fâcheufes informations 



68 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Y o ï a o e s qu'ils reçurent d'Irala. Cet Officier navoit pas cette de chercher Dom Jeatt 

s ir la Ri- d'Ayolas. Un jour , à l'entrée de la nuit, aïant mouillé fur le Fleuve , il 

mire db la entendit une voix qui l'appelloit de la rive : il y envoïa un Canot. On y 

I'i.ATA. trouva un Indien, qui demanda d'être conduit au Chef des Efpagnols,6c 

Cabrera, qu'on ne fit pas dilHculté de prendre à bord. Il fit le récit de la mort d'Ayo- 

M 3 8« las , qui avoit été tué par les Payaguas , en revenant des frontières du Pé- 

So ^ i,; Jeaa rou, chargé de richefles. Irala bruloit de châtier ces Perfides , autant que 

de leur enlever les tréfors qui étoient demeurés entre leurs mains ; mais 

n'aïant pas un Homme qui ne fût malade , il fe rendit à l'Aflomption , où 

perfonne ne lui contefta l'autorité qu'Ayolas lui avoit remife à fon départ. 

Cependant il fe vit bientôt des Rivaux. Sa retraite à l'AfTomption , joint 

^ , „ au trifte avis qu'il donnoit de la mort d'Ayolas , fit prendre aux Habitans 

tue Je Buenos i , . ...'.., L . i/ri 

Aiics. de Buenos-Aires , dont le nombre diminuoit de jour en jour , la relûlu- 

tion de le fuivre dans ce nouvel Etablifïement. Cabrera 8c Galan fe déter- 
minèrent eux mêmes à remonter le Fleuve , avec tous ceux qui purent 
trouver place dans le Bâtiment qui les portoit. En arrivant à l'AfTomption , 
qui commençoit à prendre Tair d'une Ville , ils y remarquèrent quelque 
ikflion d'irala. partage fur l'autorité d'Irala ; 8c Galan fe rangea d'abord parmi ceux qui 
lui étoient oppofés : mais Cabrera termina ce différend , en produifant un 
ordre de l'Empereur , que ce Prince lui avoit remis lui-même , 8c qui por- 
toit pour date le u Septembre 1737. H contenoit que file Gouverneur, 
nommé par Dom Pedre Mendoze , étoit mort fans s'être donné un Suc- 
ce (leur , Cabrera, revêtu de la Dignité d'Infpe&eur , aiTembleroit les Fon- 
dateurs 8c les Conquérans de la Province , leur feroit prêter ferment de 
choifir celui qu'ils jugeroient le plus digne de cette place , 8c feroit recon- 
noître , au nom de Sa Majefté , celui qui feroit élu à la pluralité des fuf- 
frages. L'ordre du Souverain fut refpe&é , 8c le choix tomba fur Domi- 

Pufnos- Aires n iq Ue Martinez d'Irala. Il propofa aufîî-tôt d'abandonner Buenos-Aires , ou 
l'expérience faifoit trop connoître qu'il étoit impofuble de fubfîfter , tant 
qu'on ne feroit point en état de foumettre les Nations voifînes. L'AfTem- 
blée fe partagea. Plufieurs repréfenterent la nécellité d'un Port , pour les 
VaifTeaux qui arriveraient d'Efpagne , 8c demandèrent ce que deviendrait 
l'AfTomption , dans l'éloignement où cette Ville étoit de fa Mer , s'il ne 
lui venoit pas de puifTans fecours. Le nouveau Gouverneur répondit qu'il 
n'étoit pas difficile d'établir une communication avec le Pérou , d'où l'on 
tirerait aifément tous les fecours nécefTaires -, 8c fon avis aïant pafTé fans 
oppofition , Dom Diegue d'Abreu reçut ordre de partir avec trois Brigan- 
tins , pour l'évacuation de Buenos-Aires. 

Son arrivée y répandit une vive joie , 8c n'en caufa pas moins à l'E- 

Naufrage d'un quipage d'un Vaifleau de Gènes , qui avoit échoué fur un Banc à l'entrée 
Vaiffcau Génois. j u Fleuve. Ce Bâtiment étoit parti pour le Bérau, avec la valeur de cin- 
quante mille Ducats en Marchandifes ; il avoit été arrêté par les vents con- 
traires au Détroit de Magellan , d'où étant venu relâcher dans Rio de la 
Plata , il y avoit péri par l'ignorance des Pilotes , 8c l'on n'en avoit fauve 
que les Hommes , qui couroient rifque de mourir de faim dans le Port. 
On comptoit parmi eux quelques Gentilshommes Italiens , dont il paraît 
tjue la poftérité fwbfifte encore au Paraguay , tels qu'Antoine à'Jquino A 



S fi S V I À G E S. L t V. V Î. €$ 

Thomas" Uh>p , & Jeah-Baptifte Trochu Le Convoi de Buenos-Aires aïant . 

remonté heureufement le Fleuve fous la conduite d'Abreu , l'AfTomption V o ï a g e s 

fe trouva tout-d'un-coup aggrandie par l'augmentation de £es Habitans 8c SUR LA Rl ~ 

par celle de Tes Edifices. Il paroît qu'elle étoit encore fans enceinte , puif- p LATA . 

qu'on remarque ici qu'Irala la fit entourer alors d'une paliffade , èc qu'il c 

y établit la Police. On y comptoit fix cens Hommes , fans y comprendre i«2g. 

les Femmes 8c les Enfans. i/Affomprion 

y- Les Femmes n'y étoient point en grand nombre , 8c c'étoit un obftacle «'«croit de» Ha- 

' . , • / ï r ï & v ï, r i_ ii ^ ï • • -i bitans de Buenof 

qui devoit retarder longtems les progrès d une li belle Colonie v mais il Aire», 
fut levé fort heureufement , par une avanture également plaifante 8c tra- — — — — 
gique, qui tourna au bonheur des Efpagnols , après les avoir menacés de I 5?9» 
leur ruine. Quelques Millionnaires avoient commencé à répandre les lu- craordïnalie qS 
rnieres de la Foi , 8c plufieurs Indiens demandoient ardemment le Bap- lui P rocute «*« 
tême. Irak, pour leur donner une haute idée de la Religion Chrétienne > Femm "* 
imagina une Proceffion générale , qui devoit fe faire en mémoire de la 
Paflion de N. S. , avec toutes les cérémonies qui font particulières à l'Ef- 
pagne ; c'eft-à-dire que tous les Efpagnols y dévoient paroître , les épau- 
les découvertes , & le fouet à la main , pour fe flageller. Il y invita les 
Indiens voifins : mais la manière dont on les traitoit déjà ne leur don- 
nant pas beaucoup d'affe&ion pour les Efpagnols ; 8c la plupart n'aïant 
embraffé le Chriftianifme que par des motifs de crainte ou d'intérêt , ils 
n'y vinrent que pour chercher l'occafion de fecouer un joug , qui leur de- 
venoit infupportable. On afTure qu'ils s'y trouvèrent au nombre de huit 
mille , fans autres armes que l'arc 8c la flèche , qu'on favoit qu'ils ne 
quittoient jamais , &: qui leur fuffifoient pour l'exécution de leur deffein j 
car ils étoient informés de l'état où les Efpagnols dévoient paroître. Au 
moment que la Proceflîon alloit commencer, une Indienne , qui étoit au 
fervice de Salazar , entra dans fa Chambre , & , le voïant prêt à. fortir dans 
jfon burlefque équipage , lui dit les larmes aux yeux , qu'elle regrettoit de 
le voir courir à fa perte. Il exigea des explications. Elle lui découvrit le 
complot. Le Gouverneur , qu'il avertit aufli-tôt, prit le feul parti qui s'of- 
froit dans un péril fi preffant. Il feignit d'apprendre que les Tapiges , 
Nation redoutable 8c déclarée contre les Efpagnols , étoient prefqu'aux 
Portes de la Ville ; 8c donnant ordre aux Habitans de fe tenir fous les 
armes , il fit prier les principaux Chefs des Indiens de le venir trouver , 
pour délibérer avec eux , fur un incident, dont il arTectoit de les croire 
menacés comme lui. Ils y allèrent fans défiance : mais à mefure qu'ils ar- 
ri voient , ils furent liés 3 & gardés féparément. Lorfqu'il les eut tous en 
jfon pouvoir , il les fit paroître devant lui , pour leur déclarer qu'il étoit 
inftruit de leur projet , 8c qu'il les condamnoit à la mort. L'exécution fe 
lit à la vue d'une multitude de leurs Sujets qui environnoient la Ville , 
êc qui voïant les Efpagnols bien armés , non-feulement perdirent la har- 
diefie de s'y oppofer , mais confelferent qu'ils avoient auffi mérité la mort. 
Entre les réparations qu'ils firent aux Efpagnols , ils offrirent des Femmes 
à ceux qui n'en avoient point : 8c cette offre fut acceptée. Les Indiennes 
fe trouvèrent fécondes , 8c de bon naturel -, ce qui porta dans la fuite une 
grande partie des Habitans à continuer ces alliances. Quelques-uns même 



V O ï ACES 



7 6 HISTOIRE GÉNÉRALE 

ont époufé des Negrelfes ; &: delà vient le grand nombre de Metîfs 8c dé 
B r B j! Mulâtres qu'on voit aujourd'hui dans ces Provinces (ï). 

VIRE Dfc LA 

Tlata, Q ^ ne penfe point A fuivre ici les Efpagnols de l'AfTomption dans tou- 

_ tes leurs Conquêtes , ni même tous les Voïageurs du Pais dans leurs 

Description C0lir f es ^ # L a Defcnption (*) , qu'on a déjà donnée , de cette partie de l'A- 
mérique , contient les noms ôc la iituation des Villes qui furent fuccefïive- 
ment fondées , avec leur divifion chorographique ôc celle de leurs Gou- 
vernemens. Mon dclTein , après avoir fait connoître Rio de la Plata par les 
premiers Voiages fur ce Fleuve , n'eft que de ramener bientôt mes Lec- 
teurs au rétabhlïement de Buenos-Aires , qui mérite ce foin par la célé- 
brité de fon Port , ôc à l'origine des fameufes Réductions du Paraguay. 
Cependant je donnerai place , dans l'intervalle , à la Defcnption d'une 
grande Province du même Pais , dont le nom n'eft gueres connu que par 
les Relations des Millionnaires. C'eft celle qu'ils nomment Chaco. N'aïanc 
jamais été conquife par les Efpagnols , elle paroît également ignorée du 
commun des Hiftoriens ôc des Voïageurs. Le P. Loçano } Millionnaire 
Jéfuite , dont l'Hiftorien du Paraguay emprunte cet article (3) , place le 
Chaco entre la Province particulière du Paraguay ôc celle de Rio de la 
Plata , qui n'en ont fait longtems qu'une feule , &: lui donne une éten- 
due qui borne les deux autres , du côté de l'Occident , au grand Fleuve 
qui porte ces deux noms (4). Le nom de Chaco ne paroît pas fort an- 
cien -, ôc l'Hiftorien obferve qu'il ne fe rrouve pas même dans la vie de 
. Saint François Solano ( 5 ) , Religieux <\e l'Ordre de Saint François , qui 
ûvoit parcouru ce Païs d'un bout à l'autre 5 pour y .prêcher l'Evangile. 
Mais , dans la Langue naturelle du Pérou , on nomme Chaco ces grands 
Troupeaux de Bêtes fauves , que les Peuples de cette partie de l'Améri- 
que rafTemblent dans leurs chaflfes -, Se l'on a donné le même nom au Païs 
dont il eft queftion , pareequ'après la Conquête du Pérou un grand nom- 
bre de Péruviens s'y réfugièrent. De Chacu , que les Efpagnols pronon- 
cent Çhacou , l'ufage a fait Chaco. Il paroît même qu'on n'a d'abord com- 
pris 9 fous ce nom , que le Païs renfermé entre les Montagnes de laCor- 
dilliere , le Pilco-Mayo ôc la Rivière rouge , ôc qu'enfuite on l'a étendu 
plus loin 3 à mefure que d'autres Nations fe font jointes aux Péruviens 
qui s'y étoient réfugiés. 
p^utc4uPaïsî O n s'accorde à repréfenter le Chaco comme un des plus beaux Païs 
du Monde : mais cet éloge n'appartient réellement qu'à la partie que les 
Péruviens occupèrent d'abord. Une chaîne de Montagnes , qui commence 
à la vue de Cordoue , ôc qui s'étend jufqu'à Santa-Cruz de la Sierra en 

(1) HiftoireduParaguay,l. 1. pp. 49 & 50. vinces , de celle de Tueuman , & même de 
(z) Outre plufieurs Voïageurs Efpagnols , celle des Charcas, qui peuvent avoir des prè- 
les Lettres curieufes & édifiantes font rem- tentions fur ce qui eft compris fous le nom de 
plies de Relations d'un grand nombre de Chaco , parcequ'elles ne reconnoiflent point 
Millionnaires. de Limites marquées de ce côté là , & dont les 
(*) Au Tome XIÎI 3 dans celle des Provin- Gouverneurs font même obligés,par la nécef- 
£e.s du Pérou. fité de réprimer les hoftilités des Peuples du, 
( 3) K elacion chof ographica del gran Chaco. Chaco, à n'en pas reconnoître, uhifup, p. 1 4.^ 
(4) Sauf , dit-il ? îe droit de ces deux Prp- " (5) Canoniîc en 171;. 



D ES 'V OTAGES. L i v. VI, 7 i 

tournant de l'Oueft au Nord , forme de ce côté-là une Barrière fi bien VoïageT 
gardée, furtont dans ce qu'on nomme la Cordilliere des Chiriguanes , sur ia Ri- 
qu'ellele rend inacceffible. Plufieurs de ces Montagnes font fi hautes, que VIERE DE LA 
les vapeurs de la Terre ne parviennent point à leur fommet ,. & que l'air PiATA - 
y étant toujours ferein , rien n'y borne la vue. Mais l'impétuofité des Descript; 
vents y eft telle , que fou vent ils enlèvent les Cavaliers de la Telle , 8c que Dy haco. 
pour y refpirer à l'aife , il faut chercher un abri. La feule vue des préci- 
pices feroit tourner la tête aux plus intrépides , fi d epaifles nuées qu'on 
voit fous les pies n'en cachoient la profondeur. On ne peut gueres dou- 
ter que ces Montagnes , qui font une des branches de la grande Cordil- 
liere , ne renferment quelques Mines. On y en a même découvert depuis 
peu y mais on nous laiife encore ignorer ce qu'elles contiennent. Cepen- 
dant c'eft une tradition confiante au Pérou, que les Chicas 8c les Ore- 
jones , qui habitoient autrefois ces mêmes Montagnes, &c dont plufieurs 
fe font réfugiés , les uns dans le Chaco , 8c d'autres dans une Ile qui eft 
au milieu du Lac des Xarayès , portoient de l'or Se de l'argent à Cufco, 
avant l'arrivée des Efpagnols. Il fort aufîî de k plupart de ces Montagnes- 
un allez grand nombre de Rivières , dont les eaux , qui font fort faines ^ 
contribuent beaucoup à fertilifer le Chaco ; fans compter celles qui cou- Raieras cpï 
lent au Nord , telles que le Guapay 8c le Pirapiti , qui fe déchargeant l'arrofent. 
dans le Mamoré , vont fe joindre enfemble au Marahon.- Les plus con- 
fidérables de celles qui traverfent le Chaco font le Pilco-Mayo , Rio Sa- 
ïa&o y , 8c Rio Vermejo. 

Le Pilco-Mayo, qui l'emporte fur toutes les autres , fuffiroit feul pour 
enrichir ce Paï's , s'il étoit toujours navigable : mais dans quelques endroits Le Piko-^yt-l 
il n'a pas allez d'eau , ôrdans d'autres il en a trop. On a vu qu'il fort 
des Montagnes qui féparent le Potoiî du Pérou : 8c quelques Relations 
alTurent qu'une petite Rivière , nommée Taxapaïan , que le Pilco-Mayo 
reçoit affez près de fa fource , contient quantité d'argent , qu'on ne fau- 
roit en tirer , pareequ'il s'y enfonce dans la vafe. Les Mineurs ont fup- 
jputé qu'en cinquante-fix ans , cette perte étoit de quarante millions. On 
ajoute qu'il pafle aufïi , par la même voie , tant d'argent dans le Pilco- 
Mayo, que 1 pendant plufieurs lieues aucun Poifïbn n'y peut vivre. Cette 
grande Rivière , après avoir traverfé les Plaines de Manfo, fe divife en- 
deux bras navigables pour d'affez gros Bâtimens , dont le feptentrional a' 
fes eaux prefque falées; auffi trouve-t'on beaucoup de Salpêtre fur fes bords. • 
Ce n'eft qu'à fon entrée daris le Chaco , que le Pilco-Mayo commence à 
devenir fort pohToneux , 8c qu'il contient beaucoup de Caymans* Ses deux- 
bras fe déchargent dans le Paraguay -, l'un un peu au-defïôus du confluent 
de ce Fleuve avec le Parana , l'autre un peu au-defïbus de l' Aflomption :,, 
qui fe trouve ainfi dans une Ile dont la largeur moïenne eft de cinq lieues .-,, 
êc la longueur de quatre-vingt. Cette Ile eft affez baffe , 8c par confé- 
quent marécageufe , jufqu'à une certaine diftance de la féparation des deux 
feras. Dans la faifon des pluies , les deux bras font confondus j car alors ils 
s'enflent fifort , qu'ils fe réuniffent enfemble 8c même avec Rio Vermejo >: 8c. 
«qu'après être rentrés. dans leur lit,, ils laifTent dans le terrein qu'ils, ont: 
couvert ? . plufieurs Lagunes qui ne fe- fecljent |arrjais, Suivant Garciisfta d©-- 



7* HISTOIRE GÉNÉRALE 



V oï a g e s la Vega , le nom de Pilco-Mayo fignifie en Langue Péruvienne , Rivière 
SUR E LA e ^a ^ eS Moineaux ; & YAraguay , qui eft le plus feptentrional de fes deux 
Plata. bras , fignifie , dans la Langue des Guaranis , Rivière d'entendement ,par~ 

Dcscript. cec l u '^ Y ^ auc naviger avec beaucoup de précaution , pour ne pas perdre 
ouGhaco. * e ™ .^ e l' eau > au rifque de s'engager dans les Lagunes , qui forment ua 
labyrinthe , dont il ne feroit pas aifé de fortir. 
Rio SaJado. Rio Salado entre dans le Chaco , fous le nom de Rivière du paffage. Il 
eft alors d'une Ci grande rapidité , qu'on ne le remonte point fans danger. 
Dans l'endroit où les Efpagnols avoient bâti , en 1 5 6 1 , une Ville nom- 
mée Santiago d'Eftero , il change fon premier nom en celui de Rio de 
Valbuena -, 8c depuis fa fource jufques-la, c'eft-à-dire , dans l'efpace d'en- 
viron 40 lieues , Ces eaux ont une teinture de couleur de fang , qu'on at- 
tribue au terroir de la Vallée de Calchaqui , où cette Rivière palTe , 8c 
qui diminue à mefure qu'elle reçoit d'autres eaux. Elle ne commença 
à porter le nom de Salado , ou Rivière falée , qu'a la hauteur de Sant% 
Iago , fans qu'on fâche d'où elle le tire. Enfin , avant que de fe perdre 
dans Rio de la Plata , elle fait un détour à l'Eft \ 8c recevant une petite Ri- 
vière , nommée Saladillo , elle forme une Ile , qui fait comme un arc , 
dont le Fleuve eft la corde : cette courbure porte le nom de Rio de 
Corunda. 
ai* Vermejc; Rio Vermejo traverfe le Chaco , du Nord-Oueft au Sud-Eft , 8c change 
aufli fort fouvent de nom. On ignore d'où vient à cette Rivière le nom- 
de Vermeille , qui paroît convenir mieux à Rio Salado. Elle fe perd, dans. 
Rio de la Plata , fous celui de Rio grande. Son cours eft fi tranquille , 
qu'il eft prefqu'auiïï facile à remonter qu'à defeendre , furtout avec un 
petit vent de Sud , qui s'y lève tous les matins vers neuf heures , 8c qui 
rafraîchit beaucoup l'air. Ses bords font charmans. Elle eft fort poifïbnneuie , 
8c l'on attribue plufieurs venus à £qs eaux , telles que de guérir la gra- 
velle , la pierre , tous les maux d'urine , la colique , la goutte , l'hydro- 
pifie 8c l'indigeftion. Elle les tire , dit-on , d'une herbe fort commune 
fur fes bords , que les Efpagnols ont nommée Yerva de Urina. On ajoute 
que ceux , qui en boivent habituellement , vivent jufqu'à une extrême vieii- 
lefle , fans rides 8c fans maladie. C'eft du moins une tradition bien éta- 
blie parmi les Espagnols , que de tous les Soldats qui travaillèrent depuis 
161$ jufqu'en 1635 à bâtir la Ville de Santiago de Guadalçazar, aucu n 
ne mourut , 8c ne fut malade dans cet intervalle , quoique le feul remû- 
ment des Terres fut capable de çaufer des maladies ; 8c qu'en 1710 8C 
171 1 , Dom Eftevan d'Urizar , qui côtoïa long-tems cette Rivière dans 
le Chaco , y étant venu en fort mauvaife fanté , n'eut pas plutôt fait: 
ufage de fes eaux , qu'il fe trouva parfaitement rétabli. C'eft dans une 
Lagune , qu'elle forme fous le nom de Rio grande , qu'on pèche les Per- 
les dont^ on a parlé dans un autre article (7). 
autres Rivières, La plupart des autres Rivières du Chaco ont quelque propriété remar- 
k leurs proprié- quable. On en diftingue une, dont les eaux font vertes, 8c qui fe nom- 
me Rio verde , fans qu'on ait pu découvrir d'où lui vient cette couleur , 

(7) Voïex l'Article des Mines , dans la Defcrijtion dn Pérou, 

3 UÎ 



IDE S V -6 ï A tî E '$. Liv. V I. fj 

\m n'empêche point qu'elles ne foient agréables ôc faines. Cette Rivière 
le décharge dans le Fleuve du Paraguay , environ foixante lieues au-def- 
fus de l'AfTomption. On avoit bâti fur {es bords , une Ville , nommée 
NuevaRioja (7) qui n'a pas long-tems fubfifté. Une Rivière du Chaco, 
nommée Guayru , qui deicend de la Cordilliere Chiriguane , 8c qui coule 
entre -le Filco-Mayo de Rio Vermejo , a fes eaux fort falées. Quelques au- 
tres rentrent dans le fein de la Terre j. comme on l'obferve aufti de celles 
du Tucuman. Il en fort un 11 grand nombre de la Cordilliere , qu'à la 
Jxmtedes néges, dont elle eft couverte, 8c qui eft aufïï lafaifon des pluies, 
elles fe débordent , 8c ne faifant plus d'une partie du Chaco , qu'une 
vafte Mer , elles laiiTent pendant toute l'année quantité de Lagunes qui 
fe trouvent remplies de Poinons. Alors les Habitans font obligés de paf- 
fer le tems dans leurs Pirogues , ou de monter fur les arbres , dont ils 
font leur demeure, jufqua la retraite des eaux. Mais ces inconvéniens font 
compenfés par de fort grands avantages : à peine l'inondation eft paf- 
fée , que les Plaines du Chaco deviennent comme de grands Parterres , 
qui forment une perfpedive admirable , du haut des Montagnes. Il ne man- 
que à cette belle Contrée , que des Habitans plus induftrieux , car les In- 
diens du Chaco fe bornent à remuer un peu la terre > lorfqu'elle eft dé-* 
couverte : ce qui n'empêche point qu'elle ne leur fourniflTe d'abondantes 
productions j quoique la pèche 6c la chalTe puiffent furnre pour leur fub- 
iiftance. Une partie de cette Province eft couverte de varies Forêts , dont 
quelques-unes n'ont pas d'autre eau que celle qu'on trouve dans le creux 
des arbres. Ce font comme autant de réfervoirs , d'une eau très claire 8c 
très faine. Les chaleurs devroient naturellement y être excelïïves } d'au- 
tant plus que la température de l'air y tient beaucoup du chaud ôc du 
fec : mais le vent du Sud , qui y fouffle régulièrement tous les jours , y 
répand beaucoup de fraîcheur. Dans les parties méridionales, le froid eft 
quelquefois dur 8c piquant. 

On remet , à l'Hiftoire naturelle de l'Amérique méridionale , les obfer- 
vations du Père Loçano fur les Animaux &: les Plantes du Chaco , pour 
ne s'arrêter ici qu'à la curieufe peinture qu'il fait de fes Habitans. A ju- 
ger par le nombre des Nations dont il donne la lifte , on s'imagineroit 
que le Monde n'a pas de Région plus peuplée ', 8c l'Hiftorien du Para- 
guay allure qu'il l'eft plus , en effet , qu'aucun des Païs qui l'environnent, 
quoiqu'il ne le foit pas autant que la douceur du climat 8c la fertilité du 
terroir portent à le croire. Chacune de ces Nations ne peuple -pas plus 
de trois ou quatre Bourgades -, 8c foit que la facilité d'y vivre fans travail 
y rçnde les Hommes plus vicieux 8c par conféquent plus foibles , ou que 
les querelles , 8c les guerres , qui naiffent de l'ivrognerie , faffent périr plus 
d'Hommes qu'il n'en peut naître , on en voit diminuer fenfiblement le 
nombre. D'ailleurs on fait, par une tradition affez récente, que les mala- 
dies épidémiques , affez fréquentes dans les Régions voifines , furtout 
flans le Tucuman , en ont fait fortir quantité d'Habitans pour fe réfugier 

(7) On trouve fa Description , dans une Lettre du Père Cattaneo , Jéfuite , imprimée à 
4a fuite de l'Ouvrage de M. Muratori^ (pi 3. pour titre j // Chrijlianifmo felice nelh 
MiJJîoni ciel Paraguay. 

J'orne XIV ? % 



V0ÏA8ES 
sur la Ri- 
vière de LA 
Plata. 

Df.script. 
du Chacq. 



Inondations & 
leurs effets. 



Ufages Se ?a- 
raâ re des Habi- 
tans du Chaco» 



74 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Voiadis dans le Chaco , où ils ont porté la corruption. Ces tranfmi grattons , aux- 
sur la Ri- quelles on peut joindre celle des Péruviens , & les divers Etablilfemens 
yiiiu: de la de cant ^ e dations errantes , n'ont pu fe faire fans perte , ni fans mille 

PlATA. 1 a 1 i'1 1 \ 1 • r» • r ■ ï ai / 

obitacles nuilibles a la propagation. Rien ne hit mieux connoitre le me- 

Dfscrii't. } an g C des Peuples qui habitent le Chaco , que la différence de leur figu- 

vco ' re , de leur caractère & de leurs ufages. Le Père Loçano en remarque deux 

Doux MarfoM fi Singuliers , que le témoisznaçe d'un Millionnaire ne pouvant être fuf- 
ex. rémanent Gu- a ° V, 1 «? » r . .. , , i , ... 

guLittcf. P ect 5 ce *!" ll en rapporte clt ieul capable de donner de la vrailem- 

blance aux Acéphales de Raleigh ck de Keymis (8). Il donne au premier 
le nom de Cullus , ou Cidlugas \ en Langue Péruvienne , Suripchaquins y 
qui lignifie pies d'Autruche. On les nomme ainfi , pareequ'ils n'ont point 
de mollet aux jambes -, &c qu'aux talons près , leurs pies reifemblent à ceux 
des Autruches.lls font d'une taille prefque gigantefque.Un cheval ne les égale 
point à la courfe. Leur valeur ell redoutable ; &c fans autre arme que la 
lance , ils ont détruit les Palomos , Nation fort nombreufe. Le fécond n'a 
de monltrueux que la taille , qui eft encore au-deiïus de celle des Cul- 
lugas. Il n'eft pas nommé ; mais un Millionnaire > honoré depuis de la pal- 
me du Martyre (9) , afïuroit qu'aïant rencontré une Trouppe de ces Indiens y . 
il avoit été furpris de les trouver fi grands , qu'en levant le bras il ne 
pouvoit atteindre à leur tête. » Il n'aveit pas moins admiré la délicateife 
» &c la richeiTe de leur Langue , la beauté de leur cara&ere , leur poli- 
» teife , la vivacité &c la pénétration de leur efprit : enfin y il regrettait 
p qu'on ne traitât pas mieux une Nation , fi eftimable par fa valeur , fa 
« politeffe , fa bonne conduire 3c fa modeitie , &c qu'on n'eût pas com- 
»> mencé par lui faire goûter les maximes du Chriftianifme ? avant que 
»> de lui impofer un joug qu'on lui rendoit encore plus pefant de jour eu 
»» jour (10). 

En général y les Indiens du Chaeo font d'une taille avantageufe* Ils 

jpjïasïu cb" 0nt * es tra * ts ^ Ll v ^ a § e ^ ort différens de ceux du commun des Hommes 5 
co. * 3c les couleurs , dont ils fe peignent , achèvent de leur donner un air ef- 

fraïant. Un Capitaine Efpagnol , qui avoit fervi avec honneur en Europe y 
aïant été commandé pour marcher contre une Nation du Chaco , qui n'é- 
toit pas éloignée de Santa-Fé , fut fi troublé de la feule vue de ces Bar- 
bares , qu'il tomba évanoui. La plupart vont nus , & n'ont abfolurnent 
fur le corps qu'une ceinture d'écorce , d'où pendent des plumes d'Oifeaus 
de différentes couleurs : mais , dans leurs Fêtes , ils portent fur la tête un 
bonnet des mêmes plumes. En Hiver , ils fe couvrent d'une cappe de peaux 
afTez bien pafïees , &c ornées de diverfes figures. Dans quelques Nations „ 
les Femmes ne font pas moins nues que les Hommes. Leurs défauts com- 
muns font la férocité, l'inconftance , la perfidie ôc l'ivrognerie. Ils ont 
tous de la vivacité , mais fans la moindre ouverture d^efprit pour tout ce 
qui ne frappe point les fens. On ne leur eonnoît aucune forme de Gou- 

(8) Wïez , ci-defïbus , leurs Relations. Le (5) Le Père Gafpard Oforïo , maflacré e» 

P. Loçano ne dit point qu'il ait vu ces deux 1638 , par les Chiriguanes. 
Peuples ; mais il allure qu'il avoit eu toutes (10) Hiftoire du Paraguay, liv. J. pag;, 

les preuves qu on peut délirer de la vérité de 1$$, 
es récit, 



DES VOÏAGES. L i v. VI. 75 

reniement : chaque Bourgade ne laifTe pas d'avoir fes Caciques -, mais ces " y o ï a g e s 
Chefs n'ont pas d'autre autorité , que celle qu'ils peuvent obtenir par leurs sur la Ri- 
«jualités perfonnelles. Plusieurs de ces Peuples font errans , &£ portent avec viere de la 
eux tous leurs meubles , qui font une natte , un hamac ôc une calebafTe. LATA ' 
Les Edifices de ceux qui vivent dans des Bourgades méritent à peine le Dbscript, 
nom de Cabanes. Ce font de miférables hutes de branches d'arbres , cou- 
vertes de paille ou d'herbe. Cependant quelques Nations , voifines du Tu- Peu P les errans * 
cuman , font vêtues & mieux logées. 

Prefque tous ces Indiens font Antropophages , & n'ont pas d'autre oc- stracag«n«de» 
cupation que la guerre & le pillage. Ils le font rendus formidables aux C o" p " 
Efpagnols , par leur acharnement dans le combat , & plus encore par les 
itratagêmes qu'ils emploient pour les furprendre. S'ils ont entrepris de 
piller une Habitation , il n'y a rien qu'ils ne tentent pour endormir dans 
la confiance , ou pour écarter ceux qui peuvent la défendre. Ils cherchent , 
pendant une année entière , le moment de fondre fur eux fans s'expofer *, 
ils ont fans cefTe des Efpions en Campagne , qui ne marchent que la nuit , 
fe traînant , s'il le faut , fur les coudes , qu'ils ont toujours couverts de 
■calus. C'eft ce qui a fait croire , à quelques Efpagnols , que par des fe- 
crets magiques ils prenoient la forme de quelque Animal , pour obferver 
ce qui fe parle chez leurs Ennemis. Lorfqu'eux mêmes ils font furpris , Leur fureur 
le défefpoir les rend li furieux , qu'il n'y a point d'Efpagnol qui voulût b * t n s s # 
les combattre avec égalité d'armes. On a vu des Femmes vendre leur vie 
bien cher , aux Soldats les mieux armés. 

Leurs armes ne font pas différentes de celles des autres Indiens du Leurs armes. 
Continent : c'eft l'are , la flèche , le Macana , avec une efpece de lance 
d'un bois très dur , <k bien travaillé , qu'ils manient avec beaucoup d'à- 
drefïe & de force ; quoique très pefant , car fa longueur eft de quinze 
palmes , & la grofTeur proportionnée. Sa pointe eft de corne de cerf, avec 
une languette crochue , qui l'empêche de fortir de la plaie fans i'aggran- 
dir beaucoup. Une corde, à laquelle il eft attaché, fert à le retirer après Danger de leu« . 
le coup ; ainfi lorfqu'on eft bleffé , le feul parti eft de fe lailTer prendre , blefrurcs « 
ou de fe déchirer à l'inftant pour fe dégager. Si ces Barbares font un 
Prifonnier , ils lui fcient le cou avec une mâchoire de Poiilbn. Enfuite 
ils lui arrachent la peau de la tête , qu'ils gardent comme un monument 
de leur victoire , de dont ils font parade dans leurs Fêtes. Ils font bons 
Cavaliers, &: les Efpagnols fe font repentis d'avoir peuplé de Chevaux ils font excel- 
toutes ces parties du Continent. On raconte qu'ils les arrêtent à la courfe , lens c * valieu * 
& qu'ils s'élancent deffus indifféremment par les côtés ou par la croupe , 
fans autre avantage que de s'appuïer fur leurs javelots. Ils n'ont pas l'u- 
fage des étriers -, ils manient leurs Chevaux avec un fimple licou , 8c les 
pouffent fi vigoureufement , que l'Efpagnol le mieux monté ne fauroit 
les fuivre. Comme ils font prefque toujours nus, ils ont la peau extrême- 
ment dure. Le Père Loçano vit la tête d'un Mocovi , dont la peau avoit 
!ur le crâne un demi doigt d'épaiffeur. 

Les Femmes du Chaco fe piquent le vifage , la poitrine ÔC les Leurs Fempw. 
î>ras , comme les Morefques d'Afrique. Les Mères piquent leurs Fil- 
les , dès qu'elles font nées ; ôç dans quelques Nations elles arrachent 



7 d HISTOIRE GÉNÉRALE 

■-■' ,. ■ ■" le poil a tous leurs Enfans , dans la largeur de fix doigts, depuis le front 

la Ri- j ll "l u ' ai1 fommct de la tcte. Toutes les Femmes du Chaco font robuftes. 

viire de la Elles enfantent aifément. Aufli-tôt qu'elles font délivrées , elles le bai- 

Plata. gnent , & lavent leurs Enfans dans le Rui fléau le plus poche. Leurs 

Descritt. Maris les traitent durement j peut-être, foupçonne l'Hiitorien , parce- 

cu Chaco. qu'elles font jaloufes. Il ajoute que , de leur côté , elles n'ont aucune 

c . , tendrelle pour leurs Enfans. L'ufage du Chaco eif d'enterrer les Morts 

Leurs S.-puhures. , . ,.r ft K .&, 

dans le lieu même ou ils ont expire. On place un javelot iur la houe , 
ôv l'on y attache le crâne d'un Ennemi , furtout d'un Efpagnol : enlmte 
on abandonne la place , &: l'on évite même d'y paiTer , jufqu'à ce que - 
le Mort foit tout-à-fait oublié. 

L'Hiftoricn obferve que le plus grand obftacle ,, non- feulement à la- 

Nation JcsChî- ^ K s , x ri /-i n. • r "> T J 

«iguanes, «c fou Conquête, mais a la convernon du Chaco , eft venu julqua prêtent des 
Kigiae. Chiriguanes. Les opinions,, dit-il , font fort partagées fur l'origine de cette 

Nation. Techo (n) & Fernandez ( 1 1) ont cru , fur la foi d'un Manufcritde. 
Ruy Diaz de Gufman , qu'elle defeend de ces Indiens qui tuèrent Alexis 
Garcia , à fon retour du Pérou, Sz qui, dans la crainte que les Portugais-, 
du Breiil ne penfaflent à vanger fa mort, fe réfugièrent dans la Cordil— 
liere Chiriguane. Fernandez ajoute qu'ils n'étoient pas alors plus de quatre - , 
mille : mais Garciiaflo de la Vega , dont l'autorité doit l'emporter, ra- 
conte que l'Inca Yupanqui , dixième Empereur du Pérou , entreprit de- 
fbumettre les Chiriguanes , déjà établis dans ces Montagnes , où ils fe 
faifoient également redouter par leur bravoure & leur cruauté. Il ajoute* 
que l'expédition de l'Inca fut fans fuccès. On fait d'ailleuts qu'ils n'ont 
pas d'autre Langue que celle des Guaranis : ce qui femble obliger de lesr 
prendre pour une Colonie de cette Nation, qui en- a fondé plulleurs au^- 
tres au Paraguay comme au Breiil , où leur Langue fe parle , ou du moins 3 , 
lis font ennemi s s'entend de toutes parts. Mais il paroît que les Efpagnols n'ont pas d'en- 
îaEfpasaols." neiTJ i s pl" s irréconciliables que les Chiriguanes , répandus en plulieurs en- 
droits des Provinces de Santa Cruz de la Sierra , de Charcas & du Chaco». 
Quoique dans ces derniers tems , ils aient eu , dans cette Nation , des 
Alliés qui les ont bien fervis , ils ne peuvent compter fur eux qu'autant 
qu'ils peuvent les conduire par la crainte > & l'entreprife n'eu: pas aifée.. 
On ne connoît point , dans cette Contrée , de Nation plus fiere , plus clu- 
se , plus inconilante , & plus perfide. Toutes les forces du Tucuman n'ont 
pu les réduire. Ils ont fait impunément quantité de ravages dans cette 
Province ; &: le malheureux fuccès d'une Expédition, tentée en 1572 pour 
les foumettre , par Dom François de Tolède , Viceroi du Pérou, n'a fait: 
qu'augmenter leur infolence; 
$ears ufages. On nous apprend que les Chiriguanes n'ont ordinairement qu'une Fem- 
me v mais que fouvent, parmi les Prifonnieres qu'ils font à la guerre, ils - 
choilifïènt les plus jeunes Filles, pour en faire leurs MaîtrefTes. Ce goût 
ne prouve pas clairement leur barbarie. Ce qu'ils ont de plus fingulier ,. 
ajoute l'Hiftorien , c'eft que d'un jour à l'autre, ils ne font plus les mê- 
mes hommes; aujourd'hui pleins de raifon , ôc d'un bon- Commerce j : de.*- 

(11) Hiflroria Paraquarienfis , lifc. II. 
fis,) Relaçion hiftoiicai de ios Çhiquitoa.. 



DES VOÏAGES. Lit. VI. 77 

maïrt , pires que les Tigres de leurs Forets. On obtient tout d'eux , lorf- y o ï a g eIt 
qu'on les prend par l'intérêt : s'ils n'elperent rien , tout Homme eft leur sur la Ri- 

ennemi. Enfin la difïblution & l'ivrognerie font portées à l'excès dans ^ierê de ia 

1 xt Plata. 

leur Nation. 

En fuivant à POueft, Rio Vermejo , ou la Rivière Vermeille , on trouve D^cript. 
, -. ' , . ■ r > • r du Chaco. 

pluneurs JNations pacihques , qui n attaquent jamais , mais qui le reumi- 

lent pour leur cléfenfe commune , lorfqu'elles font attaquées. L'Hiftorien, cienneméntchS: 

auquel on s'attache ici, dit après un Auteur Efpagnol (i 3) , que ces Peu- tiennes.. 

pies avoient reçu le Baptême dans le tems de la Découverte , mais que 

maltraités par leurs nouveaux Maîtres, ils prirent le parti de s'éloigner ; 

qu'ils ont confervé quelques pratiques du Chriftianifme , furtout la prière ,- 

pour laquelle leurs Caciques les alfemblent 5 qu'ils cultivent la terre , 8c 

qu'ils îiourniTent des Beftiaux. En 1710 , ajoute le même Hiftorien, Dom 

Eftevan â'Uri^ar , Gouverneur du Tucuman , fit avec eux un Traité , dont ils 

eonfervent l'Original , comme une fauvegarde contre les entreprifes des^ 

Efpagnols fur leur liberté. Ils font d'ailleurs d'un bon naturel , &c les ; 

Etrangers font reçus chez eux avec beaucoup d'humanité. 

Dom Hurtado de Mendoze , Marquis de Canete , Ôc Viceroi du Pérou, riaîncs dt 
fut le premier qui forma le deflein d'affurer la poiïeiilon du Chaco à la Manfo * 
Couronne de Caftille. Il y envoïa , en 1-556-, le Capitaine Manfo ^ qui 
s'avança , fans obftaeles , jufqu'aux grandes Plaines qu'on rencontre en- 
tre le Pilco mayo &: Rio grande. Cet Officier avoit entrepris d'y bâtir une 
Ville, lorfqu'au milieu du travail, & dans la plus grande fécuri té , il 
fut mafïàcré par les Chiriguanes , avec tous fes foldats. Le nom de Manfo îeuï^domi q S 
eft demeuré aux Plaines, que fon malheur a rendues célèbres (14). nom. 

La Ville de Santa Fé , fondée en 1573 par Jean de Garay , dix lieues ville de santaFé. 
au-deiïus de la jonction de Rio Salado avec Rio de la Plata ,- fut regar- 
dée d'abord comme une Ville du Chaco , parcequ'elle étoit. bâtie fur le 
bord Oriental de ce Fleuve , jufqu'où plufieurs étendent cette Province y-, N 
mais depuis , aïant changé de fituation , elle eft aujourd'hui tron éloi- 
gnée des limites qu'on donne au Chaco. On avoit bâti une autre Ville 
fous le nom de la Conception _, fur le bord de la Rivière Vermeille , ou 
plutôt d'un Marais que cette Rivière forme à n'ente lieues de fon em- 
bouchure dans Rio de la Plata - 7 mais à peine fe foutint-elle foixante ans, 
& l'on n'en voit plus même les ruines. Rien ne marque mieux , obferve Foibieiïe «fès 
l'Hiftorien , la foiblefte âes Efpagnols au Paraguay , que de n'avoir pu Mguly ° ls ^^ 
conferver un EtablilTement qui leur ouvroit une fi belle Porte pour péné- 
trer dans le Chaco. Enfin, il eft devenu fort difficile de retrouver le lieu 
où étoit li tuée la Ville de Guadalcazar , qu'ils ont été contraints d'aban- 
donner auiîi. On apprend du Père Loçano , que pendant qu'ils la bâtif- 
foient , fous les ordres de Dom Martin de Ledefma , ils ne purent pé- 
nétrer chez les Chicas Orejones , . ni chez les- Churumacas , établis à l'Oueft: 
dans les Vallées- qui font au bas de la Cordilliere , & fi près de lui , qu'i£ 
voïoit la fumée de. leurs Villages , dont fon Camp n'étoit qu'à dix ou, 
douze lieues. Le Guide que Ledefma prenoit 3 pour s'y faire conduira 

(13) Xarque, livre ? , chap. 18. 

I14) Qa. les appelle Llanos de Manfp±. 



7 S HISTOIRE GÉNÉRALE 



V o< a ci es avec fes Trouppes , ne parvenoit jamais qu'à les égarer. Un jour qu'ils 

sur la Ri- le convainquirent de fa mauvaife toi , ik qu'ils lui en faifoient un re- 

yiERE pe LA proche, il leur confetti qu'il y alloit de fa vie. » Mais pourquoi , lui de- 

» mandèrent- ils, ces Peuples ne veulent-ils pas qu'on aille chez eux? Par- 

Df.sciupt. cequ'ils craignent , répondit-il , que fi vous en faviez le chemin , vous 

ne les hlliez tous mourir , comme vos PredcceUeurs ont rait 1 Inca , 




qu après la runeite mort d Atanualip; 
réfugiés chez les Churumacas , qui les avoient bien reçus. Ces Chicas, 
fuivant le P. Loçano , defeendoient des Nobles Orejones du Pérou , 
auxquels les Incas dévoient leurs Conquêtes , & du nombre apparemment 
de ceux à qui Raleigh & Keymis attribuent la fondation d'un nouvel Em- 
pire dans la Guiaue (i 5). Enfin , foit foibleflTe dans l'attaque, ou force ex- 
traordinaire dans la réiîftance , il eft certain que les Efpagnols n'ont en- 
core pu forcer les barrières qui rendent la Conquête du Chaco fort dif- 
ficile. Ils comptent, dit l'Hiftorien , fur une Prophétie de Saint François 
de Solano , dont ils prétendent qu'une grande partie a déjà reçu fon ac- 
pjcdiaion de complilTement. » C'eft une tradition confiante parmi eux , que ce Saint 
s. François So- „ Millionnaire a prédit la deftrucfcion de la Ville d'Efteco , la décou- 
.> verte de plufieurs nouvelles Mines , la fondation d'une nouvelle Ville 
» entre Salta & Saint Michel , & la converfion du Chaco. Or Efteco ne 
» fubfifte plus , &c l'on a trouvé des Mines entre Salta & Jujuy j mais les 
» deux autres parties de la Prophétie font encore dans les fecrets de la 
» Providence ( 16). 



RÉTABLissr- J^'Efpagne apporta auîîî beaucoup de lenteur à fe rendre un Port , dans la 
ment et Des- gJiviere de la Plata. La Ville de Buenos Aires demeura plus de quarante ans 
Bueno^Ai- deferte i & l'heur des Conquêtes, ou plutôt l'avidité de l'or, qui entraî- 
na noit les Efpagnols au fond des Terres, fembloit leur avoir fait oublier 
qu'ils avoient befoin d'une retraite , à l'entrée du Fleuve , pour les Vaif- 
feaux dont ils recevoient leurs Trouppes bc leurs munitions. Enfin de 
fréquens naufrages leur firent ouvrir les yeux. L'ordre vint de rétablir le 
Porc <k la Ville , abandonnés en 1559. Cette entreprife étoit devenue plus 
facile , depuis les nouveaux étabiiiTemens qu'on avoit faits dans les Pro- 
vinces intérieures , d'où, l'on pouvoir tirer des feeours d'hommes , pour 
tenir les Barbares en refpect. Ce fut en 1 580, que Dom Jean Ortiz de 
. Zarate, alors Gouverneur du Paraguay , aïant commencé par foumettre 
eft ion Refiaura- ceux qui pouvoient s'oppofer à fon delTein , fit rebâtir la Ville dans le 
teur, même lieu où Dom Pedre Mendoze l'avoir placée , Se changea fon pre- 
mier nom de Notre Dame , en celui de la Trinité de Buenos Aires. 

Cependant elle refta long-tems encore dans un état , qui ne faifoic 
pas honneur à la Province , dont elle eft comme l'échelle & la clé. Elle 
fut d'abord compofée de differens quartiers , entre lefquels on avoit lailTé 

(15) Voïez , ci-deflous , leurs Relations. 

(16) Hiftoire du Paraguay , liy. 3. p. 1^3. 




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DESVOÏAGES. Liv. VI, 79 

des Vergers & des Plaines. Les Marions , bâties la plupart de terre , n'a- ' Y ï a g e s 
voient qu'un étage. Cétoient des quarrés longs , qui n'avoient qu'une fe- SUR LA r^ 
nêtre j Se plufieurs même ne recevoient de jour que par la porte. Il n'y viere de la 
a pas plus de trente ou quarante ans qu'elle confervoit encore cette for- Plata. 
me : mais un Frère Jéfuite , qu'on avoir fait venir pour bâtir l'Eglife du Rétablisse- 
Collège, apprit aux Habitans à faire des carreaux, des briques, & de la mentetDis- 
chaux. Depuis, les Maifons ont été bâties de pierres Se de briques, Se g*^"^/! 
plufieurs à double étage. Deux autres Frères du même Ordre , l'un Ar- RES# 
chite&e & l'autre Maçon, tous deux Italiens, après avoir achevé l'Eglife 
du Collège , bâtirent celle des Pères de la Merci , celle des Religieux de ville, 
Saint François , Se le Portail de la Cathédrale ; tous édifices qui pour- 
roient figurer, dit-on , dans les meilleures Villes d'Efpagne. On avoit en- 
gagé aulli ces deux Artiftes , à bâtir un Hôtel de Ville j mais l'Ouvrage 
aïant été commencé fur un Plan trop magnifique , les fonds manquèrent 
en 1730 , ôc cette entreprife demeura fufpendue. Cependant la Ville avoit 
déjà changé fort avantageuiement de face. On y comptoit déjà feize mille 
Ames , dont près des trois quarts étoient à la vérité des Nègres , des Me- 
tlfs Se des Mulâtres. Les premiers , dont le nombre l'emporté beaucoup 
fur celui des autres , font vivre les Efpagnols , qui croiroient fe des- 
honorer par le travail } ceux même , qui font nouvellement arrivés d'Ef- AverGon <fe s - 
pagne , affectent de prendre un air noble , Se mettent en habits tout E] P? H ° : " 

r ° ,1 / ti ' • -11 ' 1 • Indiens ht 

ce qu ils ont apporte. Il ne s en trouve pas un qui veuille s emploier" youtlettavaiL 
au fervice d'autrui j Se l'on n'a pas moins de peine à faire travailler les 
Indiens libres , qui ont d'ailleurs la liberré de venir dans la Viiie , Se dé 
s'établir dans les Campagnes voifines. Cette averfion , pour ie travail , leur 
vient d'y avoir été forcés à l'excès dans le premier établifïement des Corn-., 
mandes \ nom qu'on a donné ici , comme dans les autres Conauêtes de 
l'Efpagne, à certains partages des Terres, faits en faveur des Conquérans, 
Se dans lefquels les Indiens qui s'y trouvoient compris étoient aiïujettis 
au fervice perfonnel. On voit , aux environs de Buenos Aires , quelques 
Bourgades qui portent encore ce joug , de dont les Habitans ont leur Pa- 
roifie à l'extrémité de la Ville , qui n'en a point d'autre pour les Efpa- 
gnols que l'Eglife Cathédrale. Elle fut érigée en Siège Epifcopal ; dans le 
cours de l'année 1620 (17). 

La Ville de Buenos Aires eft alTez grande (iS). Lm RtmTeau la fé- 
pare de la Forterefte , qui eft le logement du Gouverneur. Elle a d'ail- Avantage; ée 
leurs , par fa ntuation & par la bonté de l'air qu'on y refpire , tout Buinos " AlKr - 
ce qui peut rendre une Colonie floriflante. La vue d'un tiers de l'enceinte 
s'étend fur de vaftes Campagnes , toujours couvertes d'une belle verdure. 
Le Fleuve fait les deux autres tiers de fon circuit, Se paroît au Nord 
comme une vafte Mer , qui n'a de bornes que l'horifon. L'Hiver com- 
mence , dans ce Pais , au mois de Juin ; le Printems , au mois de Septem- 
bre j l'Eté, en Décembre; l'Automne , en Mars-, Se ces quatre Saifons y 

(17,'L'Aflbmption avoit eu cet honneur de cet article, quelques" éclaircifleniens fiuf 

éès l'année 1*47. la fameufe Bourgade du Saint Sacrement,, 

8 On y a fait, depuis quelques années, qui en eft voifîne , & fur les bruits qu'on -^ 

Renouveaux accroiifernens, Yoïez. , à la fin répandus au défavantage des Jéfuites,- 



HISTOIRE GÉNÉRALE 




P 

de petites brifes , qui fe lèvent régulièrement entre huit de neuf heures 

RETA r B T u ^ du matin. 

criTtion de La fertilité du terroir , autour de la Ville , répond à l'excellence de l'air,' 
Bi«i nos -Ai- & la Nature n'y a rien épargné pour en faire un féjour délicieux. Le bois 
%is. y cil rare, pareequ'on ne soft point encore avifé d'y planter des arbres: 

mais on en trouve beaucoup dans les Iles dont le Fleuve eft couvert. Le 
ieul arbre fruitier , qu'on trouve aux environs de Buenos- Aires , eft le Pê- 
cher, dont l.s fruits y font excellens. Il y eft. d'ailleurs il commun , qu'on 
en coupe des branches , pour divers ufages. La vigne n'y réulîit point , 
pareequ'on n'oit point encore parvenu à la garantir d'une efpece de Four- 
mis , qui la rongent jufqu'à la racine , dès qu'elle commence à pouf- 
fer (19). Les autres productions du Pais font remifes à l'Hiftoire natu- 
relle, 
première entrée L'année du rétabliftement de Buenos-Aires reçoit un autre éclat de I4. 
comrJ. anS première admiflion des Jéfuites , dans cette Contrée , non-feulement pour 
travailler à la converfion des Infidèles , mais pour adminiftrer aux an- 
ciens Chrétiens les fecours fpirituels qui leur manquoient. Les premiers 
Millionnaires , que l'Efpagne y avoit envoies , étoient quelques Religieux 
de Saint François , qui n'avoient encore trouvé que des obftacles à leur 
zèle. On a déjà nommé le Père François de Solano , qui y étpit venu du 
Pérou , & dont les vertus ont mérité l'honneur de la Canonifation : mais 
ces Hommes apoftoliques étoient en fi petit nombre , que les Chrétiens 
du Pais ne cetïbient pas de faire des inftances auprès du' Confeil des In- 
opinion qu'ils des, pour en obtenir des Miniftres de la Religion. » On commençoit 
flvoient duuaée „ a l ors à connaître les Jéfuites dans l'Amérique : ils étoient même , de- 
» puis trente ans , au Brefil , que le P. Anchieta rempliiïbit de l'odeur 
» de fa fainteté &: de l'éclat de {es miracles. Depuis peu , ils s'étoient éta- 
» blis au Pérou. Ils avoient déjà fait , dans ces deux Roïaumes , un nombre 
m infini de converfions j & , partout l'on difoit hautement que ce nouvel 
v Ordre -, dont le Fondateur étoit né dans le tems que Chriftophe Co- 
>» lomb commençoit à découvrir le nouveau Monde , avoit reçu du Ciel 
» une million fpéciale &c une grâce particulière , pour y établir le Roïau- 
» me de J. C. (20) «. Ce fut du Païs des Charcas, qu'on vit pafTer d'a- 
. , bord au Tucuman deux Jéfuites , déjà exercés aux travaux de leur pro- 

dînaîre de quel- fefîîon , qui firent faire au Chriftianifme de merveilleux progrès dans cette 
ques MiiEounai- p rovmC ç. Enfuite trois autres Millionnaires du même Corps arrivèrent du 
Brefil à Buenos-Aires # , & bien-tpt le Paraguay en reçut un plus grand 
nombre. Le récit de leurs courfes &c de leurs opérations évangéiiques (21) 

(1 9) Cette Pefcription , -la plus récente qui eft une ayanture de Voïageurs , & d 

que je connoifTe , eft tirée des Lettres du îinguliere , que je n'aurais pas la hardiefïe 

f. Cataneo , déjà citées. ce la donner ? fur des témoignages moins 

(10) Hiftoiredu Paraguay , liv. 4. p. tji. refpec~tables. Ils étoient partis cinq du Bre^ 

(11) Quoiqu'il n'appartienne point à ceç fil; le Père Arminio , Supérieur de la Troup- 
fpuvrage, j'en puis détacher le premier trait, pe , & les Pères Jean Salonio , Thomas 

faiç 



DES V O ï A G E S. Li>. VI. ï, 

fait le fond de la nouvelle Hiltoire du Paraguay , & fans doute une très 
édifiante partie de celle de l'Eglife. On vit naître en 1594 un Collège 
à l'Aifomption , avec tant d'ardeur de la part des Habitans , que tous , 
jufqu'aux Dames (22) , voulurent mettre la main au travail. Les Million- 
naires , diftribués entre les objets de leur zèle , donnèrent l'exemple des 
plus hautes vertus. Ils trouvèrent des obftacles ; & fouvent de la part des 
Efpagnols , plus que de celle des Indiens : mais le Ciel prodigua les mi- 
racles en leur faveur ; & la Cour d'Efpagne les foutint par fa protection. 
Ils avoient conçu , dans le cours de leurs travaux , que les conver- 
gions étoient retardées par deux principales caufes j l'une qu'on rendoit le 
chriftianifme odieux aux Naturels du Païs , par la manière dont on trai- 
toit ceux qui l'avoient embraffé j l'autre , que tous les efforts des Million- 
naires , pour en perfuader la fainteté aux Néophytes , étoient rendus inu- 
tiles par la vie licentieufe des anciens Chrétiens. Là-delïus , ils formè- 
rent le projet d'une République chrétienne , qui pût ramener , dans cette 
barbarie , les plus beaux jours du Chriftianifme nailïànt , en écartant les 
rigueurs , par l'abolition des Commandes , &c le fcandale du mauvais 
exemple , par l'éloignement des Efpagnols. Ce Plan fut préfenté à Phi- 



V o ï A G E s 
SUR LA Ri 

viere de la 
Plata. 

Rétablisse- 
ment et Des- 
crii'tion db 
Buenos - Ai* 
res. 

Leur progrès. 

Projet qu'ils 
forment d'une 
République chtéi 
tienne. 



Exécution 4 e 
leur projet. 



Filas , Etienne de Grao , 8c Emmanuel Or- 
tega : ils firent le voïage par Mer. » Am- 
as vés , dit l' Hiftorien , à feutrée de la Baie 
as de Rio de la Plata, ils Te croïoient hors 
s> de tous niques , lorfque leur Bâtiment 
sa fut attaqué par un Navire Anglois, qui 
a» s'en rendit aifément le maître. Le Capi- 
»» taine , à la vue des cinq Jéfuites , s'em- 
*» porta contr'eux d'une manière indécente, 
« & , après les avoir chargés d'injures , les 
m débarqua dans une Ile deferte ,, réfolu de 
» les y faire mourir de faim. II changea 
m enfuite de penfée , & les fit revenir à foa 
m bord , en difant qu'il vouloit les faire 
33 pendre à la grande vergue. Ils trouve— 
sj rent , en arrivant , qu'on avoir pillé tout 
» leur bagage , & ils s'y étoient bien atten- 
sï dus : un moment après , ils apperçurent 
si un Anglois qui m étroit fur le Pont des 
s» Agnus Deï , 8c qui jurant contre le Pape, 
3> fe mettoit en devoir de les fouler aux 
33 pies. Le P. Ortega ne put fouffrir cette 
33 impiété , il courut à l'Hérétique ; & ne 
» pouvant rien gagner fiir lui par fes re- 
93 montrances , il le prit par le pié pour 
33 l'écarter. Ce Malheureux , en fe débat- 
sî tant , fe coigna la tête contre une pièce 
33 de bois , & fe blelTa légèrement. Cepen- 
3i dant , à la vue du fang , qui couloit de 
ot fa bleflure , l'Equipage entra en fureur, 
»-. & dans le premier tranfport jetta le Jé- 
m fuite à la Mer. Comme ce Père favoit 
s» fort bien nager, il regagna aifément le 
s» Navire , & le$ Anglois l'aidèrent à remon- 
Tome XI F. 



» ter , pour lui faire , difoient-ils , fouf- 
*3 frir un genre de mort plus cruel. Tandis 
» qu'ils en délibéroient , le Sacrilège , qu'ils 
33 vouloient vanger , fe mit à crier qu'il 
33 fentoit des douleurs très vives au pié , 
33 qu'il avoit mis fur les Agnus Del : on 
33 âpperçut , en effet , une apoîtùme , & la 
s> gâagrenne y étoit déjà. On .fe hâta de 
33 lui couper la jambe , mais il étoit trop 
* tard : la gangrenne avoir déjà gagné la 
3» malle du fang , & le Malade expira le 
3ï même jour. Un châtiment de Dieu , fi vi- 
33 fible , faille tous les Anglois de fraïeur. On 
33 ne parla plus de faire mourir le Mifîion- 
33 naire ; & le Navire appareilla , pour ga- 
33 gner le Détroit de Magellan. Au bout de 
33 quelques jours , que les Jéfuites pafTerent 
33 fans qu'on leur donnât rien à manger , 
33 le Capitaine les fit embarquer dans Un pe- 
33 tit Bateau , fans rames , fans voiles , fans 
33 aucunes provifions , & leur dit d'aller où 
m ils voudroient. Livrés ainfi à la merci des 
33 frots , ils ne voïoient aucune apparence 
33 de pouvoir éviter , ou d'y être fubrner- 
33 gés , ou de mourir de faim. Mais ils 
33 étoient fous la fauvegarde de celui qui 
33 commande aux Elemcns. Leur Bateau , 
3» conduit comme par une main invifible , 
33 alla , fans s'arrêter , furgir au Port de 
33 Buenos-Aires. « La feule foi hiftorique ne 
fuffit point ici : mais voïe[ l'Hifioire du Pa<- 
raguay , /. 4. pp . 17 j & ij6. 
{%%) Ibid. p. 1 57. 



Si HISTOIRE GÉNÉRALE 

""Voïages ^PP e IU » avec im engagement folemnel à lui conferver tous les droits 

sur la Ri- de la fouveraineté. Il l'approuva , il l'autonfapar des Ordonnances ; &tous 

viere de la fesSuccelfeurs l'ont confirmé après lui.Quclques Jéfuitesen avoient déjà' tenté 

Plat a. la pratique , dans quatre Réductions (23) qu'ils avoient formées d'avance , & 

dont le fuccèsles avoit encouragés. On compte , pour la première, en 16 10 , 

Se par conféquent pour le Berceau de toutes les autres , celle de Loreue ., fur la 

Rivière de Paranapané. Avec le fecours du Ciel ôc l'approbation de la Cour , 

cette méthode parvint , en peu d'années , à la perfection qu'on a représentée 

dans un autre article (14). Cependant depuis près d'un fïecle de demi qu'elle 

profpere , que n'a-t-elle pas fouffert de la haine de de l'envie ? Mais ceux qui 

font demeurés incertains , fur de malignes fuppofirions , trouvent enfin , dans 

la nouvelle Hiftoire du Paraguay , des éclaircnTemens pour tous leurs doutes;;. 

&c les dernières nouvelles de Buenos-Aires ont détruit des aceuf. tions en-^ 

core plus injurieufes , qui n'ont jamais été mieux fondées (*). . 

( § I L 

Eclaircissement sur la Terre Magellanique.. 

Nulle côte ka- V-i'E ST Buenos -Aires qui doit être regardée, non-feulement comme ïe? 
fckée au sua de terme des Colonies Efpagnoles du côté du Sud , mais comme celui de 
toutes les Habitations humaines fur cette Côte. Les plus anciennes Rela- 
tions n'y préfenten-t que des Déferts , jufqu'au Détroit de Magellan. Les- 
Patagons mêmes , &c d'autres Nations errantes qui occupent l'intérieur 
des Terres au-delà du Chili & du Paraguay , n'approchent gueres de ces- 
rivages fleriles. Cependant on ne peut fe difpenfer de recueillir quelques lu- 
mières incertaines , qui ont fait quelquefois foupçonner que toutes les parties; 
n'en étoient pas également défertes , &c qui ont même fait naître l'efperance 
d'en trouver Les Habitans. Commençons par le témoignage du P.. Feuillée» 
Te'moloîiage du H rapporte , comme on l'a déjà fait , fur des témoignages plus anciens.^ 
p. Kuiliée fur le qu'en 1539 Charles-Quint aïant permis à . . . . . •. . , alors Evêque de 
fcfique des céfa- Placentia , d'envoïer quatre Vauîeaux aux Iles Moluques par le Détroit: 
«sçns» £q Magellan , ils entrèrent dans le Détroit après une heureufe naviga- 

tion y, le 2.0- Janvier de l'année fuivante. Lorfqu'ils y furent avancés d'en- 
viron 25 lieues y un vent d'Oueft en jetta trois fur la Côte , & les y brif- 
fa , mais avec tant de bonheur, que leurs Equipages, parmi lefquels on 
comptoit quelques Prêtres & 18 a 20 Femmes , parvinrent à fe fauver. 
Le Capitaine du quatrième Vaifleau, qui étoit demeuré au large , fans 

(tj) Ce nom a commencé au Pérou. On & faifoit la guerre aux Efpagnols. Ce qui e£t 

l'y donnoit à toutes les Bourgades chrétien- vrai, c'ett que les Indiens des Réductions Ce 

nés formées par des Infidèles & dirigées par font foulevés, malgré leurs Guides fpirituelsy 

des Religieux-. à l'occafion de la Bourgade du S. Sacrement ■■,. 

(14) Voïez, Tome XIII, dans la Def- qu'ils étoient fâchés de voir entre les mains 

criptiondè l'Audience de la Plata, l'état des des Portugais ; & qu'aïant livré Bataille aux 

Mimons du Paraguay. Tout y eft emprunté Trouppes réunies de TEfpagneSc du Portugal^ 

d'un Voïageur étranger , avant là publica- ils ont été battus, avec perte de 1000 ou 1 io^ 

tion de la nouvelle Hiftoire. hommes. Mais cette querelle eft terminée par 

(*) On avoit fauffement répandu qu.'ùn.Jé- d'heureufes conciliations dont les deux Cou* 

fuite, ayoit jgris Jç titre de Roi au Paraguay , ronnes o»t été redevables aux Jéfuites, 



aRcis- 



DES VOÎÀGES. Liv. Vï. $ 3 

fvoir rien fouffert de la tempête , fut peu feniîble aux cris 8c aux larmes EcL 
de £es Compagnons. La crainte de manquer de vivres, 8c de charger trop semens^sur. 
fon bord , lui fit abandonner cette trouppe de Malheureux , pour fuivre fa la Côte db 
route jufqu'à l'entrée de la Mer du Sud , d'où il alla portera Lima la LA Terre 
nouvelle de leur avanture. » On croit , dit le Père Feuillée , que ceux Mag£llani ^ 
w qui relièrent dans le Détroit ont été l'origine d'un Peuple , nommé les 
« Céfaréens , qui habitent une Terre à 43 ou 44 dégrés de hauteur du p £ c SS 'S- 
" Pôle Antarctique , au milieu du Continent qui fépare la Mer du Nord pagaoi». 
» de celle du Sud , Pais extrêmement fertile 8c très agréable , fermé , du 
« côté de l'Oueft , par une Rivière grande & rapide. Ceux qui en ont 
s» viiité les bords ont vu , de' l'autre côté , des Peuples fort différens des 
** Naturels du Pais , 8c des linges blancs mis à fecher. Ils ont même en- 
»» tendu des Cloches. J'appris au Chili , continue le Mathématicien Mi- 
9» nime , que l'entrée dans les Terres des Céfaréens eft défendue par une 
** Loi Capitale à tous les Etrangers , fans en excepter les Efpagnols. C'eft 
»» ce qu'on a fû d'un Indien , leur Efpion , qui , s'étant laiffé gagner par 
>* un Millionnaire zélé , promit de lui faciliter le paffage de la Rivière , 
» le conduifit en effet à l'autre rive , 8c le cacha dans un Bois avec fon. 
»» Valet , après s'être engagé à les y venir prendre la nuit fuivante , pour 
»i les introduire dans la Ville. Il vint à l'heure marquée ' y mais loin d'exé- 
» cuter le refte de Ces promeifes , il aiTaffina le Millionnaire ; 8c n'auroit 
» pas plus épargné le Valet , s'il ne s'étoit dérobé par une heureufe fuite , 
3» qui le fit arriver au Chili , où il rapporta l'infortune de fon Maître. 
» Le Père Feuillée paroît perfuadé (25) de la vérité de cette Hiftoire. « 
La néceiîîté , dit-il , aiant contraint les Efpagnols des trois Vaifïèaux d'en 
recueillir les débris après leur naufrage , on peut croire qu'ils cherchè- 
rent; dans cette vafte Région , une Terre qu'ils putfent habiter, 8c dans 
laquelle s'étant multipliés , iis forment aujourd'hui une République bien 
ordonnée. Ces Peuples , ajoute-t'il , n'aïant rien à defirer , pareequ'ils trou- 
vent chez eux dequoi fatisfaire à tous leurs befoins , veulent conferver leur 
tranquillité , qu'ils craindroient de perdre en fe liant avec d'autres Nations. 
Mais ceux qui trouveraient de l'incertitude dans les conjectures du 
Père Feuillée , 8c qui croiroient devoir attendre des éclairciflemens plus 
furs , en vont trouver dans la Relation d'une entreprife , également im- 
portante par fon objet , par le caractère de ceux qui y furent emploies f 
êc par la Majefté du nom Roïal , dont elle porte les aufpices. 

§111. 

VoÏAGE DU PERE QUIROGA 

Sur la Côte de la Terre Magellanique. 



N 1745 (16) , on vit arriver à Buenos -Aires une Frégate Efpa- § ob remuera 
gnole , nommée le Saint Antoine , de cent cinquante Tonneaux , montée ^kiS"" %t 
(t.j) Journal des Obfervations , &c. Tome I , pp. 19 y & 196, qu-'au Détroit, 

(2.6) On a l'obligation de ce Journal au P. Loçano. qui l'a mis en ordre fur les Mé- 
moires des PP. Quiroga & Cardiel. 

L ij 



84 HISTOIRE GÉNÉRALE 

* : de huit pièces de Canon , &c commandée par Dom Joachtm d'Olivarez ; 

sur ° a "côte Rci g iclor de ^ adlz » d'où elle étoit partie. Philippe V en avoir choifi les 

dï la Terre Pilotes, entre les plus habiles d'Efpagne. Le premier étoit Dom Diegue 

M ag kll ANi- Vurela, Bafque ; le fécond , Dom Bahle Ramire^ de Séville : & ce Monarque 

Q0é; voulut que le P. Jofeph Quiroga , Je fuite , qui s'étoit fait, avant que de 

Quiroga. renoncer au Monde, la réputation d'un très habile Homme de Mer , fit le 

1745. voïage avec eux. La Frégate croit deftinée à ranger, auffi près qu'il feroit 

pollible , la Côte occidentale de la Mer Mageilamque , depuis Buenos- 

Aires julqu'au Détroit de Magellan , ik le Père Quiroga étoit chargé des 

Obfervations. Il avoit ordre de fe faire accompagner de deux autres Jé- 

fuites du Paraguay , & ce fut fur les PP. Mathias Strobl & Jofeph Cardiel 

que le choix tomba. La première vue du Roi d'Efpagne , dans cette en-. 

treprife , étoit de faire chercher , fur cette Côte , des Peuples , difpofés 

Projet m 11 \ / 1 • /■ 1 1 • 1 t / /- ■ 1 rr 1 ^1 •/->• *• /• 

Cour d'Efpagne. a le reunir lous la conduite des Jeluites , pour embraiier le Chnftianifme 
& former des Réductions fur le modèle du Paraguay j la féconde , de trou- 
ver quelque Port commode , qui pût être fortifié , pour fervir de retraite 
aux Navires Efpagnols , pour s'afiurer d'une entrée facile dans le Conti- 
nent , & pour empêcher d'autres Nations de s'y établir. 

Le Gouverneur de Rio de la Plata , qui étoit prévenu fur cette Expé- 
dition , aïant déjà fait fes préparatifs , la Frégate remit à la voile le 1 5 
Décembre de la même année. Elle fe rendit d'abord à Monte-Video y où* 
la Garnifon de cette Place lui fournit 25 Soldats , deftinés à garder le 
Port qu'on choifiroit pour un EtabliiTement. Les Pères Strobl & Cardiel 
dévoient s'y arrêter aulïi , dans l'efpérance d'y raffembler un grand nom- 
bre d'Indiens. Quoique Monte-Video ne foit qu'à cinquante lieues de 
Buenos- Aires , on ne put y mouiller que le 1 3 j &: les 2 5 Soldats furent 
embarqués fur la Frégate , aux ordres de l'Alferez Roïal Dom Salvador Mar- 
tin del Olmo. On leva l'ancre le 1 7 , avec un. vent entre Nord &c Nord-Queft. 
Mais la nége , qui tomba tout le jour , fit palTer l'Ile de Flores fans la voir. 
Le Dimanche 19 , on mouilla trois lieues au-deflous de l'Ile de Lobos, 
qui reftoit au Nord-Nord-Oueft , ôc qui a trois quarts de lieue de long. 
Elle court Eft-Sud-Eft & Oueft-Nord-Oueft. A l'Eft-Sud-Eft elle a une 
chaîne de Rochers dangereux , qui ne s'élèvent point au-deflus de la ftu> 
face de l'eau. Le 21 , on fe trouva par les 35 degrés onze minutes de 
Latitude Auftrale -, le Dimanche 16, par les 38 degrés 3,4 minutes y vent 
de Sud-Eîl ; &: le Mardi 28 , à 39 degrés 9 minutes , où les Pilotes s'ef- 
timerent par les 323 degrés 57 minutes de Longitude. La fonde , jettée 
l'après-midi , fit trouver 52 braifes, fable fin tk gris , &les Baleines com- 
mencèrent a fe faire voir. Mercredi , 5 de Janvier , 1 746 , à dix heures 
du matin , on découvrit le Cap blanc au Sud-Sud-Eft , & la Côte du 
Nord , qui forme une grande Plage en forme d'Anfe , où les Navires peu- 
vent mouiller à l'abri d'une Terre haute , 3c rafe comme celle du Cap 
Saint Vincent. Le Père Quiroga l'aïant eftimée au Sud-Eft-quart-de- 
Sud , par les 46 degrés 48 minutes de Latitude, jugea que le Cap blanc 
étoit par les 47 -, ce qui doit être bien obfervé , pour ne pas confondre- 
ce Cap avec une autre Pointe, d'une Terre blanche , haute &c plate auffi , 
qui s'étend jufqu'à la Mer , avec une ouverture femée de pointes de Ro~ 



■DES V O ï A G E S. L i v. VI. 85 

chers. Suivant la route qu'on avoit faite depuis Buenos-Aires , la Longi- voïage sur 
tude du Cap blanc doit être de 30S degrés 30 minutes. La fonde ne trou- la Côte de 
ve point de fond fur toute cette Côte -, mais , à la pointe du Cap Blanc , laTerre 
on voit comme un Rocher, qui femble coupé en deux-,& plus au Sud, Magellani- 
une pointe de terre baffe. Enfuite la Côte court Nord 8c Sud ; 8c forme " 
une Anfe fort grande , jufqu au Port Dejlré. 17 21*' 

Le Jeudi 6 , on fe trouva au Sud du Cap Blanc , à quatre lieues de la '"* 

Côte , portant fur la grande Ile , qui fe préfente à l'entrée du Port De- 
firé. A l'honneur de la Fête du jour , on lui donna le nom d'Ile des Rois , Port Defîlc ' 
qu'elle portoit déjà dans quelques Relations. Toute F Anfe, qui eft entre 
le Cap Blanc 8c le Port Déliré , eft affez haute , avec quelques ouvertu- 
res pleines de Buiffons 8c de Salines. La Frégate entra , le même jour , 
dans le Port , par le Nord de l'Ile des Rois. Cette entrée eft reconnoif- 
fable par un Ilot , blanc comme la nége , qui eft un peu en dehors. Du 
côté du Sud , on voit une Terre allez élevée , furmontée d'un Rocher , 
qu'on prendroit pour un tronc d'arbre coupé 8c fourchu. Les deux côtés 
de l'entrée du Port offrent a.ufîî des Rochers affez hauts , qui femblent avoir 
été coupés ; 8c celui qui eft du côté du Nord a toute l'apparence d'un 
Château. Vers le foir , le Père Cardiel , étant defcendu à terre avec les 
deux Pilotes , trouva que la Marée commençoit à monter vers fept heu- 
res du foir. Ils apperçurent , fur le rivage , de petites Lagunes , dont la 
Superficie étoit une croûte de fel , de l'épailTeur d'une Réale d'argent. Le 
Vendredi 7 , le commencement de la Marée fut à fept heures 1 5 minutes 
di matin. 

Le Père Cardiel defcendit à terre une féconde fois, avec l'Alferez 8c 
16 Soldats , dans l'efpoir de rencontrer quelques Indiens. D'un autre côté , 
le Capitaine , les deux Pilotes , le P. Quiroga 8c le P. Strobl , fe mi- 
rent dans la Chaloupe , pour achever de reconnoître le Port. Ils tournè- 
rent à l'Oueft, 8c cotoïerent toute la partie méridionale de l'Ile des Pin- 
gouins ; ils fondèrent le Canal , jufqu'à l'Ile de Los Paxaros ; 8c pafTant 
entre cette Ile 8c la Terre-ferme , ils remontèrent un petit courant tout 
couvert de Cannes , qui paroiffoit une Rivière , à l'abri de tous les vents. 
Enfin , étant defcendus fur le continent , ils montèrent fur les plus hau- 
tes collines, pour obferver le Pais, qui leur parut fort fec, plein decre- 
vafTes , femé de Monticules, de rochers, 8c de pierres à chaux, & fans 
aucun arbre , fi ce n'eft dans quelques fonds , où il s'en trouve de fort 
petits , avec beaucoup de huiffcns 8c de halliers. Telle eft toute la Côte 
Septentrionale de ce Port , depuis l'Ile de los Paxaros , qui couvre une 
petit® Anfe fort fure , où toutes fortes de Bâtimens ponrroient hiverner. 
Ils en trouvèrent une autre plus à l'Oueft , fur la même Côte , 8c vis-à- 
vis de l'Ile des Rois. Toutes leurs recherches pour trouver de l'eau ne leur 
firent découvrir qu'un ancien Puits , dont l'eau leur parut fort faine. C'eft 
la feule , dit-on , que les Hollandois aient pu trouver dans ce Port. 

Le P. Cardiel eut la cuiïoiité de monter , avec fa Trouppe , fur une 
très haute Montagne. Ii trouva , fur la cime , un grand monceau de pier- 
res , qui couvroient un Squelette , prefque pourri , d'une taille ordinaire, 
8c non de cette taille gigantefque que la Relation du Voïage de Jacques 



VOÏAGE SUR 
LA CÔTï Dt 

IA ThRRE 
MAGEIXANI~ 
QUE. 



M HISTOIRE GÉNÉRALE 

le Maire donne aux Habitans de cette Contrée (*). Du reftc , aptes avoir* 
parcouru tout le Pais, il ne trouva aucun vertige qui put lui faire jugée 
qu'on y eût paire ; pas un feul arbre , mais feulement quelques buif- 
ibns j point d'eau douce \ 8c peut-être y feroit-il mort de foif , avec tous 
{çs Compagnons , Ci la pluie , qui ctoit tombée quelques jours aupara- 
Quiroga. vint, ne leur eut fait trouver un peu d'eau dans le creux des Rochers. 
1 74 ( ^« La Terre ne leur parut pas même capable de culture, 8c l'on n'y trouve 
pas une Vallée. Le Pais qu'ils découvrirent , du fommet des plus hautes 
Montagnes , avoit meilleure apparence : mais , dans celui qu'ils eurent le 
courage de vifïter, un Homme ne trouveroit pas dequoi vivre, ni dequoï 
fe bâtir une Cabane. Ils n'y virent pas un Animal, fi Ton excepte quel- 
ques petits Oifeaux , 8c les traces d'un ou deux Guanacos. Vers le foir 
du même jour , ceux qui étoient reftés fur la Frégate virent un chien , qui leur 
parut domeftique , & qui aboïoit de toute fa force , comme s'il eut demandé 
d'y être reçu : mais l'Equipage ne jugea pointa propos de s'en charger. 

Le lendemain , le P. Cardiel , 8c ceux qui l'avoient accompagné la 
veille , fe firent débarquer du côté du Sud ; tandis que ceux qui s'étoient 
Ile d'Olivarès. mis dans la Chaloupe y rentrèrent , pour faire le tour du Port. Ceux-ci 
tournèrent, par l'Oueit, jufqu'àla pointe Orientale d'une Ile , à laquelle 
ils donnèrent le nom d'Olivarès, à l'honneur du Capitaine. Delà, étant 
entrés dans un Canal étroit , qui fépare cette Ile du Continent , dont la 
Pointe Occidentale forme une petite Anfe , ils eurent beaucoup de peine 
à s'avancer vers le rivage ; 8c la Marée baffe aïant fait échouer leur Cha- 
loupe , ils furent contraints d'attendre qu'elle remontât. Enfuite , aïant 
débarqué dans l'Ile , ils obferverent , de l'endroit le plus élevé , que le 
Canal du Port court pendant quelques lieues à l'Oueft-Sud-Oueft. Le P. 
Quiroga 8c les deux Pilotes s'ahurerent de la pofition de l'Ile de las Pe- 
rlas 8c de celle des Rois. Ils virent , dans l'Ile d'Olivarès , quelques Liè- 
vres , des Autruches , 8c du marbre de différentes couleurs , mais point 
d'eau douce , 8c partout un terrein fec. Ils trouvèrent quelques Huîtres , 
à la Pointe occidentale \ 8c les Matelots y péchèrent de grofïes 8c de pe- 
tites Perles , mais de nulle valeur. 

Le Dimanche 9 , on rangea une autre fois la Côte du Sud , vers l'Oueft 
Sud-Oueft : enfuite , on paffa à la Côte du Nord , pour chercher de l'eau. 
Sur les dix heures du matin , on trouva un petit RuifTeau , formé par une 
fource afTez abondante , qui tombe du haut d'une Colline , à cinq lieues 
de la Mer ; mais l'eau qu'on en tira refïêmbloit moins à l'eau de Fon- 
taine ou de Rivière qu'à celle d'un Puirs ; l'endroit eft d'ailleurs commo- 
de , pour en tirer autant qu'on en veut. Comme c'étoit le fécond Pilote , 
qui avoit fait cette découverte , la fource fut nommée Fontaine de Ra- 
mire^. Tout le Pais d'alentour refïemble à celui qu'on avoit vu jufqu'a- 
lors , 8c n'eft. pas mieux pourvu d'arbres. 

Le Lundi 10, en continuant d'avancer fur le même Canal, toujours £ 

l'Oueft-Sud-Oueft , on rencontra une Ile , toute couverte de Rochers , 

qui fut nommée Vile de Roldan. Elle fut leur terme , pareequ'ils trouve^ 

jrent que le fond alloit toujours en diminuant , depuis quatre brafTes juf- 

{*) YQÏez 3 ci-defïUs 9 Tome X?* 



P E S V O ï A G E S. L i v. V I. % 7 

qu'à une , Se qu'alors le Canal n'étoit plus qu'un Bourbier. Ils retourne- »■ 

tent vers la Frégate , où ils arrivèrent prefqu'en même-tems que le P. Car- i A A GE SUK " 

t , ^ ï *■ rr D • • / tï ■• l a X ï-A Cote D2 

diel. Ce Millionnaire avojt trouve , partout , un rais de même nature que t A Terre 
les autres , mais moins rude. A deux milles de la Mer , il avoit décou- Mageilani-j 
vert une fource d'eau potable , quoiqu'un peu faumâtre. °. uE « 

De toutes ces Obfervations , l'Auteur du Journal conclut que le Port Quiroga,' 
Defiré eft un des meilleurs Ports du monde, mais que manquant de tout 1746» 
Se le Pais ne pouvant rien produire d'utile à la vie , la découverte en eft 
inutile pour un EtablilTement. On y trouve néanmoins dequoi faire du 
verre Se du fa von , beaucoup de marbre , veiné de blanc , de noir Se de 
verd , quantité de pierre à chaux , de grands rochers de pierre à fufil , 
blanche Se rouge , qui renferme un talc auflî brillant que le Diamant ,. 
des pierres à aiguifer , Se d'autres qui paroiftent du Vitriol. A l'égard des 
Animaux , on n'a vu , dans le Continent voifin , qu'un petit nombre de 
Guanacos , quelques Lièvres Se quelques petits Renards. Dans les Iles que 
renferme l'enceinte du Port , on trouve des Lions marins : c'eft le nom 
que quelques Navigateurs donnent à un Amphibie , qu'ils représentent; 
iiir leurs Cartes avec de longues crinières qu'il n'a point : il a feulement , 
au cou , un peu plus de poil que fur le refte du corps ; mais ce poil n'a pas 
plus d'un doigt de long : du refte , il tient plus du Loup marin , que de tout 
autre Animal connu. Les plus grands font de la taille d'un Bœuf de trois 
ans. Ils ont la tête Se le cou d'un Veau. Les pies de devant font des na- 
geoires , qu'ils étendent comme des ailes ; ceux de derrière ont cinq doigts, 
dont il n'y en a que trois qui aient des ongles. Ils ne font pas tous de 
même couleur : on en voit de rouges , de noirs Se de blancs. Leur cri 
reftemble au meuglement des Vaches, Se fe fait entendre d'un quart de 
lieue. Leur queue eft celle d'un Poilïbn. Ils marchent fort lentement 3 
mais fe défendent fort bien lorfqu'on les attaque ; Se dès qu'on en atta- , 
que un , tous les autres viennent à fon fecours (17). Ils vivent de Poif- 
fon, ce qui eft caufe apparemment de fa rareté dans tout ce Port. L'E- 
quipage de la Frégate n'y put prendre qu'un Coq marin , quelques An- 
chois & quelques Calemars. 

La Latitude du Port Defiré , fuivant le P. Quiroga Se les deux Pi- 
lotes , eft de 47 degrés 44 minutes ; Se fa Longitude , de 313 degrés \G 
minutes. Son entrée eft fort étroite y Se très aifée à fortifier. On peut 
même fermer , par une chaîne de fer , non-feulement ce paiïàge , mais 
encore le Canal , qui court Eft Se Oueft jufqu'à la pointe Orientale de 
l'Ile d'Olivarès , où if ne peut entrer à la fois qu'un feul VaifTeau. Il n'y 
en a point qui ne puiftent mouiller jufqu'à l'Ile de Roldan ; mais le meil- 
leur ancrage eft à l'Oueft de l'Ile des Pingouins , où les Navires font à 
l'abri de tous les vents. On peut mouiller auiïï , entre l'Ile de Paxaros & le 
Continent : quelques rafïales , qui viennent de terre entre les Montagnes , n'y 
peuvent incommoder les Vaiffeaux ,.& n'agitent pas même beaucoup la Mer, 

Le Mardi 11 , on leva l'ancre ,. pour prendre la route du Port Saint 

(2.7) Les noms des Animaux marins diffé- L'ion y Veau t 8c £oup y marins , paroiffent les- 

srent dans les Relations > & les Defcriptions noms du même Animal. Yoïçz la RelaÙQSi 

fnême fe refTemblent quelquefois fi peu , d'Aflfon 3 au TQttie. XI t 1 

{gvi'il refte grefquç toujours dç l'embarras. 



S8 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Julien. Depuis les 48 degrés 48 minutes de Latitude jufqu'à 52 minutes, 
la Côte forme une Anfe , au milieu de laquelle on rencontre une petite 
Ile, &: un écueil à demie lieue déterre. Cette Terre court Sud-Oueft, 



QUE 



VO'IAGESUR 
tA CÔTE DE 

la Terre 

Magellani- & Sud-Oueft-quart-de-Sud : elle eft haute : mais au bas de la Côte elle 
forme une Plage , qui empêche d'en approcher. On n'y voit point d'ar- 
Quiroga. bres , ni rien qui puilfe plaire à la vue ; &c la perfpeciive conlifte dans 
1746. une chaîne de Montagnes pelées. La fonde , jettée vers iix heures dufoir, 
paucequ'on appercevoit des Bas-fonds , fit trouver quinze braifes , fond de 
gravier : mais le Jeudi 15 , on mouilla fur vingt braifes. Le Vendredi 14, 
on tira au Sud-Eft , pour fe dégager des Balfes , qui s'étendent au Nord- 
Oueft , &z fur lefquelles il n'y a que fix braifes d'eau. Elles font à deux 
lieues &c demie de la Côte , qui-dans cet endroit! , par les 48 degrés 56" 
minutes , court Sud-Oueft-quart-de-Sud , oc Sud-Sud-Oueft. A trois heu- 
res après-midi , une de ces Trompes de Mer , qui font la terreur des Ma- 
riniers , parut au Sud-Oueft : c'étoit un vent de Tourbillon , qui partoit 
d'une nuée fort obfcure •, Phénomène rare , car les Trompes fortent pref- 
que toujours d'une petite nuée blanche. Celle-ci eut l'effet de toutes les 
autres , qui eft d'attirer l'eau de la Mer , &c d'en former une Colomne , 
que le ventchaife. Malheur au VaiiTeau qu'elle rencontrerait fur fa route. 
Quoiqu'on tire ordinairement, deiTus , un coup de Canon pour la faire 
crever , la Frégate en fut quitte pour carguer toutes fes voiles. Après avoir 
rangé la Côte jufqu'au quarante-neuvième degré 1 5 minutes , on fut fur- 
pris de ne pas voir l'entrée du Port Saint Julien ; ce qui le fit juger plus 
au Sud qu'il n'eft dans les Cartes. Alors, le vent ne ceftant point d'être 
favorable, on réfolut défaire route jufqu'au Détroit, & de remettre au 
retour la vifite de ce Port. A cette hauteur , la variation de l'Aiguille 
é toit de 19 degrés. 

Le Samedi 1 5 , on gouverna au Sud-Oueft avec un bon vent. Depuis 
le quarante-neuvième degré 1 8 minutes , la Côte court au Sud-Oueft. Elle eft 
droite , & fi faine , qu'on peut la ranger de près fans aucun rifque. La 
terre eft baffe. On n'y trouve qu'une avenue fort haute , qui fe préfente 
d'abord comme une grande muraille. Le même jour , à trois heures du 
foir , on découvrit au Sud-Oueft la Montagne de Rio de Santa-Cru.% , 
Pointe de terre fort haute , & terminée par un Rocher qui s'élève beau- 
coup auffi. On en étoit Eft ôc Oueft , à cinq heures , fur 1 4 braifes , 
fond de gravier , loin de terre d'environ deux milles. Quelques Cartes 
marquant une Baie au Sud du Cap de Sainte Agnes , on fit route pour y 
aller mouiller pendant la nuit , & pour ranger enfuite la Terre : mais on 
ne trouva point de Baie -, &: la Côte , au contraire , s'étend droit au Sud- 
Eft- quart-de-Sud. A neuf heures du foir , le vent augmenta jufqu'à ren- 
dre la Mer fort groiïê , & toute la nuit fè parla dans un grand danger. 
La Frégate efïuïant des coups de Mer qui la rempliifoient d'eau , les 
coffres , Se tout ce qui n'étoit pas bien amarré , étoient emportés d'un bout 
à l'autre, entre les Ponts. On ne pouvoit fe tenir debout ni couché. Le 
fécond Pilote reçut un coup à la tête , dont il eut le vifage dangereufe- 
ment meurtrip Enfin le lendemain , à deux heures après-midi , le tems de- 
vint plus calme , à 50 degrés n minutes de Latitude, 8c par eftime, à 
2 ï 1 degrés 3 minutes de Longitude. - Le 



DES VOÏAGES. L i v, VI. 8? 

Te "17 , appercevant à l'Oueft la Rivière de Sainte Croix , on rangea 

la Côte, qui forme une grande Anfe , endémie Lune, depuis cette Ri- Voïagesu*. 
viere jufqu'à l'Anfe de Saint Pierre. Cette terre eft auiîi aride , auffi dé- * K ^- OTI p DE 
pourvue d'arbres, que toutes celles qu'on avoit déjà vues. Le 18, après Magellani* 
avoir rangé l'Anfe , on découvrit une féparation , qu'on prit pour l'em- que. 
boucbure d'une Rivière ; mais , en y arrivant, on n'y vit que des Bas- Çui RO ga, 
fonds, ou les vagues alloient s'amortir. Les recherches n'y aïant pas fait 1746*' 
trouver de bon mouillage , on fuivit la Côte , pour chercher Pào de Gai- 
lejos , qu'on, croïoit un peu plus au Sud. La hauteur , prife à midi , donna 
51 degrés 10 minutes de Latitude ; 8c par eftime ,308 degrés 40 minu- 
tes de Longitude. On prit un peu le large, le Mercredi 19 , fans ce (Ter 
de fuivre la Côte jufqu'à un Cap fort haut , duquel fort une pointe , qui 
Forme un Bas-fond, où l'on ne trouve que 6 brades. Un peu plus loin 
au Sud , on apperçut une grande ouverture , 8c l'on y jetta l'ancre , dans 
l'opinion que cetoit l'embouchure de Rio de Santa-Cruz , ou de Rio Gal- 
lejos. Un Pilote , qui fe chargea. de l'Obfervation , &c qui ne revint qu'à 
l'entrée de la nuit , rapporta que l'ouverture étoit au Sud , 8c que pour 
y arriver il falloir palier fur la pointe d'un Bas-fond. Il avoit trouve fur 
cette Plage , une Baleine morte , les traces de divers Animaux , 8c les ren- 
tes d'une forte de Camp , où l'on avoit mis le feu. On en conçut l'efpé- 
rance de trouver bien-tôt un Port 8c des Indiens. La hauteur du Pôle 
étoit alors de 5 2 degrés 2 8 minutes , 8c la Marée montoit fort haut dans 
ce lieu. Après avoir mouillé par fix bralTes , on trouva que dans l'efpace 
de trois heures elle avoit bailTé de trois balTes. On avoit reconnu que 
toute la Côte , jufqu'au Cap des Vierges , qui eft à l'entrée du Détroit 
de Magellan , eft une Terre baffe qui court au Sud-Eft , 8c que l'on n'é- 
toit plus qu'à 14 lieues de ce Cap. Comme l'ordre de la Cour d'Efpagne 
ne portoit point qu'on entrât dans le détroit , 8c que dans l'efpace des 
quatorze lieues qui reftoient , aucun Routier ne marquoit , ni Port , ni 
Rivière , le Capitaine prit le parti de fe borner à reconnoître foigneufe- 
ment la Rivière de Sainte Croix. Il jugea qu'elle ne devoit pas être fï 
loin au Sud qu'elle eft marquée fur les Cartes , 8c que par conféquent il 
falloit remonter vers le Nord. 

Cène idée fut fuivie. On fe trouva le lendemain , 2 1 , à midi , par p?" <fe $*&& 
les 5 1 degrés 24 minutes. Le 22 , aïant fait Nord-Eft, la pluie 8c le ton- t0IX * 
nerre qui ne cefferent point , n'empêchèrent pas d'avancer heureufement \ 
& le 23 , à la pointe du jour , on arriva fur la Côte qui court au Sud 
du Port de Sainte Croix , à l'Eft duquel on mouilla vers dix heures 8c 
demie , à un demi mille de Terre , fur 9 braifes d'eau , par les 5 o degrés 
20 minutes. Le premier Pilote alla chercher une entrée : il en trouva une 
du côté du Nord , 8c la prit d'abord pour l'embouchure de la Rivière : 
mais reconnonTant bientôt qu'il s'étoit trompé , il fut contraint de reve- 
nir à bord, par l'impofîibilité de réfîfter au courant de la Marée. 'A trois 
heures du foir , elle avoit baififé de lix bralTes , on craignit alors de fe trou- 
ver à fec , parcequ'on commençoit à découvrir, autour du Vaifleau, des 
fables 8c des écueils. Il fallut chercher un mouillage plus fur -, mais à 
peine eut-on commencé à manœuvrer, qu'on fe vit environné de Bancs 
Tome XIK M 



cjo HISTOIRE GÉNÉRALE 

'voïage sur de ^ible , qui ne permirent point de quitter ce lieu. La Marée fe retrou- 
la côte de vant haute à minuit , on voulut en profiter ; mais elle commençoit à baif- 
ia Terri f er Jorfque l'ancre fut levée , ôc la prudence ne permettoit point de rif- 
Magellani- quer , e pa{fage dans les t é ne bres. 

On attendit à faire voiles , avec la Marée haute du lendemain 14 ; ôc 
Quiroga. quoiqu'on fut délivré de tous les écuei.ls , dont l'entrée de la Rivière de 
^740. Sainte Croix eft embarrafîee , on fe contenta d'avoir reconnu que ce Porc 
eft impraticable. Cependant il ne l'a pas toujours été (18). Depuis l'em- 
bouchure , on trouve un Pais fort uni , mais d'une ftérilité abfolue , fans 
arbres ôc fans collines , jufqu'ali quarante-neuvième degré 2.6 minutes de 
Latitude : mais delà , jufqu'à la vue du Cap Blanc , qui eft par les 47 de- 
grés , on voit quelques chaînes de Montagnes , ôc d'affez hautes Collines 
qui s'étendent au Nord. 

Le mauvais tems n'aïant permis que de louvoïer avec de grandes dif- 
ficultés , jufqu'au Lundi 31, on fit l'Oueft pour fe rapprocher de la Ter- 
re , qu'on avoit perdue de vue. Le 1 de Février , la route fut continuée 
à l'Oueft , mais les courans faifoient dériver au Sud, On reconnut enfin 
la Terre , par les 49 degrés cinq minutes; mais la nuit vint, fans qu'on 
pût s'en approcher. Il fallut mouiller à trois lieues de la Côte , qui de- 
puis les 48 jufqu'aux 49 degrés eft bordée d'écueils , à trois lieues en 
Mer , fans qu'on y puiiTe trouver le moindre abri. Le 3 &' le 4 , on ne 
put encore rien découvrir. On étoit le 4 à trois heures après-midi , Eft ôc 
Oueft des écueils que le P. Feuillée place par les 48 degrés 17 minutes» 
Celui qui avance le plus en Mer , ôc qui eft à fix lieues de Terre , ref- 
femble j à un Navire fans Mâts ôc fans agrêts. Sous la, même Latitude * il y 
en a quatre ou cinq autres , qui n'en font qu'à une lieue ôc demie , ÔC 
dont on n'apperçoit que les Pointes. Toute cette Côte eft baffe , aride , 
êc le Pa'is plat , à l'exception de quelques rochers , ou collines peu éle- 
vées , qu'on découvre de diftance en diftance. Le 6 , à 48 degrés 34 mi- 
nutes , on étoit fort éloigné de Terre ; ôc delà , jufqu'aux 49 degrés 1 7 
minutes , la Côte forme deux grandes Anfes , dont les Pointes font an 
Sud-quart-de-Sud. La terre eft haute ; ôc d'efpace en efpace , on y apper- 
çoit de grandes Plages. Au coucher du Soleil , on fut étonné de fentir un 
air fort chaud , qui eft très rare fur ces Côtes. Enfin le 7 , à midi , pat; 
les 48 degrés 48 minutes, on jetta l'ancre à deux lieues dune Baie , qui 
ne paraît d'abord qu'une petite Anfe , à l'Eft de la même colline , fond 
de terre grafîe ôc forte. Le lendemain , on trouva 1 4 braffes à l'entrée de 
la Baie , fond gras ôc noir , où l'on peut mouiller facilement , ôc du coté 
du Sud , depuis cinq jufqu'à fept brafTes , même fond. Toute l'entrée eft 
nette , excepté qu'à la pointe du Sud elle a deux petits Ilots , qui ne fe 
montrent qu'en baffe Marée- 

(18) On a VU, au dixième Tome de ce & leur Relation en parle comme d'un bori 

Recueil , qu'en 1516 le Commandeur de Port; mais il paroît que les Marées, qui y 

Loayfa y mouilla paifiblement avec fon Efca- ont toujours été très fortes , y ont formé des 

ère : & fix ans auparavant, le fameux Magel- . Bancs de fable , qui le rendent inaceefîible. Le 

îan y avoit pane deux mois. De notre tems P. Quiroga obferve que le flux y eft de fix 

même, les Frères Nodales y paiTerent en heures , 5c le reflux d'autant, 
3 7 i 5j en, allant au Détroit de le Maire 3 



DES VOÏAGES. Liv. VI. 5>t 

Le vent d'Oueft «tant tombé à neuf heures du matin , il s éleva un pe- voïagesur 
tit vent de Nord , à la faveur duquel on entra dans la Baie. Elle fut re- LA côte de 
connue d'abord pour celle de Saint Julien , 8c l'on y avança l'efpace d'une la Terre 
lieue. A deux heures après-midi , la Marée , qui devenoit plus rapide à Magellani- 
mefure qu'elle baiiïbit , obligea de jetter l'ancre. Le P. de Quiroga & QUE " 
le premier Pilote allèrent à terre. Ils obferverent les détours 8c les Bas- Quiroga. 
fonds du Canal. Le rivage oftroit quelques BunTons , auxquels il paroif- }7^- 
foit qu'on avoitmis nouvellement le feu. Vers le foir,la Frégate, s'étant sJnSuttwT'* 
avancée plus loin dans la Baie , mouilla fur douze braifes , fond de terre 
grade 8c blanche. 

L'Alferez 8c le P. Strobl dépendirent le lendemain avec quelques Sol- 
dats , dans l'efpérance de trouver des Indiens ; 8c les PP. Quiroga 8c 
Cardiel fe mirent dans la Chaloupe avec le premier Pilote , pour fonder 
la Baie , 8c chercher la Rivière qui eft marquée dans les Cartes. Ils firent 
le tour entier de la Baie , fans voir aucune apparence de Rivière j mais 
ils s'alTurerent que les plus grands Navires peuvent pénétrer une lieue 8c 
demie dans le Canal. Pour trouver le meilleur fond , il faut pafTer une 
petite Ile fort baffe , que la pleine Marée couvre prefqu'entierement. Ce 
qui n'eft jamais couvert eft toujours plein d'Oies 8c de Poules d'eau. Dans 
la Marée haute , toute la partie du Sud 8c de l'Oueft paroît comme un 
Golfe -, mais de baflfe Mer , elle demeure à {ec. Au Sud-Ôueft , on ap- 
perçoit des rochers , qu'on prendroit pour des PalifTades blanches _, à trois 
quarts de lieue defquels on fe trouve encore à fec. Le P. Cardiel defcen- 
dit 8c marcha jufqu'a la Côte , cherchant la Rivière de Saint Julien , qu'il 
ne trouva point, ni rien de ce qui eft marqué dans les Cartes , 8c dans 
les deux Planches gravées , qu'on a jointes au Journal de l'Amiral Anfon (*) . 
Sur les pointes des rochers blancs , on trouve de grandes couches de Talc. 

Après de foigneufes Obfervations , on revint à bord , où l'on prit un 
peu de repos jufqu'au lendemain. A huit heures , la Chaloupe échoua , 8c l'on 
profita de cet accident pour achever la vifite de la Baie ; mais on ne put 
trouver , ni d'eau douce , ni d'autre bois que quelques Buiiïbns armés d'é- 
pines. Le P. Strobl , qui s'étoit fait débarquer fur le rivage avec l'Alfe- 
rez , rapporta auflî que tout ce qu'il avoit vu des environs de la Baie ne 
difFéroit point des lieux voifins du Port Defiré, mais qu'il avoit décou- 
vert , fur le bord de la Mer , quelques Puits de trois ou quatre pies de 
profondeur , 8c remplis d'une eau faumâtre. Il ajouta qu'ils paroiiToient 
être l'ouvrage de quelques Voïageurs ; qu'ils étoient affez récens , 8c qu'à 
une lieue 8c demie de la Mer ,. il avoit vu une Lagune , dont la fuper- 
ficie n'étoit qu'une croûte de fel. Les Matelots n'aïant pas laiffé d'y jet- 
ter leurs filets , ils y prirent quantité de grands PoifTons d'un fort bon 
goût , qui reifembloient beaucoup aux Morues , cependant quelques-uns 
affurerent que c'étoit ce que les Efpagnols nomment Peje Palo. 

Le u, les deux Pilotes dépendirent , pour obferver la fituation des 
Salines , 8c revinrent le foir avec deux Soldats de moins , qui s'étoienc 
perdus , pour s'être trop écartés. Dans un Confeil général , le P. Quiroga 
voulut entendre le fentiment du Capitaine , des deux Pilotes , de l'Alferez 

(*) Dans le Tome XI de ce Recueil. 

M i\ 



VOÏAGE SUR 
U CÔTE DE 

x a Terre 
Magellani- 

QUE. 

QlJIROGA. 

I74<L 



ïtrange rencon- 
ère de: plusieurs 

Cadavres. 



*>i HISTOIRE GÉNÉRALE 

& de fes deux Confrères , fur l'EtabliiTement qu'on avoit deflein défaire 
dans cette Baie. Il fut arrêté qu'avant que de prendre une dernière réfo- 
lution , l'Alferez 8c le P. Strobl , fuivis de huit Soldats d'un côté , 8c de 
l'autre le P. Cardiel avec dix Soldats, feroient le tour entier de la Baie. 
Ils prirent des vivres pour quatre jours. Au moment de leur départ , les 
deux Soldats, qui 's'étoient égarés la veille , arrivèrent en bonne fanté , 
8c rapportèrent qu'à quatre lieues de la Mer ils avoient trouvé une La- 
gune d'eau douce j qu'ils avoient vu. des Guanacos èc des Autruches, mais 
qu'autant que la vue pouvoit s'étendre , ils n'avoient pas découvert un 
arbre. 

Les PP.. Strobl & Cardiel étant retournés à terre , le premier prit vers- 
l'Orient , 8c le fécond vers le coté oppofé. Leur deflein étoit de faire tout 
le tour de la Baie , à une grande diftance de là Mer. Après avoir fait: 
environ lix lieues,, le P. Strobl trouva au Sud de la Côte, à trois quarts 
de lieue de la Mer &: à la même diftance de l'extrémité de la Baie, une 
Lagune d'une lieue de circuit , dont toute la fuperficie étoit couverte de 
fel. Les Soldats-, qui l'accompagnoient, mirent le feu à quelques buiflbns 
qui fe trouvoient fur les bords, 8c la flamme fe répandit jufqu'à deux 
lieues. Ceux qui fuivoienr le P. Cardiel fe donnèrent le même amufe- 
ment. Ce Millionnaire fit , le premier jour , fix lieues au Couchant , 8c 
trouva de l'eau douce. Il paiïa la nuit dans ce lieu , 8c le lendemain il 
fe remit en marche. Après avoir fait une heure de chemin , il vit un 
fpe&acle, qui dût lui caufer beaucoup d'étonnement dans cette folitude ; 
ce fut une maifon , d'un côté de laquelle il y avoit fix bannières dé- 
ploïées, 3 de différentes couleurs, attachées a des poteaux fort élevés 8c 
plantés en terre;, de l'autre , cinq chevaux morts, enveloppés de paille 5 
chacun fiché fur trois pieux fort hauts , 8c plantés aufïî en terre. Le Mif- 
fionnaire , étant entré dans la maifon avec fes foldats , y trouva des cou- 
vertures étendues, qui couvroient chacune un corps mort : c'étoient deux 
Femmes 8c un Homme , qui n'étoient point encore corrompus. LTne des 
Femmes avoit fur la tête une plaque de laiton , & des Pendans d'oreil- 
les de même métal. Sur le rapport que le P. Cardiel 8c fes Compagnons 
firent à leur retour, on reconnut que les trois Morts étoient de la Nation 
des Pueicliés , 8c ce Miffionnaire fe flatta de trouver plus loin quelque Païs 
habité ; mais après avoir fait plus de trois lieues , ne découvrant aucune 
trace d'Hommes , 8c £ss provinons étant épuifées , il prit le parti de s'ar- 
rêter. Ses foldats virent des Oies fur les bords de quelques lagunes. L'ef- 
pérance qu'il confervoit, de découvrir des Indiens , lui fit entreprendre de 
joindre le P. Strobl, en fe faifant précéder de deux foldats , avec une let- 
tre , par laquelle il demandoit trente hommes & des vivres. 

On étoit au 15, Le même jour, un des Pilotes 8c le P. Quiroga s'em- 
barquèrent dans la chaloupe, pour fonder l'entrée de la Baie , & pour en 
remarquer tous les Bancs : mais un vent forcé les obligea de defcendre 
a terre, dans une petite Anfe où les Matelots aïant jette leurs filets pri- 
rent quantité d'une efpece de Truites, qui ne pefoient pas moins de ïept 
ou huit livres. La Cote étoit toute couverte d'arbres , dont le bois ne pa- 
3-ur bon qu'à: hrûler* Le P. Strobl 3 que les deux foldats du P. Ca?diel 



D E S V O ï A G E S. L i v. V I. „ 

«voient inutilement cherché , arriva le foir à bord , Se rapporta que dans VoÏage sur 
une Lagune qu'il avoit rencontrée , il y avoit du fel de la hauteur d'une LA Côte de 
aune, blanc comme la nége Se fort dur, mais qu'il n'avoit vu. , de ce LA T£RRE 
côté là , aucune apparence d'Habitation. Il reçut , le lendemain , la let- QU£ G 
tre du P. Cardiel j Se non-feulement il fit accorder le fecours d'hommes n " 
&c de vivres qu'il demandoit, mais il repaiïa lui-même à terre avec l'Ai- i 7 ?^ 
ferez Se les Soldats, pour l'aller joindre. Dans le même tems , le Capi- 
taine , le premier Pilote , Se le P. Quiroga , voulant achever de fonder 
la Baie , dépendirent près d'une allez haute colline , qui eft au Nord 
de la Baie , Se du haut de laquelle ils découvrirent une Lagune , qui 
s'étend d'environ trois lieues à l'Oueft , Se prefque auiîi loin au Nord : 
mais ils ne purent favoir fi l'eau en étoit douce , Se toute leur attention 
fut à s'affurer qu'elle n'avoit aucune communication avec la Mer. 

D'un autre côté , le P. Strobl , après avoir fait environ quatre lieues , 
détacha un foldat au P. Cardiel , pour le prier de le venir joindre. Ce 
Père vint , mais extrêmement fatigué j Se le P. Strobl lui déclara qu'après 
une jufte délibération , il ne croïoit pas que la prudence permît d'aller 
plus loin , au hazard de rencontrer des Sauvages bien montés , Se n'aïant 
à leur oppofer que des gens haraffés d'une longue marche. Le P. Cardiel x 
qui fe tenoit comme fur d'avoir été fort proche de quelque Habitation 
Indienne , pareequ'il avoit vu un chien blanc , qui après avoir long-tems 
aboïé contre fa Trouppe , s'étoit retiré apparemment vers fes Maîtres , in- 
fifta fur l'importance de 1 occafiom Mais le P. Strobl , à qui les deux au- 
tres Millionnaires avoient ordre d'obéir , n'écouta rien , Se fit valoir fon 
autorité. Sa principale raifon étoit , que les provifïons ne fuffifoient pas 
pour fa Trouppe. On retourna au VaifTeau. 

j Cependant le P. Cardiel , qui n'en étoit pas moins attaché à fon opi- 
nion, propofa au Supérieur de la mettre du moins en délibération , Se 
de confulter les Officiers du VaifTeau. Le P. Strobl y confentit y Se lejjré-- 
fultat du Confeil fut que le P. Cardiel continuerait fes découvertes , avec 
les Soldats Se les Matelots qui s'offriroient volontairement , Se qu'il pren- 
droit des vivres pour huit jours. Il partit le 20 , jour de la Nouvelle Lune.. 
Le P. Quiroga Se les deux Pilotes avoient obfervé , avec foin , le tems d& 
la haute Se de la baffe Mer : ils avoienttrouvé qu'elle feroit baffe à cinq, 
heures du matin , Se haute à onze heures ; obfervaticn , dont ce Père re- 
levé la nécefîité pour ceux qui entrent dans ce Port , pareeque la diffé- 
rence de la haute Se de la bafïè Mer eft de fix brafTes en ligne perpen- 
diculaire , Se que dans la Mer haute un grand VaifTeau peut paffer fur 
des Bancs , qui font à fec lorfqu'elle eft baffe* 

Le P. Cardiel , parti avec trente-quatre hommes , marcha d'abord à l'Oueft. Marche ëm r, 
Il étoit au milieu de fa Trouppe , qui formoit deux ailes , pour obferver CardkIv 
mieux Les- Lagunes , les Bois, les Animaux, Se la fumée qui pouvoit in- 
diquer le voifinage de quelques Indiens. Cette marche fut continuée pen- 
dant quatre jours, le plus fouvent par des fentiers d'un pie de lar-o-e ou 
Fon ne pouvoit méconnoître la trace des Indiens j Se chaque journée fut 
de fix à fept lieues. Le foir de la quatrième , on apperçut un peu à Té- 
- «art une, colline, allez haute > d'où Ton découvrit une grande étendue â& 



94 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Voïage sur P ais > tout femblable à celui qu'on avoit parcouru jufqu'alors , c'eft-à-dirs 
u côte de fans arbres & fans la moindre verdure \ mais il fe trouvoit afTez d'eau , le 
la Terre long des chemins battus par les Indiens , & plufieurs Lagunes d'une eau 
Magellani- potable. On n'y vit pas d'autres Animaux que quelques Guanacos , qui 
prenoient la fuite d'une demie lieue , &c quelques Autruches. Mais la force 
Quiroga. ^ j e CÛLira g e ne parurent manquer à perfonne. Plufieurs Soldats , néan- 
l 1^ % moins, dont les fouliers n'avoient pd rélifter à des chemins fi rudes , mar- 
choient pies nus , & fouftroicnt beaucoup , des plaies qu'ils fe faifoienc 
continuellement. Le P. Cardiel, aïant commencé par fentir de grandes dou- 
leurs dans la hanche , fe trouva, le cinquième jour , hors d'état de mar- 
cher fans une béquille. Ce qui les incommodoit le plus étoic le froid de 
la nuit : quoiqu'ils trouvaient des buiflons pour faire du feu , la rigueur 
de l'air les geloit d'un côté, tandis qu'ils étoient brûlés de l'autre. Tou- 
tes ces difficultés n'auroient pas arrêté le P. Cardiel , ni ceux à qui fes 
exhortations infpiroient le même courage , s'ils n'euifent compris que 
n'aïant des vivres que pour huit jours , dont quatre ou cinq étoient déjà 
paflTés fans fuccès , ils n'avoient pas d'autre parti à prendre que de retour- 
ner fur leurs pas. 

Pendant leur abfence , le P. de Quiroga avoir obfervé , avec le Quart- 
de-cercle , la Latitude de la Baie de Saint Julien , qu'il trouva de 49 de- 
grés 1 1 minutes. Les Pilotes , l'Alferez Se le P. Strobl découvrirent plu- 
fieurs nouvelles Lagunes , les unes d'eau douce , les autres couvertes d'une 
croûte de fel , d'une blancheur éblouiffânte. Ils apperçurent fept ou huit 
Vigognes &c un Guanaco. Mais ils demeurèrent perfuadés que les Indiens 
mêmes ne pouvoient habiter la Baie de Saint Julien ; que leurs Habita- 
tions en dévoient être éloignées*, que ceux dont on avoir trouvé des vef- 
tiges étoient des Aucaès 3 des Peguenchés _, des Pudchés _, ou des Indiens 
du Chili, qui pouvoient y venir chercher du fel. A la vérité, il étoit 
furprenant qu'on y eût trouvé des Chevaux morts ; mais les Cavaliers dé- 
voient être venus d'ailleurs , furtout du côté du Chili , ou ces Animaux 
font en grand nombre j au lieu que les Peuples de l'extrémité méridio- 
nale du Continent n'en ont pas l'ufage. 
Les efperances Enfin , le Samedi 2. S , il fut décidé, au Confeil, que l'intention du 
de la cour man R i n'étoit point que les Millionnaires s'arrêtafTent dans un Païs , où non- 
quenl feulement il n'y avoit point d'Infidèles à convertir , mais où il n'étoit pas 

pofïible de fubfifter. Le même jour , on fe difpofoit à partir , lorfque le 
vent tourna au Sud-Oueft. La Chaloupe étant allée à terre , un des Sol- 
dats qu'on y avoit envoies trouva , au milieu d'un champ , un Poteau , 
avec cette Infcription : / o o h n Woo d. Le vent , qui ne changea 
point le jour fuivant , ne permit point encore de quitter la Baie ; & ce 
tems fut emploie à planter auffi un Monument, vis-à-vis du mouilla- 
ge , avec ces quatre mots Efpagnols : Reynando Phelipe V , aho de. 
1746. Le même jour , qui étoit le premier de Mars , J le vent aïant tourné 
à l'Oueft , l'ancre fut levée à cinq heures du foir , & l'on fortit de la Baie , 
pour mettre le Cap au Nord-Eft. 
r Erreur du jour- Après tant d'exa&es obfervations , comparées avec celles qui s'étoienc 
Sifo d n. 1Amiral faites jufqu'alors , on n'aura point d'embarras fur le parti qu'on doit pren- 



DES VOÎAGES. Liv. VI, 95 

dre , entre le Chapelain de l'Amiral Anfon , qui , fur la foi de quelques 
Voïageurs, allure que la Baie de Saint Julien reçoit une grande Rivière , 
fortie d'un grand Lac , d'où fort aufîî une autre Rivière , qu'il nomme la 
Campana j & qui va fe décharger dans la Mer du Sud ; ou tant d'habiles 
Obfervateurs , qui ont fait plufieurs fois le tour de cette Baie, par terre & 
par mer , & qui affurent qu'elle ne reçoit pas même un Ruifieau. C'é- 
toit néanmoins cette prétendue communication des deux Mers , par deux 
Rivières auxquelles on fuppofoit leur fource dans un grand Lac , qui avoir 
fait former , au Confeil Roïal des Indes , un projet d'établiffement dans 
la Baie de Saint Julien. Son entrée , fuivant le P. de Quiroga , étant par 
les 49 degrés 11 minutes de Latitude auftrale , ceux qui l'ont marquée aux 
49 degrés , avec différence de quelques minutes , ne font pas tombés 
dans une grande erreur. Le même Millionnaire marque fa Longitude , 
prife du Pic de Tenerife , où les Efpagnols ont fixé leur premier Méri- 
dien , par les 311 degrés 40 minutes. L'entrée en eft d'autant plus diffi- 
cile , qu'il n'y a prefque rien qui la fade reconnoître , &c que fi l'on n'a 
pu prendre hauteur , on n'en peut juger que par l'eftime , qui n'eft ja- 



voïage sur. 
la côte la 
la Terre 
Magellani- 

QUE. 

Quiroga. 
174^. 




prc 

découvre eft pl< 

pas manqué de donner ici de bonnes leçons , vérifiées par leur expé- 
rience. 

Prefqu'à l'Oued; de l'entrée du Port , on voit une Colline fort haute , 
qui fe fait appercevoir de loin à ceux qui viennent du Nord-Eft , & 
qu'on prendrait d'abord pour une Ile : mais à mefure qu'on en approche, 
on découvre les pointes de trois autres Collines , qui ont aufli l'appa- 
rence d'autant d'Iles. Si l'on vient de l'Ile des Rois , il faut s'éloigner 
un peu de terre , parceque la Côte eft bordée d'écueils -, mais quand on 
eft par les 49 degrés , il faut fuivre des yeux la plus haute des quatre 
Collines , & s'approcher de terre pour fe mettre Eft ôc Oueft de cette 
Colline. Alors on trouvera la première Anfe , qui eft reconnoifTable du 
côté du Nord-Eft , parcequ'elle forme , vers le Nord , une barrière de 
rochers fort blancs. La terre qui eft au Sud , jufqu'à Santa Cruz, eft bak 
fe , & bordée aufîi de rochers , qui forment comme une grande muraille 
blanche. 

De Marée baffé , les Navires ne peuvent entrer dans le Port. Il n'y 
refte alors qu'un Canal fort étroit , qui n'a que deux braffes ôc demie d'eau, 
ou trois au plus , ôc qui court au Sud-Oueft jufqu'au pie d'une Pointe 
où il y a quelques rochers ; delà il tourne au Sud , aflez près de la Côte 
de l'Oueft. En haute Mer, l'accès en eft facile aux plus grands VahTeaux, 
parcequ'il s'y trouve fix brades de plus. Cependant iï l'on n'a point un 
Pilote expert , il faut jetter la fonde avant que d'entrer , & faire recon- 
noître l'embouchure du Canal. On confeille même de prendre le tems 
où la Marée commence à n'être plus fi forte , pour être en état de mouil- 
ler lorfqu'elle commence à perdre. Les grands VaifTeaux peuvent avancer 
jufqu'à ce qu'ils foient derrière les Iles , où , de baffe Marée , il y a tou- 
jours treize ou quatorze brades d'eau , fur un bon fond de terre grade f 



Obfeî7atîoJiS 
nautiques , fur 
le Port de Saine 
Julien. 



■QUE 



96 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Voïage sur no * re > & mêlée d'un fable fin. Les vents forts n'y agitent point les flots ? 
m Côte de parceque la Terre y couvre tout le Port. Il renferme deux Ilots, que la 
la Terre haute Mer ne couvre pas , & qui ne font jamais fans quelques Poules 
Magellani- d'eau. Lorfque la Marée eft bailfée de moitié, un enfoncement, qui fe 
trouve au Sud , 8c qu'on prend de haute Marée pour la Mer même , eft 
Quiroga. entièrement £ &£> 
l 7-\6. L e p ort j e $ amt Julien eft abfolument fans eau douce, pendant l'Eté. 

Les Sources & les Lagunes qu'on trouve à l'Oueft en font éloignées de trois 
ou quatre lieues j 8c la plus proche , qui eft au Nord-Oueft de l'entrée , 
eft fort élevée entre deux Collines , qui la rendent difficile à trouver. 
Mais , en Hiver , la fonte des néges forme de petits Ruiffeaux , qui vien- 
nent fe décharger dans la Mer. On prétend qu'il feroit aifé de fortifier 
ce Port , en plaçant une batterie fur la Pointe de pierre qui eft au Sud- 
Oueft de la première entrée , pareeque cette entrée eft fort étroite , que 
le Canal n'en eft qu'à une portée de fufil , & que de baffe Mer toute 
l'Anfe étant prefqu'à fec , excepté à fa Pointe , jufqu'à n'avoir que trois 
brafles d'eau dans le Canal même , les Navires n'y pourroient faire ufage 
de leur canon. D'ailleurs la pierre n'y manqueroit pas , pour les Fortifica- 
tions -, Se des écailles d'huitres , qui fe pétrifient , on pourroit faire de 
très bon ciment. On trouve auiîi , dans les Collines qui font au Sud du 
Port , un Talc très propre à faire du plâtre. Dans le Port même , la Pê- 
che feroit abondante : il eft rempli d'une efpece de Poiffon , qui reifem* 
ble beaucoup au Cabillau. On y voit quantité de Poules d'eau , d'Oies 
Se d'autres Oifeaux de Mer. Les Animaux terreftres les plus communs font 
les Autruches, les Guanacos, les Renards, les Vigognes &c les Quichin- 
chos. Mais tout le Païs eft ftérile & plein de falpêtre'. Les Troupeaux n'y 
trouveroient aucun pâturage , fi ce n'eft autour des bluffons , 8c parmi les 
cannes , près des fources. Il n'y a nulle part un feul arbre , dont le bois 
puiffe être mis en œuvre. A l'égard de la Température , l'air y eft fec, 8c 
le froid très piquant en Hiver. 

La Frégate , qu'on ne peut fe difpenfer de fuivre dans fon retour , ne 
trouva rien de remarquable jufqu'au 10 , qu'étant par les 45 degrés , à la 
hauteur d'une Anfe qui eft au Sud du Cap de las Matas _, elle y trouva 
la Mer fort groffe. Vis-à-vis de ce Cap , il y a deux Iles , dont la plus 
grande eft à une lieue du Continent , 8c la plus petite , qui eft aufli la 
plus baffe, à quatre lieues -, toutes deux fur la même Ligne , Sud- Eft 8c 
Nord-Oueft. Plus près , autour du Cap, il y en a quatre autres , une grande 
à la Pointe du Sud , 8c trois autres dans l'intérieur de la Baie. Au refte ce 
Cap a reçu fort mal à propos le nom de Cap des BuiJJbns. Les Obfervateurs 
Efpagnols n'y en virent pas un. C'eft la terre du monde la plus aride. Les 
Courans y font très forts au Sud 8c au Nord, 8c fuivent la même règle 
que les Marées. La Côte eft d'une hauteur moïenne , coupée de tems en 
tems par quelques Rochers. Les deux Pointes du Cap forment une Anfe. 
On entra dans la Baie fans aucun obftacle ., 8c l'on mouilla prefqu'an 
centre , par trente braffes , à une lieue 8c demie ou deux lieues de terre. 
L'Alferez , le premier Pilote , 8c le P. Quiroga fe mirent dans la Chaloupe , 
£f ttouyerenr, dans l'intérieur de l'Anfe formée par les deux Pointes du 

Cap a 



174-6. 



DES V O ï A G £ S. L i v. V I. r> 7 _____ 

Cap , une fort bonne Baie , fi profonde dans toutes fes parties , qu'à dix "voïage sur 
ïoifes du rivage on trouve fept à huit braffes , fond de fable noir , à la Côte de 
l'abri de tous les Vents , excepté de ceux de l'Eft 8c du Nord-Eft, qui ne J- A Te rr e 
font pas fort à craindre dans ce Parage. , E 

Ils montèrent enfuite fur les plus hautes Collines , pour découvrir , au 
Nord , la Baie de los Camarones 3 qui en renferme une autre, Se un petit "1^J^ A " 
bras de Mer au Sud du Cap. S'étant rerhbarqués à fix heures du foir , ils 
revinrent extrêmement fatigués d'une marche de trois lieues , dans un Pais 
compofé de pierres. Le lendemain , on alla mouiller , à l'entrée de la 
nuit , dans la Baie de los Camarones , par vingt- cinq bralTes d'eau , fur 
un fond de fable fin , à une lieue 8c demie de terre. Cette Baie eft fort 
grande. On y feroit expofé à tous les vents, fi du coté du Sud on ne pou- 
voit mouiller aftêz près de terre , à l'abri des vents de Sud-Oueft , de 
Sud 8c de Sud-Eft. Il paroît même que du côté du Nord , on ne feroit 
pas moins à couvert de ceux du Nord 8c du Nord-Eft. Le milieu de la 
Baie offre une Ile d'une lieue de long , dont la Pointe orientale forme 
une fuite de bas-fonds 8c de petits Ilots , couverts d'Oifeaux de Mer 8c de 
Loups marins. Les Obfervateurs donnèrent , à l'Ile le nom de Saint Jo- 
feph ; 8c fa hauteur , prife au centre , fe trouva de quarante-quatre degrés 
trente-deux minutes. 

Le 13 , l'Alferez, le P. Strobl 8c fix Soldats, allèrent obferver la qua- 
lité duterrein,&: chercher quelques Indiens. Ils retournèrent à bord vers 
le foir , après avoir rait inutilement quatre lieues , parmi des rochers 8c 
des épines , dont ils avoient les pies tout enfanglantés. Un efpace d'eau , 
qu'ils avoient apperçu dans l'éloignement , leur avoir paru d'abord une 
Rivière ; mais s'en étant approchés , ils n'avoient trouvé qu'une Ravine , 
qui , dans les tems de pluie 8c de la fonte des néges , fe remplit d'eau, 8c 
demeure à fec le refte de l'année. Telle eft la Rivière qu'on trouve mar- 
quée dans quelques Cartes , 8c qu'on fait tomber dans cette Baie , autour 
de laquelle on ne trouve ni eau douce , ni bois , ni le moindre veftige 
de Sauvages : aufti le Pais ne peut-il être habité. On ne trouve des Gz- 
marones que dans cette Baie 8c dans celle de Saint Julien. 

Le 14 , on appareilla , pour chercher Rio de los Sauces ; 8c le lende- 
main on fe mit Nord 8c Sud du Cap de Sainte Hélène , qui eft au Nord 
de la Baie dont on étoit forti le jour précédent. La hauteur du Pôle fe 
trouva de 44 degrés 3 o minutes. Cette Côte eft prefque partout fort baffe j 
on y voit feulement quelques rochers , qui s'elevent un peu , 8c qui fe 
préfentent de loin comme des Iles. On fe trouvoit, le 18, à 41 degrés 
3 3 minutes , hauteur à laquelle on place ordinairement Rio de Sauces : 
mais le vent ne permit point d'approcher de la Côte*, 8c l'eau commen- 
çant à manquer , on jugea que cette Rivière _, qui eft affez proche de 
Buenos-Aires pour être aifément vifitée , demandoit d'autant moins d'ôb- 
fervations , que c'étoit beaucoup plus près du Détroit , qu'on penfoit à faire 
un établiffement. D'ailleurs l'Hiver, où l'on étoit déjà , obligeoit de pro- 
fiter du vent , & des Courans , qui commencent à fe rendre fenfibles par 
les 41 degrés, pour retourner à Buenos-Aires. Ainfi , gouvernant au Nord } 
on arriva le 3 1 au Cap de Sainte Marie j 8c le lendemain , on décou- • 
lomeXIF. N 



93 HISTOIRE. GÉNÉRALE 

y oï âge sur Wtià rOueft, \q Pain de Sucre. Le même jour, on apperçut, au ventV 
la Côte pe un Navire qui étoit près d'entrer dans Rio de la Plaça. C'étoit une Tar- 
t a Terre tane Efpagnole , commandée par Dom Jofeph Marin j François de nation , 
j.îagellani- nm \s établi en Eipagne, &c parti de Cadix, au mois de Janvier, avec de 
QUt " nouveaux ordres pour le Gouverneur de Rio de la Plata. Les dangers d'une 

Oi'iroga. Rivière, qu'il ne connoifïbit pas, lui firent regarder comme un bonheur 
1 . t c '* d'avoir rencontré la Frégate. Le lendemain , à fix heures , on fe trouva 
devant Makionado ; 8c le 4 d'Avril , à cinq heures du foir , on mouilla 
heureufement à trois lieues de ■Buenos-Aires. 
Tablrangénf- Le P. Quiroga finit par un. Tableau général de la Côte , depuis la Baie 
Spuf! l îi2S- de Rio , de la i^lata jufqu'au Détroit de Magellan. Elle eft fituée entre les 
Aires jufqu'au 36 degrés 40 minutes , & les 51 degrés 20 minutes de Latitude Auf- 
2J2," dc Mà ~ traie. Depuis le Cap de Saint Antoine , où commence du côte de l'Oued 
l'embouchure de Rio de la Plata , jufqu'à la Baie de Saint Georges , elle 
court au Sud-Oueft jufqu'au Cap Blanc j du Cap blanc jufqu'à l'Ile des 
Rois, Nord Se Sud -, delà jufqu'à Rio Gallejos , Sud- Sud-Oueft , &: dans 
cet intervalle elle forme plusieurs Anfes. Depuis Rio Gallejos jufqu'au Cap 
de5 Vierges , c'eft-à-dire prefqu'à l'entrée du Détroit de Magellan , elle 
court au Sud-Eft. La Terre eft li baffe jufqu'aux 40 degrés , que les Vaif- 
feaux n'en peuvent gueres approcher -, mais depuis cette hauteur , en tirant 
au Sud , on la trouve fort haute jufqu'à la Baie de Saint Julien. On trou- 
ve , jufqu'à la hauteur de 46" degrés, quarante braffes d'eau jufqu'à une 
demie lieue de terre. Depuis la Baie de Saint Julien jufqu'à la Rivière 
de Sainte Croix , la terre eïx baffe , avec très bon fond partout , mais peu 
de rivage. Depuis la Rivière de Sainte Croix, jufqu'à Rio Gallejos, elle 
eft médiocrement haute j enfuite , fort baffe jufqu'au Cap des Vierges. Or» 
ne peut s'approcher de nuit du Cap de las Matas , fans courir quelque 
danger proche des Iles qu'il a vis-à-vis , & qui s'avancent beaucoup en 
Mer. Enfin la Côte , depuis l'Ile des Rois jufqu'à l'Ile Saint Julien , eft 
jpeu fure 5 &c la prudence oblige d'y tenir le large. 

Quant aux Vents , ce font ceux de Nord , de Nord-Eft , d'Oueft ôc 
de Sud-Oueft , qui régnent dans ces Mers pendant tout le cours du Prin- 
tems 6c de l'Eté. L'Eft ôc le Sud-Eft , qui feraient les plus dangereux , n'y 
foufîlent point dans ces deux Saifons. Le vent de Sud-Oueft y groflit ex- 
trêmement la Mer j & l'on eft prefque fur de la trouver groffe dans les 
conjonctions , les oppofitions , Se les changemens des quartiers de la Lune. 
Les Marées font une des plus grandes difficultés de cette navigation j en 
quelques endroits , elles montent jufqu'à la hauteur de fix braffes perpen- 
diculaires , Se font beaucoup varier les courans , dont les uns portent ait 
Nord , les autres au Sud ; ou s'ils fe rencontrent , ils fe réflechiffent à 
i'Eft Se au Sud-Eft. 

Ce vafte efpace n'offre point d'autre afyle , pour les Vaifféaux , que le 
Port Defiré , la Baie de Saint Julien , Se celle de Saint Grégoire. On trou- 
ve , dans le premier , une fource où l'on peut faire de l'eau ; mais tout le 
refte de la Côte eft fi aride , qu'on n'y voit pas même un arbre. Il n'y 
a gueres que la Baie de Saint Julien , où l'on puiffe trouver du bois de 
chauffage , une pêche abondante Se beaucoup de fel. Le froid fe fait reffen- 



DES VOÏAGES. t i V V I. 99 

tïr fur toute cette CbtQ , même en Eté y 8C l'on juge qu'il doit être excef- vo?age s'oit 
fif en Hiver , quand on conlidere l'extrême quantité de nege qui tombe LA côte de 
fur la Cordilliere, & fur le plat Païs, qu'elle ne fertilife point , & que la Terre 
.ion aridité continuelle rend incapable de rien produite. Delà vient que Magellam- 
toute la Côte eft fans Habitans. QUE - 

Il paroît que depuis la Rivière de los Sauces^ou des Saules , que quelques- Quirog a. 
uns 'ont nommée el Defagiiadero ,il ne s'en trouve aucune autre fur toute J-74^» 
cette Côte. Ceux qui fe font vantés d'en avoir vu , Se qui les ont marquées fut 
leurs Cartes , ont pris , pour des Rivières , quelques Ravines qui fe remplif- 
fent d'eau à la fonte des neges 8c pendant les grandes pluies.Cependantil n'eft 
pas impofiible qu'il n'en foit échappé quelques-unes aux Efpagnols, quoiqu'ils 
aient examiné la Côte avec plus d'exactitude qu'on ne l'avoit fait avant 
eux , 8c que celles dont quelques autres Navigateurs ont parlé n'exiftent 
point. On ne doit pas faire plus de fond fur quantité de circonftances , qui 
•fe trouvent dans les Journaux de ces premiers Voïageurs. L'un affine , pat 
exemple, qu'il a vu , fur les plus hautes Côtes.du Port Defiré, des oiié- 
mens d'Hommes de feize pies de long -, cependant les trois feuis cada- 
vres , que les Obfervateurs Efpagnols aient trouvés , n'avoient rien d'ex- 
traordinaire. D'autres difent que dans une Anfe du même Port on pêche 
beaucoup de PoùTon ; & les Efpagnols y tendirent inutilement leurs filets. 
Enfin un autre Journal donne au Port de Saint Julien des Huîtres d'onze 
palmes de diamètre \ 8c l'Equipage du Saint Antoine , qui examina foi- 
gneufement toutes ces Baies n'y apperçut rien de femblable. 

On doit conclure que cette dernière vifite d'une Côte fi peu fréquen- ta c g te & j a 
tée en a donné une connoiiTance beaucoup plus exacte qu'on ne l'avoit Terre Magelkaî- 
eue jufqu'alors. Il eft devenu certain , qu'elle n'a ni ne peut avoir d'Ha- habitec. ?CU 
bitans , 8c les Millionnaires ont renoncé à i'efpérance d'y exercer leur zèle. 
Dans les entretiens que le P. Catdiel eut , l'année d'après , avec quelques 
Montagnards de l'extrémité des Terres connues , il apprit d'eux quelques 
iingularités de leur Païs , qu'un autre Millionnaire fut chargé de véri- 
fier (29) ; l'une, qu'il y avoir , dans leurs Montagnes , une Statue de pier- t . . w 
re , enterrée jufqu'à la ceinture , dont les bras étoient de la groiïeur d'une rites nonveiie- 
cuifTe humaine j 8c que tout ce qui paroifToit du corps , étoit proportionné msm Connues ' 
à la groiîeur des bras. Un autre fait , beaucoup plus important , 8c confir- 
mé par le rapport de tous les Indiens de ces quartiers , regardoit la Ri- 
vière des Saules : on dit au P. Cardiel qu'en s'approchant de la Mer elle 
fe fépare en deux bras , 8c que dans l'Ile formée par cette féparation , il 
y a des Efpagnols , c'eft-à dire des Européens , car les Indiens du Païs 
donnent à tous les Européens le nom d'Efpagnols. On remarque néan- 
moins que les Jéfuites du Paraguay ignorent fi cette Ile eft habitée. Ceux 
qui faiioient ce récit ajoutèrent que leurs Ancêtres avoient trafiqué avec • 
ces Efpagnols , mais' qu'en aïant tué quelques-uns , leur communication 
avoit été interrompue ; qu'on ne laifloit pas de les voir encore pafTer quel- 
quefois dans la grande Terre, avec des Chaloupes, 8c que les plus vieux 
Indiens n'avoient jamais fu comment, 8c dans! quel tems,ils s'étoient éta- 
blis dans cette Ile*. 

|£?) Le P. Palconner. Mais ©n n'ajoute point cjuelfut le fuccès de fa commiffion. 

N i) 



io» HISTOIRE GÉNÉRALE 



CÔTE DE- 
PUIS Rio de § I y . 

LA I'lata 

b U r S uh, AU Côte du Gouvernement de Rio de la Plata" 

jusqu'au Brésil. 

J.L refte à faire , pour la fuite de la Côte jufqu'au'Brefil , ce qu'on a fait 
jufqu'ici pour les parties précédentes. Quoiqu'elle appartienne au Gouver- 
nement de la Plata , on n'en a qu'une co;nioi(îance imparfaite , qui devient 
encore plus obfcure par la variété des Relations ôc des témoignages. Mais 
entre plufieurs Journaux de différentes Nations , nous nous arrêterons à ceux 
d'Emmanuel Figueredo , Portugais ,. & de Théodore Reuter , Holiandois ,'. 
qui paiTent pour les plus exacts., 

Figueredo compte foixante- dix lieues , du Cap de Sainte Marie au Port 
de Saint Pierre, & ne nomme rien dans. cet intervalle. Reuter met , à 
dix lieues du même Cap,, une autre Pointe ; & devant elle deux Iles, 
dont l'une fe nomme Llha dos Cajlilhos ,,& fe préfente de loin avec l'ap 
parence d'un Fort. Sa îituation , dit-il ,. eft- à 34 degrés 40 minutes du 
Sud. De cette Ile , il compte 16 lieues jufqu' à. Marmanto -, &c 16 de Mar- 
manto au Fleuve Grande , qui eft le. même que celui de Saint Pierre.. 
Toute cette Côte , qui s'étend entre Oueft ôc Nord , eft continuellement 
bordée de petites hauteurs fabloneufes. On voit que la différence de cal* 
cul, entre les deux Pilotes, eil de huit lieues. Le Fleuve- Grande,, ou 
de Saint Pierre, a peu de largeur à fon embouchure j mais s'élargit dans 
les Terres, &; remonte vers le Nord-Oueft , jufqit'au Païs des Indiens, 
qu'on nomme Patos» On le regarde comme un des plus profonds & des 
plus navigables de cette partie du Continent.. 

Enfuite Figueredo nomme le Fleuve de Tamarandahu , fans expliquer 
la diftance; &c Reuter compte dix lieues entre ces deux Fleuves. Figueredo 
en met quatorze ôc demie, depuis Tamarandahu jufqu'à Rio Iboipetinhi^ 
delà , dix jufqu'à Arrarangué , ôc plus loin cinq jufqu'au Fleuve de. Lagoa^ 
Reuter en compte quatorze,, de Tamarandahu à Arrarangué, &neufd'Ar- 
rarangué à Lagoa. Ce dernier Fleuve , que d'autres nomment le Port de; 
Bicrça ,., ne reçoit que de petits Bâtimens du côté qui incline vers le 
Midi.-,. & préfente une petite Ile , nommée Réparo , fous laquelle on 
mouille commodément dans une. Anfe. 

De Lagoa à Upaba ,., huit lieues fuivant Figueredo , & fix fuivanr 
Reuter.. Les Efpagnols donnent indifféremment à Upaha le nom de Barra,-, 
de Ibuafup & celui de Rio d'Upaba : ils le font remonter auiîî jufqu au. 
Païs des Patos. Son embouchure a peu de largeur, ôc n'a pas plus défis: 
palmes d'eau j mais il eft ^lus large ôc plus profond: dans l'intérieur. 

D'Upaba, Figueredo compte dix lieues à l'Ile Sainte Catherine., vis* 
à^visde laquelle il fait fortir RioPatosdu Continent, à 29 degrés de Latitude 
du. Sud : mais Reuter ne met que fept lieues entre Upaba &. Rio de: 
Patos y qu'il fait fortir devant la Pointe méridionale de l'Ile Sainte Ca^ 
ïherirj.e»- 



DES VOÏAGES. Liv. V l rof 

Toute îa Côte- qu'on vient de parcourir eft habitée par des Antropo- côte de- 
pliages , dont la plupart font Ennemis mortels des Portugais , 8c ne font puis Rio de 
gueres moins redoutables pour les autres Européens. Ceux mêmes qui ont la Plat a 
reçu le joug, du Portugal n'en font pas mieux difpofés pour les Etrangers ,us ^' Af 
des autres Nations. D'un autre côté la Mer étant ici fort orageufe , 8c le P,ESÎ1 " 
froid très vif depuis le mois de Mars jufqu'au mois d'Août , on ne con- 
feille à perfonne de s'approcher alors de cette Côte. 

L'Ile de Sainte Catherine y dont on a donné la Defcription dans un au- 
tre Tome , s'étend de huit lieues en longueur , du Midi au Nord ; elle n'ai 
point de ftation commode du côté de l'Eft , excepté peut-être fous une 
petite Ile , qui borde fa pointe méridionale , ôc qui fe nomme IJÎa de 
Arvoredo , parcequ'elle eft revêtue en effet d'un grand nombre d'arbresi. 
On y trouve de l'eau 8c du bois en abondance j fecours affez rare fur 
cette Côte. 

De Sainte Catherine , les deux Pilotes comptent trois lieues jufqu'à 
l'Ile qu'ils nomment Gale. Après le Cap de Mondivi , vers le Sud , Reu- 
ter place dans le Continent , une Baie remplie de petites Iles, qui n'eft 
connue , dit-il , que fous le nom Indien de Toyagua ; il met la fituation 
de ce Cap à 2,8 degrés 15 minutes de Latitude Auftrale. Du Cap de 
Mandivi , fuivant Figueredo , au Nord-Oueft pour ceux qui fuivent la 
Côte, on rencontre une Baie que les Portugais nomment Enfeada de Ga- 
roupas ,8c delà une Côte haute , jufqu'au. Fleuve que les Indiens nomment 
Tajahug. L'intervalle eft de fîx lieues. Du Fleuve Tajahug jufqu'à celui 
de Saint François , le même Voïageur compte 27 lieues 8c fait fortir dans* 
l'intervalle la Rivière d'Yapuca. 

Reuter compte feulement cinq lieues, du Cap de Mandivi au Fleuve 
Tajahug , 8c repréfente ici la Côte entre Oueft 8c Nord. Il place , dans- 
l'intervalre , une très grande Baie , : qu'il nomme Garoupas. Le Fleuve Ta- 
jahug ,, fuivant fon obfervation ,. eft à vingt-huit degrés de Latitude Auf- 
trale. 

Celui de Tapuca , qui îe fuit fur la même Côte . n'eft connu jufqu'à- 
préfent que de nom. Delà au Fleuve Saint François , Reuter compte douze; 
lieues , entre Nord-Oueft 8c Nord-Eft -, il donne , au Fleuve Saint Fran- 
çois , deux embouchures , qui ont deux lieues de long jufqu'à la Mer, 8c 
qui font fermées.par trois Iles j de forte que les, Navires y entrent du Sud 
êc du Nord. Le premier de ces deux canaux , c'eft-à,-dire celui où l'on 
entre du Sud, fe nomme Aracari , 8c l'autre Bopitanga : mais ce Fleuve 
eft peu fréquenté des Navigateurs. 

Du Fleuve Saint François au Lac de Paruagua , Reuter compte douze 
lieues ; Figueredo quinze. Ce Lac eft fitué à 25 degrés 10 minutes , 40? 
minutes fuivant Figueredo , dans le Pais montagneux de Pernacapiaba v) 
&•- n'a pas moins de cinq oufix lieues de long , dans la même direction; 
que le rivage de la Mer, à: laquelle il communique par trois canaux : le; 
plus méridional, que les Indiens nomment Ibopupetuba , a iix brafïës d'eau 
vers l'embouchure ;8c préfente, à une lieue de la Côte , une retraite fort: 
commode aux VaifTeaux-, celui du milieu , éloigné du premier drine ou 
deux, lieues 3„& nommé Baifaguayi y eft profond de cinq; braiïês à l'ernbou^ 



ioi' HISTOIRE GÉNÉRALE 

Côte de- cnuL ' e j le trokieme , qui n'eft qu'à deux milles de celui du milieu , a n*x» 
ruis Rio de brades de profondeur, 8c fe nomme Suparabiu 

la Plata Entre le Lac de Paruagua & le Fleuve Ararapira , on compte cinq ou 
jusqu au f lx li eues> Ce Canton orne de l'eau douce 8c toutes fortes de provifions. 
Les Habitans font Ennemis des Portugais , 8c ne marquent d'affection que 
pour ceux qui leur portent la même haine. L' Ararapira fe jette dans l'O- 
céan vis-à-vis de la Pointe méridionale çfe l'Ile Cananée , qui eft fituée dans 
une Baie qu'elle remplit , 8c dont l'autre Pointe , c'eft-à-dire celle du Nord, 
regarde un autre Fleuve , nommé Itacuatiara , qui eft la meilleure ftation 
de l'Ile > on lui donne environ cinq brafTes d'eau. Figueredo compte 
deux lieues Se demie entre l'Ararapira 8c l'Itacuatiara. Les Portugais y 
ont des Habitations. 

Du fécond de ces deux Fleuves à celui d'Uguaa , on compte dix lieues; 
& dix , fuivant Reuter , au Capivari , mais douze fuivant. Figueredo. La 
Côte s'étend ici entre Oueft <Sc Nord. C'eft à deux lieues du Capivari 
que commence la Capitainie de Saint Vincent , première Province du 
Brefil. Figueredo nous apprend que les Portugais ont à l'embouchure de 
ce Fleuve une Ville nommée la Conception 9 8c que la Rade fe nomniQ 
Itatiano. 




DES VOÏAGES..Liv. VI, ,1©. 

CHAPITRE VII I. 

Histoire Naturelle des Régions Espagnoles 
de l'Amérique Méridionale. 



JljN abandonnant ici le Domaine d'Efpagne , pour fuivre mes Voïa- Introduc- 
geurs clans les autres Colonies Européennes de l'Amérique , je ne dois TI0N ' 
point oublier que j'ai nommé plus d'une fois un article d'Hiftoire Na- 
turelle , auquel j'ai renvoie toutes les curiofités qui peuvent être compri- 
fes fous ce titre. Il eft tems de remplit des promelTes , que je n'ai pas faites 
au hazard. J'ofe me faire un mérite du foin que j'ai pris , dans les Des- 
criptions Géographiques , de diftribuer avec quelque méthode , ce qui re- 
garde la température du climat , les qualités générales du Terroir , en un 
mot tout ce qui appartient à la conftitution phyfique de chaque Région : 
c'eft avoir épargné d'ennuïeux détails , à ceux qui n'ont pas de goût oour 
les connonTances de cette nature. Mais il me refte à traiter des produc- 
tions naturelles , dans l'ordre que j'ai fuivi pour les Relations de Voïages 
8c pour les Defcriptions.. 

§ 1. 

Isthme de l' Amérique. 

HT ... ;... 

A Out ce Pais , étant plein de Bois, contient une grande variété d'ar- arbre» 1 
bres , de Plantes &c de fruits , dont les efpeces font non-feulement incon- Fruits ex 
nues en Europe , mais différent de celles des autres parties de la même Plantes. 
Région. Lionnel Waffer , qui s'étoit attaché particulièrement à ces Obfer- 
vations , donne le premier rang à l'arbre qui porte le Coton. C'eft dit-il, 
le plus gros Arbre de Flfthme -, 8c l'abondance en eft furprenante (30). Il î-iahme!" * 
porte une goufte de la groifeur des noix mufcades , remplie d'une efpece 
de Duvet, ou de Laine courte , qui n'eft pas plutôt mure qu'elle crevé 
la goufife , & qu'elle eft emportée par le vent. Les Indiens font un prand 
ufage de ce Coton -, mais ils emploient le bois à faire des Pirogues , ef- 
pece de Bâtimens à rames , qui différent autant des Canots , que nos Bar- 
ques différent des Bateaux. Ils brûlent les arbres creux ; mais les Efpacmols , 
aïant reconnu que le bois en eft tendre 8c facile à travailler , les coupent 
foigneufement , pour en faire divers Ouvrages. 

Les Cèdres du Pais j furtout ceux des Côtes du Nord , font célèbres non- 
feulement par leur hauteur & leur groifeur , mais encore par la beauté de Ce ^ 
leur bois , qui eft fort rouge , avec de très belles veines , & dont l'odeur 

(30) L'Auteur avertit qu'il ne parle que du Continent. Il ne fe fouvient pas, dit-il-' 
d'en avoir vu dans les Iks Sambales , ou Saint Blaile , ni dans aucune autre des Iles 
Toifînes. p. ^j. 



ïo4 HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire mérite le nom de parfum. Cependant il n'eft pas de meilleur ufage que 

Naturelle. l' ar bre à Coton, ôc les Indiens l'emploient auiîiàfaire des Canots & des 
Isthme de Pirogues. 

i AMtRiquE. L e M aca e ft im arbre fort commun , dont le tronc s'élève toujours 
M:iC , a ,' ? fcs droit , &c n'a pas plus de dix pies de hauteur : mais fcs propriétés fono 

Çierell mfiU " tout-à-fait fingulieres. Il eft couronné d'une forte de guirlandes , qui font 
défendues par des pointes longues &: piquantes. Le milieu de l'arbre con- 
tient une moelle femblable à celle du Sureau. Le tronc eft nu jufqu'au 
fommet , mais delà fortent des branches , qui forment ce qu'on a nom- 
mé des guirlandes, pareequ'aïant un pié &c demi de large fur onze ou 
douze de long , 8c diminuant infenublement jufqu'à l'extrémité , leur 
ordre &c leur épaiileur préfente cette apparence. D'ailleurs ces branches, 
couvertes , comme on l'a dit , de longues pointes , font entremêlées du 
fruit , qui eft une efpece de grappe , de figure ovale , formée de plufieurs 
fruits , de la grolïeur d'une petite poire. Leur couleur eft d'abord jaune , 
mais elle devient rougeâtre en meurifïant. Chaque fruit a fon noïau. La 
chair, quoiqu'un peu aigre, eft également agréable & faine. Les Indiens 
coupent fouvent l'arbre, dans la feule vue d'en manger le fruit. Cepen- 
dant , comme le bois en eft dur , pefant , noir , &c facile à fendre , ils 
l'emploient ordinairement à conftruire leurs Maifons. Les Hommes en 
font aulîi des têtes de flèches ; de les Femmes , des navettes pour le travail 
du coton. 

Le Bibby , efpece de Palmier , qui tire ce nom d'une liqueur qu'il 

liqucurf ' a diftille , eft un arbre commun dans l'Ifthme , que fon ufage rend fort 
cher aux Indiens. Il a le tronc droit , mais fi menu , que malgré fa hau- 
teur , qui va jufqu'à foixante-dix pies , il n'eft gueres plus gros que la 
cuhTe. Il eft nu , armé de piquans , comme le Maca \ Se fes branches , qui 
fortent aufîi du haut de l'arbre , portent une grande abondance de fruits 
ronds , de couleur blanchâtre , & de la groifeur des noix. Les Indiens en. 
tirent une efpece d'huile , fans autre art que de les piler dans un grand 
mortier , de les faire bouillir & de les prefTer. Enfuite , écumant la li- 
queur , à mefure qu'elle fe refroidit, ce delïus, qu'ils enlèvent, devient 
une huile très claire , qu'ils mêlent avec les couleurs dont ils fe peignent 
le corps. Dans la jeuneflTe de l'arbre , ils percent le tronc pour en faire 
découler, par une feuille , roulée en forme d'entonnoir , la liqueur qu'ils 
nomment Bibby. On l'en voit fortir à groftes gouttes. Le goût en eft afifez 
agréable , mais toujours un peu aigre. Ils la boivent après l'avoir gardée 
un jour ou deux. 
Cocotiers & Il fe trouve des Cocotiers dans les Iles de l'Ifthme ; mais Warïer n'en 

Pîauaes. v j c p as un f Lir [ Q Continent. Au contraire la plupart des Iles n'ont point 

de Platanes , Se le Continent en eft rempli. Les Platanes de l'Ifthme n'ont 
pas d'autre bois que leur tronc , autour duquel plufieurs longues 8c gref- 
fes feuilles croiflent les unes fur lès aurres , Se forment des efpeces de 
pannaches , vers le haut defquels les fruits s'élèvent en long. Les Indiens 
plantent ces arbres en allées Se en bofquets , qui rendent le Païfage fort 
agréable , par la feule verdure des troncs. On diftingue une autre efpece 
de Platanes , nommés Bonanos , qui ne font pas moins communs dans 

l'Iftme , 



DES V O ï A G E S. L r v. VI. 105 

llfthme , mais dont lé fruit eft court , épais , doux , farineux , & fe mange 
cru -, au lieu que celui des autres fe mange bouilli. 

Le Mammey ne croît que dans les Iles ; ou du moins Waffer n'en vit 
point dans les parties de l'Ifthme qu'il parcourut. Son tronc eft droit &c 
fans branches , ëc n'a pas moins de foixante pies de haut. On fait beau- 
coup de cas de fon fruit , qui a la forme d'une Poire , & qui eft ici 
beaucoup plus gros que dans la Nouvelle Efpagne. Au contraire , celui 
du Mamey Sapota eft plus petit , mais plus ferme , & d'une plus belle 
couleur : mais cet arbre eft rare dans les Iles de l'Ifthme , & ne croît pas 
înême fur le Continent. Il n'y vient pas non plus de Sapadilles , tandis 
qu'elles font fort communes dans les Iles. Ce fruit n'y eft pas plus gros 
qu'une Poire de Bergamotte , ôc fa peau reffemble à celle de la Reinette. 
L'arbre diffère peu du Chêne. 

L'Ananas , que tous les Voïageurs Anglois appellent Pomme de Pin (3 1), 
eft fort commun dans l'Ifthme, &c meurit dans toutes les Saifons. On y 
trouve , avec la même abondance , un autre fruit , que les Indiens ne 
mangent pas moins avidement , 8c que Waffer nomme la Poire piquante. 
Sa Plante eft haute d'environ quatre pies , & fort épineufe. Elle a des 
feuilles épaiffes , à l'extrémité defquelles s'élève la Poire , que les Etran- 
gers regardent comme un très bon fruit. 

Les cannes de Sucre croiffent ici fans culture ; mais les Indiens n'en 
font pas d'autre ufage que de les mâcher Se d'en fucer le jus , tandis que 
les Efpagnols n'épargnent rien dans leurs Plantations pour en faire de bon 
Sucre. 

Waffer ajoute , à la Defcription qu'on a déjà donnée de la Manzanille , 
que dans les Iles de l'Ifthme , cette Pomme funefte joint , à la beauté de 
fa couleur , une odeur fort agréable *, que l'arbre croît dans des Terres 
couvertes de la plus belle verdure -, qu'il eft bas , & bien revêtu de feuil- 
les , mais que le tronc en eft fi gros & le bois fi bien graine , qu'on en 
fait des pièces de rapport dans les Ouvrages de Marquetterie ; que cepen- 
dant on ne peut le couper fans péril , &c que la moindre goutte de fon 
fuc produit une vefîie fur le membre qu'elle touche. » Un François de 
» notre Compagnie , dit le même Voïageur , s'étant aflis fous un de ces 
m arbres , après une légère pluie , il en tomba , fur fa tête & far fon ef- 
» tomac , quelques gouttes d'eau , qui y formèrent de fi dangereufes puf- 
» tules , qu'on eut de la peine à lui fauver la vie. Il lui en refta des 
^ marques , fembiables à celles de la petite vérole (32). 

Le Maho de l'Ifthme eft de la grofTeur du Frêne : mais il s'y en trouve 
une autre efpece , moins groffe & plus commune , qui croît dans les 
lieux humides. Son écorce eft aufti claire que notre Canevas. Si l'on en 
veut prendre un morceau , elle fe déchire en lanière jufqu'au haut du 
tronc. Ces lanières font minces, mais fi fortes , qu'on en fait toutes for- 
tes de cables & de cordages. Waffer donne la méthode des Indiens de 

(31) Apparemment d'après le Pina des (31) Ibidem, p. 104. Heriera dit que 

Efpagnols , qui lui donnèrent d'abord ce l'Huile commune eft un puiffant antidote 

nom. On ne peut fe méprendre à la deferip- contre ce poifon. Pécad. ï. liv. 7. ch, 16. 
non de Waffer. p. 102,. 

Tome XI F. , O 



Histoire 

Naturelle. 

Isthme de 
l'Amérique. 

Mammey» 



Ananas te Po?j 
te piquante., 



Remarques fur 

les Mazanilles. 



Comment fe 
font les corde* 
de Maho. 



y 



^___ iotf HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire l'Ifthme. » Ils commencent , dit-il , par ôter toute l'écorce de l'arbre , & 

Naturelle. „ la mettre en pièces. Ils battent ces pièces , les nettoient, les tordent 
Isthme de » enfemble , Se les roulent entre leurs mains , ou fur leurs cuiftes , corn- 

l'Amérique. » me nos Cordonniers font leur fil , mais beaucoup plus vite. C'eft à quoi 
» le réduit tout leur art. Ils en font aulîi des iîlets , pour pêcher le gros 
» Poillon. 
célèbres cale- Les Limeufes Calebaftes du Darien y croisent, comme dans les autres 

baffes du Darien. parties de l'Amérique, fur un arbre alfez petit , mais fort épais , & fe 
trouvent difperfées fur les branches , comme nos pommes. La groiïeur du 
fruit eft inégale 5 Se fa coquille , qui eft toujours ronde , contient dans fa 
capacité depuis deux jufqu'à cinq pintes. Mais l'Ifthme en a deux efpe- 
ces , Tune douce Se l'autre amere , quoique leurs arbres aient une exacte 
reflemblance. La fubftance de l'un Se l'autre fruit eft fpongieufe &c pleine 
de jus. Les Calebalïes douces fervent de rafraîchiiîement aux Indiens dans 
leurs voïages -, c'eft-à-dire qu'ils en fucent le jus , Se qu'ils en jettent le 
refte. L'autre efpece eft d'une amertume qui ne permet pas d'en manger ; 
mais , en décoélion , elle a des vertus admirables pour la guérifon des 
lièvres tierces & pour la colique. Les coquilles des Calebaffes de l'Iflhme 
font prefqu'aulîi dures que celles du Coco, fans approcher de leur épaif- 
feur. Les Indiens , qui les emploient à divers ufages , favent les peindre 
avec une forte d'art , Se les vendent allez cher aux Efpagnols. Ils ont 
aulîi des Gourdes , qu'ils laiiTent ramper comme les nôtres , ou qu'ils 
prennent foin d'élever à l'appui des arbres. On en diftingue aulîi deux 
efpeces ; la douce , qui fe mange -, Se l'amere , qui n'a d'utile que fa co-t 
quille , dont on fe fert pour puifer de l'eau , comme celles des Calebaf- 
fes fervent de Plats Se de Vafes. 

Herbe à foie de L'herbe à Soie de l'Ifthme , n'eft qu'une efpece de jonc plat, qui croît ers 

nainne. abondance dans les lieux humides. Sa racine eft pleine de nœuds. Ses 

feuilles , qui ont la forme d'une lame d'épée , font quelquefois longues 
de deux aunes , Se toujours dentelées comme une feie , fur les bords. Les 
Indiens, coupent ces herbes , les font fecher au Soleil , Se les battent dans 
un morceau d'écorce , pour les réduire en filets -, enfuite , les tordant com- 
me ceux du Maho , ils en font des cordes pour les hamacs Se pour la pê- 
che. Cette efpece de Soie eft recherchée à la Jamaïque , où les Anglois 
la trouvent plus forte que leurs chanvres. Mais les Femmes Efpagnoles 
en font des bas , qu'elles vendent fort cher , Se des Lacets jaunes , dont 
les NegrefTes des Plantations fe croient fort parées. 
Bcm nommé le- L'Ifthme produit un Arbre , nommé B "ois-le ger , qui tire ce nom de fon 

££!-, onuage. extr £ me légèreté , quoiqu'il foit de la grofteur ordinaire de l'Orme. Le 
tronc en eft droit , Se fa feuille reftemble beaucoup à celle du Noïer. Il 
en faut une quantité furprenante pour la charge d'un Homme. WafFer 
ignore s'il eft fpongieux comme le liège ; mais il vit avec admiration s . 
que quatre petites planches de ce bois , liées avec des chevilles de Maca , 
ioutenoient fur l'eau deux ou trois Hommes. Les Indiens emploient cette 
efpece de Radeaux , pour traverfer les Rivières ou pour la pêche , dans 
les lieux où ils manquent de Canots. Ils ont un autre Arbre , nommé 
Bois-blanc dans leur Langue , dont la hauteur ordinaire eft de dix-huit 



DES V O ï A G E S. Liv. VI. 107 

tm vïnot pies , 6c donc la feuille refïemble à celle du Senne. Le bois en 
eft fort dur, ferré, pefant, 6c plus blanc qu'aucun bois de l'Europe. Il 
eft d'un fi beau grain , qu'il n'y a point d'Ouvrage de Marquettene au- 
quel il ne put être emploie. Cet Arbre ne fe trouve que dans l'Ifthme. 
Les Tamarins bruns y font fort gros 6c fort hauts : ils croiffent près des 
Rivières , dans les terreins fabloneux. Le Canelier bâtard eft commun 
dans toutes les Forêts du Païs , 6c porte un fruit fans ufage , dont l'odeur 
tire fur celle de la Canelle , dans une goufife plus courte 6c plus épaifïè 
que celle des Fèves. 

Les Bambous épineux croiiTent dans toutes les parties de l'Ifthme. Waf- 
fer les compare à des ronces , ou à des Bois taillis, qui rendent imprati- 
cables les Cantons qui s'en trouvent couverts. Une même racine , dit- 
il , produit à la fois vingt ou trente branches , défendues par des poin- 
tes fort piquantes. On voit peu de ces ArbrilTeaux dans les îles ; mais il 
ne s'y trouve aucun Bambou creux , quoique cette efpece foit fort com- 
mune auiîi fur le Continent , 6c qu'elle y croiffe jufqu'à trente Ôc qua- 
rante pies de hauteur , avec une groiîèur proportionnée. Le tronc a 2 de 
diftance*en diftance , des nœuds , qui contiendroient douze ou quinze pin- 
tes de liqueur. On emploie cet arbre à divers ujages. Ses feuilles ne reflem- 
blent pas mal à celles du Sureau. 

On ne parleroit point des Mangliers , qui font auffi communs dans 
l'Ifthme que dans toutes les Régions voiiines , 6c qui n'y caufent pas 
moins d'embarras , par l'entortillement ordinaire de leurs branches , fi 
VVaffer ne faifoit , fur cette incommode efpece d'arbres , deux Obferva- 
tions qui ne fe trouvent dans aucun autre Voïageur : l'une que l'écorcc 
des Mangliers , qui croifTent dans l'eau falée , eft rouge , 8c peut fervir 
à la teinture du Cuir ; l'autre , que l'écorce du Pérou , fi fameufe fous le 
nom de Quinquina, eft de la même efpece. » Dans le dernier Voïage , 
» dit-il , que j'ai fait au Port d'Arica , j'y vis arriver une Caravane d'en- 
»» viron vingt Mules , chargées de cette écorce. Un Homme de ma corn- 
*> pagnie aïant demandé cP où elle venoit , l'Efpagnol , qui conduifoit la 
9 > Caravane , nous montra , du doigt , de hautes Montagnes , fort éloignées 
>» de la Mer , 6c répondit que cette Marchandife venoit d'un grand Lac 
» d'eau douce , qui étoit derrière une de ces Montagnes. J'examinai 1 e- 
3> corce avec attention , 6c je dis à l'Efpagnol ; c'eft de l'écorce de Man- 
j^glier. Il me répondit , da*ns fa Langue , qu'elle étoit de Manglier 
s» d'eau douce , ou d'un petit arbre de la même efpece. Nous emportâ- 
« mes quelques paquets de certe écorce j 6c j'ai éprouvé , en Virginie, 
» que c'étoit effectivement de l'écorce de Manglier (3 6). 

L'Ifthme a deux fortes de Poivre j l'une qu'on y appelle , en Langue 
du Païs , Poivre à la Cloche ', 6c l'autre , Poivre k VOifeau. Les deux ef- 
peces y font dans une égale abondance, 6c font le fruit de deux Arbrif- 
leaux. Les Indiens en font un grand ufage , furtout de la féconde efpece , 
qu'ils préfèrent à la première. 

Entre plulieurs Bois 4e teinture , ils en ont un rouge , dont Waffer 
croit qu'il y auroit beaucoup d'avantages à tirer pour nous. Ces arbres 

{}<>) IHâ. p. 114, 

O ij 



Histoire 

naturelle.- 

Isthme de 
l'Amérique 

Tamarins bruns 
& Candien bâ- 
tards. 



Deux efpeccs 
de Bambou» 



Obfemtions. 
fut lesMangliets. 



Le Quinquina 
eft de leur efpe- 
ce» 



Deux Poivres 
de l'Ifthme. 



Excellent bois 
de teinture.- 



ioS HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire croisent, dit-il , en fort grande quantité , vers la Côte du Nord , fur une 
Naturelle. Rivière qui coule du côte des Iles Sambales , à deux milles ôc demi de la.. 
Isthme de Mer. Il en parle fur le témoignage de fes propres yeux. Leur hauteur e(b 
l'Amérique, de trente ou quarante pies. L ecorce eft rude &c fort inégale. A peine le 
bois eft coupé , qu'il paroît d'un jaune rouge. Les Indiens , le mêlant 
avec une forte de terre , qu'ils ont dans le Pais , en teignent le coton 
pour les Hamacs ôc pour leurs robbes. Ce bois Ôc cette eau ne deman- 
dent que de bouillir deux heures enfemble , dans de l'eau claire , pour: 
lui donner la rougeur du fang. » J'en fis l'épreuve , ajoute Waffer : Je 
■» trempai , dans cette eau , une pièce de coton qui devint très rouge. A. 
» la vérité , elle pâlit un peu, quand je l'eus lavée ; mais je m'en impu^ 
» tai la faute , ôc, je jugeai que j'avois manqué à quelque chofe pour fixée 
» la couleur , car il eft certain que l'eau ne fauroit effacer cette teinture.- 
Aux environs de Carthagene , les plus grands ôc les plus gros arbres ,~ 
arbres du pIïs de ^ ont * e Caobo , ou Acajou, le Cèdre , le Baumier , l'Arbre Marie ôc les 
caidiagene. Palmiers. Le bois des premiers fert à fabriquer des Canots , ôc particu- 
lièrement des Champanes , forte de Barques que les Habitans emploient 
pour leur commerce le long de la Côte 8c fur les Rivières. On y voit 
deux fortes de Cèdres: les uns. blancs; &c les autres rougeâtres , qui font 
les plus eftimés. Le Baumier ôc l'arbre Marie diftillent une liqueur ré- 
fineufe de différente efpece j l'une appellée Huile-Marte , ôc l'autre Bau- 
me Tolu ,. du nom d'un Village autour duquel cet arbre croît en abon- 
dance. Les Palmiers , élevant leurs têtes touffues fur les Montagnes , y 
forment une très agréable perfpective. On en diftingue plufîeurs efpeces 3> 
peu différentes à la vue , mais remarquables par la différence de leurs 
fruits ; quoiqu'elles donnent prefque toutes une forte de vin , qui fait la 
liqueur ordinaire des Indiens du Païs. Le meilleur eft celui qu'on tire 
du Palmier roial , ôc du Coroqo» Après avoir fermenté , pendant cinq ou 
fix jours, il moufle comme le vin de Champagne -, il eft agréable ,pir 
quant ôc capable d'enivrer. Son défaut eft de s'aigrir trop tôt ; ce qui; 
oblige fans ceffe d'en renouveller les provirions. 

Le Gayae ôt l'Ebenier des Montagnes de Carthagene ont prefque la 
Habilla de Car- dureté du Fer. On y trouve aufîi quantité de Bèjuques,. efpece de Saule 
•veuuTexttaoïdi- pli ant &- propre à faire des liens , qui croît de même dans les autres par- 
ères, ties de l'Amérique méridionale , mais qui eft ici plus varié dans fes ef- 
peces. On en diftingue une , dont le fruit fe nomme , par excellence ? , 
Habilla , ou Fève , de Carthagene .C'eft en effet une forte de Fève , large 
d'un pouce, fur neuf lignes de long, platte , à-peu-près en forme.de cœur» 
Sa gouffe eft blanchâtre. , dure &rude, quoique déliée. Elle renferme un 
noïau peu différent de l'Amande ordinaire , mais un peu moins blanc & 
fort. amer. On aflure que c'eft le plus excellent, de tous les Antidotes , 
contre la morfure de toute forte de Serpens. Il fuffit d'en manger immé- 
diatement après la bleflure , pour arrêter aufli-tôt le cours du venin, ôc 
pour en difïiper tous les effets. C'eft un préfervatif, comme un remède.^ 
ôc cette opinion eft fi bien établie, que les Cha fleurs ôc les Ouvriers ne- 
vont jamais fur les Montagnes , fans en avoir pris un peu.., à jeun -, après 
quoi ils marchent Ôc travaillent librement , , comme fi cette précaution le& 



DES VOÏAGES, Lit, VL 109 

ïendoit invulnérables. L'Habilla de Carthagene eft chaude au plus haut Histgir» 
degré. Auffi en mange-t'on fi peu , que la dofe ordinaire n'eft que la Naturelle* 
quatrième partie d'un noïau ; ôc lorfqu'on l'a prife , il faut fe bien gar- Isthme ds 
der de boire fur-le-champ aucune liqueur capable d'échauffer. Dom An- l'Amérique,,, 
toine d'Ulloa , qui donne ici fon témoignage pour garant ,. fondé , dit- 
il , fur l'expérience , ajoute que ce fruit n'eft point inconnu dans d'autres 
Contrées des Indes , ôc que fes vertus y font même renommées , mais 
qu'il y porte le nom de Habilla de Carthagene , pareeque c'eft dans le 
terroir de cette Ville qu'il croît avec toutes fes perfections. ' 

La Plante , qu'on nomme Senjitive , y eft aufli très commune ,. entre Plante fenfiui 
celles qui naiffent fous les arbres ôc dans les Bois. Elle eft aujourd'hui ve forc eomnuv ' 
trop connue pour demander une Defcription ; mais le même Voïao-eur 
nous apprend qu'elle porte , à Carthagene , un nom que la pudeur lui 
défend d'écrire , &: que les Efpagnols , plus modeftes dans quelques autres 
lieux , lui donnent celui de Fergompja (33) , & de Dcn^ella (34). Il 
ajoute que fa hauteur ordinaire, aux environs de Carthagene, n'eft que 
d'un pié &c demi , ôc que chacune de fas feuilles n'a pas plus de quatre Guayaquil 
ou cinq lignes de long, fur un peu moins d'une ligne de large ; au lieu 
qu'à Guayaquil , où elle eft aufli fort ccirmune , elle a trois ou quatre 
pies de haut, & fes feuilles à proportion (35). 

Le climat de l'Ifthme eft trop humide ôc trop chaud pour l'Orge , le Blé * & Gk.ib& 
Froment , ôc les autres grains de cette nature ; mais on y recueille quan- 
tité de Maïz 8c de Riz. Un boifïeau de Maiz en donne cent. Ce blé In- 
dien fert non-feulement à faire le Bollo , efpece de gâteau , qui tient 
lieu de pain dans toutes ces Contrées , mais à nourrir auiîi les Porcs ôc 
toute forte de Volaille. Le Bollo de Maïz eft blanc , mais fort infipide^ 
Les Efpagnols , comme les Indiens , n'ont pas d'autre méthode pour le 
faire, que de laiffer tremper quelque tems le Maïz dans de l'eau fort pure 9 
ôc de l'écrafer enfuite entre deux pierres» A force de le broïer & de le 
changer d'eau , ils viennent à bout d'en féparer la peau & les autres ex- 
crémens ; après quoi ils le pêtrifTent ; ôc dans cet état ils recommencent 
à le broïer entre deux pierres. Il ne refte alors qu'à l'envelopper dans 
des feuilles d'arbre , ôc qu'à le faire cuire à l'eau. Le grain ou le sâteau 
de Bollo devient pâteux en vingt-quatre heures , ôc n'eft bon que dans . Comment- & 
cet efpace. On peut le pétrir au lait , ôc peut-être en eft-il. meilleur; Sî"* 
mais jamais on" ne parvient à le faire lever, pareeque les liquides ne peu- 
vent le pénétrer parfaitement. Il n'y a point de mélange , qui puiffe lui 
faire perdre fa couleur ôc fon goût naturels. 

Les Nègres des Plantations de l'Ifthme font nourris , comme dans Ie& 
autres Colonies de l'Amérique , de cette efpece de pain , qu'on nomme 
Caffave , compofé de racines à'Yuca , de Nagmes y ôc de Manioc. On ne £afiTcXé?' 
s'arrête à leur méthode , que pour donner occafîon de la comparer avec 
celle des Iles Françoifes. Ils commencent par dépouiller ces racines de 
leur peau , pour les râper enfuite avec une râpe de cuivre „ de quinze & 

( j 3) Pudique, ( j; ) Voïage dePQjaAMQined'UlIoavi; *;. 



_ ï io HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire dix-huit pouces de long. Leur fubftance , réduite en farine, femblable â 

Naturelle. l a grolfe fciure de bois, eft jettée dans 1 eau , pour en ôter un fuc acre 
Isthme de ôc tort, qui eft un vrai poifon. Elle y demeure quelque tems , & l'eau 

■i/Amerique. eft fouvent changée. Eniuite , l'aiant fait fécher , on la pétrit en forme 
de gâteau rond , large d'environ de deux pies de diamètre , & de quatre 
lignes d'épailîêur , qu'on irait cuire dans de petits Fours , fur de grandes 
plaques de cuivre , ou fur une efpece de brique. C'eft une nourriture fort 
ïubitantielle , mais fade. Elle fe conferve long-tems fans fe corrompre j 
ôc quoiqu'elle fe durcitïe , fon goût eft le même au bout de deux mois 
que le premier jour, 
ufage qui s> L'uiage du pain de Froment eft rare dans l'Ifthme , pareeque la farine 

fait du Pain de n'y venant que d'Efpagne , elle n'y fauroit être à bon marché. On n'en, 
trouve gueres que chez les Européens établis dans les Villes , ôc chez les 
riches Créoles j encore n'en ufent-ils qu'en prenant le Chocolat , ou en 
mangeant des Confitures au Caramel. Dans tous leurs autres repas , l'ha- 
» bitude leur fait préférer le Bollo , ôc même la Catïave , qu'ils allaifon- 

nent avec du miel. D'ailleurs ils font d'autres pâtifTeries de Maïz , ôc di- 
vers mets, dont ils fe trouvent auilî bien pour leur fanté que du Bollo, 
qui eft d'un ufage fort fain. 
Remarques fur Entre diverfes racines communes à toute l'Amérique , l'Ifthme produit 

les camoces. beaucoup de Camotes , que les Voïageurs comparent pour le goût aux Pa- 
tates de Malaga , mais qui leur reifemblent peu par la figure. Elles font 
prefque rondes , ôc fort raboteufes. Les Créoles en font des conferves , 
ôc les emploient dans leurs ragoûts. M. d'Ulloa leur reproche de n'en 
pas tirer un autre avantage , qui feroit d'en faire entrer dans la compo- 
iition de leur Caftave. Elle en auroit , dit-il , beaucoup meilleur goût. 
Diverfes fortes Le Cacaotier croit naturellemont en divers endroits de l'Ifthme ; mais 

jîc fruits. le fruit n'y eft pas iî gros 3 ni iî huileux , que dans la Province de Cartha- 

gène. Les Melons communs Ôc les Melons d'eau , le raifin de treille , les 
Oranges , les Nèfles ôc les Dattes , font des fruits aufli communs aujour- 
d'hui dans les Villages Indiens que dans les Plantations Efpagnoles : mais 
le Raifin n'y eft pas d'auflï bon goût qu'en Efpagne. En récompenfe , les 
Nèfles y font beaucoup plus délicates. On y diftingue trois fortes de 
Trois efpeces Plantains , toutes trois dans une égale abondance : les Bananes , qui font 

3e Plantains. j a p ms g ro {ïe , ôc qui n'y ont pas moins d'un pié de long-, les Dominicos, 
moins gros ôc moins longs que les Bananes, mais d'un goût fort fupérieur ; 
ôc les Guïneos , plus petits ôc meilleurs que les deux précédens. .Il ne 
manque, à ce dernier fruit, que d'être plus convenable à la fanté , mais 
il échauffe beaucoup. Sa longueur ordinaire eft de quatre pouces. Dans 
fa maturité il a l'écorce jaunâtre , plus luifante ôc plus unie que celle des 
Dangereufe deux autres , ôc le noïau aufii délicat que la chair. Les Créoles ne man- 

propriété de quent point de boire de l'eau , après en avoir mangé ; mais les Equipages 
des VaifTeaux de l'Europe , buvant au contraire de Feau-de-vie , comme 
ils y font accoutumés avec tout ce qu'ils mangent , s'attirent de cruelles 
maladies , ou des morts fubites. Cependant un Voïageur éclairé ($6) croie 

(36) Lç même, ïhid, p. 4^. 



DES VOÏAGES. L i v. VI. ni 

avoir vérifié que c'eft moins la qualité de l'Eau- de- vie que la quantité , *" -' 

qui caufe le mal. Il en vit boire modérément à quelques perfonnes de fa Naturelle. 
connoiffance , après avoir mangé des Guineos , 8c réitérer plufieurs fois i STHME DE 
l'expérience, fans en reftentir de mauvais effet. Cet exemple lui fit même l'Amérique. 
efïaïer de mettre avec ces fruits rôtis fur la braife , un peu d'Eau-de-vie 
8c de Sucre , qui ne fervit qu'à les lui faire trouver meilleurs. Il s'en fai- 
foit fervir tous les jours *, 8c les Créoles mêmes y prirent beaucoup de 



goût 



Les Papaies de l'Ifthme font longues de fix à huit pouces, & relfem- p^paie & Gua- 
blent aux Limons ; mais leur écorce demeure toujours verte. Elles Gnt la «abane. 
chair blanche 8c pleine de jus , un goût acide qui n'a rien de trop pi- 
quant , 8c toutes les qualités des meilleurs fruits. La Guanabane , fruit 
d'un arbre comme les Papaies , reiïembleroit beaucoup au Melon , il fon 
écorce n'étoit plus lilïe , 8c toujours verdâtre. Sa chair eft d'ailleurs un peu 
jaune , 8c tire fur le goût du Melon j mais leur principale différence eft 
dans l'odeur. Celle de la Guanabane eft rebutante. Ses pépins font ronds , 
luifans quoiqu'obfcurs , &c d'environ deux lignes de diamètre. Ce n'eft 
qu'une moelle un peu ferme, 8c pleine de jus , revêtue d'une peau fort 
mince 8c tranfparente. Son odeur eft plus défagréable encore que celle 
du fruit , c'eft-à-dire plus fade. Les Habitans du Païs afïiirent qu'en man- 
geant cette femence, on n'a rien à craindre du fruit, qu'ils croient fort 
indigefte fans cette précaution : mais quoique le goût n'en foit pas mau- 
vais , elle révolte les Etrangers par l'odeur. 

Tout le Païs produit naturellement une fi grande abondance de Limons , -£%ee de U- 

r • » ' *. o /•*•■-'■ i ' ^ r • • i morts , nommes 

que fans culture 8c fans loins les Campagnes en lont couvertes : mais ils S uùies. 
ne font pas de la même efpece que ceux de l'Europe ; ou du moins ceux 
de l'efpece Européenne font rares dans l'Ifthme. On y donne le nom de 
Sutïles , à ceux qui s'y trouvent en fi. grand nombre. L'arbre n'a que huit 
ou dix pies de haut. En fortant de terre , il fe divife en plufieurs bran- 
ches , qui forment enfemble une houpe affez agréable j mais les feuilles , 
quoique femblables à celles de nos Citroniers , font plus petites 8c fort 
liflès. Le fruit n'eft pas plus gros qu'un œuf ordinaire , 8c l'écorce en eft 
très fine. A proportion de fa groffeur , il contient plus de jus que les 
Citrons d'Europe ; mais il eft beaucoup plus acide. On ne laifie point de 
Femploïer dans toutes les fauces , fans s'appercevoir qu'il nuife à la fanté. 
Les Habitans l'emploient même pour faire cuire la viande au pot •, c'eft- Leur propriété 
à-dire qu'en " la mettant fur le feu , ils expriment dans l'eau le jus d'un p° ur cuire i es 
certain nombre de Limons , qui l'amollit fi vite , que dans l'efpace de 
trois quarts d'heure , elle fe trouve en état d'être fervie. Cet ufage étant 
commun dans le Païs , on s'y mocque àes Européens , qui emploient 
toute une matinée , pour une préparation qu'ils pourroient rendre auiii 
courte. 

Les Amandiers 8c les Oliviers ne croifient pas mieux dans l'Ifthme Fruits quî ne 
que le raifîn de Vignoble : on eft obligé d'y tirer , de l'Europe ou du viennent poinc 

~i, , . , c ,. T , ?.. „ , , r .° J . * r t dans llilnrae. 

i^erou , les Amandes , 1 Huile 8c les Vins - y ce qui ne peut manquer de 
rendre toutes ces Marchandifes fort chères. Quelquefois même elles man- 
quent tout-à-fait j 8c c'eft un mal dont les Habitans ont beaucoup à fouf- 



ni HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire ^ rir > ^* ans autre exception que les Indiens 8c les Nègres , qui font accou- 
Naturelle. tumés aux liqueurs du Pais. Les autres , étant dans l'habitude de boire 
Isthme de du vm aux repas ordinaires , ne peuvent en être privés fans une prompte 
l'Amérique, révolution dans leur tempéramment. L'eftomac perd fon activité pour la 
digeftion. Il s'affoiblit -, &c le défordre croît , jufqu'à devenir la fource 
Danger de la de diverfes maladies épidémiques. M. d'Ulloa nomme un tems où le vin 
privation du vinJ étoit fi rare à Carthagene , qu'on n'y difoit la Me (Te que dans une feule 
Eglife. On s'apperçoit moins que l'Huile manque , parceque tous les mets 
s'apprêtent avec le Sain-doux , qui eft toujours en ti grande abondance , 
qu'une partie s'emploie a faire du Savon. On a d'ailleurs des chandelles 
de fu if , pour la nuit. Ainfi l'ufage de l'Huile eft prefque réduit aux Sa- 
lades. 
Tabac du Païs. H croît du Tabac dans l'Ifthme : mais les Européens le trouvent moins 
fort que celui de la Virginie ; ce que Waffer n'attribue qu'à la parefïe 
des Indiens, qui le cultivent mal 8c qui ne le tranfplantent jamais. Ils 
fe bornent à le femer dans leurs Plantations ; 8c l'abandonnant à la Na- 
ture , ils attendent qu'il foit fec pour le dépouiller de fes feuilles , qu'ils 
roulent en cordes de deux ou trois pies de longueur , au milieu defquel- 
comment les les ils laiiTent un petit trou. Lorfqu'ils veulent fumer en Compagnie , un 
d^nithnw 61 " P etlt Garçon allume un bout du rouleau , 8c mouille l'autre , pour em- 
pêcher qu'il ne brûle trop vite. Le Fumeur met le bout mouillé dans fa- 
bouche , comme on y met une Pipe ; 8c foufïlant par le trou , il pouffe 
la fumée au vifage de ceux qui l'environnent. Chacun a fous le nez un 
petit entonnoir , qui leur fert à la recevoir -, 8c pendant plus d'une demie 
heure, ils la refpirent voluptueufement. 

^^ Le même Voïageur , dont le témoignage mérite beaucoup de diftine- 

Animaux. ù° n fut des propriétés qu'il avoir connues dans un long féjour avec les 
Indiens de l'Ifthme , allure qu'il ne s'y trouve pas une grande variété d'A- 
nimaux , mais que la terre y étant très fertile , » il ne feroit queftion 
Remarque fur „ q Ue d'en défricher une partie confîdérable , qui condfte en Bois , pour 

Je terroir de * r • ,, , . A r \ i * ■ i t,~ r , 

l'Ifthme. » en taire dexcellens pâturages, ou tous les Animaux de 1 Europe s en- 

» graiiTeroient merveilleufement (37). Cependant M. d'Ulloa fe plaint que 
la chair des Vaches , qui font en abondance dans les Colonies Efpagno- 
les , eft feche 8c peu fubftantielle j effet , dit-il , de la chaleur du Climat. 
D'un autre côté , il avoue que les Porcs de race d'Europe y font extrê- 
mement délicats , 8c qu'ils palTent même pour les meilleurs de toutes les 
Indes. C'eft auiïi le mets favori des Efpagnols , qui croient cette viande 
plus faine que toute autre, jufqu'à la préférer dans leurs maladies , aux 
Perdrix , aux Poules , aux Pigeons 8c aux Oies , dont ils ne manquent 
point, 8c qui font de fort bon goût {58). 

Porcs fauvagcf. C'eft particulièrement dans l'Ifthme qu'on trouve un grand nombre de 
cette efpece de Sangliers , ou de Porcs fauvages , que les Indiens nom- 
ment Peccaris. Ils font faits , fuivant WarFer , comme les Cochons de Vir- 
ginie. Leur couleur eft toujours noire. Ils ont de petites jambes , qui ne 
les empêchent pas de courir fort vite. Ce que le Peccari a de plus fin- 

(37) Voïages de Lionnel Waffer, p. 119, 
"(3*) Voïage de M. d'Ulloa, i. r. ch. ;. 

gulier, 



'DES VOÏAGES. L i v. VL 115 

*mlier, c'eft qu'au lieu d'avoir le nombril fous le ventre , il Ta fur le HlSTOIRE ' 
dos -, & qu'après l'avoir tué , pour peu que l'on tarde à lui couper cette Naturelle. 
partie , fa chair fe corrompt en deux ou trois heures , & ne peut être i STH me de 
mangée -, au lieu que fi le nombril eft coupé , elle fe conferve très fraî- l'Amérique. 
che pendant plufieurs jours. Elle eft d'ailleurs très nourriflante , faine , 
.& de bon goût. Ces Animaux vont ordinairement en troupes. Les In- 
diens les chaiTent avec leurs chiens , 8c les tuent à coups de lanças ou de 
.■flèches. Ils ont une autre efpece de Porc fauvage , qu'ils nomment Varé , var&J 
couvert d'une foie fort épailfe , avec de grandes défenfes 8c de petites 
oreilles. Ceft un Animal féroce , qui attaque toutes les autres Bêtes. On 
le xhaffe comme le Peccari , 8c fa chair n'eft pas moins eftimée : il n'a 
pas le nombril fur le dos {$<)). 

On rencontre dans les Bois de Flfthme une aflez grande quantité de Bêtes fauress 
Bêtes fauves , qui reiTemblent beaucoup à nos Daims. Non-feulement les 
Indiens ne les chaffent jamais , quoique la chair en foit excellente -, mais 
ils refufent d'en manger , par une fuperftition ignorée : ils paroiffent même 
affligés d'en voir manger aux Européens -, 8c s'ils en trouvent des cornes , 
que ces Animaux perdent en certains tems , ils les confervent avec beau- 
coup de foin. 

Lqs Chiens de Flfthme font fort petits 8c mal faits, 'ils ont le poil rude rif f^ e " s *• 
Se long. Quelque foin qu'on apporte à les drefïer pour la Chatte , ils 
ne fervent qu'à faire lever le Gibier } 8c de quatre cens Bêtes , qu'ils font 
partir dans un jour , ils n'en prennent pas quatre à la courfe : mais s'ils 
les font entrer dans quelque détroit , ils les y tiennent affez fidèlement 
bloquées jufqu'à l'arrivée des Chafïèurs. 

Les Lapins du Pais différent des nôtres , non-feulement par leur grof- Lapins extiaot- 
feur , qui eft égale à celle du Lièvre, mais encore par les oreilles qu'ils 
ont fort courtes , 8c par les ongles , qu'ils ont fort longs. Ils n'ont pas de 
queue. Jamais ils ne fe font de terriers. Leur retraite eft entre les raci- 
nes des arbres. Les Indiens aiment leur chair , 8c WafFer en vante Fex- 
-cellence. Il ne vit point de Lièvres dans l'Ifthme. 

Les Singes y font en grand nombre , 8c de différentes efpeces , dont 
la plus commune eft une forte de Sapajous , que les Indiens nomment 
Mïcos , de la groffeur d'un Chat , 8c de couleur grife. 

Le Renard de Flfthme n'excède gueres , non plus , la groffeur d'un écc ^gfp,f p S 
Chat ordinaire. Son poil eft très fin , 8c tire fur la couleur de canelle. té. 
Il n'a pas la queue longue ; mais il l'a fort épaifïe , 8c compofée d'un 
poil fpongieux , qui ne fert pas moins à fa défenfe qu'à foh ornement. 
S'il eft pourfuivi d'un Chien , ou d'autres Animaux qui lui font la guer- 
re , il mouille fa queue de fon urine , en fuïant , 8c la leur fait jaillir 
au mufeau j l'odeur en eft fi puante , qu'elle fuffit pour les arrêter. M. 
d'Ulloa ne fait pas difficulté d'affurer qu'elle fe fait fentir d'un quart de 
lieue, 8c fouvent, dit-il, pendant une demie heure entière (40). 

La Nature n'a pas moins pourvu à la défenfe de VArmadilk , Animal defcriptkm, 2 ' * 

(39) M. d'Ulloa parle d'un autre , que les Indiens } dit-il 3 nomment Sajones, 

•(40) Ididem. 

Tome XI F, P 



JUtî, 



"4 HISTOIRE GÉNÉRALE 

_ Histoire^ Singulier , qu'on a déjà nommé plufieurs fois fans avoir donné fa Defcrîp- 

Naturelle, tion. Il eft de la grofTeur d'un Lapin d'Europe , mais d'une figure fort 
I.c T hme de différente. Par le grouin , les pies & la queue, il reffemble au Cochon. 

l'Amérique. Tout fon corps eft couvert d'une écaille dure & forte , qui fe conformant 
aux irrégularités de fa ftru£hire , le met à couvert de toute forte d'inful- 
tes , 8c n'apporte point d'obftacle à fa marche. Cette écaille eft accompa- 
gnée d'une autre, en forme de mantille , unie à la première par une join- 
ture. Elle fert à garantir fa tête -, de forte que toutes les parties de fon 
corps font dans une égale fureté. La furface des deux écailles repréfente 
diverfes figures en relief, de couleur foncée , mais avec des nuances fi 
différentes , que la vue en eft fort agréable. Les Indiens 8c les Nègres 
font les feuls qui mangent la chair de cet Animai , 8c qui la trouvent 
excellente. 
Multitude Je On ne trouve point , dans l'Ifthme , d'autres Chevreaux , ni d'autres 
Moutons , que ceux qu'on y apporte d'Efpagne ; &c ces Animaux n'ont 
jamais pu s'y multiplier. Les Rats 8c les Souris y font fort incommodes 
par leur voracité 8c par leur nombre. Leur couleur eft grife , 8c leur grof- 
feur , extraordinaire. Une race de Chats : , dit WafFer , îeroit un des beaux 
préfens qu'on pût faire aux Indiens (41) ; ce qui doit faire juger que le 
climat n'eft pas favorable non plus à leur multiplication , puifqu'il n'eft 
pas vraifemblable que les Efpagnols n'y en aient jamais porté. Le même 
Voïageur raconte qu'étant aux Iles Sambales ,. 8c voulant marquer fa re<- 
connoifTance par quelques préfens, à des Indiens qui Pavoient bien fervi, 
ils n'en voulurent point d'autre qu'un Chat qu'il avoit à bord. 

Le Pcrico hVero. ®u côté de Porto-Belo , on trouve un Animal, qu'on croiroir avok 
déjà décrit , fous le nom de Pareffèux , dans PHiftoire Naturelle du Mexi- 
que, fi quelques propriétés fîngulieres qu'on n'y a pas remarquées, beaucoup 
plus que la différence du nom , ne portoient à croire qu'il n'eft pas ici 
le même , ou que la première defcnption demande un Supplément. On 
l'appelle ici Perico ligero (42) , nom ironique, pour marquer fon extrême 
lenteur. Il a la figure d'un Singe de grofïeur médiocre -, mais il eft de la 
plus hideufe laideur. Sa peau eft ridée , 8c d'un gris brun. Ses pattes 8c 
fes jambes font prefque fans poil. Il a tant d'averfion pour le mouve* 
ment > qu'il ne quitte la place où il fe trouve que lorfqu'il y eft forcé par 
la faim. La vue des Hommes 8c celle des Bêtes féroces ne paroifïênt pas 
l'efFraïer. S'il fe remue , chaque mouvement eft accompagné d'un cri fi 
lamentable , qu'on ne peut l'entendre fans un mélange de pitié 8c d'hor- 
reur. Il ne remue pas même la tête , fans ces témoignages de douleur 3 
qui viennent apparemment d'une contraction naturelle de fes nerfs & de 
fes mufcles. Toute fa défenfe confïfte dans ces cris lugubres. Il ne laifïe 
pas de prendre la fuite , lorfqu'il eft attaqué par quelque autre Bête; mais, 
en fuïant , il redouble fî vivement les mêmes cris , qu'il épouvante en* 
qu'il trouble afTez fon Ennemi , pour le faire renoncer à le pourfuivre*. 
Il continue de crier , en s'arrêtant , comme fî le mouvement qu'il a fait 
lui Iaifloit de cruelles peines : avant que de fe remettre en marche, il de* 

(41) Ubi fuprà , p. xi y 

{&) C'eft-à-dire Pierrot Cearefa» 



1 

voit 



DES VOÏAGES. Liv. VI, ' 

tneure long-tems immobile. Cet Animal vit de fruits fauvages. Lorfqu'i 
n'en trouve point à terre , il monte péniblement fur l'arbre qu'il en voi 
le plus chargé. Il en abbat autant qu'il peut , pour s'épargner la peine de 
remonter. Après avoir fait fa proviiion , il fe met en peloton , 8c fe laifTe 
tomber de l'arbre ., pour éviter la fatigue de defcendre. Enfuite il de- 
meure au pié , jufqu a ce qu'il ait confumé fes vivres , 8c que la faim 
l'oblige d'en chercher d'autres (43). 

Du coté de Panama , le mets le plus ordinaire des Habitans eft Ylgua- 
ria , ce fameux Amphibie , qu'on a fi fouvent nommé fans en donner la 
description. Il a la figure d'un Lézard , mais fa longueur commune eft 
d'environ quatre pies. Sa couleur eft jaune, mêlée de verd, 8c d'un jaune 
plus clair fous le ventre que fur le dos , où le verd domine. Il a quatre 
pies, comme le Lézard, avec cette différence que les doigts en font plus 
grands à proportion , 8c qu'ils font unis par une membrane déliée qui les 
couvre , à peu-près comme ceux de l'Oie , excepté que les ongles font 
plus longs , 8c s'élèvent au-deffus de la membrane. Sa peau eft couverte 
d'une écaille , qui , lui étant attachée , la rend dure 8c rude. Depuis la 
partie fupérieure de la tête , jufqu'à la naifïance de la queue , dont la lon- 
gueur ordinaire eft d'environ deux pies , il eft armé d'une file d'écaillés, 
tournées verticalement , 8c longues de trois à quatre lignes fur une &: 
demie ou deux de large. Elles font féparées l'une de l'autre , 8c forment 
une forte de fcie -, mais, depuis l'extrémité du cou, elles vont en dimi- 
nuant , jufqu'à n'être prefque plus fenfibles à la racine de la queue. Le 
ventre eft difproportionément plus gros que le corps. La gueule eft garnie 
de dents aiguës , 8c féparées l'une de l'autre. On croiroit que l'Iguana 
marche plutôt fur l'eau, qu'il n'y nage j car il n'y enfonce que la mem- 
brane des pies , qui le foutient. Il y court avec tant de vîtefte , que dans 
un inftant on le perd de vue. Sur terre , fans être lent , il marche beaucoup 
moins vite. Les Femelles pleines ont le ventre d'une excefïive groffeur , 8c 
donnent plus dé foixante œufs d'une feule ventrée : ils font de la groffeur 
des œufs de Pigeon, enveloppés dans une membrane déliée , 8c paffent à 
Panama, comme dans plufieurs autres lieux, pour un mets fort délicat. 
On écorche l'Animai pour en manger la chair , qui eft très blanche , 8c que 
les Habitans du Pais ne trouvent pas moins bonne que fes œufs. Elle 
parut à M. d'Uîloa un peu moins mauvaife , quoique douçâtre, 8c d'une 
odeur forte ; mais il trouva les œufs pâteux ,•& d'un goût qu'il traite de 
détéftable. Cuits tf ils ont la couleur des jaunes d'œuf de Poule : mais le 
favant Efpagnol ne convient pas que la chair ait le goût de celle de Pou- 
let, que les Habitans de Panama lui attribuent. 

Les Oifeaux de cet ardent climat font en fi grand nombre , 8c d'efpe- 
ces fi variées, qu'on ne trouve point de Voïageurs qui aient entrepris 
d'en donner une exacte Defcription. »~Les cris 8c les croafTemens des uns, 
»» confondus avec le chant des autres , ne permettent pas de les diftin- 
»* guer. Dans cette confufion , on ne laifTe pas de remarquer, avec éton- 
$» nement , que la Nature a fait une efpece de compenfation du chant 8c 



Histoire 
Naturelle. 

Isthme de 
l'Amérique, 



Iguana de 
rifthme. 



Oiseaux. 

Remarque fur 
leur chant SS 
leur beauté. 



{45) Yoïagc au Pérou 3 L %. ch. |« 



*J 



il* HISTOIRE GÉNÉRALE 

' Histoire " ^ u P uima g e > c'eft-à-dire que les Oifeaux , qu'elle a parés des plus bel— 

Naturelle. » les couleurs , ont un chant défagréable ,, Se qu'au contraire , elle a donné 
Isthme de " un cnant tres mélodieux à ceux dont le plumage a peu d'éclat. Le Gua- 

l'Amérique. » nayo , qui fe fait admirer par fa beauté , pouffe des cris aigus Se fort 
» importuns. Ce défavantage lui eft commun avec tous ceux qui ont le 
» bec gros Se court, Se la langue épaiiîe , tels que les Lorros , les Lotor- : 
» ras Se les Periquitos (44). 
, _ Le Chïcaly , dont les plumes font mêlées de rouge , de bleu Se de 

blanc , Se fi belles que les Indiens en font leur plus brillante parure , a le 
chant du Coucou , avec quelque chofe de plus trifte encore dans le fon. 
C'eft un gros. Se long Oifeau , qui porte toujours la queue droite , Se qui 
fe tient fur les arbres, volant de l'un à l'autre, fans defeendre prefque 
jamais à terre. Il fe nourrit de fruit. Sa chair eft noirâtre , mais de bon- 
goût. 
ieTuican,ou Toutes les fîngularités des volatiles femblent unies dans le Tulcan. Sa> 

le Prêcheur. grofïeur eft à-peu-près celle d'un Ramier ; mais il a les jambes plus Ion» 
sejfiuguiaricés. gués. Sa queue eft courte , bigarrée de bleu Turquin , de pourpre , de 
jaune, Se d'autres couleurs , qui font le plus bel effet du monde fur un 
brun obfcur qui domine. Il a la tête excefîivement greffe , à proportion 
du corps : mais il ne pourroit pas foutenir, autrement le poids de fon bec, 
qui n'a pas moins de fept ou huit pouces , de fa racine jufqu'à la pointée 
La partie fupérieure a ,, près de la tête ,, environ deux pouces de bafe , Se 
forme dans toute fa longueur une figure triangulaire , dont les deux fur- 
faces latérales font relevées en bofïe.. La : troifieme , c'eft-à-dire celle 
du dedans , fert à recevoir la partie inférieure du bec r qui s'emboîte avec 
la fupérieure j Se ces deux parties , qui font parfaitement égales dans leur 
étendue , comme dans leur faillie , diminuent infenfiblèment jufqu'à leur 
extrémité, où leur diminution eft telle , qu'elles forment une pointe auiîî 
aigiïe que celle d'un poignard. La langue eft faite en tuïau de plume : elle 
eft rouge , comme toutes, les parties intérieures du bec ,. qui ralTemblë 
d'ailleurs, en dehors , les plus vives couleurs qu'on voit répandues fur. 
lès plumes des autres Oifeaux. Il eft ordinairement jaune à la racine , com- 
me à l'élévation qui règne fur les deux faces latérales de la partie fupé?- 
rieure y Se cette couleur forme , tout autour , une forte de ruban , d'un 
demi pouce de large. Tout le refte eft d'un beau pourpre foncé , à l'ex- 
ception de deux, raies d'un, beau cramoifi , qui font à la diftance d'un 
pouce l'une de l'autre , vers là racine. Les lèvres , qui fe touchent quand 
le bec eft fermé, font armées de dents qui forment deux mâchoires en 
manière de feie. Les Efpagnolsont donné le nom de Prêcheur à cet Oi- 
ieau, & la raiibn qu'on en apporte eft une autre fingularité ; c'eft fuivant 
M. d'Ulloa (45), qu'étant perché au fommet d'un arbre, pendant que d'autres 
r> Oifeaux dorment plus bas , il fait, de fa langue, un bruit qui reftem- 
™ ble à des paroles mal articulées, Se le répand de toutes parts , dans là 
j> crainte que les Oifeaux de proie ne profitent du fommeil des autres 
s> pour les dévorer. Au refte 9 les Tulçans 3 ou Prêcheurs , s'appri^oifeni 

. (44) Ibidem. 
Ù$). Ibidem 3 liy, 1. çhap, 75. 



DES VOfAGES. Liv: Vf. îi 7 

fî facilement , qu'après avoir pafle quelques jours dans une Maifon , ils Histoire 
viennent à la voix de ceux qui les appellent , pour recevoir ce qu'on leur Naturelle. 
offre. Ils fe nourrilTent ordinairement de fruits ; mais lorfqu'ils font ap- Isthme y>z 
privoifés , ils mangent tout ce qu'on leur préfente. l'Amérique. 

L'Oifeau , que les Efpagnols ont nommé Gallina\o , parcequ'il reffem- Le Gailinazo. 
bl'e aux Poules,, eft de la groffeur d'un Panneau , excepté qu'il a le cou 

i r. i a i i t>. • i • i • r > \ i • Ses étranges 

plus gros Se la tête un peu plus grande. Depuis le jabot julqu a la racine propriétés. 
du bec , il n'a point de plumes : cet efpace eft entouré d'une peau noire , 
âpre , rude &; glanduleufe , qui forme plufieurs verrues Se d'autres inéga- 
lités. Les plumes dont il eft couvert font noires , comme cette peau , mais 
d'un noir qui tire fur le brun. Le bec eft bien proportionné , fort Se un 
peu courbe. Ces Oifeaux font familiers dans les Villes Se dans les autres 
Habitations. Les toîts des Maifons en font couverts. On fe repofe fur 
eux du foin de les nettoïer. Il n'y a point d'Animaux dont ils ne faf- 
fent leur proie ; 6c quand cette nourriture leur manque , ils ont recours 
à d'autres ordures. Ils ont l'odorat fi fubtil , que fans autre guide , ils cher- 
chent les charognes à trois ou quatre lieues , ôc ne les abandonnent qu'a- 
près en avoir mangé toutes les chairs. On nous fait obferver que fi la Na- 
ture n'avoit pourvu cette Contrée d'un fi grand nombre de Gallinazos , 
l'infection de Pair, caufée pat. des corruptions continuelles, la rendroic 
bientôt inhabitable. En s'élevant de terre , ils volent fort pefamment ; 
mais enfuite , ils s'élèvent fi haut v qu'on les perd de vue. A terre, ils 
marchent en fautant , avec une eipece de ftupidité. Leurs jambes font 
dans une afTez jufte proportion, ils n'ont , aux pies , que trois doigts par 
devant y mais un quatrième qu'ils ont à côté , inclinant un peu fur le der- 
rière , Se quelques autres , qui font placés entre les jambes , s'accrochent 
ou s'embarrafTent tellement , que ne pouvant marcher d'un pas mefuré , 
ils font obligés de bondir pour avancer. Chaque doigt eft terminé par 
une ferre , longue Se forte. Si les Gallinazos font preffés de la faim Se 
ne trouvent rien à dévorer , ils attaquent les Beftiaux qui paiflent. Une 
Vache ,. un Porc , qui a la moindre blefTure , ne peut éviter leurs coups 
par cet endroit. Il ne lui fert de rien de fe veautrer par terre &: de faire* 
entendre les plus hauts cris. . Ces infatiables Animaux ne lâchent pas pri- 
fe ; à coups de bec ils aggrandiffent tellement la plaie , qu'elle devient: 
mortelle (4^). 

On diftingue d'autres Gallinazos , un peu plus gros , qui ne quittent Autre erpe-ts? 
jamais les champs. La tète Se partie du cou font blanches dans quelques- de Gâllia&u>s ^ 
uns , rouges dans les autres , ou mêlées de ces deux couleurs. Au-defïùs 
■du jabot , ils ont un collier de. plumes blanches. Ils ne font pas moins 
carnaciers que les précédens. Les Efpagnols leur donnent le nom de Reyes; 
Gallinazos , non-feulement pareeque le nombre' en eft petit, mais parce— 
qu'on prétend avoir obfervé que fi l'un deux s'attache à quelque proie v 
ceux de l'autre efpeee n'en approchent point jufqu'a ce. qu'il ait mangé les; 
yeux, première partie à laquelle il s'attache , Se qu'il fe foit retiré volons 
tairement- 

Les Chauve. -fburis font non^feulemene innombrables dans- Tlfthme: > ^SÊ^ 



ii& HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire mais fi groupes que Waffer les compare à nos Pigeons. Leurs aîles , dit-il ,' 
N^turellï. f ont; l ar g es & longues a proportion de cette groHeur , Se font armées de 
Isthme de griffes aiguës , à cette jointure. La Province de Carthagene s'en reflent iuf- 
i'Amerique. qu'au point, que dans la Ville même , le nombre en eft fi grand au cou- 
cher du Soleil, qu'il en arrive des nuées qui couvrent les rues. On les repré- 
fente d'ailleurs , comme d'adroites Sangfues , qui n'épargnent , ni les 
Hommes , ni les Bêtes. L'excelfive chaleur du Pais obligeant de tenir ou- 
vertes , pendant la nuit , les portes Se les fenêtres des Chambres où l'on 
couche , elles y entrent ; Se i\ quelqu'un dort , le bras ou le pié décou- 
Comment elles vert , elles le piquent à la veine aulli fubtilement que le plus habile Chi- 

attaquem u vie rur aien , pour fucer le fang qui en fort; » j'ai vu , dit M. d'Ulloa. plu- 
ies hommes. . p r r v • -j / • • / o • rr S 

» ijeurs perlonnes a qui cet accident ctoit arrive , ce qui mont allure que 
» pour peu qu'elles eufTent tardé à s'éveiller , elles auroient dormi pour 
» toujours -, car elles avoient déjà perdu tant de fang , qu'il ne leur leroit 
» pas refté alfez de force pour arrêter celui qui continuoit de fortir pair 
i* l'ouverture. Il ne paroît pas étonnant au même Voïageur , qu'on ne 
fente point la piqdure ; " pareequ'outre la fubtilité du coup , l'air , 
» dit-il , agité par les aîles de la Chauve-Souris , rafraîchit le Dormeur , 
» Se rend ion alFoupifTement plus profond (47). 
'Amies oifeaux. L es Quams , les Corrofous , les Pélicans , les Perroquets bleus Se verds i 
les Paraquites , les Macas , de la plupart des Oifeaux qu'on a nommés 
dans la Defcription du Mexique , font communs aufïi dans llftme. Waffer 
le cotrofou. fait une peinture curieufe du Corrofou. C'eft un grand Oifeau de terre , 
noir, pefant, Se de la grofTeur d'une Poule d'Inde 5 mais la femelle n'eft 
pas fi noire que le mâle. D'ailleurs il a fur la tête , une belle hupe dé 
plumes jaunes , qu'il fait mouvoir à fon gré. Sa gorge; eft celle du Coq 
d'Inde. Il vit fur les arbres Se fait fa nourriture de fruits. Les Indiens pren- 
ds indiens imi- nenc tant de plaifir à fon '.chant- , qu'ils s'étudient à le contrefaire; Se la 
icnt fon chant, plupart y réuffifient dans une Ci grande perfection , que POifeau's'y trompe 
Se leur répond. Cette rufe fert à le faire découvrir. On mange fa chait , 
quoiqu'elle foit un peu dure. Mais , après avoir mangé un Corrofou, les 
Indiens ne manquent jamais d'enterrer {es os , ou de les jetter dans une 
Rivière , pour les dérobber à leurs chiens , auxquels ils prétendent que 
cette nourriture donne la rage. 

On trouve , dans l'Ifthme , un Oifeau rouflatre , allez fémblable à là 
Perdrix, mais qui a les jambes plus longues, la queue encore plus pe- 
tite , Se qui court fur la. terre , fans fe fervir prefque jamais de fes aîles : 
la chair en eft excellente. 
Deux efoeces Les Indiens ont autour dé leurs Cabanes un grand nombre de Poules 
& Poules. apprivoifées , dont les unes/, femblables aux nôtres , ont toutes une houpe 
fur la tête, Se un plumage fort varié : les autres' font' plus petites, ont 
un cerclé de plumes autour des jambes, une queue fort épaiffe , qu'elles 
portent dreflee , & le bout des aîles, noir. Cette fécondé efpece ne fé 
mêle point avec la première, & chante un peu avant le jour, comme 
nos Coqs. Jamais elles ne s'éloignent des Habitations. La chair Se les 
çeufs de ces deux fortes de Poules font une excellente nourriture. Elles 
(47) VHfcprà 3 p. jj. 



DES VOÏAGES. L i v. VL np 

font fort grattes , parceque les Indiens leur prodiguent le Maïz. Histoire^ 

Autour des Iles Sambales , ôc fur la Côte de l'Ifthme , particulière- Naturelle. 
ment du côté du Nord, on voit continuellement une infinité d'Oifeaux Isthme, de- 
de Mer. Il n'y en a pas moins à l'Occidçnt , fur la Côte de la Mer du l'Amérique. 
Sud ; mais on en voit peu fur la Côte Méridionale , du moins en corn- oifeaux de Mer. 
paraifon de celle du Nord. WafFer en donne pour raifon que la Baie 
de Panama n'eft pas auffi poiiTonneufe , à beaucoup près , que celle des 
Sambales , fur laquelle on voit en particulier quantité de Pélicans. Cet 
Oifeau ne diffère point ici , de celui dont on a donné la defeription. 

Les Infectes ôc les Reptiles font en fi grand nombre dans toute cette 



Région , que non-feulement les Habitans en reçoivent beaucoup d'incom- R " S T E . C * £s Eï 
înodité , mais que leur vie même eft fouvent en danger par la .morfure 
de ces dangereux Animaux. Tels font les Serpens , les Centipedes , les 
Scorpions ôc les Araignées. Entre les Serpens , il n'y en a point d'aufïi 
venimeux au monde , ni de plus communs dans l'Ifthme , que les Cora- 
les , les Serpens à Sonnette ôc les Saules. 

Les premiers font longs de quatre ou cinq pies , fur un pouce d'épaif- serpent nomm«( 
feur. La peau de leur corps eft tachetée de quarrés rouges, jaunes ôc vends , 
avec toute la régularité d'un damier. Ils ont la tête platte Ôc groflTe , com- 
me les Vipères de l'Europe. Leurs mâchoires font garnies de dents , ou 
de crochets , dont la morfure fait pafTer dans la plaie un venin fi fubtil ,. 
qu'il fait enfler auffi-tôt le corps. Le fang fe corrompt enfuite dans tous 
les organes , jufqu * ce que les tuniques des veines fe rompent à l'extré- 
mité des doigts. Alors le fang jaillit avec violence , Ôc la mort ne tarde 
point à fuivré. 

Le Serpent à fonnettes , que les Efpagnols nomment aufii Cafcabela j serpent à s&m 
n'eft pas auiîi grand , dans l'Ifthme , que le précédent. Sa longueur n'eft que j^u* ° U C * fv ' 
de deux ou trois pies , ôc très rarement d'un demi pié de plus. Sa cou- 
leur eft un gris de fer , cendré _, ôc régulièrement onde. A l'extrémité de 
fa queue eft attachée ce qu'on nomme fa Cafcabele , ou fa fonnette , qui 
reftemble a la coife des pois, fechée fur la plante : elle eft divifée de même 
en plufieurs monticules , qui contiennent des oîTelets ronds , dont le mou- 
vement produit un fon allez femblable à celui de deux ou trois fonnet-* 
tes. La morfure de ce Serpent eft fi dangereufe , que les Habitans du Pais 
doivent louer le Ciel de leur avoir donné un figne qui les avertit de fon 
approche *, fans quoi , fa couleur différant peu de celle de la terre , il fe- 
roit fort difficile de l'éviter. M. d'Ulloa trouve aufÈ dans les couleurs vi* 
ves du Corale , un avertiffement pour s'en garantir. 

On donne le nom de Saule à un autre Serpent , dont l'efpece eft fort serpeat udng 
nombreufe y non-feulement pareequ'il refïèmble au bois de faule par la mé Saul§? 
couleur s mais encore plus 3 fans doute , pareequ'il eft toujours collé 
aux branches de cet arbre , dont il femble qu'il- fafTe partie. Sa pi- 
quûre , quoique moins dangereufe que celle des deux autres eft tou- 
jours mortelle , pour peu que les remèdes foient différés. Il y en a d'infailli*- 
bles, qui font connus de certains Indiens, auxquels les Efpagnols ont re- 
cours , ôc que cette raifon leur a fait nommer Curandores f e'eft-à-dke 
Guérijjeurs. Le plus fur eft la Habilla , dont on a rapporté la vertu, Atf 



'na HISTOIRE G É M È R A L E 



Histoire refte , M. d'Ulloa ne fait pas difficulté d'affurer, que les plus redoutables 
Naturelle, fe ces Animaux ne nuifent jamais s'ils ne font oftenfés -, que loin d'être 

■ Isthme de agiles , ils font d'une lenteur qu'il nomme pareflè j qu'on parTe vingt fois 

x. jvuriojje. devant eux , fans qu'ils faffent le moindre mouvement , que s'ils n'en fai- 

foient quelque fois pour fe retirer dans les feuilles , on ne diftinguèroît 

pas s'ils font morts ou vivans , enfin qu'il n'y a de danger que pour ceux 

qui marchent deiTus , ou qui ont l'imprudence de les irriter autrement (48). 

tîsux fingula- Les Habitans de Panama font infatués à l'excès de deux fïnguiarités donc 
«ùés de Panama. jl s font honneur à la Nature. C'eft une opinion générale dans la Ville, 

serpent à deux que les Campagnes voiiînes produifent une efpeee de Serpent, qui a deux 
tètes , une à chaque extrémité du corps , & que fon venin n'eft pas moins 
dangereux d'un côté que de l'autre. Il ne fut pas poffible aux Mathéma- 
ticiens des deux Couronnes, pendant leur féjour à Panama, de voir un 
de ces merveilleux Animaux : mais , fuivant la defcription qu'on leur en 
£t , ils ont environ deux pies de long , le corps rond comme un ver , de 
£x à huit lignes de diamètre , & les deux têtes de la même groiTeur que 
le corps y fans aucune apparence de jointure. M. d'Ulloa eft beaucoup plus 
porté à croire qu'ils n'en ont qu'une \ <k que tout le corps étant d'une 
grofieur égal , ce qui paroît alfez fingulier , les Habitans ont conclu qu'ils 
avoient deux thés , parcequ'il n'eft pas aifé de diftinguer la partie qui en 
mérite réellement le nom. Ils ajoutent que ce Serpent eft fort lent à fe 
mouvoir, Se qu'il eft de couleur grife, mêlée de taches blanchâtres. 

Ils vantent beaucoup une Herbe, qu'ils appellent lîerbe de Coq y ÔC 
dont ils prétendent que l'application eft capable de guérir fur-le-champ 
iin Poulet , à qui l'on auroit coupé la tête en refpeciant une feule ver- 
tèbre du cou. Les Mathématiciens folliciterent envain ceux qui faifoient 
ce reck , de leur montrer l'Herbe *, ils ne purent l'obtenir , quoiqu'on les af- 
furât qu'elle étoit commune : d'où l'Auteur conclut que ce n'eft qu'un bruit 
populaire , dont il ne parle , dit-il , que pour éviter le reproche d'avoir igno- 
ré ce qu'on en raconte. 

Centîpedes. Les Centipedes font une efpeee de Cloportes , d'une grofTeur monf- 

teax description; trueufe , dont cette Région eft infeftée de toutes parts. M. d'Ulloa donne 
la defcription de ceux qu'il vit à Carthagene , où ils pullulent dans les 
Maifons , beaucoup plus encore qu'à la Campagne. Leur longueur ordi- 
naire eft de deux tiers d'aune (49). Il y en a même qui ont près d'une 
aune de long , fur cinq à fix pouces de large. Leur figure eft prefque 
ovale. Toute la fuperficie , faperieure &c latérale , eft couverte d'écaillés 
dures , couleur de mufe , tirant fur le rouge , avec des jointures qui leur 
donnent de la facilité à fe mouvoir. Cette efpeee de toît eft alfez fort pour 
défendre l'Animal contre toutes fortes de coups. Aufti , pour le tuer , ne doit- 
on le frapper qu'à la tête. Il eft extrêmement agile , & fa piquûre eft 
mortelle. De prompts remèdes en arrêtent le danger j mais ils n'ôtent 
point la douleur, qui dure jufqu'à ce qu'ils aient détruit la malignité du 
poifon. 

(48) Ibidem, 

U9) L'aune , ou va.re 3 de Caftille , dont on a donné la longueur } Tom. XIII , p. 646] 

cote 14, ■ 

Les 



DES VOÏAGES. L i y. V ï. lit 

Les Scorpions ne font pas moins communs que les Centipedes. On en 
d.iftingue plufieurs fortes ; les noirs, les rouges, les bruns & les jaunes. 
Ceux de la première efpece s'engendrent dans des bois fecs 8c pourris ; 
les autres , dans les coins des Maifons Se dans les armoires. Leurgroffeur 
eft différente ï les plus grands ont trois pouces de long , fans y com- 
prendre la queue. On remarque aufîî de la différence dans la qualité de 
leur poifon. Celui des noirs paffe pour le plus dangereux ; mais , fi l'on 
y remédie promptement , il n'eft pas mortel. La malignité de celui des 
autres fe réduit à caufer la fièvre ■; à répandre dans la paume des mains 
Se dans la plante des pies une forte d'engourdiffement , qui fe commu- 
nique au front , aux oreilles , aux narines 8c aux lèvres ; à faire enfler la 
langue , à troubler la vue : on demeure dans cet état pendant un jour ou 
deux ; après quoi le venin fe cliffipe infenfiblement , fans qu'il y en ait 
à craindre aucune fuite. Les Habitans du Pais font perfuadés qu'un Scor- 
pion purifie l'eau , 8c ne font pas fcrupule d'en boire lorfqu'ils l'y voient 
.tomber. Ils font fi familiarifés avec ces Infectes , qu'ils les prennent avec 
les doigts fans aucune crainte , en obfervant de les faifir par la dernière 
vertèbre de la queue , pour n'en être pas piqués. Quelquefois ils leur cou- 
pent la queue même , 8c badinent enfuite avec eux. M. d'Ulloa obferve 
jque le Scorpion , mis dans un vafe de cryftal , avec un peu de fumée de 
tabac /devient comme enragé , 8c qu'il fe pique la tête de fon aiguillon 
jufqu'à ce qu'il fe foit tué lui-même. Cette expérience , dit-il , répétée 
plufieurs fois , lui a fait conclure que le venin de cet Animal produit , fur 
fon corps, le même effet que fur celui des autres (50). 

Le Caracol Joldado _, ou Limaçon foldat , eft un dangereux infe&e 
de riflhme , qui , depuis le milieu du corps jufqu'à l'extrémité poftérieu- 
xe , a la figure des Limaçons ordinaires , c'eft-à-dire tournée en fpirale , & 
<le couleur blanchâtre : mais par l'autre moitié du corps , jufqu'à l'extré- 
mité contraire , il reffemble à l'Ecreviffe , en groffeur , comme dans la 
forme 8c la difpofition de fes pattes. La couleur de cette partie , qui eft 
la principale , eft d'un blanc mêlé de gris j 8c fa grandeur eft de deux 
pouces de long , fur un pouce & demi de large. Il n'a point de coquille 
ni d'écaillé , 8c tout fon corps eft flexible -, mais , pour fe mettre à cou- 
vert , il a l'induftrie de chercher une coquille de vrai Limaçon , propor- 
tionnée à fa grandeur , 8c de s'y loger. Quelquefois il marche avec cette 
coquille ; quelquefois il la lauTe , pour chercher fa nourriture ; 8c lorf- 
qu'il fe voit menacé de quelque danger , il court vers le lieu où il l'a 
laiffée. Il y rentre , en commençant par la partie poftérieure , afin que 
celle de devant ferme l'entrée , 8c pour fe défendre avec fes deux pattes , 
dont il fe fert comme les Ecreviffes. Sa morfure caufe , pendant vingt- 
quatre heures , les mêmes accidens que la piquûre du Scorpion. Il faut fe 
garder de boire de l'eau pendant toute la durée du mal : l'expérience a 
fait reconnoître que dans ces circonftances , l'eau caufe une forte de pafme, 
ou d'étourdifTement convulfif, qui eft ordinairement mortel (5«)* Waf- 
fer , qui n'avoit vu de ces Infeâes que dans les Iles Sambales , dit que 

(50) Ibidem. 

{51) Ibidem , p.. <;6. 

Tome XIV. Q 



Histoire 

Naturelle. 

Isthme de 
l'Amérique. 

Plufieurs fortes 
de Scorpions. 



Ils purifient 
l'eau. 



Comment ils 
fe tuent eux-mêr 
mes. 



Caracol Solda* 
do. 

DefcriptioD de 
cet étrange Ani' 
mal» 



Comment H f« 
loge. 



Danger de v'$ 
piauïtte. 



ut HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire leur queue eft un fort bon aliment , 8c lui attribue un goût de moelle fu- 
Natukïlle. cr ée. H ajoute qu'ils fe nourrirent de ce qui tombe des arbres , 8c qu'ils 
Isthme de ont , fur le cou , un petit fac , dans lequel ils confervent une petite pro- 
t'AiMERiQUE. vifion de nourriture; qu'ils en ont un fécond , en dedans, qui eft rempli 
Témoignage de de fable -, que lorfqu'ils ont mangé de la Manzanille , leur chair devient 
Watkï. un p if on ■ ^ q Ue pluHeurs Anglois , en aïant mangé fans précaution , 

furent dangereufement malades. Suivant le même témoignage, l'huile de 
ces Infeétes eft un fpécinque admirable pour les entorfes 8c les contufions. 
» Les Indiens , dit-il , nous l'apprirent : nous en fîmes fouvent l'expé- 
w rience ; 8c nous cherchions moins ces Animaux pour les manger , que 
»> pour en tirer l'huile , qui eft jaune comme la cire , 8c qui a la même 
a confiftance que l'huile de Palme (51) «'. 
singularité vê- Mais toutes ces fingularités n'approchent point de celle qu'on va lire- 
d'uiloju ,, ' Les Habitans du Païs avoient raconté , à M. d'Ulloa , que lorfque le Cara- 
col Soldado croît en gro fleur , jufqu'à ne pouvoir plus rentrer dans la 
coquille qui lui fervoit de retraite , il va , fur le bord de la Mer, en 
chercher une plus grande , 8c qu'il tue le Limaçon dont la coquille lui 
convient le mieux , pour s'y loger à fa place. Un récit de cette nature 
fit naître au Mathématicien la curiofité de s'en afïurer par fes propres 
yeux. Il vérifia tout ce qu'on vient de rapporter d'après lui 5 à l'excep- 
tion , dit-il , de la piquûre , dont il ne jugea point à propos de faire l'é- 
preuve (5 j). 
Crapauds de Carthagene 8c Porto-Belo font peut-être les deux lieux du Monde où 
pono^Belo, ' 6 ^ es Crapauds font en plus grand nombre. On en trouve, non-feulement 
aux environs , dans les terres humides 8c marécageufes , mais dans les 
rues , dans les Cours des Maifons , 8c généralement, dans tous les lieux 
découverts. Ceux , qui paroiflent après la pluie , font fi gros , que les 
moindres ont fix pouces de long -, ce qui ne permet pas de croire leur for- 
mation momentanée , fuivant l'opinion qui fuppofe un développement de 
germes , caufé tout-d'un-coup par la chaleur du Soleil. M. d'Ulloa, fe*per- 
fuade plus volontiers , fondé , dit-il , fur fes propres Obfervations , que 
l'humidité du Païs le rend propre à la production de ces Infectes -, qu'ai- 
mant les lieux aquatiques , ils fuient ceux que la chaleur defleche ; qu'ils 
fe tapifTent dans les terres molles , au-defliis defquelles il fe trouve afTez 
de terre feche pour les cacher , 8c. que lorfqu'il pleut ils fortent de leurs 
terriers , pour chercher l'eau , qui eft comme leur élément. C'eft ainfi 
que les rues & les Places fe remplirent de ces Reptiles , dont l'appari- 
tion fubite fait croire aux Habitans que chaque goutte de pluie eft trans- 
formée en Crapaud. Si c'eft pendant la nuit qu'il pleut , le nombre en 
eft fi grand , qu'il forme comme un pavé ; 8c perfonne ne peut fortir fans 
les fouler aux pies. Il en arrive des morfures d'autant plus fâcheufes , qu'ou- 
tre leur groffeur ces odieux Animaux font fort venimeux. 
" Pap l o.' • ^' °^^ oa £ alt une peinture charmante des Papillons de l'Ifthme : mais 
it Mosqui- ^ trouve une fâcheufe compenfation pour leur beauté , dans la laideur 8c 
tîs, l'incommodité de diverfes fortes de Mouches. On ne fera pas furpris qu'il 

(51) Waffer, ubifup, pp. i%6 8c îty, 



DES V O ï A G E S. t i v. VI. Ilf 

s'arrête uniquement aux Mofquites , ou Maringouins , fi l'on fe rappelle Histoire 
ce qu'il en eut à foutFrir dans ton Voïage de Guayaqûil à Quito. De plu- Naturelle. 
fieurs efpeces, il en diftingue quatre principales , dont on voit des nuées i STHM „ DE 
dans les Savanes, 8c qui rendent ces chemins impraticables, La première , l'Amérique. 
qu'il nomme Zancudos , eft la plus grofle. Ceux de la féconde ne dirfe- Quatre efpeces 
rent point des Mofquites d'Efpagne. La troiiieme efpece , qu'il nomme de Mof i^ws. 
Gevenes , eft petite , 8c reiïemble à ces petits vers qui mangent le blé. 
Leur groiTeur n'excède pas celle d'un grain de moutarde , 8c leur couleur 
eft cendrée. Les Manteaux-blancs , qui font la quatriems efpece , font 
une forte de Cirons , fi petits qu'on fent l'ardente cuifïbn de leur pi- 
quûre , fans appercevoir ce qui la caufe. Ce n'eft que par la quantité , 
qui s'en répand dans l'air , qu'on obferve qu'ils font blancs j 8c delà vient 
leur nom. Les deux premières efpeces caufent une groffe tumeur , dont 
l'inflammation ne fe difîipe que dans l'efpace de deux heures. Les deux 
autres ne caufent point de tumeur , mais leur piquûre laifTe une deman- 
geaifon infupportable. Ainfî , conclut douloureufement M. d'Ulloa , fi plaintes de M. 
l'ardeur du Soleil rend les jours du Païs longs 8c ennuïeux , ces cruels d ' uli °a« 
Infectes ne rendent pas les nuits plus amufantes. Envain l'on recourt aux 
Mofquiteros contre les petits , fî la toile n'eft fi ferrée qu'ils ne puifTent 
pénétrer au travers -, 8c l'on s'expofe alors à étouffer de chaleur. 

Donnons, d'après le même Voïageur , la Defcription du petit Infecte Defcriptioade 
qui fe nomme Nigua au Mexique 8c dans l'Ifthme , Pique au Pérou , 8c lâ Ni s u a- 
dont on ne trouve nulle part une peinture fi curieufe. Il eft fi petit , 
qu'il eft prefqu imperceptible. Ses jambes n'ont pas les reftbrts de celles 
à.QS Puces -, ce qui n'eft pas une petite faveur de la Providence , puifque 
fuivant M. d'Ulloa , » s'il avoit la faculté de fauter , il n'y a point de 
j> corps vivant qui nen fût rempli , 8c cette engeance feroit périr les trois 
» quarts des Hommes , par les accidens qu'elle pourrait leur caufer. Elle 
eft toujours dans la poufliere , furtout dans les lieux mal-propres. Elle 
s'attache aux pies , à la plante même , 8c aux doigts. 

Elle perce fi fubtilement la peau , qu'elle s'y introduit fans qu'on la Comment ciL 
fente. On ne s'en apperçoit que lorfqu'elle commence à s'étendre. D'abord , s ' mfi ° ue > & fes 
il n'eft pas difficile de l'en tirer : mais quand elle n'y aurait introduit que 
la tête , elle s'y établit fi fortement , qu'il faut facrifier les petites parties 
voifines pour lui faire lâcher prife. Si l'on ne s'en apperçoit pas afiTez tôt, 
l'Infecte perce la première peau fans obftacle , & s'y loge. Là il fuce le fang , 
& fe fait un nid d'une tunique blanche 8c déliée , qui a la hVure d'une 
Perle platte. Il fe tapit dans cet efpace , de manière que fa tête 8c fes 
pies font tournés vers le côté extérieur , pour la commodité de fa nour- 
riture , 8c que l'autre partie de fon corps répond au coté intérieur de la 
tunique , pour y dépofer fes œufs. A mefure qu'il les pond , la petite 
Perle s'élargit, 8c dans l'efpace de quatre ou cinq jours, elle a jufqu'à 
deux lignes de diamètre. Il eft alors très important de l'en tirer ; fans quoi , 
crevant de lui-même , il répand une infinité de germes , femblables à 
des lentes , c'eft-à-dire , autant de Nigues , qui occupant bientôt toute 
la partie , caufent beaucoup de douleur j fans compter la difficulté de les 
déloger. Elles pénètrent quelquefois jufqu'auxos y 8c lorfqu'on eft parvenu 



ii4 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire à s'en délivrer , la douleur dure jufqu'à ce que la chair 8c la peau folent 

Natureile. entièrement rétablies. 
Isthme df Cette opération eft longue 8c douloureufe. Elle confifte àféparer , avec 

i'Amerique. la pointe d'une aiguille , les chairs qui touchent à la membrane où ré- 
opération pour iident les œufs -, ce qui n'eft pas aifé , fans crever la tunique. Après avoir 

i en délivrer.,» détaché jufqu'aux moindres ligamens , on tire la Perle , qui eft plus ou 
moins groiïe , à proportion du féjour qu'elle a fait dans la partie. Si par 
malheur elle crevé , l'attention doit redoubler pour en arracher toutes les 
racines , 8c furtout pour ne pas laiiïèr la principale Nigue : elle recom- 
menceroit à pondre , avant que la plaie fut fermée ; 8c s'enfonçant beau- 
coup plus dans la chair , elle donneroit encore plus d'embarras à l'en tirer. 
On met , dans le trou de la Perle, un peu de cendre chaude de tabac mâ- 
ché. Pendant les grandes chaleurs , il faut fe garder , avec un foin ex- 
trême , de fe mouiller le pié. Sans cette attention , l'expérience a fait con- 
noître qu'on eft menacé du Pafme ,. mal fi dangereux , qu'il eft ordinai- 
rement mortel. 

Quoique l'Infecte ne fe fafTe pas fentir , dans le tems qu'il s'infmue j; 
dès le lendemain , il caufe une démangeaifon ardente & fort dou- 
loureufe , furtout dans quelques parties , telles que le défions des on- 
gles. La douleur eft moins vive à la plante du pié , où la peau eft plus 
épaifle. 

On obferve que la Nigue fait une guerre opiniâtre à quelques Ani- 
maux y . furtout au Cerdo , qu'elle dévore par degrés , 8c dont les pies de de- 
vant & de derrière fe trouvent tout percés de trous après fa mort. 
Deuxefpecesde La petiteffe de cet Infecte n'empêche point qu'on n'en diftingue deux 

figues. efpeces , l'une venimeufe , 8c l'autre qui ne l'eft pas. Celle-ci reffemble 

aux Puces par la couleur , 8c rend blanche la membrane où elle dépofer 
£qs œufs. L'autre efpece eft jaunâtre ; 8c fon nid , couleur de cendre. Un 
de fes effets , quand elle feroit logée à l'extrémité des orteils , eft de eau- 
fer une inflammation fort ardente aux glandes des aînés , accompagnée' 
de douleurs aigiies , qui ne finifïènt qu'après l'extirpation des œufs. M,. 
d'Ulloa , défefperant de pouvoir expliquer un effet û flngulier , s'en tient 
à l'opinion commune , qui fuppofe , dir-il , que « l'Infeète pique de pe— 
s* tits mufcles qui defeendent des aînés au pié , 8c que ces mufcles , ;in— 
s> feéfcés du venin de la Nigue , le communiquent aux glandes -, mais il 
ajoute » qu'il ne put douter d'un fait qu'il eut le chagrin d'éprouver plu- 
»* fleurs fois , 8c que les Académiciens François éprouvèrent comme lui.», 
» particulièrement M. de Juiîieu., à qui l'on doit la diftin&ion des deux 
« efpeces de Nigues (54). 
Deux fortes L'Ifthme a des Abeilles , & par conféquent du miel & de la cire. Wa£~ 
fer y vit deux fortes d'Abeilles j les unes épaiffes 8c courtes , de couleur 
rougeâtre; les autres, noires,, longues 8c déliées. Elles ne font leur miel 
que dans des troncs d'arbres , où les Indiens enfoncent les bras pour la 
prendre , 8c les retirent tout couverts de ces petits Animaux , qui ne les 
piquent jamais. J'en conclurois volontiers , dit le Voiageur Anglois , qu'el- 
les n'ont pas d'aiguillon ; mais je n'ai pu le vérifier. Lq$- Indiens melenf; 
jÊ$4)' M,, (t'Ullog ? uhi fugy ' 



â'&beiileï,, 



DES V-OÏÀGES. Lit V ï. ll$ 

(e miel avec l'eau , fans autre préparation , & s'en font une liqueur très 
fade. Ils ne font aucun ufage de la cire , à laquelle ils fuppléent par une 
forte de bois léger , qui leur fert de chandelles (55). 

Ils font fort incommodés des Fourmis , qui non-feulement font fort 
grofTes , mais qui ont des aîles , dont elles fe fervent pour voler près des 
Coteaux. Elles piquent vivement , furtout iorfqu'elles entrent dans les 
Maifons. On évite de fe repofer fur la terre , dans les endroits où elles 
font en grand nombre ; 8c les Indiens qui voïagent ne manquent pas 
d'obferver le terrein , avant que d'attacher leurs Hamacs aux arbres. Toutes 
les Marchandifes tiffues, les toiles de lin , les étoffes de foie, d'or 8c d'ar- 
gent , ont d'autres Infectes pour ennemis. M. d'Ulloa en nomme un , qui 
eft à peine connu dans Flfthme , mais qui fait un extrême ravage dans le 
Pais de Carthagene. C'eft le Comégen , » efpece de Tigne , fi prompte 8c 
» û vive dans fes opérations , qu'en moins de rien elle convertit en pouf- 
«• fiere le Ballot de marchandifes 011 elle fe gliffe. Sans en déranger la 
» forme , elle le perce de toutes parts avec tant de fubtilité , qu'on ne 
v s'apperçoit point qu'elle y ait touché -, jufqu'à ce qu'en y portant les 
« mains , on n'y trouve , au lieu de toile ou d'étoffe , que des retailles 
» 8c de la poufïîere. Cet accident eft: furtout à craindre après l'arrivée 
»> des Gallions, qui offrent toujours une proie fort abondante au Corne- 
» gen. On n'a pu trouver d'autre préfervatif que de placer les Ballots fur 
» des bancs élevés , dont les pies font enduits de Goudron , 8c de les éloi- 
t» gner des murs. Cet Infe&e, quoique fi petit, qu'on a de la peine à le 
» difcerner , n'aïant befoin que d'une nuit pour détruire toutes les Mar- 
« chandifes d'un Magafin ,. on ne manque point , dans le Commerce de 
m Carthagene , de fpécifîer, entre les pertes dont on demande l'indemnité 
** celle qu'on peut craindre du Comegen (5 6). Il eft fi particulier à cette 
» Ville , qu'on n'en voit pas même à Porto-Belo ni à Panama. 

On a déjà remarqué qu'il y a peu de Côtes aufli abondantes en Poif- 
fon , que celle du Nord de l'Ifthme. Waffer eut fouvent Foccafïon d'en 
difHnguer les principales efpeces. 

Le Tarpon , dit-il , eft un gros PoifTon ferme , qui fe coupe par tranches , 
comme le Saumon 8c la Morue. Il s'en trouve , qui pefent jufqu'à cin- 
quante livres. On tire de leur graifîe une bonne quantité d'huile. Le Goulu 
que les Anglois nomment Sharks j eft moins commun ici que fur les Cô- 
tes voifines j mais on y voit un PoifTon affez femblable , dont le bec eft: 
feulement plus long &c plus étroit , 8c le corps moins gros. La chair en 
eft beaucoup plus fine. Sans nous apprendre fon véritable nom , on ajoute 
que les Matelots Anglois lui ont donné celui de Sea-dog , qui fioriifle 
Chien de Mer, 8c qu'il n'a qu'une rangée de dents. Le Caveîly eft^com- 
mun aux environs des Iles Sambales-, c'eft un PoifTon long, menu,&: d'ex- 
cellent goût , qui reffemble fort au Maquereau. La Vieille n'y eft pas moins 
commune , &pafTe aufli pour un excellent mets. 

Le Paracod eft rond , & de la grofTeur d'un grand Brochet ; mais il eft 
ordinairement plus long. On ne le trouve aufli bon , nulle part,, que fur cette 



Histoire 

Naturelle. 

Isthme de 
l'Amérique. 

Fourmis aîljeA 



Comégen > *n- 
fcde dangereux 
à Carthagene. 



Ses ravages. 



POISSONS^ 

Le Tarpon» 
Le Gouliw 



Le CMsnde Msgj. 



j) M, d'Ulloa, 2° 14m 



($6) Ibidem^ 



t HISTOIRE GENERALE 

" Histoire Côte. Cependant on obferve qu'elle a quelques parties , où l'on n'en pc- 

Naturelle, clie point qui ne ibient empoifonnés. Waffer n'en foupçonne point d'au- 
Isthme de tre caufe que la nourriture qu'ils y prennent : mais il a connu , dit-il , 

l'Amérique, plufieurs perfonnes qui font mortes pour en avoir mangé , ou qui en ont 
été fi malades , que les cheveux & ies ongles leur font tombés. Il ajoute 
qu'à la vérité le Paracod porte avec lui fon contrepoifon : c'eit l'épine de 
fon dos , qu'on fait fecher au Soleil, & qu'on réduit en poudre très Une, 
Une pincée de cette poudre , avallée dans quelque liqueur , guérit fur-le- 
champ. Waffer en fit une heure ufe épreuve. On l'aifura que pour diftin- 
guer les Paracods empoifonnés, de ceux qui ne le font point , il fuiïït d'exa- 
miner le foie. Il n'y a rien à craindre , lorfqu'il eft doux j & le danger n'eft 
que dans ceux qui l'ont amer. 

La même Cote offre en abondance un Poiiïbn que Waffer nomme Gar, 
Ce Gar. & qu'on prendrait pour TEpée, ou laBécune , s'il ne bornoit pasfa lon- 
gueur à deux pies. Il a, dit-il , fur le mufeau, un os long du tiers de fon 
corps. Il nage à rieur d'eau , prefqu'auiîî vite qu'une Hirondelle vole , avec 
des bonds continuels \ Zk fon os étant fi pointu ,. qu'il en perce quelquefois 
les canots , il eft extrêmement dangereux , pour un Nageur , de fe rencon- 
teSoulpin; ri " ei: mr ^ on pa-fiage. La chair en eft excellente. Celle du Soulp'm n'eft 
pas moins bonne : c'eft un poiiïbn armé de piquans , & de la longueur 
d.'un pié. 

Les Raies piquantes , les Perroquets de Mer , & les Congres , font en fi 
orand nombre , que la facilité de les prendre diminue le plaiiir de la pêche. 
»A«.:n.«.< Toutes ies Sambales font bordées de coquilles. Celle que Waffer: 

nomme Conque , eft grande , torie en dedans , piatte du cote de 1 ouver- 
ture , qui eft proportionnée à fa groiTeur , raboteufe dans toute fa furface , 
mais intérieurement plus unie que la nacre de perle, dont elle a la cou- 
leur. Elle contient un Poiiïbn fort limoneux., qu'on ne fait rôtir pour 1$ 
mander, qu'après l'avoir nettoie long-tems avec du fable : on le bat long- 
tems auffi , parcequ'il a la chair très, ferme ; mais on eft bien paie de 
toutes ces peines , par le plaifir de la trouver délicieufe. Il n'y a point 
d'Huitres , ni dEcreviiTes de Mer fur la Côte de l'Ifthme. On voit feu- 
lement , entre les rochers des Sambales , quelques groiTes EcreviiTes , aux- 
quelles il manque les deux grandes 'griffes qui font ordinaires à celles de 
Mer. 

Pour les Rivières de Tlfthme , Waffer doute qu'aucun Voiageur ait 
donné plus de teins que lui à fes obfervations : cependant , loin d'a- 
voir connu toutes les efpeces de Poiflon d'eau douce , il n'en décrit que 
deux : l'une femblable , dit-il , à nos Roches , noirâtre & pleine d'arrê- 
tés , longue d'un pié, fort. douce, Se même de fort bon goût : l'autre, 
beaucoup plus imguliere, de la taille du Brochet, avec la tête d'un la- 
pin , lesdents enfoncées, & les lèvres pleines de cartilages; fa chair eft 
d'un goût exquis, 
pêche des in- La pêche des Indiens du Païs fe fait avec de grands filets d'écorce de 

<iien S de nfth* Maho ^ ou fe f Q j e d'herbe , qui reffemblent à nos TiraiTes. Dans les Cou- 
rans rapides & traverfés de Rochers, ils fe jettent à la nage, pour fuivre 
le Poiiïbn, qu'ils prennent avec la, main dans leurs trous. La nuit , ils 



D E S V O ï A G E S. L i v. V I ; ti 7 

ont des torches , du même bois , qu'ils emploient à s'éclairer -, 8c leur Histoire* 
sdrefTe eft extrême à faifir le Poiflon qui s'avance vers la lumière. Leur Naturelle. 
manière de le préparer eft d'en ôter les boïaux , & de le faire cuire à 
l'eau , ou griller fur le charbon. Ils le mangent , fans autre fauffe que 
du fel d'eau de mer , qu'ils font eux-mêmes , en faifant évaporer l'eau fur 
le feu , 8c quantité de leur poivre , qui eft leur alfaifonnement univerfel. 

$11. 

P A ï S DE GUÀYAQUIL. 

JQ, N fe rendant de Panama au Pérou par Guayaquil , un Voïagéur eu- Pourpre de 
rieux s'arrête volontiers fur la Côte de Punta de Santa. Elena , fécond Pj»ta de sama 
Bailliage de cette Jurifdi&ion , pour y vérifier cequ'on raconte d'une pro- ena * 
priété , qu'on ne connoît , dans toute l'Amérique , qu'aux rochers de cette 
Côte & à ceux du Port (57) de Nicoya, Province de la Nouvelle Efpa- 
gne : c'eft de produire , dans une coquille de limaçon , tout-à-fait fem- 
blable à celle des limaçons ordinaires , le petit Animal qui contient l'an- 
cienne pourpre , 8c dont quelques Modernes ont cru l'efpece tout-à-fait 
perdue , pareequ'il n'en reftoit aucune connoifïance. Cette forte d'Efcar- An [mal qui i« 
got eft d'environ la groiTeur d'une noix. On attribue fa production aux Ro- 
chers de la Côte , pareequ'il ne s'en trouve que fur ceux que la Mer baigne. 
Il renferme une liqueur , qui eft la véritable pourpre des Anciens , 8c 
qui paroît n'être que fon fang. Un fil de foie , ou de coton , qu'on y 
trempe , prend bientôt une couleur fi vive 8c fi forte , qu'il n'y a point 
de leiïive qui puifTe l'effacer : au contraire , elle en devient plus écla- 
tante , &c le tems même ne peut la ternir. On l'emploie , non-feulement 
à teindre le fil de coton 8c de foie , mais à donner la même couleur 
aux Ouvrages déjà tifTus , tels que des rubans, des dentelles 8c d'autres 
parures. 

La manière d'extraire la liqueur eft différente. Les uns tuent l'Animal; Manière de l'sx- 
& leur méthode eft de le tirer de fa coquille , de le pofer enfuite fur 
le revers de la main , de le prefter avec un couteau , depuis la tête jus- 
qu'à, la queue , & de féparer , du refte du corps , la partie où s'eft amaf- 
fée la liqueur. Ils font la même opération fur un grand nombre d'autres, 
jufqu'à ce qu'ils en aient une quantité furfifante. Alors réunifiant toute la 
liqueur enfemble , ils ne font qu'y paffer les fils qu'ils veulent teindre. 
Mais la couleur né paroît pas tout-d'un-coup : on ne la diftingue qu'à 
mefure que le fil feche. Elle eft d'abord blanchâtre , tirant fur le lait > en- 
fuite elle devient verte , enfin pourpre. D'autres la tirent fans tuer le li- 
maçon , 8c fans l'arracher entièrement de fa coquille Ils fe contentent 
de le preffer , pour lui faire rendre l'humeur dont ils teignent le fil - y après 
quoi , le remettant fur le roc où ils l'ont pris , ils lui laifTent le tems de 
fe rétablir. Ils le reprennent , & le prefTent encore ; mais ils n'en tirent 
pas tant de liqueur que la première fois , 8c dès la quatrième il en rend 

{57) Voïez. cequ'on en a dit dans la Defcription & dans les Notes , au Tome préce'dent; 



traire, 



ut HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire très peu. Si l'on continue , il meurt , en perdant le principe de fa vie j 
Naturelle, qu'il n'a plus la force de renouveller. M. d'Ulloa,fe trouvant , en 1744, 
Taïs de à Punta de Santa Eiena , eut Poccafion d'examiner l'Animal , de voir ex- 
Guai'aquil. tra i re f a liqueur par la première méthode , & de voir teindre des fils. H 
fut fatisfait de l'opération : mais il nous avertit qu'il ne faut pas s'ima- 
giner, d'après quelques Ecrivains mal informés, que ce fil teint en pour- 
pre foit fort commun. Quoique le limaçon multiplie afïèz , il en faut une 
iï grande quantité pour teindre quelques onces de fil , qu'on ne fe la pro- 
Haîronquila cure point aifémenf, ce qui rend cette teinture fort chère. Elle n'en eft 
que plus eftimée. Entre plufieurs propriétés , la plus finguliere eft qu'elle 
donne au fil une différence de poids , fuivant les différentes heures du 
jour. Un Marchand , qui en acheté avec cette connoiffance , ne manque 
point de fpécirîer l'heure à laquelle le fil 8c les ouvrages teints feront pe- 
£és. Une autre particularité, affez remarquable , c'eft que cette teinture n'eil 
jamais fi belle 6c fi parfaite dans le fil de lin , que dans celui de coton ; fur 
quoi, M. d'Ulloa fouhaiteroit que les expériences fuffent multipliées fuc 
toutes fortes de fils. 
Defcrîption du On a remarqué , à l'occafion de Guayaquil , que les Champs de cette 
Cacaotier, JurifdicYion produifent naturellement une fi prodigieufe quantité de Ca- 

caotiers , qu'une partie des fruits eft abandonnée aux Singes. Cet arbre 
demande une Defcription. Sa hauteur ordinaire eft de 18 à 20 pies, 8c 
non de quatre à cinq , comme l'ont prétendu quelques Ecrivains , qui 
n'en avoient peut-être vu que de jeunes. Lorfqu'il commence à pouffer , 
il fe divife en quatre ou cinq troncs, plus ou moins, fuivant la vigueur 
de fa principale racine. Chaque tronc a depuis 4 jufqu'à 7 pouces de 
diamètre. A mefure que l'arbre croît , il panche vers la terre j ce qui fait 
que fes branches font éparfes , c'eft-à-dire éloignées les unes des autres. 
Leurs feuilles font longues de 4 jufqu'à 6 pouces , fur 3 ou 4 de large , 
fort liffes, d'une odeur agréable , 8c terminées en pointe j fort femblables, 
en un mot , à celle de l'Oranger connu en Europe fous le nom d'Oran- 
ger de la Chine , 8ç au Pérou fous celui 4'Oranger de Portugal. Elles 
différent un peu , dans la couleur feulement , que la feuille du Cacao- 
tier a d'un verd plus foncé 8c moins luifant. Des troncs de l'arbre , com- 
me de fes branches , naiffent les gouffes qui contiennent le Cacao. Elles 
font précédées d'une fleur blanche Se fort grande, dontlepiftiî contient 
la gouffe , qui croît en fe développant , jufqu'à 6 ou 7 pouces de longueur 
fur 4 à 5 de large. Sa figure eft celle d'un Melon pointu , 8c divifé en 
côtes , depuis la tige jufqu'à la pointe , avec un peu plus de profondeur 
que dans le Melon. Toutes ces gouffes ne font pas néanmoins de la mê- 
me grandeur , & leur volume n'eft pas toujours proportionné à la groffeur 
de la branche ou du tronc. Il s'en trouve de beaucoup plus petites -, 8c fou- 
vent une petite eft attachée au tronc principal , tandis qu'une grande l'eft 
à un rameau très foible. On obferve qu'ordinairement , de deux gouffes 
qui croiffent l'une ptès de l'autre, l'une tire à foi tout le fuc nutritif > 
§c devient parconféquent fort grande aux dépens de l'autre. 

La gouffe eft verte , comme les feuilles , pendant le cours de la végé- 
tation , & fon éçorce eft mince , lifTe 8c unie j mais en çeffanc de croître , 



DES V O ï A G E S. Liv. V T. 119 ^ 

elle devient jaune. La cueillant alors , 8c la coupant en ruelles , on dé- Histoire 
couvre fa chair , qui eft blanche , pleine de jus , 8c qui renferme de pe- Naturelle. 
tits pépins , difpofés le long des côtes , de la même confiftance que la p A ï s d s 
chair même , mais plus blancs , revêtus d'une membrane j ils fe man- Guayaquil, 
gent , comme tout autre fruit j Se leur goût , qui tire fur l'aigre , n'a rien 
de défagréable ; mais ils parlent pour fiévreux dans le Païs. Dès que la 
goulTe eft jaune en dehors , on juge que le Cacao commence à fe nour- 
rir de fa propre fubftance ; que le pépin durcit en crpiûant , de que le 
fruit touche à fa parfaite maturité. Bientôt la couleur jaune devient pâle. 
Enfuite les pépins aïant achevé de meiuïr , l'écorce de la goulfe prend 
une couleur de Mufc foncée -, Se c'eft le tems où l'on doit cueillir le fruit. 
L epaiffeur de l'écorce eft alors d'environ deux lignes , Se chaque pépin 
fe trouve renfermé dans les divifions des membranes de la gouiTe. 

Aufîîtôt qu'elle eft détachée de l'Arbre , on l'ouvre , pour en vuider les 
pépins fur des cuirs de Bœufs fecs , ou plus ordinairement fur des feuil- 
les de Vijahuas. On les y laifle fecher. Enfuite , on les renferme dans 
des peaux : & c'eft dans cet état qu'ils font tranfportés pour être vendus. 
La vente s'en fait par charges , dont chacune contient 8 1 livres de poids. 
Le prix n'en eft pas fixe. Quelquefois la difette d'Acheteurs les fait don- 
ner à fix ou fept Réaies la charge ; ce qui ne monte point aux frais de la 
récolte. Si les débouchés font plus heureux , le prix courant eft de trois 
à quatre Piaftres. A l'arrivée des Galions , 8c dans d'autres occafions de 
cette nature , il augmente à proportion du débit. 

La récolte du Cacao fe fait deux fois par an , fans aucune différence Rêcolw du Cis 
dans l'abondance Se la qualité. Ces deux récoites produifent , dans i'éten- cao. 
due de la Jurifdi&ion de Guayaquil , environ 50000 charges de Cacao. 
Les Cacaotiers , pour être cultivés régulièrement , demandent beaucoup 
d'eau , fans quoi , ils fe deiféchent &e dépérifTent bientôt : il faut aufîï 
qu'ils aient continuellement de l'ombrage , ou du moins que les raïons 
du Soleil ne tombent pas directement deifus. On ne manque point de 
planter autour d'eux des arbres plus robuftes , à l'abri defquels ils puif- 
ient croître Se fructifier. Le terroir de Guayaquil leur eft d'autant plus fa- • 
yorable, qu'il eft compofé de grandes Plaines , qui font inondées pendant 
l'Hiver , Se qu'on peut arrofer en Eté par les Canaux tirés des Rivières, 
Un autre avantage pour le Cacaotier , c'eft que tous les autres Arbres y 
croififent facilement. Toute la culture çQiififte à farder les petites Plantes , 
qu'un terroir fi humide ne peut manquer de produire en abondance , 8c 
qui ôtent aux Arbres la meilleure partie de leur nourriture. 

On vante beaucoup une laine, particulière au Païs de Guayaquil, qui ï^aeiJeÇç&o} 
s'appelle Laine de Leïbo , du nom d'un Arbre qui la produit. Il eft fort 
haut & fort touffu. Le tronc en eft droit -, les feuilles rondes , 8c de gran- 
deur médiocre. Il pouffe entre fes feuilles une petite fleur , dans laquelle 
fe forme une efpece de coccon , d'un pouce 8c demi ou deux pouces de 
longueur fur dix ou douze lignes de diamètre , qui contient cette Lame. 
Dans fa maturité , le coccon s'ouvre , 8c laiffe voir un floccon de petits 
fils , qui tire un peu fur le rouge , beaucoup plus doux 8c plus fin que 
Je Coton. Cette efpece de laine eft fi délice , que les Habitans du Paï§ 
Tome XI F, R 



^^^ ij» HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire n e croient pas cju'on puifte la filer. Mais le Voïageur qu'on cite (58) n'en? 

Naturelle, accufe que leur ignorance , 8c juge que s'ils parviennent à trouver une 
Païs de méthode, qu'il croit poflible, l'extrême finefie de cette laine lui fera mé- 

Guayaquil. riter le nom de foie. Jufqu'à préfent le feul ufage qu'on en fafie , eft: 
d'en remplir des Matelas. Elle y eft d'autant plus propre , qu'outre fa mol- 
lefie naturelle , elle fe levé 8c fe gonfle , au Soleil , jufqu'à rendre la 
toile du Matelas auilî tendue qu'un tambour , fans s'arîaiffer enfuite à 
l'ombre , fi le lieu n'eft humide j qualité contraire , qui ne manque point 
de l'applatir. On lui attribue , dans le Païs , le défaut d'être extrêmement 
froide : mais d'une infinité de perfonnes , qui avoient couché toute leur 
vie fur des Matelas de cette laine, l'Auteur n'en a pas connu qui s'en fuf- 
fent trouvées mal. 

païieToTiro ". Les In diens de la même JurifdidHon emploient à la pêche , furtout dans 
les Efteros, ou les Canaux, une herbe du Païs, qu'ils nomment Barba- 
£eo. Leur méthode eft d'en prendre une bouchée , qu'ils mâchent foigneu- 
fement , 8c qu'ils incorporent enfuite dans leurs amorces. Le jus de cette 
herbe eft fi fort , qu'il enivre le Poifibn , jufqu a le faire furnager com- 
me s'il étoit mort j de forte qu'il ne refte au Pêcheur que la peine de le 
prendre. Toutes les efpeces de petit Poifibn , qui goûtent de ce jus, meu- 
rent de leur ivrefle ; mais le gros revient à fon état naturel , du moins, 
lorfqu'il n'en a pas trop pris. On pourroit craindre d'en manger , après 
cette épreuve , h l'expérience n'avoit appris qu'on le peut fans danger. 
Bagre , gros Le plus gros Poifton , qu'on prenne dans les Efteros de Guayaquil , 

poiffon. e fl. ce | u i q U ' on nomme le Bagre. Sa longueur eft de quatre ou cinq pies,- 

Il eft fade 8c malfain dans fa fraîcheur -, mais il fe mange ,, gardé. Le Ro- 
balo , qu'on nous donne pour une efpece de Loup marin , eft un Poifibn 
de très bon goût dans les Efteros éloignés de la Ville. La grande Rivière, 
où l'on ne peut fuppofer que le Poifibn ne foit pas dans une extrême 
abondance , eft continuellement appauvrie par une fi grande quantité de 
Caymans , qu'on en prend occafion de décrire ici ceux de L'Amérique mé- 
ridionale. 

la C Rmer n e S de ^ et Animal , qui eft une forte de Crocodile, 8c que les Efpagnoïs nom- 

Guayaquil. ment Lagarto , ou Lézard , parcequ'il lui reftemble beaucoup , diffère moins 
ici par la forme , que par quelques propriétés inconnues dans les autres ,.. 
ou peut-être plus mal obfervées. Quoiqu Amphibie , il ne va dans l'eau 
que pour y chercher fa nourriture ; 8c fon féjour ordinaire eft fur le bord; 
dos Rivières. Il y en a de fi monftrueux , que M. d'Ulioa leur donne juf- 
qu'à dix-huit ou vingt pies de long. Tandis qu'ils font à terre , ils s'y 
tiennent couchés fur la rive , femblables à ces troncs d'arbres à demi pour- 
ris y que l'eau laifle quelquefois dans fon cours. Ils ont fans cefle la gueu- 
le ouverte , pour attendre qu'il s'y raflemble une grande quantité de 
mouches , 8c ne la ferment que pour les avaller. Malgré ce que d'autres 
Voïageurs ont écrit de leur audace , M. d'Ulioa reconnut ,_ par l'expé- 
rience , cui'ils fuient les Hommes , 8c que s'ils en apperçoivent un , ils 
fe précipitent auflitôt dans l'eau. Ils ont tout le corps revêtu d'écaillés fc 

(;§) M. d'Ulioa 3 uBlfup. ï, 4. cL rc, 



DES VOÏAGES. I i v. V ï. ï?l 

fortes , qu'elles réfiftent aux balles , à l'exception de PaifTelle , qui eft le Histoirb 
feul endroit pénétrable. Naturelle. 

Ici, comme dans les autres parties de l'Amérique, la femelle du Cay- P aïs de 
man dépofe fes œufs fur le bord de la Rivière , 8c n'en pond pas moins Guayaçuil. 
de cent dans l'efpace d'un ou deux jours : mais l'Auteur obferve qu'après cuerre que les 
avoir eu foin de couvrir de fable le trou qu'elle a fait pour les y laiiîer , ^iiinazc^ font 
elle a celui de le rouler delius , oc même a 1 entour , dans la vue appa- 
remment d'en faire difparoître toutes les marques. Elle s'éloigne enfuite 
de ce lieu , pendant quelques jours , dont il ne paroît pas qu'on ait ob- 
ferve le nombre , après lefquels elle revient , fuivie du mâle ; elle écarte 
le fable , 8c découvrant les œufs , elle en cafte la coque. Auflitôt les Pe- 
tits fortent , avec fi peu de peine , que de la ponte entière il n'y a pref- 
que pas un œuf perdu. La Mère les met fur fon dos Se fur les écailles de 
fon cou , pour gagner l'eau avec cette nouvelle Peuplade : mais dans l'in- 
tervalle , les Gallinazos en enlèvent quelques-uns ; 8c le mâle même en 
mange autant qu'il peut. D'ailleurs la Mère dévore ceux qui fe détachent 
d'elle, ou qui ne favent pas nager tout-d'un-coup \ 8c fur ce compte, qui 
doit avoir demandé des Obfervations extrêmement attentives , on aftiire 
<jue d'une fi nombreufe couvée , à peine en refte-t-il cinq ou fix. 

Les Gallinazos font les plus cruels ennemis des Caymans. Ils en veu- 
lent furtout à leurs œufs , dont la coque eft blanche comme celle d'un 
œuf de Poule , mais beaucoup plus épaiiTe ; 8c leur adrefte eft extrême 
pour les enlever. En Eté , qui eft la faifon de cette ponte , lorfque les 
bords du Fleuve cefTent d'être inondés , ils demeurent comme en fenti- 
nelle fur les arbres , le corps caché fous les feuilles , 8c fuivent , des yeux s 
tous les mouvemens de la Femelle. Ils la laifTent pondre tranquillement , 
fans interrompre même les précautions qu'elle prend pour cacher fes œufs : 
mais à peine s'eft-elie retirée, que fondant fur le nid, ils les découvrent 
avec le bec , les ferres 8c les ailes. Le feftin feroit grand pour les pre- 
miers , s'il n'en arrivoit aufti-tôt un beaucoup plus grand nombre , qui leur 
ravifient une partie de leur proie. » Je me fuis fouvent amufé , dit le 
» grave 8c favant Voïageur , à voir cette manœuvre des Gallinazos 5 8c 
» la curiofité me fit prendre aufli quelques-uns de ces œufs. Les Habi- 
sj tans du Pais ne font pas difficulté d'en manger , lorfqu'ils en trouvent 
" de frais. Sans cette guerre , que les Hommes 8c les Animaux font aux 
» Caymans , toutes les eaux du Fleuve 8c toute la Plaine ne fuffiroient 
» pas pour contenir ceux qui naîtraient de ces nombreufes pontes , puif- 
» qu'après cette deftrudion , il eft impoiîible de s'imaginer combien il 
*> en refte encore (59)» 

Non-feulement ils font leur nourriture ordinaire du Poiiïbn , mais ils comment il* 
le pèchent avec autant d'art que les plus habiles Pêcheurs. Ils fe joignent , fe"^' 111 le5 
huit ou dix.enfemble j 8c vont fe placer à l'embouchure d'un Eftero 5 
d'où il ne fort aucun PohTon dont ils n'aient ainfi le choix ; 8c pendant 
qu'ils forment ce cordon , à l'entrée du Canal , d'autres font placés à 
l'autre bout , pour donner la chafie , devant! eux , à tout ce qui fe trouve 

(}9) Voïage au Pérou , liv. 4. chap. 9, 

R il 



tfi HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire dans l'intervalle. Le Cayman ne peut manger fous l'eau. Lorfqu'il tient la 
Natujr.ii.le. proie , il s'élève au-delïlis , 6c peu à peu ii l'introduit dans fa gueule , où 

P aïs de il la mâche pour Pavaller. 
Guayaquil. Quand ces Animaux font preflTé's de la faim , &c que le Poifïbn ne fuf- 
voracitôdcces ^ c P as P our l es raiïafier tous, ils quittent le bord de l'eau pour fe répan- 
Aniuuux. cire dans les Plaines voiiines. Les Veaux &c les Poulains ne font pas a 

couvert de leurs attaques j Se loriqu'une fois ils ont goûté de leur chair, 
ils en deviennent Ci avides , qu'ils renoncent à la challe des Rivières. Ils 
prennent le tems des ténèbres , pour celle des Hommes oc des Bêtes. On 
a de triftes exemples de leur voracité , furtout à l'égard des Enfans , qu'ils 
fe hâtent d'emporter au fond de l'eau , comme s'ils craignoient que leurs 
cris ne leur attirent du fecours ; & lorfqu ils les ont étouffés , ils vien- 
, nent les manger au-deflus. Un Canotier , qui s'endort imprudemment fur 

les planches de fon Canot, ou qui allonge dehors le bras ou la jambe , 
eft fouvent tiré dans l'eau , èc dévoré fur-le-champ. Les Caymans , qui 
ont goûté de la chair humaine , font toujours les plus terribles. Entre di- 
vers pièges qu'on emploie pour les prendre ou les tuer , celui qu'on nom- 
me Cafoneta efr une efpece d'hameçon , comoofé d'un morceau de boi3 
fort , Se pointu par les deux bouts, qu'on enveloppe dans le foie de quel- 
que Animal. On l'attache au bout d'une greffe Corde, liée par l'autre bout 
à quelque pieu. Il Hotte fur l'eau •, &c le premier Cayman qui l'apperçok 
ne manque point de l'engloutir : mais les pointes du bois lui perçant le3 
deux mâchoires , il demeure pris , fans pouvoir ouvrir ni fermer la gueule» 
On le tire à terre :là, devenant furieux, il s'élance contre les Affiitans , 
qui ne craignent point de l'irriter , pareequ'il ne peut plus leur faire d'au- 
tre mal que de les renverfer par terre. 

Les Caymans de Guayaquil ont la tête plus longue que celle du Lé- 
zard , quoique les Efpagnols leur en donnent le nom. Elle fe termine ea 
pointe , formant un mufeau comme le grouin du Cochon. Dans les Ri- 
vières , ils tiennent continuellement cette partie hors de l'eau , d'oà 
l'on conclut qu'ils ont befoin de refpirer fouvent un air greffier* Leurs 
deux mâchoires font garnies de dents fort ferrées, très fortes , &. très 
pointues. 

Le même climat , qui rend les Caymans Ci nombreux à Guayaquil , y 
produit une quantité innombrable d'Infectes, qui infectent l'air bc la terre* 
Les Couleuvres , les Vipères , les Scorpions , les Centipedes , entrent fa- 
milièrement dans les Maifons , au rifque , pour les Habitans , de rece- 
voir à tous momens quelque piquûre mortelle. C'eft un danger, qui dure 
pendant toute l'année , mais qui redouble dans le rems de l'inondation. 
. Il femble , dit M. d'Ulloa ,. qu'il pleuve alors des Infectes par milliers ,. 

prodigieux nom- „ ,., . , ,, ■ ,. ; , l , r ,-. r *■ . , . ' 

bredeserpens& o£ qu lis aient plus ci agilité qu en tout autre tems. On fe garde bien, 
d'auues inftftes. alors, de fe coucher, fans avoir foigneufement vifité les lits. Quelques- 
uns de ces Animaux s'y trouvent toujours cachés. Il n'y a perfonne , fans 
excepter les Efclaves Nègres & les Indiens ^qui ne dorme environné 
d'un Toîdo\ grand drap , qui ne lailTe aucun paifage. La perfécution des 
Infectes volans va fi loin , qu'une chandelle ne peut demeurer allumée 
ïrois ou quatre minutes 9 hors d'un Fanal. Ils voltigent autour de la ln- 



) 



DES V O ï A G £ S. L i y. VI. H5 

miere , 8c Ce précipitent , fi furieufement deffus , qu'elle eft éteinte auf- "~r: - 

fitôt. Une autre plaie de la Ville eft une efpece de Rats , qu'on y nomme Naturelle. 
Pericotes , dont toutes les Maifons fe trouvent remplies. A peine la nuit p A ï s 
arrive , qu'ils forcent de leurs retraites , pour trotter dans les Apparte- Guayaquil. 
mens, avec tant de bruit, que le fommeil n'y réfifte point. Ils eicala- Rats nommés 
dent les Lits 8c les Armoires. Si l'on pofe.une Chandelle allumée dans Pérkotes. 
un lieu où ils puiffent atteindre , ils l'enlèvent aux yeux des Habit-ans , 8c 
vont la manger dans un coin de la même Chambre : le danger du feu 4 Leur audace^ 
auquel on feroit fans ceffe expofé , eft une autre raifon pour n'en tenir 
jamais d'allumée que dans une Lanterne. Avec toutes ces incommodités 
8c celle d'une chaleur insupportable (6o) , les Naturels du Pais en préfè- 
rent le féjour à celui des Montagnes ; tant ils en craignent le froid , que 
les Européens néanmoins y trouvent médiocre. L'Eté, fuivant M. d'Ul- 
loa , eft la faifon la plus fupportable à Guayaquil , parcequ'alors l'on y eft obferva ' 
à couvert d'une partie de ces peines. Il reproche, à quelques Auteurs , de fur le climat du 
s'être trompés fur ce point. La chaleur , dit-il , eft moins étouffante , par- Pais *' 
ceque les vents de Sud-Oueft 8c d'Oueft-Sud-Oueft y foufrlent alors : on 
les appelle Chandui , du nom d'une Montagne d'où ils viennent. Ils fouf- 
rlent régulièrement , depuis midi , jufqu'à cinq ou fix heures du matin. 
Le Ciel , pendant, ce tems , eft toujours ferein j les pluies font rares , les 
vivres en abondance , 8c les fruits de meilleur goût , principalement les 
Melons , 8c cette autre efpece du même fruit , nommée Sandias ou An- 
guries . qu'on apporte par la Rivière , dans de grandes Balfes. En Hiver , 
on eft fujet , dans Guiyaquil , aux fièvres tierces & quartes, qui devien- Maladies, 
nent mortelles , parcequ'on y rejette l'ufage du Quinquina ; fpécifique du 
Pais , qui n'y eft pas négligé , fuivant M. d'Ulloa , parceque fes proprié- »' 
tés y font inconnues , mais parcequ'on fe figure qu'avec une qualité chau- 
de il ne peut convenir à ceux qui font nés dans ce climat. Les Habitans 
des Montagnes , accoutumés à la fraîcheur de leur air , ne peuvent fup- 
porter celui de Guayaquil, qui les affoibiir jufqu'à la langueur. D'ail- 
leurs ils s'y laiffent tenter par la beauté des fruits , qui leur caufenc 
bientôt des fièvres , auiîi communes pour eux dans une faifon que dans 
l'autre. 

A Guayaquil , on eft fort fujet auffi à la Cataracte -, fans compter d'au- 
tres maladies des yeux , qui vont quelquefois jufqu'à faire perdre entière- 
ment la vue. M. d'Ulloa ne les attribue qu'aux vapeurs continuelles du 
Païs , que la qualité du terroir , toute de craie , rend extrêmement vif- 
queufes (6i). 

On a parlé , dans la Defcription du même Païs . de quelques produc- Vifàhuâsj 
tions de fon terroir , entre lefquelles on n'a fait que nommer les Vija- 
huas 8c les Be jaques ; deux Plantes dont les propriétés méritent plus d'at- 
tention. Les Vijahuas font des feuilles il grandes , qu'elles pourroienc . 
fervir de draps dans un lit. Elles naiflent fans tige. Leur longueur com- 
mune eft de cinq pies , fur deux pies 8c demi de large •, 8c la princioale 

(6o) On a déjà dit que fuivant les expériences du Baromètre 3 l'iitYer de ce climat 
éft plus chaud que celui de Carthagene. 
(6i) M. d'Ulloa, ubïfup. liy, 4. chap. 6, 



ij4 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire cote , qui fort immédiatement de terre , eft large de 4 à 5 lignes. Tout 

Naturelle, le refte de la feuille eft fort liiïe ôc fort uni. La couleur en eft verte en 
P a ï s de dedans , blanche en dehors ; ôc le côté extérieur fe trouve naturellement 

GuAYAquit. couvert d'une poufllere fine Se gluante. On a remarqué que dans les Dé- 
fera de Guayaquii , ces feuilles fervent à bâtir fur-le-champ des hutes : 
mais elles s'emploient , dans tout le Pais , à couvrir les Maifons ; fansi 
compter qu'elles fervent d'enveloppe pour tranfporter le Poiflon , le Sel, 
&: toutes les Marchandifes qu'on veut garantir de l'humidité. 
Beju^ie. Le Bejuque eft une forte de lien de bois ou de corde naturelle , dont 

on diftingue deux efpeces -, l'une , qui croît de la Terre , ôc qui s'entor- 
tille autour des arbres -, l'autre qui n'eft que les branches fouples de cer- 
tains arbres , ôc qui a les mêmes propriétés que la première j ce qui fait 
juger que Bejuque eft moins le nom de la Plante , que celui de fes qua- 
lités. Les Bejuques des deux efpeces croiflent en fe courbant , jufqu'à ce 
qu'ils touchent la terre , ôc qu'en s'étendant ils joignent Un autre tronc , 
autour duquel ils montent ôc s'entortillent jufqu'à fa cime ; ôc delà ils 
continuent de croître en defcendant jufqu'à terre. Ainfî, formant un lien 
entre plufleurs , on les y voit tenir comme une corde , qu'on y auroit 
attachée par les deux bouts. Ils font (ï fouples ôc fi flexibles, qu'on peut 
les tordre ôc les plier fans les rompre. On en fait même des nœuds très, 
ferrés ôc très fermes. Ceux qu'on ne prend pas la peine de couper devien- 
nent exceffivement gros , mais les plus minces ont depuis quatre à cinq 
jufqu'à fept ou huit lignes de diamètre. A l'exception des plus gros , dont 
la dureté les rend peu propres au même ufage , ils fervent tous à faire 
diverfes fortes de liens. On en joint même planeurs enfemble , comme 
autant de Torons, pour faire des cables d'amarre , qui fervent aux Bal- 
{qs , ôc qui fe confervent fort bien dans l'eau. 
Majapalo. La fîngularité du Matapalo , mérite aufïi une Defcription. Ce nom , qui 

fignifie Tue-pieu , eft celui d'un arbre , qui n'a dans fon origine , que 
l'apparence d'une foible Plante. Il croît fort mince , à côté d'un puiflant 
arbre auquel il fe joint , ôc le long duquel il monte ; jufqu'à ce qu'il foit 
parvenu à le dominer. Alors fa houpe s'élargit affez pour, dérober , à fon 
foutien , les raïons ôc l'influence du Soleil. Il fe nourrit de fa fubftance ; 
ôc le confumant par degrés , il prend à la fin fa place. Enfuite , il de- 
vient fi gros , qu'on en fait des Canots de la première grandeur j à quoi 
la quantité de les fibres ôc fa légèreté le rendent très propre. 

Le Mangïier. ^ e Manglier , qu'on n'a décrit que dans les Voïages d'Afrique ôc qu'on 
y trouve nommé Mangrove par les Angiois , Palétuvier par les François , 
Mangle par les Traducteurs des Relations Hollandoifes , croît avec quel- 
ques différences dans l'Amérique méridionale. On en a déjà diftingue 
deux efpeces , dont l'une , fuivant WafFer , peut fervir à la teinture : mais 
fes propriétés générales font , premièrement de naître ôc de fê nourrir 
dans les Terres que le flot de la Mer inonde tous les jours , c'eft-à-dire 
dans des lieux bourbeux , où la corruption s'engendre aifément. Aulïï 
tous les lieux de l'Amérique, 011 l'on trouve des Mangîiers , répandent- 
ils une fortmauvaife odeur. i°. En fortant de terre , cet Arbre commence à. 
,fp divifer en branches noueufes ôc tprfes , Ôc produit par chaque nœud 



DES VOfAGES. L i v. VI. ï 3 $ 

«ne infinité d'autres branches , qui fe multiplient jufqu a former un entre- Histoire 
laflement impénétrable* Lorfqu'il devient un peu grand , on ne diftingue Naturelle. 
plus les rejettons , des principales branches : outre leur confufion , celles de p A ï s d r 
la première production 8c de la fixieme font d'une égale grofTeur , qui Guaya^uil. 
eft , dans toutes , d'environ deux pouces de diamètre. Elles font fi. fou- 
pies , qu'on les tort inutilement pour les rompre , 8c qu'elles ne peuvent 
être coupées qu'avec le tranchant d'un fer. Quoiqu'elles s'étendent pref- 
qu'horizontalement , les troncs principaux ne laiffent pas de croître en hau- 
teur. Les feuilles font petites , en comparaifon des branches : elles n'ont 
pas plus d'un pouce & demi ou de deux pouces de long. Elles font ron- 
des , épaiffes , 8c d'un verd pâle. La hauteur commune des plus grand? 
troncs eft de dix- huit à vingt pies , fur huit , dix 8c douze pouces de diamè- 
tre. Us font couverts d'une écorce mince 8c raboteufe , qui n'a gueres plus 
d'une ligne d'épaifTeur. Leur bois eft fi pefant , fi compaét , 8c fi folide > 
qu'il s'enfonce dans l'eau , 8c qu'il eft fort difficile à couper j deux pro- 
priétés qui ne permettent pas de l'emploïer fouvent en Mer , quoiqu'elles 
lui donnent l'avantage de ne pas s'y corrompre aifément. 

§ I I L 

Pérou et Contrées voisines. 



N traitant des Plantes 8c des Animaux du Pérou , il ne fera pas inu- 
tile de rappeller la différence qu'il faut mettre entre les fituations de fes 
Provinces , qui doivent toujours en faire fuppofer beaucoup dans la na- 
ture 8c les qualités de leurs productions. Ainfi les unes croiffent dans les 
Contrées chaudes , qui portent le nom de Vallée , ou de Yungas ;; quoi- 
que ces deux mots aient un fens différent , car on entend , par le pre- 
mier , les petites Plaines , enfoncées entre les collines , 8c par le fécond 
celles qui font au pié des Cordillieres : mais le climat des unes 8c des 
autres eft chaud. C'eft delà qu'on tire , non-feulement les Cannes de Su- 
cre , mais les Plantains , les Guinéos , l'Agi ou Piment , les Chirimoyas v 
les Aguacates , ou Avocats , les Grenadilles , les Ananas , les Gouyaves y 
les Guabas , 8c d'autres fruits qui font communs aux autres Récrions chau- 
des de l'Amérique. Les Contrées froides produifent de petites Poires y des 
Pêches , des Pavis , des Brugnons , des Guaitambos , des Aurimales , des 
Abricots 8c différentes efpeces de Melons. Ceux qu'on appelle Melons 
d'eau ont une faifon déterminée , 8c les autres croiffent dans tous les tems. 
Enfin les Contrées ,oùle climat n'eft proprement, ni chaud , ni froid,, 
produifent aufïi toute l'année , des Frutïlles , ou Fraifes du Pérou, des Fi- 
gues de Tuna 8c des Pommes. Les Fruits qui ont beaucoup de jus , tels 
que les Oranges douces 8c les Oranges ameres , les Citrons roïaux 8c les 
petits Limons , les Limes douces 8c aigres , les Cédrats , 8c les Toronjes T 
autre efpece de Citrons , diftingués par leur petiteffe 8c leur rondeur , 
ne cefïént pas non plus de porter des rieurs 8c des fruits dans toutes les 
laifons. On ne penfe point à répéter ce qu'on a, déjà dit dans d'autres 



Histoire 
Naturelle. 

Pérou et 
Contrées 

voisines. 

Chirimoya , 
Graic délicieux. 



San Arbre. 



Guabas ou Pa« 

eues. 



Htf HISTOIRE GÉNÉRALE 

Defcriptions : mais tout ce qui eft propre au Païs , ou qui s'y diftin<nïe 
par quelque différence remarquable , demande une explication particu- 
lière. 

La Chirimoya , par exemple , y patte pour le plus délicieux de tous les 
fruits -, & les Européens ne lui refufent pas cet honneur. Sa groiïeur n'eft 
pas égale. Il s'en trouve , depuis un ôc deux jufquà cinq pouces de dia- 
mètre. Elle eft ronde , un peu applatie par la tige , où elle forme une 
efpece de nombril. Son écorce eft mince , molle , unie à la chair , dont 
elle ne peut être féparée qu'avec un couteau , 8c d'un verd obfcur avant 
fa maturité j mais , en meuriflant , fa couleur devient plus claire. Elle a 
plusieurs côtes , ou veines, qui la couvrent comme autant d écailles. Le 
dedans eft blanc , mêlé de quelques fibres , prefqu'imperceptibles , dont 
fe forme un trognon, qui s'étend d'un bout du fruit à l'autre. Le jusçn 
eft doux, avec un léger mélange d'acide , 8c l'odeur fi agréable , qu'elle n'en 
relevé pas peu le goût. Les pépins , ou la graine , font enveloppés dans la 
chair. Leur grandeur eft d'environ fept lignes de long , fur trois à quatre 
de large. Ils font un peu plats , avec des raies , qui rendent leur furface 
inégale-. 

L'Arbre , qui porte cet agréable fruit , eft haut 8c touffu. Le tronc en 
eft rond , gros , un peu raboteux. Ses feuilles font arrondies , mais un peu 
moins larges que longues , 8c fe terminent en pointe : elles ont environ 
•trois pouces de long , fur deux 8c demi de large ; ôc leur couleur eft un 
verd foncé. C'eft une fingularité , dans ce climat , que la propriété qu'a 
cet arbre de fe dépouiller de fes feuilles pour en prendre de nouvelles , 
qui fe fechent à leur tour , 8c tombent tous les ans. Sa fleur jouit aufli 
d'une propriété diftinguée : elle eft d'abord verte , c'eft-à-dire de la cou- 
leur des feuilles ; 8c dans fa perfection , elle prend un beau verd jaunâ- 
tre. Par la forme , elle reiTemble à la fleur du Câprier , quoiqu'un peu 
plus grotte 8c plus épaitte. Elle s'ouvre en quatre pétales , qui ne font pas 
le plus beau Calice du monde -, mais fon odeur eft d'un agrément , dont 
on attitré que rien n'approche. Ces fleurs ne font pas nombreufes : l'ar- 
bre n'en produit pas plus qu'il ne peut nourrir de fruits -, 8c ce nombre 
même eft diminué par la pafiion des Femmes pour leur odeur. On en 
cueille beaucoup , parcequ'elles fe vendent fort cher. 

Dans toute la Province de Quito , on donne le nom de Guabas à un. 
fruit, qu'on appelle Pacaès dans tout le refte du Pérou. Il confifte dans 
une cotte , un peu platte des deux côtés , longue ordinairement d'envi- 
ron quatorze pouces , quoique cette longueur varie fuivant le terroir -, 8c 
d'un verd foncé. Elle eft toute couverte d'un duvet, qui eft doux lorfqu'on 
y patte la main de haut en bas, 8c rude, au contraire , en remontant. On 
l'ouvre en long -, 8c d'un bout à l'autre fes diverfes cavités font remplies 
d'une moelle fpongieufe 8c légère , de la blancheur du coton, Cette moelle 
renferme des pépins noirs d'une grofleur démefurée , puifqu'ils ne laiffent 
autour d'eux qu'une ligne 8c demie d'efpace à la moelle , qui fait d'ailleurs 
un jus frais 8c doux. L'arbre reflemble à celui de l' Aguacate , c'eft-à-dire 
qu'il eft haut 8c touffu. Ses feuilles font un peu plus grandes que celles dv$ 
Chirimoïer^ 

là 



DES V O ï A G E S. t i v. V T. I$7 

La Grenadille du Pérou a , comme ailleurs , la forme d'un œuf de Poule, Histoire 
îïiais elle eft plus fgroffe. L'écorce en eft fort liffe , luifante en dehors , Naturei.i.e. 
êc de couleur incarnate. En dedans , elle eft blanche 8c molle. Son épaif- p 
feur eft d'environ une ligne 8c demie. La fubftance qu'elle renferme eft Contrées 
vifqueufe & liquide. On y trouve une infinité de petits grains , ou pépins , voisines. 
moisis durs que ceux des Grenades ordinaires ; 8c toute cette fubftance • Grenadille ia 
eft féparée de l'écorce par une membrane extrêmement fine. Le goût de pérou « 
ia Grenadille eft aigre-doux , mais fi rafraîchifïànt Ôc fi cordial , qu'on 
peut manger de ce fruit avec excès , fans aucun danger. Il ne croît point 
fur un arbre , mais fur une Plante , dont la fleur refiembie à celles qu'on 
nomme Fleurs de la Pafïion , 8c répand une odeur fort douce. On remar- 
que de la Grenadille , comme de la plupart des fruits du Pérou , que pour 
la manger bonne , il faut la garder quelque tems après l'avoir cueillie (6z). 
Loin d'acquérir cette bonté fur l'arbre , elle fe flétrit , lorfqu'elle eft mûre , 
Se fe deffécbe au point de perdre entièrement fon goût. 

La Frutille , ou Fraife du Pérou, eft fort différente des Fraifes de l'Eu- ff^pf ™ Fraî? 
rope , non-feulement par fa grandeur qui eft d'un bon pouce de long fur 
huit lignes de diamètre , mais encore par fon goût , qui eft plus aqueux , 
fans ;être moins agréable. Aufli renferme-t-elle beaucoup plus de jus. Ce- 
pendant la Plante ne diffère des nôtres que par les feuilles, qui font un 
peu plus grandes. 

VOca eft une racine du Pérou , longue de deux ou trois pouces , 6c ocq 
greffe d^environ fix lignes dans une partie de fa longueur; car elle forme 
divers nœuds qui la rendent inégale 8c tortue. Elle eft couverte d'une peau 
mince , jaune dans quelques-unes 8c rouge dans d'autres , ou mêlée quel- 
quefois de ces deux couleurs. Cette racine fe mange , a le goût de la châ- 
taigne , avec cette différence , commune aux fruits des Indes , qu'elle eft 
douce. Elle fe mange bouillie ou frite. On en fait des conferves au fucre „ 
qui parlent pour délicieufes dans le Pais. La Plante eft moins grande que 
celle des Camotes 8c des Yucas. 

La Quinoa , graine particulière 8c naturelle au Païs de Quito , reflTem- Quïaea» 
ble aux lentilles par la forme , mais elle eft beaucoup plus petite , 8c de 
couleur blanche. Elle fert de nourriture 8c de remède. Dans la première 
acception , elle eft de fort bon goût -, 8c dans la féconde , c'eft un fpéci- 
flque admirable contre toutes fortes d'abcès 8c d'apoftumes. Lorfqu'on la 
fait cuire , elle s'ouvre , 8c laine fortir un petit filament tourné en 
fpirale , qui a l'apparence d'un vermiffeau , 8c qui eft plus blanc encore 
que la graine. Cette efpece de légume fe feme &>fe coupe tous les ans. 
Sa Plante croît à la hauteur de trois ou quatre pies. Ses feuilles font gran- 
des , affez femblables à celles de la Mauve , mais pointues. Du milieu de 
la tige , elle pouffe une fleur de cinq à fix pouces de long , femblable à 
celle du Maïz , dans laquelle les grains de la femence forment une forte . 
d'épi. On mange la Quinoa cuite à l'eau , comme le riz ; 8c l'eau , qui 
fert à la faire cuire , paffe pour un excellent apozème. Pour appliquer ex-» 
jeérieurement la graine , on la moud , 8c l'on en fait bouillir la farine 4 

fJS%) ïî en eft de même des Fruits de l'Inde Orientale* 

Tome X IF? S 



^ux III»' * 

Histoire 

Naturelle. 

Pérou et 
Contrées 

voisines. 
Cochenille. 

Coca. 



Gomme de 
îfêiopamopa. 



Canelîcr du 



f- 3 4 HISTOIRE G Ê N, Ê R A L E 

dont on fait enfuite un cataplafme. Appliqué fur une contufion , iî attire 

promptement l'humeur corrompue qui commençoit à former un dépôt. 

On ne parle point de la Cochenille , qui n'eit pas différente au Pérou, 
de celle du Mexique •, mais on doit remarquer , avec M. d'Ulloa , que: 
jufqu'à préfent elle n'y croît que dans les Corrégimens de Hambato &c de- 
Loja, ik dans quelques endroits du Tucuman. 

La fameufe Herbe , qui fe nomme la Coca , & qui étoit autrefois par- 
ticulière à quelques Cantons du Pérou , eft aujourd'hui fort commune dans; 
toutes fes Provinces méridionales , par le foin que les Indiens prennent 
de la cultiver. Elle croît même dans le Popayan : mais jufqu'aujourd'hui 
la Province de Quito n'en produit point , ôc fes Habitans en font peut 
de cas , tandis que tous les Péruviens la préfèrent aux pierres précieufes» 
G'eft une Plante foible , qui s'entrelafTe aux autres Plantes. La feuille en. 
eft fort lilfe , ôc longue d'environ un pouce ôc demi. Les Indiens la mâ- 
chent , mêlée en portion égale avec une forte de craie , ou de terre blan-r 
che , qu'ils nomment Mamb'u. Ils crachent d'abord j mais enfuite ils aval- 
lent le jus avec leur falive, en continuant de mâcher la feuille ôc de la: 
tourner dans leur bouche , jufqu'à ce qu'elle ceffe de rendre du jus. Elle. 
leur tient lieu de toute nourriture , aulîi long-tems qu'ils en ont , ôc quel- 
que travail qu'ils faffent , ils ne fouhaitent pas d'autre foulagement. L'ex- 
périence fait voir , en effet, que cette herbe les rend vigoureux ,.& qu'ils 
s'affoibliftent lorfqu'elle leur manque. Ils prétendent même qu'elle raffer- 
mit, les gencives ,. ôc qu'elle fortifie l'eftomac. La meilleure eft celle qui: 
croît aux environs de Cufco. Il s'en fait un grand commerce. , furto ut dan& 
les lieux où l'on exploite les Mines ; car les Indiens ne peuvent travailler- 
fans cet aliment , ôc les Propriétaires des Mines, leur en fpurnifTentla quan- 
tité qu'ils défirent , en rabattant fur leur falaire journalier. 

M. d'Ulloa eft perfuadé que la Coca eft abfolument la même Plante 3 , 
que celle qui n'eft pas moins en ufage dans les Indes Orientales , fous-> 
le nom de Bétel. Il n'y a, dit-il , : aucune différence , ni dans' la tige^., 
ni dans les feuilles ,. ni dans l'ufage qu'on en fait, ni dans fes pro- 
priétés (6"3). 

Dans le Bailliage de Pafto,.qui appartient au Popayan, ôc qui eft lis. 
partie la plus méridionale de ce Gouvernement,, il fe trouve des arbres,, 
d'où l'on voit diftiller fans- cefTe une forte de gomme , ou de refîne 3 que. 
les Habitans nomment] Mopamopa. Elle fert à faire toutes fortes de la- 
que , ou de vernis en bois y Se ce vernis eft non-feulement fi beau -, mais: 
ii durable, qu'il ne pesât être détaché , ni même terni , par l'eau bouil- 
lante. La manière de l'appliquer eft fort fimple. On met dans. la bouche, 
un morceau de la réfine \ & l'aïant délaie avec la falive , on y pafë 
le pinceau; après quoi , il nerefte qu'à prendre la couleur qu'on veut;^ 
avec le même pinceau ,f& qu : à la coucher fur le bois , où elle forme urâR 
aufîi bel enduit que ceux de. la Chine. Les -Ouvrages que les Indiens font Xi 
dans ce genre, font fort recherchés. 

Le Pais de Quixos , reconnu pour la premiers fois en i 5 36" , par Gon?- 
zale Diaz de Pineda, vifité par Gonsale Pizarre en i5J.5>& fournis ejs& 

(£3) Yoïagg au Pérou ,. Uv, tf, çhav. 5.;,. 



BES V O ï A G E S. L i v. VI. ï 3 $ 

% 5 5 9 par Gil Ramirez d' Avalos , eft dans un climat fort chaud , ou les ' - 

•pluies font continuelles , Se qui ne diffère de celui de Guayaquil qu'en naturelm! 
ce que l'Eté n'y eft pas fi long. Cette reffemblance s'étend jufqu'aux dif- »„„„ ' 

s-, *■ r D- 1-/o1 » ' 1 * 1 EROU tT 

férentes fortes d incommodités Se de maux, quon y éprouve les mêmes j Contrées 
& les parties montagneufes n'y font pas moins fourrées de Bois épais , voisines. 
Se d'arbres d'une prodigieufe groifeur. Mais on trouve , fur-tout vers les 
parties du Sud Se de l'Oueft, des Caneliers, qui ne font point connus à 
Guayaquil ; Se delà eft venu , dès le tems de Pineda , le nom de Cane- 
los _, que cette Province conferve encore. On, en tire une certaine quan- 
tité de Canelle , qui fe diftribue dans le Pais de Quito Se dans les Val- 
lées. Quoique moins fine que celle des Indes Orientales , elle lui reffem- 
ble par l'odeur , par l'épaiffeur de l'écorce Se par la groifeur du tuïau : 
fa couleur eft un peu plus foncée ; mais la plus grande différence eft dans 
Je goût, que celle-ci a moins délicat Se plus piquant. La feuille eft par- 
faitement femblable , Se ne répand pas moins d'odeur que l'écorce. La 
fleur Se la graine jettent un parfum fi doux, furtout la fleur, que fi ces 
arbres recevoient un peu de culture , il y a beaucoup d'apparence que leur 
Canelle égaleroit celle de Ceylan. Dans les Forêts du même Pais, on a 
découvert un autre arbre , dont la gomme , qui eft une efpece de Storax , 
eft d'une odeur à laquelle on ne connoît rien d'égal. Elle eft rare, par 
la même raifon qui s'oppofe à la culture des Caneliers -, c'eft la crainte 
des Indiens fauvages , que leur haine contre les Efpagnols tient fans ceffe à 
l'affût , pour les tuer comme des Bêtes féroces. 

On trouve aufH des Caneliers dans le Gouvernement de Macas. M. d'Ul- Canelle de Caf- 
loa paroît même perfuadé , fur des témoignages de grand poids , que leur 
Canelle eft réellement fupérieure à celle de Ceylan. Aufïi . pour la distin- 
guer de celle de Quixos, la nomme-t-on Canelle de CaJlUle. On donne 
pour raifon de cette excellence , que les Caneliers de Macas font ordi- 
nairement dans des lieux découverts , où rien ne leur dérobbe l'influence 
du Soleil , Se qu'ils n'ont par conféquent rien à fouffrir du voifinage des 
autres arbres , dont les racines ne peuvent diminuer leur nourriture. On 
tire, du même terroir , beaucoup de Copal , Se de la Cire , qu'on diftin- 
gue par le nom de Cera de Palo , mais qui a le défaut d'être rouge , 
Se de ne pas durcir. En général , toutes les cires de ces Régions ne va- 
lent pas celle de l'Europe. M. d'Ulloa doute néanmoins fi ce n'eft pas faute 
de préparation , Se pareequ'on ignore l'art de la nettoïer. 

Entre les Reptiles du Pai's de Macas, le plus extraordinaire , comme le M ^2" les di 
plus redoutable , eft un Serpent , nommé Cuvi-Mullinvo 3 qui a la peau 
de couleur d'or , régulièrement tigrée , couverte d'écaillés , Se dont toute la 
figure eft affreufe. Sa tête eft d'une groffeur démefurée \ fa gueule eft ar- 
mée de dents longues Se pointues. Jamais il ne lâche prife , lorfqu'il a 
faifi fa proie , Se fes moindres bleffures font mortelles. Les Bravos , pour, . 
fe rendre plus terribles , peignent fur leurs rondaches la figure de ce Monftre. 

Dans les Montagnes du Pérou , qu'on nomme Paramos , c'eft-à-dire , p a f a „o" x 
les plus élevées &> les plus ftériles , l'air eft fi rude , qu'en général il 
n'y a point d'Animaux qui puiffent y faire un continuel féjour (64). Ce- 

(£4) Yoïage au Pérou } liv. 6. chap. 8» 

S ij 



HlsTOIRE 



140 HISTOIRE GÉNÉRALE 

pendant quelques-uns , dont la conftitution s'en accommode mieux , f 

Naturelle. vont paître quelques herbes qui leur conviennent. Tels font les Che- 

Pérou et vreu ^ s > dont on rencontre quelquefois des trouppes dans les plus hautes 

Contrées P^tties de ces lieux deferts , où par conféquent i'air eft le moins fupporta-* 

voisines. ble. La chaiTe de ces Animaux e(t un exercice pour lequel on eft fort paf- 

chaflèduChc- ^ 10nn c au Pérou. Il eft remarquable , d'ailleurs -, par l'intrépidité qu'il de- 

ncuii. mande, » <k qu'on pourroit nommer témérité , fuivant M. d'Ulloa, il les 

» hommes les plus lages n'y prenoient le même goût , après en avoir 

» une lois elïaïé. Leur confiance eft dans la bonté de leurs chevaux , qui 

» courent avec tant de vîteffe ôc d'un pas li fur au travers des rochers 8c 

« des Montagnes , que la légèreté la plus vantée des nôtres n'eft que 

s> lenteur en comparaifon «. Un prélude ii curieux ne nous permet pas 

de palier fur cet article. 

La chaiTe fe fait entre plusieurs perfonnes , divifées en deux clalTes' y 
l'une d'Indiens à pié , pour faire lever les Chevreuils , l'autre de Cava^ 
liers pour la courfe. On fe rend , dès la pointe du jour , au fommet du 
Paramo j chacun avec un Lévrier en leue. Les Cavaliers prennent polie 
fur les plus hautes roches, tandis que les Piétons battent le fond des cou- 
lées , &c joignent un grand bruit à ce mouvement. On embraffe ainfi un 
terrein cfe trois ou quatre lieues , à proportion du nombre des Chaiïeurs. 
S'il part un Chevreuil , le Cheval le plus proche s'en apperçoit auffi-tôt 9 
& part après lui , fans qu'il foit poflible au Cavalier de le retenir , ni de 
le gouverner , quelques efforts qu'il y emploie. Il court pas des defcen- 
tes ii roides, qu'un homme à pié n'y paiïeroit pas fans précaution» Un 
Etranger , témoin pour la première fois de ce fpeétacle , eft faiii d'effroi y 
ôc juge qu'il vaudroit mieux fe lailfer tomber de la felle ,. Se couler juf- 
qu'au bas de la defcente , que ç*j fe livret au caprice d'un Animal, qui 
ne connoît , ni frein , ni danger. Cependant le Cavalier eft emporté , juf- 
qu'à ceque le Chevreuil foit pris , ou que le Cheval , fatigué de l'exer- 
cice, après deux ou trois heures de courfe , cède la victoire à la Bête qui 
continue de fuir. Ceux qui font poftés dans d'autres lieux n'ont pas plu- 
lot vu le mouvement du premier, qu'ils partent de même , les uns pour 
couper le chemin au Chevreuil , les autres pour le prendre de front. Leurs 
Chevaux n'ont pas befoin d'être animés : il leur fuffit , pour s'élancer , 
de voir le départ d'un autre , d'entendre les cris des Chaffeurs & des 
Chiens , ou d'appercevoir feulement l'agitation du premier qui découvre 
la Bête. Alors le meilleur parti qu'on puilîe prendre eft de leur laiffer la- 
liberté de courir, & de les animer même de l'éperon & de la voix jmais 
en même-tems , il faut être affez ferme fur l'arçon , pour rélîfter aux fe- 
couffes qu'on reçoit de fa monture , en courant par les defcentes , avec 
une rapidité capable de précipiter mille fois le Cavalier par deffus la tête 
du Cheval. Il en coûte infailliblement la vie à celui qui tombe , foit par 
la violence de fa chute , ou par l'emportement du Cheval même , qui 3 
pourfuivant fa courfe , ne manque gueres de l'écrafer fous {es pies. 

On donne le nom de Parameros à ces chevaux , parcequ'à peine ont-ils 
la force de remuer les jambes , qu'on les exerce à courir dans les Para- 
sïîos. La plupart font trotteurs , ou traquenards. D'autres -> qu'on nomme 



Condcf* 



DES V O ï A G E S. L i v. V I. ï 4 i 

T Agudillas j ne font ni. moins fermes , ni moins agiles. Ils ne vont que Histoire" 
le pas fimple , mais un pas fi vif, qu'il égaie le plus grand trot des autres j Naturelle. 
& quelques-uns même font A" légers , qu'on ne connoît rien à leur corn- p EROU ET 
parer. Leur pas confifte à lever en même-tems le pié de devant &z celui Contrées 
de derrière, du même côté;&:, fuivant l'explication du même Voïageur, voisines. 
au lieu de porter , comme les autres Chevaux , le pié de derrière dans 
l'endroit où ils ont eu le pié de devant , ils le portent plus loin , vis à- vis 
& même au-delà du pié de devant de l'autre côté j cequi rend leur mou- 
vement plus prompt du double que celui des Chevaux ordinaires , tk d'ail- 
leurs beaucoup plus doux pour le Cavalier. Cette allure leur eft natu- 
relle j mais on l'enfeigne à des Chevaux qui ne font pas de la même 
race , & l'on a des Ecuïers exprès pour les dreifer. Les uns & les autres 
ne font pas diftingués par leur beauté. On ne vante que leur légèreté , 
leur douceur 3c leur courage. 

Les Oifeaux , qu'on trouve dans les Paramos , ne font gueres que des oifaux des 
Perdrix , des Condors ou Buytres _, & des Zumbadors ou Bourdonneurs. 
On a déjà remarqué que les Perdrix du Pérou ne refTemblent pas tout-à- 
fait à celles de l'Europe , 8c qu'elles peuvent être comparées plutôt à nos 
Cailles : elles n'y iont pas en abondance. 

Le Condor ne parfera plus pour un Etre imaginaire , depuis que les Ma- 
thématiciens de France &C d'Efpagne en ont vérifié l'exiftence par leurs 
yeux (6$). C'eft le plus grand Oifeau de l'Amérique. Il reffemble , par 
la couleur & la forme , aux Gallinazos , dont on a donné la defeription. 
Jamais on ne le voit dans les lieux bas -, ce qui fait juger que fa corn- 
plexion demande un air fort fubtil. On l'apprivoife néanmoins dans les 
Villages. Il eft carnacier. On le voit fouvent enlever des Agneaux , du 
milieu des Troupeaux qui pauTent au bas des Montagnes. M. d'Ulloa en 
fut témoin. Un jour qu'il alloit , du fignal de Lalangufo à la Hazienda 
de Put , qui eft au pié de cette Montagne , il remarqua une confufîon 
extraordinaire dans un Troupeau de Moutons. Tout-d' un-coup il en vit 
partir un Condor, qui enlevoit dans fes ferres un Agneau , &c qui le laifla 
tomber d'une certaine hauteur. Enfuite il le vit fondre une féconde fois 
fur fa proie , la faifir ,' l'enlever , de la laifTer retomber , pour la faifir en- 
core une fois. Enfin il le perdit de vue , pareequ'il s'éloigna de cet en- 
droit , fuïant les'Indiens , qui accouroient aux cris des Bergers qui étoient 
à la garde du Troupeau. 

Dans quelques Montagnes , cet Oifeau eft plus commun que dans d'au- 
Mes. Comme les Beftiaux y font toujours menacés de fes ravages , les In- 
diens lui tendent des pièges. Ils tuent quelque Animal inutile, dont ils 
frottent la chair du jus de quelques herbes fortes j après quoi ils l'en- 
terrent , pour diminuer l'odeur des herbes : car on repréfente le Condor 
fi foupçonneux , que fans cette précaution , il ne toucheroit point à la 
chair. On la déterre. Auili-tôt les Condors accourent , la dévorent , &£ 
s'enivrent, dit-on, jufqu'à demeurer fans mouvement. Dans cet état, il 
eft facile de les aiîbmmer. On les prend aufïi, près des charognes, avec 

■ (6f) M. de la Condamine en vit plusieurs, Ç Voïage iur l'Amazone j pag, 175 )> Se 
l'on fuit ici M. d'Ulloa, 



r4* 



HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire des pièges proportionnes A leur force ; car ils font d'une vigueur fi fur* 

Naturelle, prenante, qu'ils terralfent, d'un coup d'aîle , & qu'ils eftropient quelque- 

Perou et fois ceux qui les attaquent (66). 

Contrées l c Zumbador elt un Oifeau nocturne, qui ne fe trouve que dans les 
voisines. n o> • • ■ r c ■ r i 

Paramos , 8c qu on voit rarement , mais qui le fait iouvent entendre , 

LezumUJcu. ç oxl ^ f Qn c h ant ^ ou p al - un bourdonnement extraordinaire , d'où lui 
vient l'on nom. Ce bruit , qui fe fait entendre à la diftance de plus de 
cinquante toifes , eft attribué à la violence de fon vol. Il eft plus fort , 
à mefure qu'on s'en approche. De tems en tems, le Zumbador pouffe un 
fifilcment , allez femblable à celui des autres Oifeaux nocturnes. C'eft 
dans les termes de M. d'Ulloa , qu'il faut donner fa Description. » Dans 
*> les nuits claires , dit-il , qui font les tems auxquels il fe fait le plus 
entendre , nous nous mettions aux aguets , pour obferver fa groueur 
6c la violence de fon vol : mais quoiqu'il en parlât près de nous , il 
nous fut toujours impoflïble de diftinguer leur figure : nous n'apperce- 
vions que la route qu'ils tenoient , 8c qu'ils traçoient dans l'air , com- 
me une ligne blanche , par la feule impreflion de leurs ailes. Elle fe 
diftinguoit facilement j à la diftance où j'étois. La curiofîté , de voir 
de plus près un Oifeau fi fingulier , nous fit ordonner à quelques In- 
diens de nous en procurer un. Leur zèle furpaffa notre attente. Ils en 
découvrirent une nichée entière , qu'ils fe hâtèrent de nous apporter. 
A peine les Petits avoient des plumes j cependant ils étoient de la grof- 
feur des Perdrix. Leurs plumes étoient mouchetées de deux couleurs 
grifes , l'une foncée , 8c l'autre claire ; le bec , droit' ■& proportionné ; 
les narines beaucoup plus grandes , que dans aucun autre Oifeau j la 
queue petite , 8c les ailes affez grandes. Si l'on en croit les Indiens , 
c'eft par l'ouverture des narines 9 que le Zumbador pouffe fon bour- 
donnement y mais , quoiqu'elle foit affez coniiderable , elle ne me pa- 
roît pas fuffifante pour caufer un fi grand bruit : furtout au moment 
qu'il fifrle j car il fait en même-tems l'un 8c l'autre : mais je ne difeon- 
viens point qu'elle n'y puiffe contribuer beaucoup (6-j). 
Dans les Cannades , c'eft-à-dire les Vallons des hautes Montagnes , que 
les eaux difperfées rempliffent de marécages , on voit un Oifeau que les 
Habitans du Pais nomment Caneton -, nom , dit M. d'Ulloa, qui exprime 
affez bien fon chant. Avec la grofTeur Se la tête de l'Oie , il a le cou long 
8c épais , le bec droit 8c gros , les pies 8c les jambes proportionnés au 
corps , le plumage fupèrieur des ailes , gris , & l'inférieur , blanc. A la join- 
ture des ailes , il a deux éperons , qui fortent de près d'un pouce 8c demi , 
8c qui fervent à fa défenfe. Le Mâle 8c la Femelle ne font jamais l'un 
fans l'autre , foit qu'ils volent , ou qu'ils foient à terre , leur féjour affez 
confiant j car ils ne volent que pour parler d'un Vallon à l'autre , ou pour 
fuir la chaffe qu'on leur donne. On mange leur chair , qu'on vante mê- 
me , lorfqu'elle eft un peu mortifiée. Ils fe tiennent aufîi dans les par- 
ties moins froides des Montagnes ; mais leur figure y eft un peu diffé- 
rente : ils y ont , fur le front , une petite corae calleufe 8c molle j 8c fuir 
J.a tête , une petite touffe de plumes. 

{66) Ibidem, (£7) Ibid. p. 364, 



te Canelon. 



DES V0ÏA6ES. Liv. VI. 



Mî 



Dans les Jardins du Pérou , on trouve communément un Oifeau fin- Histoiri 
gulier par fa petiteffe 8c par le coloris de fes plumes , que fa defcription Naturelle, 
Fait prendre pour le Colibri , mais dont le nom Péruvien eft Quinde • Pérou et? 
quoiqu'on le nomme aiiiîi Ro b Hargne , Lifongere , Se plus ordinairement Contrées 
encore Bequefleurs ; pareequ'il voltige fans celle fur les fleurs , 8c qu'il volsINES * 
en fuce fort légèrement le jus. Tout le volume de fon corps , avec {qs LeC * ,inde J 01 * 
plumes , n eft pas plus gros qu une noix muicade. il a la queue trois rois 
plus longue que le corps , le cou fort étroit , la tête proportionnée au 
corps 8c les yeux fort vifs : fon bec eft blanc vers la racine , noir à l'ex- 
trémité - long 8c fort mince ; fes ailes font longues 8c déliées. Le fond 
de fon plumage eft verd , mais tacheté prefque partout de jaune 8c de- 
bleu. On diftmgue diverfes efpeces de Quindes , qui différent un peu en 
grofTeur , 8c dans la couleur des taches de leur plumage. La Femelle ne 
pond que deux œufs , de la grolfeur d'un pois. Ils font leur nid fur les 
arbres , des plus petites pailles qu'ils puiilent trouver. 

Dans la partie du Pérou , qui n'a ni Bruïeres ni Montagnes , on ne b ^ a F a D ^ a ' a ^ 
voit que des Animaux Domeftiques , 8c la plupart de leurs efpeces étant 
venues d'Efpagne , à l'exception des Llamas ; on peut juger qu'avant l'ar- 
rivée des Espagnols celles qui font particulières au Pais étoient en fort 
petit nombre. Llama eft un nom général , qui lignifie Bête brute ; mais 
les Péruviens y joignent un autre mot , pour marquer l'efpece. Ainii 
Runa lignifient Brebis \ ils nomment Runa Llama l'Animal qu'on trouve' 
nommé , dans les Relations , Brebis des Indes. Cependant il a moins de 
relfemblance avec la Brebis qu'avec le Chameau , dont il a la tête , le' 
poil , 8c toute la figure du corps , à l'exception de la bolfe. Il eft plus; 
petit-, mais , quoiqu'il ait le pie fourchu , fa marche eft aulli celle du. 
Chameau. Toutes les Llamas ne font pas de la même couleur : il y en 
a de brunes ,. de noires , de tigrées, 8c beaucoup de blanches. Leur hau- 
teur eft à p^u-près celle d'un Anon. Elles font aiïêz fortes pour porter mi 
poids de quatre-vingt à cent livres ; auiîi les Indiens s'en font-ils toujours 
fervis pour Bêtes de charge. Avant la Conquête , ils mangeoient leur 
chair , qui a le goût de celle de- Mouton , mais un peu plus fade. Au- 
fourd'hui même ,. ils mangent encore celles que leur vieillefle met hors: 
d'état de fervir.. Ces Animaux font extrêmement dociles , & d'un entre- 
tien fort aifé. Toute leur défenfe confifte dans leurs narines , d'où ils 
lancent une humeur vifqueufe , qui caufe la galle à ceux qu'elle touche, 
Il n'y a point de Jurifdiction ou l'on trouve un plus grand nombre de 
Llamas que dans celle de Riobamba , pareequ'elies y fervent au com- 
merce , qui s j fait d'un Village à l'autre. 

Les Provinces méridionales , telles que Cufco , la Paz , la Plata 5 &c- „. Ea ^J caB - °p 
ont deux . autres efpeces d'Animaux , aiTez femblables à la Llama , qui Guaiuô»' > 
fe nomment la Vicuna & le Guanaco. La première ne diffère de la Lla- 
ma, qu'en ce quelle eft plus petite , fa laine plus fine & plus déliée,, 
brune par tout le corps , à l'exception du ventre _, qui eft bMnchâire$>AiE 
eoatraire ,, le Guanaco eft plus grand ; il a le poil plus long 8c plus rude 5; 
mais, c'eft aiilîl fa feule différence. Les Guanacos font d'une grande .wàe* 
tué 4&a$ les Mines ^ pour, tranfporter le .Min&cai » par. dei ckemiiiiûru)-; 



! UïJTOlRE 

Naturelle. 

Plrou et 
Contrées 
voisines. 

ï.c Chucha , ou 
Muca ;huca. 



Contra-Yerva. 



gai?guela. 



144 HISTOIRE GÉNÉRALE 

des Se fi difficiles , que d'autres Animaux n'y peuvent pafïer. 

On trouve dans les Edifices de cette Région , un Animal que les In- 
diens nomment Chucha , Se ceux des Provinces méridionales Muca-muca. 
Il a la figure d'un Rat ; mais il eft plus gros qu'un Chat ordinaire. Son 
mufeau , femblable au grouin d'un petit Cochon , eft d'une extrême lon- 
gueur. Ses pies 8c (on dos font ceux d'un Rat , mais le poil en eft plus 
long Se plus noir. La Nature a partagé le Chucha Femelle d'une bourfe » 
qui s'étend depuis l'entrée de l'eftomac jufqu'à celle des parties naturel- 
les , Se qui confifte en deux peaux membraneufes , tenant aux côtes in- 
férieures , Se jointes au milieu du ventre , dont elles fuivent la configu- 
ration Se qu'elles enveloppent. Au milieu de cette bourfe eft une ouver- 
ture , qui occupe environ les deux tiers de fa longueur , Se que l'Animal 
ouvre Se ferme à fon gré , par le moïen de quelques mufcles. Lorfqu'elle 
a mis bas , elle y renferme fes Petits Se les porte comme une féconde 
ventrée , jufqu'à ce qu'elle veuille les fevrer : alors elle lâche fes mufcles, 
pour fe délivrer de fon fardeau. M. de Juffieu Se M. Seniergues firent à 
Quito , fur cet Animal , unç expérience dont MM. Juan Se d'Ulloa fu- 
rent témoins. C'étoit une Femelle , morte depuis trois jours , Se qui cora- 
mençoit à fe corrompre : cependant l'orifice de la bourfe étoit encore afTez 
ferré , pour contenir les Petits tous vivans. Chacun d'eux tenoit une ma- 
melle dans fa gueule -, Se lorfqu'on les en fépara , les Académiciens en 
virent fortir quelques gouttes de lait. M. d'Ulloa , de qui ce récit eft em- 
prunté , déclare qu'il n'a jamais vu de Chucha mâle , mais que fuivanc 
la peinture qu'on lui en fit à Quito , il eft de la même, grandeur Se de 
la même figure que la Femelle , à l'exception de la bourfe , qu'il n'a point j 
& que fon partage le plus remarquable confifte en deux tefticules de la 
grofleur des œufs de Poule > ce qui paroît monftrueux par comparaifort 
à celle de fon corps. Au refte , le Mâle Se la Femelle font mortels Enne- 
mis de la Volaille Se de tous les Oifeaux Domeftiques. Ils fe trouvent, 
non-feulement dans les Maifons , mais jufqu'au milieu des Champs , où 
ils font beaucoup de dégât dans le Maïz. Les Indiens font la guerre à ces 
Animaux ,. en mangent la chair , Se la trouvent bonne : mais l'Auteur ob- 
ferve qu'en fait dégoût, leur fentiment eft toujours fort fufpect (67). 

C'eft fur les Paramos que croît la Contra-Yerva , cette Plante fameufe 
par fa vertu contre toute forte de poifon. Elle s'élève peu de terre , mais 
elle s'étend beaucoup plus , à proportion. Ses feuilles font longues de trois 
à quatre pouces , fur un peu plus d'un pouce de large , épaiftes , veloutées 
en dehors Se d'un verd pâle. En dedans , elles font difTes Se d'un verd 
plus vif. De chaque bourgeon naît une grande fleur , compofée de fleurs 
plus petites , qui tirent un peu fur le violet. 

Une autre Plante, qui ne mérite pas moins d'obfervation , eft la Ca- 
laguela. Elle croît dans les lieux que le froid Se les néges continuelles 
rendent fteriles , ou dont le fol eft de fafyle. Sa hauteur eft de fept ou huit 
pouces ; Se fa tige confifte en divers petits troncs , qui fe font jour au 
travers du fable ou des pierres. Ces petits rameaux, qui ne peuvent être 



Voïage au Pérou ? liv. 6, chajï. $* 



musixs. 



DES V O ï A G E S. L i v. V ï. 145 

mieux comparés qu'aux racines des autres Plantes , n'ont que deux ou ' ";! ' " ' ■ ■■ — ■ 
trois lignes d'épaiffeur ; ils font remplis de nœuds, à peu de diftance les ^ Arv ^ u , tu 
uns des autres, 8c couverts d'une pellicule , qui fe détache d'elle-même . . _* 

lorfqu'elie eft féche. La Calaguela eft un . fpécifique admirable pour dif- Q^^ins 
fiper les Apoftumes. Elle produit cet effet en fort peu de tems. Trois ou voisines. 
quatre prifes , c'eft-à-dire trois ou quatre morceaux , en décoction (impie , 
ou infufée dans le vin , fuffifent , dans l'efpace d'un jour -, fans compter 
qu'étant chaude au premier degré , elle deviendroit nuiiible fi l'on en pre- 
noit exceilivement. On remarque , néanmoins , que fur les Paramos , elle n'eft 
pas de fi bonne qualité que dans les autres Parties du Pérou. Aulîi la re- 
cherche-t-on moins. Les feuilles en font fort petites , en petit nombre , &C 
fortent immédiatement des troncs. 

Dans les lieux où il ne croît que du petit jonc , &c où la terre ne peut Q U i noa i. 
recevoir aucune femence (68) , On trouve un arbre que les Habitans du 
Païs nomment Qiànoal , dont la nature répond à la rudeffe du climat. Il 
eft de hauteur médiocre , touffu , d'un bois fort , & la feuille même eft 
épaiffe dans toute fa longueur. Sa couleur eft un verd foncé. Quoique cet 
arbre porte à- peu-près le même nom que la graine dont on a parié fous 
celui de Quinoa , elle n'en vient point , ôc fa Plante n'a rien de com- 
mun avec lui. 

Le même climat eft ami d'une petite Plante , que les Indiens nomment Bâton de iu- 
dans leur Langue Bâton de lumière (69). Sa hauteur ordinaire eft d'envi- J^z. ou Pal ° 
ron deux pies. Elle confifte , comme la Calaguela, en piufîeurs petites 
tiges qui fortent de la même racine -, droites & unies jufqu'à leur fom- 
met , où elles pouffent de petits rameaux , qui portent des feuilles fore 
minces. On coupe cette Plante fort près de terre , où fon diamètre eft 
d'environ trois lignes j on l'allume -, & quoique verte , elle répand une 
lumière qui égale celle d'un Flambeau , fans demander d'autre foin que 
celui d'en féparer le charbon qu'elle fait en brûlant. 

La Terre produit , dans les mêmes lieux , une Plante que les Indiens Achupalla. 
nomment Achupalla , compofée de diverfes côtes , peu différentes de celle 
de la Sabine } mais à mefure qu'elle en produit de nouvelles _, les premiè- 
res fechent. Ces côtes forment une efpece de tronc , creux 3c garni de 
feuilles horizontales , qui peut fe manger , comme celui des Palmites. 

Au-defïus du lieu où croît le petit jonc , 5c où le froid devient plus p U chugchu, 
fenfible , on trouve une efpece d'Oignons , nommés Puchugchu dans la 
Langue du Païs , &c formés d'une herbe dont les feuilles , rondes , font fi 
preffées les unes contre les autres , qu'elles compofent une bulbe fort 
unie. Le dedans ne contient que les racines , qui , à mefure qu'elles grof- 
fi fient , ne font qu'élargir cette maffe de feuilles , & lui donnent la figure 
d'un pain arrondi , d'environ deux pies de haut fur prefque le même dia- 
mètre. Cet Oignon, ou ce Pain , eft fi dur lorfqu'il eft verd, que le pié 
d'un Homme , ni d'un Cheval , ne peut l'écrafer : mais aufii-tôt qu'il eft fec , 
il s'égruge ■ facilement. Entre verd ôc fec, fes racines ont le jeu d'un ref- 

(63) Voïez l'article fies Montagnes, au Tome précédent, 
(6?) Les Efpagnols l'ont appelié aufïi , Palo de Lu{. 

Tome XI F, % 



i4* HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire &rt -, c'eft-à-dire qu'en le comprimant , on l'applatit , ôc qu'il reprend en- 

Naturelle, fuite fa rondeur , quand on celle de le prelTer. 
Pérou et Le même terrein ,où croilTent les Puchugchus , produit auflî la Cancha- 

Contrées lagua , Plante dont les vertus ne font pas inconnues à l'Europe. Elle re£- 

voisinîs. femble aux plus petits joncs , fans aucune feuille , & fa graine croît aux 
Canchalstgua. extrémités. Le goût en eft amer , ôc fe communique à l'eau , dans laquelle 
on le fait infuler : mais elle eft fort vantée , pour la guérifon de toutes 
fortes de fièvres , ôc pour la purification du fang. 
AJgaMobale. VAlgarrohale , qu'on a nommé plufieurs fois fans explication , eft le 
fruit d'un Arbre légumineux de même nom , qui croît particulièrement 
au-dclïùs de Tumbez , dans l'intérieur des Terres. C'eft une efpece d'Ha- 
ricot fort rcfineux , avec lequel on nourrit toute forte de. Beftiaux. Ses 
colles ont quatre ou cinq pouces de long , fur environ quatre lignes de 
large. Il eft blanchâtre , entremêlé de petites taches jaunes. Non-feu- 
lement cette nourriture fortifie les Bêtes de charge", mais elle engrailfe 
extrêmement les Bœufs de les Moutons ; ôc l'on allure même qu'elle donne 
à leur chair un excellent goût , qu'il eft facile de diftinguer. 
Hcrî-.e du Pa< On a parlé plufieurs fois de l'Herbe du Paraguay , comme de la piïn- 

nrguay. sa def- cipale richeile des Efpagnols ôc des Indiens qui appartiennent à cette Pro- 
vince , foit par leur féjour , ou par des liaifons de commerce. C'eft du 
nouvel Hiftorien , qu'il faut emprunter ici des lumières , puifqu'aïant tiré 
les fiennes des Millionnaires du Pais , on ne peut rien fuppofer de plus 
exact ôc de plus fidèle. Tout en eft curieux , jufqu'à fon prélude. » On 
» prétend , dit-il , que le débit de cette Herbe fut d'abord fi confldéra* 
» ble , ôc devint une fi grande fource de richeffes , que le luxe s'intro- 
s> duifit bientôt parmi les Conquérans du Païs , qui s'étoient trouvés réduits 
» d'abord au pur nécelTaire. Pour foutenir une exceffive dépenfe y dont le' 
w goût va toujours en croiflant , ils furent obligés d'avoir recours aux In- 
« diens alïujetis par les armes , ou volontairement fournis , dont on fie 
« des Domeftiques , ôc bientôt des Efclaves. Mais , comme on ne les mé- 
»» nagea point , plufieurs fuccomberent fous le poids d'un travail auquel 
» ils n'étoient point accoutumés , ôc plus encore fous celui des mauvais 
?» traitemens dont on punilïoit l'épuifement de leurs forces plutôt que 
» leur parefte : d'autres prirent la fuite , ôc devinrent les plus irréconci- 
» liables Ennemis des Espagnols. Ceux-ci retombèrent dans leur première 
y» indigence, ôc n'en devinrent pas plus laborieux. Le luxe avoit multi» 
J5 plié leurs befoins ; ils n'y purent fufrire , avec la feule Herbe du Para- 
3> guay : la plupart même n'étoient plus en état d'en acheter , pareeque 
w la grande confommation en avoit augmenté le prix (70). 

Cette herbe , fi célèbre dans l'Amérique méridionale , eft la feuille d\irï 
arbre de la grandeur d'un Pommier moïen. Son goût approche de celui de 
la Mauve, & fa figure eft à-peu-près celle de l'Oranger. Elle a auffi quel- 
que reflemblanee , avec la feuille de la Coca du Pérou \ mais elle eft 
plus eftimée au Pérou même , où Ton en tranfporte beaucoup , prin- 
cipalement dans les Montagnes , ôc dans tous les lieux où l'on travaille 
aux Mines. Les Efpagnols l'y croient d'autant plus nécefTaire , que l'ufage 
(70) Hiftoire du Paraguay , Tom, 1 . p. 13, 



t> E S V O ï A G E S. 1 1 v. V T. 147 



des vins du Pai's y eft pernicieux. Elle s'y tranfporte feche, Se prefque ré- Histoirb 
<luite en pouffiere j jamais on ne la laiife infufer longtems , parcequ'elle Naturelle. 
rendroit l'eau noire comme de l'encre. On en diftingue communément Peroi» rr 
deux efpeces , quoique ce foit toujours la même feuille : la première fe Contrée? 
nomme Caa , ou Caamïni \ ôc la féconde Caacuys , ou Yerva de Pales, ▼«*"»*»* 
Mais le P. del Techo (*) prétend que le nom générique eft Caa , & diftin- 
gue trois efpeces , fous les noms de Caacuys _, Caamïni , ôc Caaguazu. 

Suivant le même Voïageur , qui avoit parle une grande parcie de fa 
vie au Paraguay ,1e Caacuys eft le premier bouton, qui commence à pei- 
ne à déploïer fes feuilles. Le Caamini eft la feuille qui a toute fa gran* 
deux , Se dont on tire les côtes avant que de la faire griller. Si les côtes 
y reftent , on l'appelle Caaguazu , ou Palos. Les feuilles qu'on a grillées 
fe confervent dans des folies creufées en terre , & couvertes d'une peau 
de Vache. Le Caacuys ne peut fe conferver auiîî longtems que les deux 
autres efpeces , dont on tranfporte les feuilles au Tucuman , au Pérou , 
& même en Efpagne ; il fouffre difficilement le tranfport. On aiïure même 
que cette herbe , prife fur les lieux , a je ne fais quelle amertume qu'elle 
n'a point ailleurs , ôc qui augmente fa vertu comme {on prix. La manière 
de prendre le Caacuis eft de remplir un vafe d'eau bouillante , Ôc d'y 
jetter la feuille pulvérifée ôc réduite en pâte : à mefure qu'elle fe dif- 
fout , le peu de terre , qui peut y être refté , fumage allez pour être écu- 
me. On pafTe enfuite l'eau dans un linge ; & Taxant laiflee un peu repo- 
fer , on la prend avec un chalumeau. Ordinairement on n'y met point de 
Sucre -, mais on y mêle un peu de jus de Citron , ou certaines paftiiles, 
d'une odeur fort douce. Quand on la prend pour vomitif, on y jette un 
peu plus d'eau, qu'on laiffe tiédir. 

La grande fabrique de cette herbe eft à la Villa , ou la nouvelle Villa- 
rïcca , qui eft voifine des Montagnes de Maracayu , fituées à l'Orient du u ^ r d^Herb- 
Paraguay, vers les 25 degrés 25 minutes de Latitude Auftrale. On vante du Paraguay- 
ce Canton, pour la culture deTarbre -, mais ce n'eft point fur les Mon- 
tagnes qu'il y croît , c'eft dans les fonds marécageux qui les féparent. On 
en tire , pour le Pérou , jufqu'à cent mille Arrobes , de vingt-cinq livres 
feize onces de poids -, ôc le prix de l'Arrobe eft de fept écus de France. 
Cependant le Caacuys n'a point de prix fixe ; ôc le Caamini fe vend le 
double du Caaguazu. Les Indiens qui font établis dans les Provinces d'U- 
raguay ôc de Parana , fous le Gouvernement des Jéfuites , ont femé des 
graines de l'arbre , qu'ils ont apportées de Maracayu , ôc qui n'ont pref- 
que pas dégénéré. Elles reflemblent à celles du Lierre : mais ces nouveaux 
Chrétiens ne font point d'herbe de la première efpece ; ils gardent le Caa- 
mini pour leur ufage , ôc vendent le Caaguazu , ou Palos , pour païer le 
Tribut qu'ils doivent à l'Efpagne. 

Les Efpagnols croient trouver , dans cette herbe , un remède , ou un 
préfervatif , contre tous leurs maux. Perfonne ne difeonvient qu'elle ne pcopriétés'qu'oii 
foit apéritive & diurétique. On raconte que dans les premiers tems , quel- luiatuibue. 
ques-uns en aïant pris avec excès , elle leur caufa une aliénation totale 
des fens , dont ils ne revinrent que plufieurs jours après ; mais il paroît 
(*) Déjà cité ? dans les Y°ïages fur la .Rivière de la Plata» 

T ij 



i 4 8 HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire certain qu'elle produit fouvent des effets fort oppofés entr'eux, tels que 
Naturelle, de procurer le iommeil à ceux qui font fu jets à l'infomnie , &deréveil~ 
Perou ft 1er ceux qui tombent en léthargie ; d'être nourriffante &c purgative. L'ha- 
Contrées bitude d'en ufer la rend nccellaire j 8c fouvent même elle fait trouver de 
voisines. j a p e j n g .\ f e contenir dans un ufage modéré , quoiqu'on allure que l'ex- 
cès enivre , 8c caufe la plupart des incommodités qu'on attribue aux li- 
queurs fortes (71). 

Le même Hiftorien a pris foin de recueillir les autres productions na- 
turelles du Paraguay 6c de quelques Provinces voifines. Dans ces vaftes 
Plaines , dit-il , qui s'étendent depuis Buenos-Aires jufqu'au Chili, 8c vers 
Prodîgîeufe le Sud , quelques Chevaux 8c quelques Vaches , que les Efpagnols , en 

quanuié-deTau- abandonnant cette Ville peu de tems après fa fondation , avoient laiiTës 
reaux du Para- , , _ r , r i> 1 1 jnp 

guay. dans les Campagnes , ont multiplie avec tant cl abondance , que des 1 an- 

née 1618 , on avoit un très bon Cheval pour deux aiguilles , 8c un Bœuf 
à proportion. Aujourd'hui , il faut aller allez loin pour en trouver j cepen- 
dant il y a trente ans qu'un Vaiffeau ne fortoit pas du Port de Buenos- 
Aires , fans être chargé de quarante ou cinquante mille cuirs de Tau- 
reaux. Il falloit en avoir tué quatre-vingt mille , pour en fournir cette 
quantité , parceque toutes les peaux qui ne font point d'aloi , c'eft-à-dire , 
de Taureaux , 8c d'une certaine mefure , n'entrent point dans le com- 
merce. Enfin une partie des ChalTeurs , après avoir tué ces Animaux, ne 
prennent que les langues , 8c la graille , qui , dans ce Paï's , tient lieu de 
beurre , de lard , d'huile 8c de fain-doux. 

Ce récit ne donne point encore une jufte idée de leur .multiplication* 
chiens fanva- Les Chiens , dont un très grand nombre eft devenu fauvage , les Tigres 
Animai, aUUeS & * es Lions , en détruifent plus qu'on ne peut fe l'imaginer. On raconte 
même que les Lions n'attendent point que la faim les preffe , pour tuer 
des Taureaux 8c des Vaches ; qu'ils fe font un amufement de leur don- 
ner la chafTe , 8c qu'ils en égorgent quelquefois dix ou douze , dont ils 
ne mandent qu'un feul. Mais les plus grands Ennemis de ces Animaux: 
font les Chiens. Il y a plus de vingt ans , que le prix des cuirs 8c des 

(71) M. d'Ulloa nous apprend que la lï- 33 range amere , ou de citron , & des fleurs 
queur de l'Herbe du Paraguay fe nomme 33 odoriférantes. Cette liqueur fe prend or- 
Maté au Pérou. » Pour la préparer, dit- 33 dinairement à jeun : cependant plufieurs 
33 il , on en met une certaine quantité dans « en prennent aufïi dans l'après-dîner. Il fe 
33 une coupe de Calebaiîe, ornée d'argent, « peut que l'ufage en foit falutaire ; mais 
33 qu'on appelle aufii Maté , ou Totumo , 33 la manière de îa prendre eft extrêmement 
53 ou Calabacito. On jette , dans ce vafe , 33 dégoûtante : quelque nombreufe que foit 
■S3 une portion de fucre , & l'on verle un v> une Compagnie , chacun boit par le me» 
33 peu d'eau froide fur le tout , afin que 33 me tuïau , & tour à tour, faifant ainfî 
33 l'Herbe fe détrempe : enfuite , on rem- » paffer le Maté de l'un à l'autre.. Les Clia- 
33 plit le vafe d'eau bouillante ; & comme =3 petons ( Efpagnols Européens ) ne font 
33 l'Herbe eft fort menue , on boit par un 33 pas grand cas de cette boiiTon , mais les 
» tuïau , allez grand pour laiuer paiTaee » Créoles en font paflîonnément avkles. Ja- 
S3 à l'eau , mais trop petit pour en laifler 33 mais ils ne voïagent , fans une provifion 
33 à l'Herbe. A mefure que l'eau diminue, 33 d'Herbe du Paraguay, 6c ne manquent 
33 on la renouvelle , ajoutant toujours du 33 point d'en prendre chaque jour, la pré- 
33 fucre , jufqu'à ceque l'Herbe ceffe de 33 férant à toutes fortes ë'alimens , & ne 
»3 furnager. Alors on met une nouvelle dofe 33 mangeant qu'après l'avoir prife. Voïage 
s? d'Herbe, Souvent on y mêle du jus d'o- au Pérou , liv. }. ckaf. 5. 



DES VOÏAGES. Liv. VI. r 49 

fuifs étoit augmenté des deux tiers à Buenos-Aires -,8c l'Hiftorien juge que Histoire 
fi les Taureaux difparoifTent jamais de ce Païs , ce fera furtout par la guerre Naturelle. 
des Chiens , qui dévoreront les Hommes, dit-il , lorfqu'ils ne trouve- p ER ou et 
ront plus de Bêtes. Ce qu'il y a de plus étrange , ceft qu'on ne peut faire Contrées 
entendre raifon là-deffus aux Habitans. Un Gouverneur de la Province voisines. 
aïant envoie quelques Compagnies militaires pour donner la Chafle à ces 
cruels Animaux , elles n'en furent récompenfées que par des railleries pi- 
quantes. Les Soldats , à leur retour , furent traités de Tueurs de Chiens. 
Aufîi n'a - t'on pu les engager , depuis y à rendre le même fervice au 
Pais (71). 

Les Chevaux fe prennent avec des lacets. Ils font beaux , 8c d'une 
légèreté , qui ne dément point leur origine Efpagnole. Les Mulets ne font 
pas moins communs au Paraguay , que dans le Tucuman , d'où l'on a déjà 
remarqué qu'il en palTe tous les ans un très grand nombre au Pérou. Ces 
Animaux font d'une grande reffource , dans des Pais où il y a tant à 
monter 8c à defcendre , 8c fouvent des pas fort difficiles à franchir. 

On trouve, prefque partout, dans les Forêts de ces Provinces méridio- pro^focwWri' 
nales , des Abeilles qui prennent le creux des arbres pour ruches ; 8c l'on dionales, 
en compte jufqu'à dix efpeces différentes. La plus eftimée , pour la blan- 
cheur de fa cire ,^fe nomme Opemus. Le miel en eft aufîi plus délicat. 

Le coton eft naturel à tout ce Païs ; 8c l'arbre qui le porte y croît en 
buiffon. Il demande d'être taillé tous les ans , comme la Vigne. Sa fleur 
approche de la Tulipe jaune. Elle s'ouvre , aux mois de Décembre 8c de 
Janvier. Trois jours après, elle fe fane 8c fe feche. Le bouton qu'elle 
renferme a toute fa maturité , au mois de Février , 8c contient une lai- 
ne fort blanche , d'une bonne qualité. Les Indiens , des deux Provin- 
ces qu'on a nommées \, avoient commencé à femer du Chanvre j mais 
ils ont trouvé de la di^iculté à le mettre en fil , 8c la plupart y ont re- 
noncé. Les Efpagnols , qui ont été plus conftans , en font un ufage affez 
avantageux. 

Outre le Maïz , le Manioc 8c les Patates , qui font communs dans plu- 
lieurs parties de ces Provinces , 8c dont les Indiens faifoient leur nour- 
riture ordinaire avant l'arrivée des Européens , on y trouve plufieurs fruits , 
&c divers Simples, qui font propres au Païs. Les Efpagnols , aufîi paflion- 
nés ici qu'au Pérou pour les Confitures, en font d'excellentes , de quel- vins de Rio ja, 
ques fruits qui leur plaifent. Quelques-uns y ont planté des Vignes, mais Mendoze" 604 
avec un fuccès inégal. A Rioja , &c à Cordoue , deux Villes du Tucu- 
man , ils font beaucoup de Vin. Celui de Cordoue eft" gros , fort , 8c 
monte à la tête. Celui de Rioja n'a point ces défauts j mais on en fait , à 
Mendoze , Ville dépendante du Chili , 8c fîtuée dans la Cordilliere à 2 5 
lieues de Cordoue , qui n'eft pas fort inférieur à celui d'Efpagne. On a 
femé du Froment en quelques endroits , pour en faire des gâteaux 8c d'au- 
tres pâtifTeries. 

Si ce Païs eft rempli d'herbes venimeufes ,* dont les Indiens emooifon- Herbe anMc% 
nent leurs flèches , il y a partout des contrepoifons > 8c telle eft particu- 

(72.) Hiftoire du Paraguay 3 liv. 1. pf>. n & i&* 



neau» 



i 5 o HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire lierement XïLerbe au Moineau, qui forme d'affez gros bluffons. On nous 
Naturelle, apprend d'où lui vient fon nom, ôc comment elle fat connue. Parmi les 
Pérou et différentes efpeces de Moineaux, qu'on voit dans ces Provinces , ôc dont 
Contrées la plupart font de la grolfeur de nos Merles , on en diftingue un fort joli , 
voisines. q U1 f e nomm e Macagua. Ce petit Animal fait une guerre continuelle aux 
comment clic vipères , dont il eft Fort friand. Dès qu'il en apperçoit une , il cache fa 
tête fous' une de fes ailes , & demeure immobile , dans la forme d'une 
boule. La Vipère s'approche ; ôc comme fa têten'eft pas fi couverte , qu'il 
ne puiffe voir au travers de (qs plumes , il ne la remue que lorfqu'il eft 
à portée de donner un coup de bec à fon Ennemie. Elle lui rend 
auiîi-tôt un coup de langue : mais dès qu'il fe fent bielle , il va manger 
de fon herbe , qui le guérit dans l'initant. Il fe hâte de retourner au com- 
bat j & chaque fois qu'il eft piqué , il a recours à fon fpécifique. Ce jeu 
dure jufqu'à ce que la Vipère , qui n'a pas la même reffource , ait perdu 
tout fon fang. Alors , le Moineau la mange -, ôc lorfqu'il eft raftaiïé , iL 
fait encore ufage de fon contrepoifon. 
Serpens du Tu- Le Tucuman ôc le Paraguay nourriiïent un nombre extraordinaire de 
ÏÏ3J.** 1 **" différentes efpeces de Reptiles : mais tous les Serpens n'y font pas veni- 
meux. Ils font connus des Indiens , qui les prennent vivans , avec la main, 
ôc qui s'en font des ceintures , fans qu'il en arrive aucun accident. On 
en trouve de vingt-deux pies de long , ôc d'une groffeur proportionnée „ 
qui avallent des Cerfs entiers" , fi l'on s'en rapporte aux Espagnols qui 
prérendent en avoir été témoins. Les Indiens aifurent qu'ils s'accouplent 
par la gueule , ôc que les Petits déchirent le ventre de la Mère pour en 
fortir ; après quoi les plus forts dévorent les plus foibles : fans quoi, dit 
un célèbre Millionnaire (73) , on feroit fans cefîe expofé aux attaques de 
ces monftrueux Reptiles. Entre ceux qui font ovipares , quelques-uns font 
de fort gros œufs , que les Mères font éclôre en les couvant. Le Serpent 
à fonnettes n'eft nulle part fi commun qu'au Paraguay. On y obferve 
que lorfque fes gencives font trop pleines de venin , il fouffre beaucoup ; 
que pour s'en décharger , il attaque tout ce qu'il rencontre ; ôc que par 
deux crochets creux: , aftez larges à leur racine ôc terminés en pointe , il 
infinue , dans la partie qu'il faifit , l'humeur qui Fincommodoit. L'effet 
de fa morfure , ôc de celle de plufieurs autres Serpens du même Païs , eft: 
fort prompt. Quelquefois le fang fort en abondance par les yeux , les 
narrines , les oreilles , les gencives , ôc les jointures des ongles : mais 
les Antidotes ne manquent point contre ce poifon. On y emploie furtout 
avec fuccès, une pierre , qu'on nomme Saint Paul y le Bezoard } ôc l'Ail, 




qui furlït même quelquefois pour la guérifon. 
Serpens Chaf- Le Paraguay a des Serpens qu'on nomme Chaiïeurs , qui montent fur 
^ w * les Arbres pour découvrir leur proie , ôc qui s'éiançant demis , quand elle 

s'approche, la ferrent avec tant de force qu'elle ne^eut fe remuer, & 
£73) Le P. 4e Montoya, dans la Conquête fpùïtuelle , Sec , déjà cité. 



DES V O î A G E S. L i v. VI. i$l 

la dévorent toute vivante : mais lorfqu'ils ont avalié des Bêtes en- Histoire 
tieres, ils deviennent fi pefans , qu'ils ne peuvent plus fe tramer. On Naturelle. 
ajoute que n'aïant pas toujours allez de chaleur naturelle pour digérer Pérou et 
de fi gros morceaux, ils périroient , fi la Nature ne leur avoit pas fuo-- Contrées 
géré un remède fort fingulier. Ils tournent le ventre au Soleil , dont Far- vois1 n es . 
4eur le fait pourrir. Les vers s'y mettent ; & les Oifeaux, fondant deiïus , 
fe nourrirent de ce qu'ils peuvent enlever. Le Serpent ne manque point 
d'empêcher qu'ils n'aillent trop loin ; & bientôt fa peau fe rétablit. Mais 
il arrive quelquefois , dit-on , qu'en fe rétabliffant elle renferme des 
brancheY d'arbre , fur lefquelles l'Animal fe trouvoit couché; & l'on ne 
nous apprencLpoint comment il-fe-tire de ce nouvel embarras (74). 

Plufieurs de ces monftrueux Reptiles vivent de PoifTon j & le Père de 
Montoya , de qui ce détail eft emprunté , raconte qu'il vit un jour une 
Couleuvre , dont la tête étoit de la grofTeur d'un Veau , & qui pêehoif 
fur le bord d'une Rivière. Elle commençoit par jetter, de fa gueule, beau- 
coup d'écume dans l'eau ; enfuite, y plongeant la tête ôc demeurant quel- 
que tems immobile , elle ouvrait tout-d un-coup la gueule, pour avaller 
quantité de PoifTons que l'écume fembloit attirer. Une autre fois , le même 
Miffionnaire vit un Indien de la pins grande taille , qui étant dans l'eau 
Jufqu'à la ceinture, occupé de la pêche , fut englouti par une Couleuvre, 
.qui le lendemain le rejetta tout entier. Il avoit tous, les os aufîi brifés , 
que s'ils l'eufTent été entre deux meules de Moulin. Les Couleuvres de 
cette efpece ne forcent jamais de l'eau j & dans les endroits rapides , qui 
fontfaffez fréquens fur la Rivière de Parana , on les voit nager la tête 
haute , qu'elles ont très greffe , avec une queue fort large. Les Indiens 
prétendent qu'elles engendrent comme les Animaux terreftres , & oue les 
Mâles attaquent les Femmes, de la manière qu'on le rapporte des Singes. 
Le Père de Montoya fut un jour appelle pour confeffer une Indienne 5 
qui , étant occupée à laver du linge fur le bord d'une Rivière , avoit été 
attaquée par un de ces Animaux , Ôc qui en avoit fouffert une amoureufe 
violence. Le Miffionnaire la trouva étendue au même endroit. Elle lui 
dit qu'elle ne fe fentoit plus que quelques momens à vivre ; ôc fa confef- 
fion ne fut pas plutôt achevée , qu'elle expira. 

Les Caymans font ici d'une prodigieufe grofTeur , avec une propriété caymans&R^ 
qu'on ne remarque point dans ceux de Guayaquil ; c'eft d'avoir fous les <imas ' 
pattes de devant, des bourfes remplies d'une fubftance dont l'odeur eft fi 
forte, qu'elle monte d'abord à la tête. Sechée au Soleil, elle a toute la 
douceur du Mufc. Les Requins du Fleuve de la Plata font aufiî plus grands 
que ceux des autres Rivières ; ils attendent les Taureaux qui viennent y 
boire , les faifuTent par le mufle , & les étouffent. 

On voit , dans quelques Cantons de ces Provinces , des Caméléons caméréons'<fa* 
d'une efpece bien finguiiere , puifqu'on leur donne cinq ou fîx pies de ne grandeur iô*- 
long';; fans compter qu'ils portent leurs Petits avec eux , & qu'ils tien- S uliere * 
nent toujours la gueule ouverte du côté d'où vient le vent. On ajoute 

(74) Ce trait, comme celui qui va le fuivre , a befoin fans doute d'un témoignage tel 
que celui qu'on a cité. Mais qui ofeia fe défier de la bonne-foi d'un Millionnaire, qui as 
rapporte ici que ce qu'il a vu î 



£5i HISTOIRE GÉNÉRALE 

"Histoire c l ue c'eft un Animal fore doux, mais d'une ftupidité furprenante. Les Sîn- 
Naxurelle. ges de ce Pais font prefque de grandeur humaine , ont une grande barbe 
Pérou et &• ^ a queue fort longue. Ils jettent des cris effroïables lorsqu'ils [font at- 
C ont ré es teints d'une flèche, la tirent de la plaie v & la rejettent contre ceux qui 
voisines. les ont bielles. Les Renards font fort communs. Du côté de Buenos- Aires, 
singes. ils tiennent beaucoup du Lièvre, 8c leur poil effc d'une belle variété. On 

Pvenacds. allure que rien n'eft fi joli que cet Animal. Il eft fi familier , qu'il vient 
careffer les Paffans ; mais fon urine , comme dans les autres parties de l'A- 
mérique méridionale , eft d'une telle infection , qu'on eft obligé de jet- 
Tatates. ter au feu tout ce qui en eft mouillé. On diftingue deux efpeces de Ta- 
tares : les uns , qui font de la taille d'un Cochon de fîx mois , ont dans 
le ventre une forte de nacre , ou de coquille , 8c une autre dans la ré- 
gion des reins : tous ont le mufeau allongé : les deux patres de devant 
leur fervent de mains , 8c chaque patte a cinq doigts. Les Lapins du Païs , 
Apercos. que les Efpagnols nomment Apercos , n'ont prefque point de queue, 8c 
font d'un gris argenté. Une efpece , qu'on diftingue fans la nommer , a la 
gueule fi petite , qu'à peine une Fourmi peut y entrer. 
Trois efpeces de On connoît, dans les mêmes Provinces, trois efpeces de Cerfs. Les uns, 
Cerfs. q U i f ont prefque de la taille des Bœufs , 8c qui ont le bois fort branchu , 

le tiennent ordinairement dans des lieux marécageux. D'autres , un peu plus 
grands que la Chèvre , paiffent dans les Plaines. Les troifiemes ne font 
gueres plus grands qu'un Taureau de fix mois. Les Chevreuils du Para- 
guay n'ont prefque rien qui les diftingue des nôtres. Les Sangliers , dont 
on a déjà parlé fous le nom de Pécaris , ont, comme dans tout le refte 
de l'Amérique , le nombril , ou peut-être une efpece d'évent fur le dos j 
mais , ici , leur chair eft fi délicate 8c fi faine , qu'on en fait manger même 
aux Malades. Les Daims 8c les Chevreuils vont toujours en troupes. 
Anta. Un Animal afifez commun , dans cette partie du Continent , eft une efpece 

de Bufle , qu'on appelle Anta ou Denta. Il eft de la grolfeur d'un Ane , dont il 
approche beaucoup auili par la ligure , à l'exception des oreilles qu'il a fort 
courtes. Ce qu'on lui connoît de plus fingulier eft une trompe , qu'il al- 
longe 8c qu'il retire à fon gré , 8c par laquelle on croit qu'il refpire. Cha- 
cun de fes pies a trois ongles , auxquels on attribue une vertu fouveraine 
contre toutes fortes de poifons ; furtout à ceux du pie gauche de devant , 
fur lequel il fe couche, lorfqu'il fe trouve' mal (75). Il fe fert des deux pies 
de devant, comme les Singes 8c les Caftors. On lui a découvert, dans le 
ventre , des pierres de Bezoard , qui font eftimées. Il broute l'herbe , 
pendant le jour ; 8c la nuit il mange d'une efpece d'argile , qu'il trouve 
dans les Marais , où il fe retire au coucher du Soleil. Sa chair eft fort 
faine , cV ne diffère de celle du Bœuf , qu'en cequ'elle eft plus légère 
,8c plus délicate. Il a la peau fi forte, que lorfqu'elle eft feche , on 
la croit à l'épreuve des balles de moufquet : aufîi les Efpagnols s'en font- 
ils des cafques 8c des cuirafTès. La chafTe de l'Anta eft fort aifée ; mais 
elle ne fe fait que la nuit. On attend ces Animaux dans leurs retraites , 
pu ils fe rendent ordinairement en troupes. Lorfqu'on les voit paroître „ 

(75) On lit, dans les Mémoires de Trévoux , ( O&obre 175 1 ) 3.11'il reflemble beau-* 
foujp aux Orignaux du Canada 

on 



Pérou] et 
Contrées 
voisines. 

Arbres du Cha» 



•D E S V O ï A G E S. L t v: V t ïjj" 

%>n va au-devant d'eux avec des torches allumées, qui les éblouifTent ; & Histoire 
pendant qu'ils fe renverfent les uns fur les autres , on tire fur eux avec Naturelle. 
tant de fuccès , qu'à la lumière du jour on ne manque point d'en trou- 
ver plusieurs couchés par terre , ou morts , ou dangereufement bleflfés. 

La Province du Chaco , dont on a donné une defciïption particulière ,. 
eft couverte de vaftes Forêts , dont quelques-unes n'ont point d'autre eau, 
que celle qui fe trouve dans le creux des arbres. La chaleur devroit na- c 
tureilement y être exceffive , d'autant plus que la température de l'air y 
tient beaucoup du chaud &é du fec : mais le vend du Sud , qui y foufflfe 
tous les jours , y apporte de la fraîcheur. Dans les parties méridionales , 
on éprouve quelquefois des froids très piquans. Les arbres y font d'une 
beauté finguliere. Le long d'une petite Rivière nommée Sinta , on trouve 
des Cèdres , qui furpaffent , en hauteur , ceux de tous les autres Pais j &c 
du côté de l'ancienne Ville de Guadalcazar , on en voit des Forêts en- 
tières , dont les troncs ont plus de trois braffes de circonférence. Le Qui- 
naquina y eft fort commun : c'eft un grand arbre dont le bois eft rouge , 
<d'une agréable odeur , 8c d'où découle une réfine odoriférante. Son fruit 
eft une grotte Fève , fort dure , 8c célèbre par fes vertus médicinales. Le 
même Pais a des Forêts de dix ou douze lieues de long , uniquement 
compofées de grands Palmiers. Le cœur de ces arbres , cuit avec fa moelle, 
eft un aliment fain 8c de très bon goût. Ceux qui croififent le long du 
Pilco-mayo , font auffi hauts que les grands Cèdres. Le Rival eft un ar- 
bre tout héri/Té d'épines larges Se dures , dont les feuilles mâchées paf- 
fent pour fouveraines contre tous les maux des yeux ; fon fruit eft doux 
&c agréable. Le Chaco a deux efpeces de Gayac, dont la plus eftimée eft 
celle que les Efpagnols nomment Santo Palo* 

Les Lions de cette Province ont le poil rouge 8c fort long. Ils font af- 
fez doux , 8c même fi timides , qu'ils prennent la fuite au cri d'un chien , 
8c que s'ils n'ont pas le tems de grimper fur un arbre , ils fe laiffent pren- 
dre. Les Tigres ne font , nulle part , plus grands 8c plus furieux. On y a 
remarqué qu'ils ne peuvent fourfrir l'urine d'un homme , &c l'on fe fert 
de cette connoiiTance pour fe garantir de leurs infultes. On obferve auffi 
qu'ils perdent toute -leur force lorfqu'ils font blefles au rable , du côté des 
reins. Du refte , ils font auffi bons ChalTeurs, dans l'eau, que fur terre. 
Cette Province a des Peccaris , ou des Sangliers , de deux couleurs ; de 
gris 8ç de noirs. Les Chèvres y font noires , ou rouges , comme dans le 
Tucuman -, 8c l'on n'en voit de blanches , que fur les bords du Pilco- 
mayo. On trouve dans ce Pais , jufqu'à fix différentes efpeces d'Oies , 8c 
toute forte de Volaille. 

L'Anta du Chaco eft un peu différent (76) de celui qu'on a déjà dé- 
crit. Les Efpagnols le nomment la grande Bête. Il a le poil châtain 8c fort 
long , la tête d'un Cheval, les oreilles d'un Mulet , les lèvres d'un Veau, 
les pies de devant fourchus en deux , 8c ceux de derrière en trois. Il a 
fur le mufeau, comme l'autre , une trompe qu'il allonge dans fa colère i 

(76) Si ce n'elt pas une autre efpece , on peut fuppofer que cette différence n'eit que 
.«dans les deux Defcriptions. La première eft du P. de Montoya ? & celle-ci du P. Loçano 5 
fous deux Millionnaires. 

Tome XIF, V 



Ses Animaux. 



Arita de cette 
Province» 



i H HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire * a queue eit courte, les jambes déliées Se les dents pointues. Il a deux 
Naturelle, eftomacs , dont l'un lui fert de Magafm, où l'on trouve quelquefois du 
Pérou et bois pourri ôc des pierres de Bezoar. Sa peau , durcie au Soleil , & paf- 
Contrées fée en bufle , eft impénétrable aux coups de feu , Se fa chair ne diffère 
voisines. point de celle du Bœuf. La corne de fon pié gauche de devant a la même 
vertu qu'on attribue à celle de l'Elan , ou l'Orignal du Canada ; il en fait 
le même ufage dans les accès d'épi le p fie , auxquels il eft fujet comme 
l'Orignal. Enfin l'on allure que lorfqu'il a trop de fang , il le perce hi- 
verne avec la pointe d'une canne , Se que les Indiens ont appris de lui 
ce remède. 
Guanaco , ou Le Guanaco , efpece de Llama du Pérou j qu'on trouve nommé Wa- 
notra par les Anglois , apparemment pareeque d'autres Peuples de l'Amé- 
rique lui donnent ce nom , n'eft pas moins commun daus le Chaco 9 
ôc porte des pierres de Bezoar du poids de trois livres ôc demie. On ra- 
conte que l'Indien, de qui les Efpagnols en reçurent la première connoi£ 
fance , fut malïacré par fes Compatriotes. En 1723 j quelques Anglois eu- 
rent la curiolîté de porter en Angleterre deux Guanacos , qu'ils avoient. 
achetés a Buenos- Aires ; mais perfonne n'a pris la peine de publier fi ces- 
Animaux ont multiplié dans un climat fi différent de celui de leur ori- 
gine. On ne les voit jamais qu'en trouppes , fi ce n'eft peut-être, dans les 
Cantons deferts j Se pendant qu'ils paillent , il y en a toujours un qui; 
fe tient en fentinelle fur une hauteur, pour avertir les autres du moin- 
dre danger , par une efpece de hennifïement. Alors ils fe réfugient tous ; 
dans des lieux bordés de précipices, Se les Femelles marchent les premières 
avec leurs Petits. La. chair du Guanaco eft blanche , Se. d'alïez hon goût . s ,, 
mais un peu féche. 
Zoriiio , ea- Les autres Animaux du Chaco font le Zbrillo , qui ne paroît pas difTé— 
çivara. rer ^e {^ Bête puante du Canada j le Capïvara , qui eft un Amphibie de lai 

Quinqdnehou, fig lu:e £ un Pbrc j Vlguana, peu différent de celui- de l'Ifthme-, le Quin- 
quinchonj<\\ii eft très rare , Se qui porte avec lui fa maifon -, c'eft-à-dire : 
une écaille fort dure, dans laquelle il fe replie tout entier. Il a d'ail- 
leurs la figure du Porc. Avec fes pattes Se fon mufeau , il fe creufe en? 
terre un trou de trois ou quatre, pies de diamètre ,. dans lequel il. fe ta- 
pit. Des, écailles qu'il a fous le ventre , il fort un poil fort long & 
fort épais. On alfure que lorfqu'il pleut , il fe renverfe fur le dos , pour 
recevoir la pluie , Se qu'il palfe un jour entier dans cette pofture , atten- 
dant que quelque Daim altéré vienne boire l'eau dont fa coque eft rem- 
plie ; mais qu'aulîî-tôt que le Daim y a fourré fon mufeau , il fe trouve, 
pris fans pouvoir refpirer , Se que tous fes efforts ne pouvant le dégager ,,, 
il fert de nourriture au Quinquinchon. Quelques Anglois préfenterent ,, 
En 1728, deux de ces Animaux vi vans au Roi leur Maître. Leur chair 
jette un fumet, qui en rend le goût défagréable. Ort en diftingue une au- 
Tatoa, oit Mus tre efpece , nommée. Tatou au Paraguay ,, Se Mulica au Tucuman , qui:. 
***- forme dans fa coaue une boule fi bien fermée ,. qu'on n'y apperçoit pas: 

même une jointure. Il n'a pas de poil, & fa chair n'eft pas différente de-: 
celle du Cochon de lait. Enfin les Vallées , qui féparent les Montagnes 
par lefquelles on entre dans le. Chaco 2 . ont cette efpece. de. Moutons qu'ors 



DES VOfAGES. Lit. VI. M5 

Homme Llamas au Pérou , 8c qu'on prendioit pour de petits Chameaux 
s'ils avoient une boiTe. Les Indiens du Pais s'en fervent , comme les Pé- 
ruviens , pour Bêtes de charge. 

Quelques Voïageurs afiluent que le Chaco ne produit aucun Animal ve- 
nimeux. Cependant les Millionnaires y en ont trouvé un aflez grand nom- 
bre. Ils nous apprennent auiîi que le Pais eft riche en contre-poifons , & 
que dans ce nombre les plus fouverains font , la Contra-yerva maie 8c fe- 
melle , 8c la Viperina , que le P. Loçano prend pour le Tnjfago de Diofco- 
ride. Les autres font le Colmillo de Vibora ou Soliman de la Tierra 3 la 
feuille de tabac , l'épi 8c le tuïau du Maïz , 8c l'os de la jambe d'une Va- 
che , grillé 8c appliqué fur la plaie. On ajoute que pour donner plus de 
force à ce dernier Antidote , il faut laver l'os avec du vin 8c du lait ; 8c 
le laifTer fur la plaie jufqu'à cequ'il s'en détache y ce qui arrive lorfqu'il 
n'y refte plus de venin. 

Toutes les Forêts du Chaco font pleines d'Abeilles -, 8c dans la plupart 
il n'y a pas un Arbre d'une certaine grofleur , qui ne renferme une ruche. 
Aum* cette Province pourroit-elle fournir de miel 8c de cire une grande 
partie de l'Amérique , 8c l'on n'en connoît point de meilleure qualité. 
On ne dit rien des Oifeaux de ce Païs j d'où î'Hiftorien du Paraguay con- 
clut que , comme dans tout le refte du Nouveau Monde , ils n'y charment 
pas autant les oreilles par leur mélodie , que les yeux par l'éclat 8c la Va- 
riété de leur plumage. 

Dans le Païs des Magnacicas , qui eft à l'extrémité Septentrionale de 
celui des Chiquites , à deux journées de la Réduction de Saint François 
Xavier , la terre produit pattout , fans culture , diverfes fortes de fruits. La 
Vanille y eft aftez commune, auiîi bien qu'une efpece de Cocotier, qui 
n'eft point de la nature de ceux des autres Contrées , 8c dont le fruit eft 
plutôt un melon qu'un coco. Entre les Animaux , on diftingue par fa fin- 
gularité celui qui fe nomme Famacofio. Il a la tête d'un Tigre , le corps 
d'un Mâtin , 8c n'a point de queue. Sa légèreté 8c fa férocité n'ont rien 
d'égal. Lorfqu'on en eft apperçu , on ne peut éviter d'en être dévoré , qu'en 
montant auiîi- tôt fur un arbre : encore n'y trouve-t'on de fureté que pour 
quelques momens ', car l'Animal , qui ne peut grimper , demeure au pié 
de l'Arbre , 8c jette un cri qui en attire pluileurs autres. Alors tous en- 
femble travaillent à déraciner l'arbre , 8c n'auroient, pas befoin d'un tems 
fort long , fi. l'homme n'étoit aftez bien armé pour les percer tous de flè- 
ches ; s'il eft fans armes , il ne peut éviter de périr. Les Indiens n'ont 
trouvé qu'un moïen pour diminuer le nombre de ces redoutables Ani- 
maux , dont la multiplication rendroit le Païs abfblument inhabitable : 
ils fe réunifient dans un enclos bien palifiadé, où ils pou fient de grands 
cris , qui font accourir les Famacoiîos de toutes parts -, 8c tandis qu'une 
légion de ces Monftres s'occupe à creufer la terre pour faire tomber la 
palifiadé , on les perce de flèches fans aucun rifque. Les Mopficas , qui 
faifoient un des plus puiftans Cantons du même Païs , ont été moins 
heureux à fe délivrer d'un ennemi moins terrible en apparence , puif- 
Cfue ce n'étoit qu'une efpece d'Oifeaux , auxquels I'Hiftorien donne 

V ij 



Histoire 

Naturelle. 

Pérou et 
Contrées 
voisines. 

Poifonsôc A«< 
tidotes. 



Oifeaux diS 
Chaco. 



Produirions dtt 
Païs des Magaa- 
cicas. 



Famacofio , 
Animal terrible, 



Moineaux quï 
ont dépeuplé 
d'hommes us 
Pau emies' 



i$6 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire même le nom de Moineaux (77): mais fi ce pieux Ecrivain n'abufe point de* 

Naturelle. J a contîance qu'on doit à fon caractère , il Faut croire avec lui , » que ces 
Pfkou ir » petits Animaux fondoient fi funeufement fur les hommes , qu'ils les 

Contrées „ tuoient fans qu'ils pulfent s'en défendre , 3c qu'ils ont preiqu'entierement 
» dépeuplé tout le Canton. Qbfervons que le Pais des Magnacicas eft ar- 
rofé de plusieurs Rivières poillonneules , 3c ceint de Forets qui s'éten- 
dent fort loin à l'Orient 3c à l'Occident , fi épaiifes qu'on n'y voit pref- 
que jamais le Soleil j qu'au-delà de ces Forêts, on trouve de vaftes foli-? 
tudes , prefque toujours inondées ', 3c que les Habitans font fujets à une 
efpece de lèpre , qui leur couvre tout le corps de croûtes allez fembia- 
bles à des écailles de poiiïbn (78) , quoique trop foibles pour réfifter au 
terrible bec des Moineaux, 
rcxe-buey , ou M. de la Condamine n'a pas manqué , dans la relation de fon Voïage fur la 

h Rivière" de* Ri v i ere des Amazones , de donner la defeription des Animaux les plus fingiv- 

Amazones. .liers qu'il eut l'occafion d'obferver. » Je deilinai , dit-il , d'après nature 5 à S, 

» Paul d'Omaguas, le plus grand desPoilfons connus d'eau aouce , à qui les 
» Efpagnols 3c les Portugais ont donné le nom de Pexe-buey , ou Poiffon- 
« bceut, qu'il ne faut pas confondre avec le Phoca , ou Veau marin. Ce- 
» lui dont il eft queftion paît l'herbe des bords de la Rivière ; fa chair 

* &: fa graille ont allez de rapport à celle du Veau. La Femelle a des 
*» mamelles , qui lui fervent à allaiter fes Petits. Le P. d'Acuna rend la 
» relfemblance avec le Bœuf encore plus complette , en attribuant à ce 
n Poilîbn des Cornes , dont la Nature ne l'a pas pourvu. Il n'eft pas am- 
» phibie , à proprement parler , puifque jamais il ne fort entièrement de 
« l'eau , 3c qu'il n'en peut fortir , n'aïant que deux nageoires à côté de 
« la the , plates 3c rondes , en forme de rames de quinze à feaze pouces 

* de long , qui lui tiennent lieu de bras 3c de pies , fans en avoir la £U 
» gure , comme Laet le fuppofe faulfement , d'après l'Eclufe. Il ne fait 
» qu'avancer fa tête hors de l'eau , pour atteindre l'herbe fur le rivage, 
» Celui que je deffinai étoit femelle j fa longueur étoit de fept pies 3c 
3> demi de Roi , 3c fa plus grande largeur de deux pies. J'en ai vu de 
» plus grands. Les yeux de cet Animal n'ont aucune proportion avec la; 
» grandeur de fon corps \ ils font ronds , 3c n'ont que trois lignes de 
» diamètre : l'ouverture de fes oreilles eft encore plus petite , 3c ne pa- 
» roît qu'un trou d'épingle. Quelques - uns ont cru ce Poifïbn particulier 
« à la Rivière des Amazones } mais il n'eft pas moins commun dans 
» l'Orinoque. Il fe trouve auffi , quoique moins fréquemment, dansl'Oya- 
» poc , 3c dans plufieurs autres Rivières des environs de Cayenne, de lai 
>» Côte de Guiane 3c des Antilles : c'eft le même qu'on nommoit au- 
» trefois Manazi _, 3c qu'on nomme aujourd'hui Lamentin dans les Iles 
« Françoifes d'Amérique. Cependant je crois l'efpece de la Rivière des 
s> Amazones un peu différente. . Il ne fe rencontre pas en haute Mer y 
» il eft même rare d'en voir près des embouchures des Fleuves -, mais 
» on le trouve , à plus de mille lieues de la Mer , dans le Guallaga ^ 

(77) Hiftoire du Paraguay ? Tcîïï. z, liv. 15. pag. 27 J* 

(78) Ibidem. 



DES VOÏAGES. Liv. VI. i 57 

» le Paftaca , &:c. x II n'eft arrêté , dans l'Amazone , que ,par le Pongo , Hist — ' 
« au-delîus duquel on n'en trouve plus (79). . Naturelle. 

Cette barrière n'eft pas un obftacle pour un autre Poifïbn , nommé Mixa- Pe 
no , auffi petit que l'autre eft grand -, car il s en trouve de la petiteffe Contrées 
du doigt. Les Mixanos arrivent tous les ans , en foule , à Borja , quand voisines. 
les eaux commencent à bailler , vers la fin de Juin. Ils n'ont de fingulier , Mixanos. 
que la force avec laquelle ils remontent contre le courant. Comme le lit 
étroit de la Rivière les rafïemble néceiTairement près du Détroit , on les 
voit traverfer en trouppes , d'un bord à l'autre , &c vaincre , alternative- 
ment fur l'une ou fut l'autre rive , la violence avec laquelle les eaux fe 
précipitent dans ce Canal étroit. On les prend à la main , quand les eaux 
font baffes , dans les creux des rochers du Pongo , où ils fe repofent pour 
reprendre des forces , & dont ils fe fervent comme d'échelons pour re- 
monter. 

L'Académicien vit , aux environs du Para , un Poilfon qui fe nommé Pu- n .. *, 
raque , dont le corps , comme celui de la Lamproie , eit perce d un grand 
nombre d'ouvertures , 8c qui a , de plus , la même propriété que la Tor- 
pille : celui qui le touche de la main , ou même avec un bâton , refient 
dans le bras un engourdiiïement douloureux , 8c quelquefois en eft , dit- 
on , renverfé. M. de la Condamine ne fut pas témoin de ce fait ; mais 
il allure que les exemples en font fi fréquens , qu'il ne peut être révoqué 
en doute (80). 

Les Tortues de l'Amazone font fort recherchées à Caïenne , comme les Tortues <fer&>: 
plus délicates. Ce Fleuve en nourrit de diverfes grandeurs 8c de diver- 
les efpeces, en fi grande abondance, que feules, avec leurs oeufs , elles 
pourraient furïïre à la nourriture des Habitans de fes bords. Il y a aulïi 
des Tortues de terre , qui fe nomment Sabutis , dans la Langue du Bre- 
iil , 8c que les Habitans du Para préfèrent aux autres efpeces. Toutes fe 
confervent , particulièrement les dernières , plufieurs mois hors de l'eau y 
ians nourriture fenfible. 

La Nature femble avoir favorifé la pareflfe des Indiens , 8c prévenu pêches â ail- 
leurs befoins : les Lacs 8c les Marais , qui fe rencontrent à chaque pas cr é»°n* 
fur les bords de l'Amazone , 8c quelquefois bien avant dans les Terres , 
fe remplirent de toutes fortes de Poilïons dans le tems des crues de la 
Rivière } 8c lorfque les eaux baiiTent , ils y demeurent renfermés , comme 
dans des Etangs 8c des réfervoirs naturels , où la facilité ne manque point 
pour les pêcher. 

Les Crocodiles (81) font fort communs dans tout le cours de l'Ama- Crocodiles A» 
zone , 8c même dans la plupart des Rivières que l'Amazone reçoit. On même Fletive » 
aiîiira M. de la Condamine qu'il s'y en trouve de vingt pies de long, 8c 
même de plus grands. Il en avoir déjà vu un grand nombre , de 12,15 
pies, 8c plus , fur la Rivière de Guayaquil (8?), Comme ceux de l'Ama- 

(79) Volage fur la Rivière des Amazones,, fondre avec les Caymans , quoique la plu- 

édit. de 1749 in- 4 p. 77. part des Voiageurs y mettent quelques di£ 

(80) M. de Reaumnr a développé le reflorc ferences. 
caché qui produit cet effet dans la Torpille. (8i) Voïez , ci deiîus, dans cet article 3 

i&i) M. de la Condamine paroît les con- ce qui regarde GuayaquiL 



Histoire 
Naturelle. 

Pérou et 
Contrées 
voisines. 

Combat du 
Crocodile &L du 
lijjrc. 



FaufTe efpece de 
Lions. 



Ours nommé 
Ucumari. 



Différens noms 
de l'Alita. 



Le Coa«. 



Singes de TA- 
maion.:. 



15» HISTOIRE GÉNÉRALE 

zone font moins chalTés 8c moins pourfuivis , ils craignent peu les Hom* 
mes. Dans le tems des inondations, ils entrent quelquefois dans les Ca- 
banes des Indiens. Leur plus dangereux Ennemi , & peut-être l'unique qui 
ofe entrer en lice avec lui , eft le Tigre. Ce doit être un fpe&acle curieux 
que celui de leur combat-, mais cette vue ne peut gueres être que l'effet 
d'un heureux hazard. Voici ce que les Indiens en racontèrent à M. de la 
Condamine. Quand le Tigre vient boire au bord de la Rivière , le Cro- 
codile met la tête hors de l'eau pour le faifir , comme il attaque dans la 
même occafîon , les Bœufs, les Chevaux , les Mulets, 8c tout ce qui fe 
préfente à fa voracité. Le Tigre enfonce fes griffes dans les yeux de fon 
Ennemi, feul endroit que la dureté de fon écaille lui laifTe le pouvoir 
d'oftenfer ', mais le Crocodile , fe plongeant dans l'eau , y entraîne le Ti- 
gre , qui fe noie plutôt que de lâcher prife. Les Tigres , que l'Académi- 
cien vit dans £on Voïage , & qui font communs dans tous les Pais chauds 
8c couverts de Bois , ne lui parurent point différens , en beauté ni eu 
grandeur , de ceux d'Afrique. Ils n'attaquent gueres l'Homme , s'ils ne 
font fort affamés. On en diftingue une efpece , dont la peau eft brune, 
fans être mouchetée. Les Indiens Maynas font fort adroits à combattre les 
Titres , avec la demi-pique , qui eft leur arme ordinaire, 

M. de la Condamine ne rencontra point , fut les bords de l'Amazone , 
l'Animal que les Indiens du Pérou nomment dans leur Langue , Puma , 
8c les Efpagnols d'Amérique Lion. » C'eft, dit-il , une efpece abfolument 
» différente de ceux que nous connoifîons : le Mâle n'a point de crinie- 
» re*, il eft beaucoup plus petit que les Lions Afriquaïns. Je ne l'ai pas 
» vu vivant , mais empaillé. 

Il ne feroit pas étonnant que les Ours , qui n'habitent gueres que les 
Pais froids , 8c qu'on trouve dans plufîeurs Montagnes du Pérou , ne fe 
rencontraient point dans les Bois du Maranon , dont le climat eft fi dif- 
férent : cependant les Indiens du Pais parlent d'un Animal , nommé Ucu- 
mari \ 8c c'eft précifément le nom de l'Ours dans la Langue du Pérou. 
L'Académicien ne put s'afTurer fi l'Animal eft le même. 

A l'occafîon de l'Anta , qui n'eft pas rare dans les Bois de l'Amazone, 
& dont on a déjà donné la Defcription (83) , il nous apprend qu'Anta eft 
le nom que les Portugais lui donnent au Para j que les Efpagnols du Pé- 
rou le nomment Danta j les Péruviens Uagra, les Brafiliens Tapiïra i 8c 
les Galibis , fur la Côte de Guyane , Maypouri, ' 

En parlant chez les Yameos , il defïïna une efpece de Belette , qui s'ap- 
privoife aifément : mais il ne put écrire , ni prononcer , le nom qu'elle 
porte dans cette Langue. Eufuite _, l'aiant retrouvée aux environs du Para, 
il fut qu'elle fe nomme Coati dans la Langue du Brefil{84). 

Les Singes font le gibier le plus ordinaire , 8c le plus recherché des In- 
diens de l'Amazone. Lorfqu'ils ne font pas chalTés , ni pourfuivis , ils ne 
marquent aucune crainte à l'approche de l'Homme j 8c c'eft à quoi les Sau- 
vages de F Amazone reconnoififent , quand ils vont à la découverte des Terres, 

(8 5 ; M. de la Condamine ne patle point de la trompe de cet Animal, dans la delcrip- 
don qu'il en fait. 

{84) Laet en fait njentioa» 



DES VOÏAGES. L i v. V ï. i $9 

f\ le Pais qu'ils vifitent eft neuf, ou n'a pas été fréquenté par des Hommes. Histoire 
Dans tout le cours de fa navigation fur ce Fleuve , M. de la Condamine Naturelle. 
vit un ii grand nombre de Singes , en ouit nommer tant d'efpeces , qu'il p EROU Er 
renonce à rénumération. Il y en a, dit~il , d'aulîi grands qu'un Lévrier , Contrées 
& d'autres auiii petits qu'un Rat , c'eft-à-dire plus petits que lesSapajoux, voisina 
Ôc difficiles à appnvoiler , dont le poil eft long , luftré , ordinairement 
couleur de maron , & quelquefois moucheté de fauve. Ils ont la queue 
deux fois auflï longue que le corps , la tête petite & quarrée , les oreil- 
les pointues Ôc faiilantes , comme les Chiens ôc les Chats , &: non comme 
les autres Singes , avec lefquels ils ont peu de reftemblance , aïant plutôt 
l'air & le port d'un petit Lion. On les nomme Pinches à Maynas , ôc Ta- 
marins à Cayenne. L'Académicien en eut plusieurs , qu'il ne put confer- 
ver. Ils font de l'efpece appellée Sahuins , dans la Langue du Brefil , ÔC 
par corruption en François, Sagouins (85). Le Gouverneur du Para en fit 
préfent d'un , à M. de la Condamine , qui étoit l'unique de fon efpece 
qu'on eut vu dans le Pais : le poil de fon corps étoit argenté , ôc de la 
couleur des plus beaux cheveux blonds : celui de fa queue étoit d'un ma- 
ron luftré , approchant du noir. Il avoit une autre fingularité , plus remar- 
quable encore ; fes oreilles , fes joues ôc fon mufeau , étoient teints d'un 
vermillon fi vif, qu'on avoit peine à fe perfuader que cette couleur fût 
naturelle (86). 

Le Pais a d'autres Quadrupèdes rares, mais qui fe rencontrent en di- Autres Qua*- 
verfes autres parties de l'Amérique , ou qui ont déjà été décrits , tels que ^ U p\ d s es raros ** 
diverfes efpeces de Sangliers ôc de Lapins, le Pac j le Fourmilier, qui 
fe nomme Tamandua-ullajjii en Langue du Brefil ; un autre plus petit, ap- 
pelle Tamandua-hi y le Porc-epi j le ParefTeux , que les Espagnols nom- 
ment Perico-ligero Ôc les. Brafiliens Unau j le Tatou, ou l'Armadille , ôc 
quantité d'autres dont M. de la Condamine deifina quelques - uns , ow 
dont les DefTeins (87) , exécutés par M. de Morain ville , font reftés entrer 
les mains de M. Godin. 

On lit, dans quelques Relations , que les Serpens de l'Amazone fbnt" snésSerpewsr 
fans venin j, mais l'Académicien allure que quoiqu'en effet il y en ait quel- fontfaosrenini? 
ques-uns qui ne font pas mal-faifans , les morfures de plufieurs font pref- 
que toujours mortelles. Un des plus dangereux eft le Serpent à Sonnettes. 
Telle eft encore la Couleuvre, dont on a déjà parlé fous le nom deCoral Si 
qu'elle tient des Efpagnols. L'Animai , le plus rare ôc le plus fingulier de 
ce genre , eft un grand Serpent Amphibie , de vingt-cinq à trente pies de - 
long , ôc de plus d'un pié de grofleur , que les Indiens nomment Yacu- Yacu-mama > 
Marna , c'eft-à-dire Mère de l'eau , ôc qui habite ordinairement , dit-on , prodigieux -ses*- 

x . ' ; pens. . 

(Sj) Laet en parle , diaprés l'Ecliife & de Les commodités me manquant fur le Vaif- 

Xery. feau Hollandois pour le faire fécher au four y 

(86) Je l'ai gardé pendant un an , dit M. je n'ai pu le conferver que dans Feau-de viej 

1 de la Condamine ; & lorfque j'écrivois ceci , ce qui fuffira peut-être pour faire voir que 

prefqu'à la vue dés Côtes de France , où je ma defcription n'eft pas exagérée. Ubi fup,~ 

: me faifois un plaifir de l'apporter vivant , il pag. 8i. 

1 étoit encore en vie. Malgré mes précautions (87) Il a rapporté , de Cayenne ' 9 .ceu&>i& 

jpo-jr le garantir du froid , la rigueur de la ïourmillier & ûuMaypouri; 
1 iâifoa l'a. vraifemblablement fait mourir. 



Histoire 
Naturelle.. 

Pérou et 
Contrées 
voisines. 

Jugement de M. 
de la Cond.miinc 
fur cet Animal. 



Jugement de 
M. d'Ulloa,. 



Explication 
»hyficuie. 



i6*a HISTOIRE GÉNÉRALE 

les grands Lacs , formes par l'épanchement des eaux du Fleuve au dedans 
des Terres. Attachons-nous ici aux termes de M. de la Condamine , pour 
comparer ce qu'il penfe de ce Monftre avec ce qu'on en lie dans la Re- 
lation de M. d'Ulloa. » On en raconte, dit-il, des faits dont je doute- 
» rois encore , fi je croïois les avoir vus , 8c que je ne me hazarde à ré- 
» péter ici que d'après l'Auteur de YOriioque illujlré (*) , qui les rapporte 
» fort ferieufement. Non-feulement, félon les Indiens , cette monftrueufe 
» Couleuvre engloutit un Chevreuil tout entier, mais ils alïurent qu'elle 
» attire invinciblement , par fa refpiration , les Animaux qui l'approchent, 
n 8c qu'elle les dévore. Divers Portugais du Para entreprirent de me per- 
» fuacîer des chofes prefqu'aulli peu vraifemblables , de la manière dont 
» une greffe Couleuvre tue un Homme , en s'entortillant autour de fon 
»» corps , 8c l'empalant avec fa queue. A juger par la taille , ce pourroit 
s> être la même qui fe trouve dans les Bois de Cayenne , où l'expérience 
» a fait connoître qu'elle eft plus effraïante que dangereufe. J'y ai con- 
» nu un Officier , qui en avoit été mordu à la jambe , fans aucune fuite 
» fâcheufe ; peut-être ne fut-il pas mordu jufqu'au fang. J'en ai apporté 
» deux peaux , dont l'une , toute defféchée qu'elle eft , a près de quinze pies 
» de long & plus d'un pié de large. Sans doute il y en a de plus grandes (88) «. 

C'eft le récit de M. d'Ulloa , qu'on va faire fucceder avec la même 
fidélité. » Dans les Pais que le Maranon arrofe , on trouve un Serpent 
» aulli affreux par fa groffeur 8c fa longueur , que par les propriétés qu'on 
»> lui attribue. Pour donner une idée de fa grandeur , plufieurs difent 
» qu'il a le gofier 8c la gueule fi larges , qu'il avalle un Animal , 8c 
« même un Homme entier. Mais ce qu'on en raconte de plus étrange, 
» c'eft qu'il a dans fon haleine une vertu fi attractive , que fans fe mou- 
» voir il attire à lui un Animal , quel qu'il foit , lorfqu'il fe trouve dans 
»t un lieu où cette haleine peut atteindre. Cela paraît un peu difficile à. 
» croire. Ce monftrueux Pveptile s'appelle , en Langue du Pais , Yacu- 
» Marna , Mère de l'eau , pareequ'aimant les lieux marécageux 8c humi- 
« àcs , on peut le regarder comme Amphibie. Tout ce que j'en puis dire, 
» après m'en être exactement informé , c'eft qu'il eft d'une grandeur ex- 
7» traordinaire. Quelques perfonnes graves mettent auffi cet Animal dans 
» la Nouvelle Efpagne , l'y ont vu , m'en ont parlé fur le même ton \ 8c 
« tout ce qu'ils m'ont dit de fa groffeur s'accorde avec ce qu'on raconte 
;> de ceux du Maranon , à l'exception feulement de la vertu attractive. 

En fuppofant , qu'on peut fufpendre fon opinion fur les particularités 
du récit vulgaire , ou même les rejetter comme fufpectes , parcequ'elles 
peuvent être l'effet de l'admiration 8c de la furprife , qui font adoptée 
affez communément les plus grandes abfurdités , fans examiner le degré 
de certitude j M. d'Ulloa entreprend d'examiner la caufe du Phénomène , 8c 
fe contente , dit-il , d'en changer un peu les accidens. » Premièrement , on 
» raconte que dans fa longueur 8c dans fa groffeur cette Couleuvre refîem- 



(*) Le P. Gumilla , Jéfulte Portugais , 
déjà cité. 

(88) Il étoit redevable de ces Peaux & de 
^ÏYerfes autres curiofïtés d'Hiftoire naturel- 



le , aux Jéfuites de Cayenne , à M. de l'Ile- 
Adam, CommiiTaire de la Marine , à M. 
Artur , Médecin du Roi , & à plufieurs Of* 
Çciers de la Gamifosa , pag 8 3 , 

» blf 



DES VOÏAGES. L i v. VI, ïét 

m ble beaucoup à un vieux tronc d'arbre abattu , qui ne tire plus aucune ' histoire 
» nourriture de fes racines. 2.0. Son corps eft environné d'une efpece de Naturelle. 
» moiuTe , feinblable à celle qui fe forme autour des arbres fauvages. p ERO u et 
t> Cette moufïê, qui eft apparemment un effet de la poufîlere ou de la Contrées 
» boue, qui s'attache à fon corps, s'hume&e par l'eau , & fe defféche voisines. 
„ au. Soleil. Delà il fe forme une croûte fur les écailles de la peau. Cette 
» croûte , d'abord mince , va toujours en s'épaiiîillant , &c ne contribue 
» pas peu à la patelle de l'Animal , ou à la lenteur de (on mouvement - r 
» car s'il n'eft preifé de la faim , il demeure , pendant plufîeurs jours , 
*» immobile dans un même lieu ; ôc lorfqu'il change de place , fon moii- 
» vement eft prefqu imperceptible. Il fait fur la terre une trace continue ,. 
« comme celle d'un Mât ou d'un gros Arbre , qu'on ne feroit que traî- 
» ner. 3 *. Le fouflfle que la Couleuvre pouiïe eft fi venimeux, qu'il étourdit 
» l'Homme ou l'Animal qui pafte dans la fphere de fon action , & lui fait 
» faire un mouvement forcé , qui le mené vers elle jufqu'à ce qu'elle puiffe 
» le dévorer. On ajoute que le feul moïen d'éviter un fi grand péril eft 
» de couper ce foufïle , c'eft- à-dire de l'arrêter par l'interpoiition d'un 
*> corps étranger , qui en rompe le fil , ôc de profiter de cet inftant pour 
« prendre une autre route. 

Toutes cqs circonftances femblent fabuleufes , Se n'ont pas même l'ap- 
parence de la vérité : mais pour peu qu'on les change , M. d'Ulloa 
juge qu'on fera moins chocqué de la chofe même : ce qui paroït extrême- 
ment fabuleux , fous un point de vue , devient , dit-il , fort naturel fous 
un autre. » On ne peut nier abfolument que l'haleine du Serpent n'ait 
la vertu de caufer une forte d'ivreffe , à quelque diftance , puifqu'il eft 
certain que l'urine du Renard produit cet effet , ôc que très fouvent les 
baillemens des Baleines ont tant de puanteur qu'on ne peut les fup- 
porter. Il n'y a donc aucune difficulté' à croire que cette haleine a quel- 
que chofe de la propriété qu'on lui attribue , ôc que le Serpent fup- 
plée par cette vertu à la lenteur de fon corps , pour fe procurer des ali- 
mens. Les Animaux, frappés d'une odeur fi forte , peuvent bien per- 
dre le pouvoir de fuir, ou de continuer leur chemin : ils font étour- 
dis , ils perdent l'ufage des fens , ils tombent ; ôc la Couleuvre , par fon 
mouvement tardif , qui ne laifTe pas d'augmenter la force de la vapeur, 
s'approche , jufqu'à les faifir & les dévorer. A l'égard du préfervatif , 
qu'on fait confifter à couper le fil de l'haleine , c'eft une vaine imagi- 
nation , à laquelle on ne peut ajouter foi fans ignorer la nature ôc la 
propagation des odeurs. Les circonftances de cette efpece font des in- 
ventions du Paï's , qui en impofent d'autant plus , que perfonne , pour 
fatisfaire fa curiofité , ne veut s'expofer au danger de l'examen (89). 
- Le Ver, qui fe nomme chez les Maynas Suglacuru , ôc Ver Macaqjié LeSuglacum-, 
à Cayenne , c'eft-à-dire Ver Singe , prend fon accroifTemenr dans la chair °jj e ;' tr aca " 
des Animaux ôc des Hommes. Il y croît jufqu'à la groffeur d'une Fève , 

(89) Voïage au Pérou, Tom. I. liv. 6. plication , tout ce qui regarde le Maranon, 

cli. <j' Remarquons ici , comme nous l'a- dans la Relation de M. d'Ulloa , paroît era- 

vons fait dans l' AvertifTement du Tome XII prunté de celle de M. de la Condamine. 
4e ce Recueil , qu à la réferve de cette ex- 

Tcme XIV X 



t?2L HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire 8c caufe une douleur infuportable : mais il eft afTez rare. M. de la Cou- 
Naturelle, domine deilîna l'unique qu'il ait vu, &c le conferve dans l'Efprit devin- 

Pérou et On dit qu'il naît dans la plaie faite par la piquûre d'une forte de Mou£ 
Contrébs tique ou de Maringoin ; mais l'Animal qui dépofe l'œuf n'eft pas encore . 

VOISINES. _ 

connu, 
oifeaux de La quantité de différentes efpeces d'Oifeaux dont les Forets de l'Ama^ 

L'Amazone. zone font peuplées , eft plus grande encore 8c plus variée que ceiie des 
Quadrupèdes : mais on remarque ici , comme dans le refte du nouveau 
Monde , qu'avec le plus charmant plumage , il n'y en a prefqu'aucun 
qui ait le chant agréable. La plupart font communs aux autres parties de 
l'Amérique méridionale. Le Colibri , qui s'y trouve dans toute la Zone 
torride , porte ici le nom de Quindt comme au Paraguay. Les efpeces de 
Petroquets 8c d'Aras font fans nombre , 8c ne différent pas moins en 
grandeur , qu'en couleur 8c en figure. Les plus ordinaires , qu'on connoît 
à Cayenne fous le nom de Tahouas , ou de Perroquets de l'Amazone ,, 
font verds , avec le haut de la tête, le deffous & les extrémités des ailes, 
d'un beau jaune. Une autre efpece , nommée aufîi Tahouas à Cayenne , 
eft de la même couleur , avec cette feule différence que ce qui eft jaune 
dans les autres , eft rouge dans ceux-ci. Mais les plus rares font ceux qui 
font entièrement jaunes , couleur de citron ,. à l'extérieur , avec le défions, 
des aîles , <S: deux ou trois plumes de leur bout, d'un très beau verd. On 
ne connoit point , en Amérique , l'efpece grife , qui a le bout des aîles cou- 
Manière in- j eur j e f eu 3 & qjjj eft fi. commune en Guinée. Les Indiens des bords de 

ïu-ksPen-oquecs. l'Oyapoc ont l'adrefTe de procurer artificiellement, aiix Perroquets , des 
couleurs naturelles, différentes de celles qu'ils ont reçues de la Nature ■„.. 
en leur tirant des plumes en différens endroits , fur le col 8c furie dos, 
8c en frottant l'endroit plumé, du fang de certaines grenouilles. C'eft ce. 
qu'on nomme, à Gayenne , tapirer un Perroquet : fur quoi l'Académicien 
remarque que peut-être le fecret ne confifte-t-il qu'à mouiller la partie 
plumée, de quelque liqueur acre , ou .que peut-être même n'eft-il befoin 
d'aucun apprêt. C'eft une expérience qu'il ne fit pas j mais il ajoute qu'ii 
ne lui paroît pas plus extraordinaire de voir renaître , dans un Oifeau 5 
des plumes rouges ou jaunes ,. au lieu des vertes qui ont été arrachées «, 
que de voir repouffer du poil blanc, à. la place du noir , fur le dos d'un 
Cheval qui a été bleffé. Une preuve , dit-il , que la liqueur dont on frotta 
la peau n'a aucune influence fur la couleur des nouvelles plumes , c'eft que 
quoiqu'on emploie la même liqueur , elles renaiffent toujours rouges dans 
l'efpece qui a du rouge aux aîles , 8c toujours jaunes dans ceux qui ont 
le bout des aîles jaunes. Les Maynas , les Omaguas , 8c divers autres In- 
diens , font quelques Ouvrages de plumes j mais qui n'approchent pas de 
l'art, ni.de la propreté , de ceux des Mexiquains. 
lie Cahuitahu» Entre plufieurs Oifeaux finguliers ,1e même Voïageurvit au Para le Ca-- 
huitahu , Oifeau de la. grandeur d'une Oie, dont le plumage n'a rien de 
remarquable, mais dont le haut des ailes eft armé d'un ergot , ou corne 
très aigiie , femblable à une groffe épine d'un demi pouce de long. Cette 
propriété lui eft commune avec l'Oifeau , nommé Canelon à Quito : mais, 
outre qu'il eft plus grand, il a de plus 3 .au-defTu3 du bec ? une. autre petite 



DES VOÏAGES. Lit, VI. *ff) 

•corne ., droite , déliée & flexible , de la longueur du doigt. Son nom ex- 
prime (on cri. 

L'Oifeau , nommé Trompetero par les Efpagnols dans la Province de 
Maynas , eft le même qu'on nomme Agami , au Para , &c dans l'Ile de 
Cayenne. Il eft très familier , & n'a rien de plus particulier que le bruit qu'il 
fait quelquefois , ôc qui lui a fait donner fon nom. Ceft mal-à-propos , 
fuivant M. de la Condamine , que quelques-uns ont pris ce fon pour un 
chant , ou pour un ramage. Il paroît qu'il fe forme dans un organe tout 
différent , &c précifément oppofé à celui de la gorge. 

Le fameux Oifeau , qu'on appelle Contur au Pérou , & par corruption 
Condor , n'avoir point échappé , aux yeux de l'Académicien , dans plu- 
fieurs endroits des Montagnes de la Province de Quito. On lui afîura qu'il 
fe trouve aulîi dans les Pais bas des bords du Marahon. Il ne balance point 
à le nommer le plus grand des Oifeaux , non-feulement de l'Amérique , 
mais de tous ceux qui s'élèvent dans l'air *, ce qui femble renfermer une 
exception en faveur de l'Autruche. Les Indiens lui tendent différentes for- 
tes de pièges , dont le plus ingénieux confîfte , dit-on , à lui préfenter , 
pour appât , une figure d'Enfant , d'une argile très vifqueufe j fur laquelle 
fondant d'un vol rapide , il y engage tellement fes ferres , qu'il ne lui eft 
pas poffible de les en tirer. 

Les Chauve-fouris , de l'efpece de celles qui fucent le fang des Che- 
vaux , des Mulets , &c même des Hommes , s'ils ne s'en garantifTent pas 
en dormant fous un Pavillon , font un fléau de l'Amazone comme de la 
plupart des Pais chauds de l'Amérique. Il y en a de monftrueufes , pour 
la grofTeur , qui ont entièrement détruit , à Borja & dans d'autres lieux , 
le gros Bétail que -les Millionnaires y avoient introduit , 8c qui commen- 
çoit à s'y multiplier. 

M. de la Condamine vit le Tucan , Oifeau qu'on a déjà nommé entre ceux 
du Paraguay :mais fa fingularité mérite une defeription plus étendue , d'après 
le P. Feuillée (90) , &c dans fes termes. Il eft de la grofTeur d'un Pigeon, 
&: fi célèbre par fon bec , qu'on l'a placé dans le Ciel entre les conftel- 
lations Auftrales. Le bec de celui , dont on fit préfent au P. Feuillée , avoit 
à fa naiflance deux pouces ôc demi de grofTeur , & fa longueur étoit de 
lix pouces. Ce favant Minime crut d'abord qu'un fi grand poids devoir 
être à charge au Tucan : mais l'aïant examiné de près , il le trouva creux 
& fort léger.. La partie fupérieure , arrondie au-defTus , étoit en forme de 
faulx ,, émouffée à fa pointe. Les deux bords qui la terminoient éroient 
découpés en dents de feie , d'un tranchant fubtil , prenant leur naifTance 
vers la racine du bec , &C continuant jufqu'à fon extrémité. On voioit , 
le long du fommet de cette partie , une bande jaune , large d'environ qua- 
tre lignes , qui regnoit fur toute fa longueur. Cette même couleur s'éten- 
doit , depuis l'origine du bec , jufqu'à un demi pouce au-delà , embraf- 
fant toute cette partie terminée vers fes bords par une petite bande azu- 
rée , d'Une ligne &c demie de largeur , qui faifoit un effet charmant. Tout 

(90) Journal des Obfervations , Sec, Tom. I. p. 418. Le P. Feuillée écrit Tocan, M. de 
ïa Condamine Toucan , les Millionnaires Tucan. Ma feule raifon , pour m'en tenir au deiv 
&ier , eft que je l'ai déjà écrit de même» 

X ii 



Histoire 

Naturelle. 

Pérou et 
Contrées 

voisines. 

L\'Oifeau troin» 
pette. 



Condor , ou 
Contuc des Païs 
bas du Maraaon, 



Cbauve-fouris 
qui détruifem lo 
Bétail. 



Defcription du 
Tucan. * 



i£ 4 H ISIOIRE GÉNÉRALE 

"histoire le refte de cette partie étoit un mélange de noir Se de rouge , tantôt 
Naturelle. c l a i r & tantôt obfcur. La partie inférieure du bec , un peu recourbée ,■ 
Pérou et avoit à fa. naiflànce une bande azurée , de huit lignes de longueur , & 
Contrées tout le refte étoit un mélange femblable à celui de la partie mpérieure, 
voisines. ç es Dorc | s Soient ondes , à la différence de l'autre partie , qui étoit en 
dents de feie. 

La langue de l'Animal , prefqu'auffi longue que le bec , étoit compo- 
fée d'une membrane blanchâtre, fort déliée , découpée profondément de 
chaque côté , avec tant de délicatefle qu'on l'auroit prife pour une plume j 
{es yeux , plaqués fur deux joues nues &c couvertes d'une membrane azu- 
rée , étoient grands , ronds , d'un noir vif &c étincelant. Son couronne- 
ment , le deflus de la tête , tout fon manteau &c fon vol , étoient noirs , 
hors une grande bande d'un beau jaune , un peu diftante du deflus de la 
queue , 8c terminée à la naiflànce de cette partie. Son parement étoitr 
d'un blanc de lait, qui continuoit jufqu'a la poitrine, où une bande jau- 
ne , large de deux lignes , divifoit ce beau blanc , d'une couleur rouge d'en- 
viron quatre lignes de largeur • après quoi fui voit une couleur noire, qui 
alloit fe perdre au-deiïbus du ventre , où un rouge clair prenoit naiflànce 
8c continuoit jufqu'a l'Anus. La queue , toute noire , avoit quatre pouces 
de longueur , 8c fon extrémité étoit arrondie. Ses jambes , bleuâtres, cou- 
vertes de grandes écailles , avoient deux pouces de longueur ; chacun des 
pies étoit compofé de quatre ferres , deux devant 8c deux derrière j les 
deux premières , longues d'un pouce 8c demi , 8c les deux autres d'un 
pouce , toutes terminées par un ongle de trois lignes. , noir & émoufle. 
On diftingue il peu les narines du Tucan , qu'on croiroit qu'il n'en a point s 
pareequ elles font cachées entre la tête 8c la racine du bec. Cet Oifeau 
s'apprivoife aufli facilement que les Poules. Il vient à la voix de ceux 
qui l'appellent , 8c mange indifféremment tout ce qu'on lui préfente. 
^ r . . , Le même Voïageur , fe trouvant à Buenos- Aires , y vit d'autres Animaux 
chinche. iinguliers , dont il donne auih la deicnption. Un jour, dit-il (91), j ap- 

perçus dans les herbes le derrière d'un Animal , que les herbes , aflez hau- 
tes, me firent prendre d'abord pour un Renard. Je m'approchai j il prit ïx 
fuite : un coup de fulll , que je lui tirai, le fit tomber mort. Mon def- 
fein étoit de l'emporter ; mais une odeur infupportable qui fortoit de 
fon corps me fit reculer , 8c je me bornai à le defliner fur le lieu. 

Cet Animal , nommé Chinche par les Naturels du Pais , eft de la grof- 
feur d'un Chat. Il a la tête longue , fe rétréciflant depuis fa partie an- 
térieure jufqu'a l'extrémité de la mâchoire fupérieure , qui avance au- 
delà de la mâchoire inférieure -, 8c les deux forment une gueule fendue 
jufqu'aux petits Canthus _, ou angles extérieurs des yeux. Ses yeux font 
longs , 8c fort étroits : l'uvée eft noire , 8c tout le refte eft blanc. Ses oreil- 
les font larges 8c prefque femblables à celles d'un homme : les cartilages 
qui les compofent ont leurs bords renverfés en dedans; leurs lobes, ou 
partie inférieure , pendent un peu en bas ; 8c toute la difpofition de ces 
oreilles marque que l'Animal a l'ouie très délicate. Deux bandes blan- 
ches, prenant leur origine fur la tête, parlent au-defliis des oreilles, en 
($1) Ibidem > pag. ijz. 



D E S V ï A G E S. • L f v. V ï. 165 ________ 

s'éloiçrnant l'une de l'autre , 8c vont fe terminer en arc aux côtés du ven- Histoire' 
tre. Ses pies font courts, 8c les pattes divifées en cinq doigts, munis, à Naturelle. 
leurs extrémités , de cinq ongles noirs , longs 8c pointus , qui lui fervent Pérou et 
à creufer fon terrier. Son dos eft voûté, fembiable à celui d'un Porc, &: Contrées 
le de/Tous du ventre eft tout plat. Sa queue, auffi longue que fon corps, voisines. 
ne diffère pas, dans fa conftru&ion , de celle du Renard. Son poil eft 
d'un gris obfcur , 8c long comme celui de nos Chats. Il fait fa de- 
meure en terre \ mais fon trou n'eft jamais fi profond que celui de nos 
Lapins. 

La puanteur infupportable que le P. Feuillée attribue au Chinche , 8é 
quelques autres traits de cette defcription , ne laiflent prefqu'aucun doute 
que ce ne foit une des efpeces de Renards Améiïquains , dont on a déjà 
parlé fans les avoir décrits. 

Un autre jour on apporta au P. Feuillée une forte de Macreufe du Macrcufe éê 
Fleuve de la Plata , dont la grofleur égaloit celle de nos Poules domeftiques. Ia Ela:a ' 

Son bec , dur , ouvert par une grande narine , 8c fembiable d'ailleurs à 
celui de nos Poules , étoit blanc , avec une tache d'un brun rouge au mi-* 
lieu. Son couronnement , c'eft-à-dire la partie qui divife le delTus du 
bec d'avec la tête , étoit relevé par une bofle blanche , ronde , en forme 
de calus , dont la gro fleur égaloit celle du bout du pouce. Ses paupières 
étoient d'un beau blanc j fes yeux , d'un rouge de fang , 8c la prunelle , 
d'un bleu azuré : fa tète d'un noir obfcur , dont l'obfcurité diminuoit 
infeniiblement vers le manteau , defcendant de fon parement fous le ven- 
tre : elle devenoit d'une couleur d'ardoife , qui s'étendoit jufqu'au bout 
d'une queue fort courte. Tout le parement 8c le vol étoient de la même 
couleur • le plumage , à l'exception des ailes , d'un duvet extrêmement 
fin ,fort épais , 8c qui s'arrachoit très difficilement. Les jambes étoient de la 
longueur de celles des Poules , d'un verd jaunâtre , excepté la partie de demis 
du genou, qui étoit d'un rouge d'écarlate, augmentant à mefure qu'il s'appro- 
choit du plumage des eûmes. Le Tibia étoit un peu plus grêle fous le 
genou , que vers le carpe. Les pies , de même couleur que les jambes , 
étoient compofés de quatre ferres , trois fort longues fur le devant , 8c 
d'une petite fur le derrière , armées d'ongles durs , noirs 8c pointus. Les 
trois ferres de devant étoient bordées d'un cartilage, qui fervoit de na- 
geoire , taillé à triple bordure , 8c toujours étranglé a l'endroit des arti- 
culations ou jointures des phalanges, dont trois compofoient la ferre du 
milieu, deux l'intérieure , quatre l'extérieure , & une feule de derrière, 
qui étoit fort courte. Cet Oifeau eft rare ; 8c quoiqu'il s'en trouve en 
Europe , dont le corps eft prefque fembiable , la tête eft tout-à-fait dif< 
férente(9i). 

C'eft d'après un Observateur aulîi exact que le P. Feuillée, qu'il faut Defcrf tfoiï <fo 
donner âufli la defcription du Quin.de _, ou Colibri- , --tel-quai le vit dans Colibri de la zo-; 
la Zone torride. Il en avoit déjà vu un grand nombre , dans les Iles de nc toind<: ' 
l'Amérique $ mais ceux du Pérou lui paroifTant encore plus petits , il en- 
treprit d'en repréfenter un au naturel. Ces Oifeaux font beaucouo moins 
gros que les Roitelets de l'Europe. Leur bec eft extrêmement pointu ? 

(91) Ibidem, p. zj6 t 



ilSé HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire noir Se délié. Les plames de leur tète commencent vers le milieu de la 
Naturelle. p aL - t i e fupérieure du bec ; elles font fort petites à leur nailfance , rangées 
Pérou et en écailles , augmentant toujours en grandeur jufqu'au-deiTus de la tête, 
Contrées av ec un ordre admirable. Elles forment , en cet endroit, une petite huppe 
voisines. d'une beauté fans égale , par l'éclat d'un coloris doré , 8c diverfifié félon 
les différons afpeds de l'œil qui les regarde. Tantôt il paroît d'un noir 
égal au plus beau velours ; tantôt d'un verd nailfant ; tantôt azuré , & 
tantôt couleur d'aurore. Tout le manteau des Colibris eft d'un verd obf- 
cur , mais doré : les grandes plumes des ailes font d'un violet foncé , un 
peu pâle : la queue eft compofée de neuf petites plumes , 8c aulîi longue que 
tout le corps , en quoi ils font différens des Oifeaux de la même efpece 
que le P. Feuillée avoir vus aux Iles de l'Amérique. Cette queue eft d'un 
noir mêlé de violet 8c de verd, donr le mélange fait une diverfité fur- 
prenante , fuivant la pofition de l'œil. Leur parement eft d'un gris fon- 
cé ; &c tout le delfous du ventre jufqu'à la queue , tire fur le noir , mêlé 
de violet , de verd 8c d'aurore , toujours d'une apparence différente , fui- 
vant la fituation de l'Obfervateur. Leurs yeux , vifs 8c luifans , font de la 
noirceur du jais , 8c proportionnés à la groffeur de la rête. Ils ont les 
jambes courtes , &: les pies fort petits , compofés de quatre ferres , dont 
trois font fur le devant , 8c la quatrième fur le derrière , chacune armée 
d'un petit ongle noir 8c fort pointu. 

Ces Oifeaux voltigent continuellement, d'une vîtefTe admirable ; ils vont 
de rieurs en rieurs , chercher dans leur fond , avec une langue fort déliée , 
le fuc qui leur fert de nourriture. Leur langue eft longue d'un pouce 8c 
demi, cartilagineufe 5 8c depuis fon milieu jufqu'à fa pointe , elle eft den- 
telée comme une petite feie. Leur chant n'eft qu'un petit grincement , 
que fa vivacité fait affez entendre , mais qui dure peu. Ils ne pondent 
ordinairement que deux œufs , de la groifeur de nos pois. Leurs nids , 
qu'ils font de coton , ne font pas plus gros qu'une coque d'œuf , 8c font 
d'une fort jolie ftructure. Ils font ordinairement fufpendus entre des her- 
bes , ou entre les branches des petits arbrifîeaux (92). 
Effet du poi- Pour donner quelque idée de la violence du poifon , dans quelques 
fon d un serpent Serpens du même Pais, le P. Feuillée raconte ce qui arriva de fon tems 
près d'une fource qui eft entre le 5 8c 6e degré de latitude Auftrale , à 
70 lieues de la Mer du Sud. Une Indienne , âgée d'environ 18 ans , étoit 
allée puifer de l'eau dans une fource , éloignée de cinquante pas de fa 
Maifon ; & n'aïant point apperçu un Serpent à Sonnettes , qui étoit ca- 
ché dans les herbes , elle eut le malheur d'en être piquée. Elle cria au 
fecours. Un Medeciii Flamand , que la feule curiofîté avoit attiré au Pé- 
rou , 8c qui faifoit un Voïage dans les Terres, fe trou voit alors dans ce 
Canton avec un Ami , pour y chercher de nouvelles Plantes. Ils accou- 
rurent tous deux aux cris lamentables qu'ils entendirent , 8c furent infor- 
més de l'accident ; 8c connoifîànt par d'autres expériences combien ces 
Animaux font terribles , l'un deux courut à la Maifon du Curé , pour de- 
mander les fecours de fon miniftere , pendant que l'autre s'efTorçoit de 
foulager la Malade. Le Curé ne put eue affez prompt j il la trouva mor-> 
{$%) Ibidem ,pag. 41 4, 



, Loaaeues. 



DES VOÏAGES. L i v. VI. t g 7 

te: Se ce qui doit paroître fort étrange , c'eft qu'aïant voulu relever le Histoire" 
corps , les chairs s'en détachèrent , comme s'il eut été déjà pourri , de Naturelle. 
forte qu'on fut obligé de le mettre dans un drap , pour le porter a l'E- Pérou et 
glife. L'Auteur admire une diffolution fi précipitée , qui prouve , dit-il , Contrées 
la violence avec laquelle les parties , dont le venin de ces Serpens eft corn- V01s *n £ s, 
pofé , agiftent fur les corps animaux. Il ajoute qu'un fait fi Iingulier rap- 
porté à lui-même par un Homme éclairé , qui n'étoit aux Indes que pour 
acquérir de nouvelles lumières Se pour diftinguer le vrai du faux , mé- 
ritoit bien qu'il manquât à la parole qu'il avoit donnée , en commençant 
fon Journal, de n'y rien mêler qu'il n'eût vu ou expérimenté lui-même (95 J. 
JLe même Médecin avoir découvert , dans les Campagnes de Bambon , Pro- PIamec l uî " e n<2 
vince des plus élevées du Pérou , à dix degrés de la Ligne du côté du coude*™ 
Sud -, la célèbre Plante , dont les Indiens font tant de cas pour rendre 
leurs Femmes fécondes. Ils la nomment Mâcha -, 8c des expériences fans 
nombre ne permettent point de douter qu'elle ne foit un fpécifique ad- 
mirable contre la ftérilité , dans les Femmes qui s'en nourriffent pendant 
quelques jours. Sa tige n'a pas plus d'un pié de hauteur. Ses feuilles Se 
fes graines relfemblent à celles du Nafiurfium hofter/e. Sa racine eft un 
Oignon femblable aux nôtres , d'un goût merveilleux , Se d'une qualité 
chaude (94). 

On a donné , d'après M. d'Ulloa , une Defcription de la Contra-Yerva qui Conna-yt-nw 
croît fur les Paramos du Pérou. Le P.Feuillée décrit certe fameufe Plante,telle de MoIUC vid5 °" 
qu'il la vit fur le penchant de la Montagne de Video , du côté feptentrionai 
de Rio de la Plata. On y trouve des différences fort remarquables , qui n'em- 
pêchent point qu'elle n'ait la même vertu contre les poifons. Au-deflous 
de la partie inférieure de fa tige , elle a quelques fibres , Se des tubercu- 
les- attachés les uns aux autres par la continuation d'une même fubftance». 
Ces tubercules ont , au-deflous de leur partie inférieure , des fibres fem- 
blables aux premières , chargées de quelque petit velu , qui ne s'éloi- 
gnent pas , dans leur direction , de la perpendiculaire , excepté qu'elles 
rencontrent dans leur naifiance , Se pendant que la Nature travaille à l'u- 
nion des femences , quelque oppofition dans la terre , comme fi c'étoit 
quelque pierre qui obligeât ces femences de chercher ailleurs une au- 
tre route , pour augmenter leur affemblage , Se finir le compofé que la 
Nature fe propofe. 

Les tubercules font couverts d'une peau de couleur grife , qui , en {& 
féchant , fe change en blanc fale ; ils iont venimeux , Se Leur fubftance in- 
térieure eft d'un blanc un peu jaunâtre. 

La tige de cette Plante s'élève- , fur la fuperfîcie de la terre , d'un pouce- 
de plus. Son épaifteur eft de fix lignes , Se ronde. Les écailles , qu'on dé- 
couvre fur fon contour , font les loges des bafes des queues des feuit- ' 
les, qui, étant tombées , laifTent les petits enfoncemens Se les irrégula- 
rités qui y paroiffent. Ce conteur eft d'un verd fané y & le dedans de Ia J 
Stige , entouré de ces écailles _, eft d'un blanc jaunâtre. 

L'extrémité de la partie fupérieure de la tigerefte toujours couronné de 

{53) Ibidem y ?zv. 418,. 
&H) Ibidem x gag. 42,2^. 



i6S HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire cinq ou fix feuilles , nailfantes fur cette même extrémité , dont les queues 

Naturelle, rondes, couvertes d'un petit velu blanc imperceptible, ont environ trois 
Pérou et pouces de longueur , Se font épaifles de deux lignes à leur naiffance. Le 

Contrées petit velu , dont elles font chargées, les repréfente. d'un verd blanchâtre. 

voisines. Elles portent, à leur fommet , des feuilles recourbées en oreillettes à leur 
bafe , dont les moïennes font longues de deux pouces , Se larges d'un 
pouce Se demi. Leur contour eft onde , Se la pointe qui les termine eft 
émoufïee : la côte , qui palle par le milieu , Se qui eft une prolongation 
de la queue , terminée à leur pointe , eft arrondie fur le revers , & éle- 
vée d'une ligne fur leur plan , fillonée en dedans , chargée de chaque 
coté de huit autres petites côtes arrondies de même fur le revers & Iillo- 
nées auflî en dedans, s'étendant de chaque co:é des feuilles iufqu'à leur con- 
tour, divifées en plulîeurs petits nerfs qui font encore fubdivifés. Le def- 
fus , ou revers des feuilles , couvert d'un velu blanchâtre , femblable à 
celui de leur queue , les repréfente aliffi d'un verd blanchâtre , quoiqu'on 
ne découvre le velu qu'à la faveut du Microfcope -, Se le dedans , ou def- 
fous des mêmes feuilles , eft d'un verd gai , où il ne paraît aucun velu. 
Les rieurs font portées fur le fommet d'un pédicule arrondi , couvert 
d'un velu blanc imperceptible , long de deux pouces Se épais d'une ligne 
Se demie. Les rieurs font des bouquets non radiés , repréfentés fur un 
difque rond de quinze lignes de diamètre. Ce difque eft un amas de pe- 
tits fleurons fort ferrés , d'un violet clair , portés chacun fur un embiïort 
de graine. La fleur étant pafTée , chaque embrion devient une femence 
fans aigrette. Ces femences, ou ces graines , font femblables à celles du 
Chanvre , un peu lenticulaires , couvertes d'une peau d'un gtis ckir , Se 
d'une ligne Se demie de diamètre (9 5 ). 
Groflèur ex- ^ l'occafion du nom de Pépite , que les Efpagnols donnent à un mon- 

tiaordinaire d'u. ceau d'or ou d'argent qui n'a pas encore été purifié, Se tel qu'il fort de la 

nepepuedor. Mine, le P. Feuiliée confirme ce qu'on a dit de la groflèur dont font 
quelquefois ces mafTes , par celle qu'il vit à Lima dans le Cabinet de 
Dom Antoine Porto-Carrero. Elle pefoit 33 livres Se quelques onces. Un 
Indien l'avoit trouvée dans une ravine , que les eaux avoient découverte. 
Sa partie fupérieure étoit beaucoup plus parfaite que l'inférieure , Se cette 
différence fe faifoit remarquer par degrés avec une admirable proportion : 
c'eft-à-dire que vers l'extrémité de la partie fupérieure, l'or étoit de 22 
Carats , deux grains ; un peu plus bas , de 2 1 Carats ~ grain j deux pou- 
ces plus loin ,= de 21 Carats -, &: vers l'extrémité de la partie inférieure , 
de 17 Carats ~ grain feulement. D'où l'Obfervateur conclut que la Na- 
ture , en travaillant à fa formation , étoit aidée des influences du Soleil 
pour la purifier. Cette chaleur primitive , dit-il , qui vient tous les ans 
redonner la vie aux Plantes , repouflant de haut en bas les parties hété- 
rogènes mêlées avec les petites parties dont l'aubmblage fait l'or , les 
oblige de defçendre infenfiblement , d'abandonner ce précieux métal , Se 
de le laifler entièrement pur (96). 

Le travail de la Nature n'eft pas moins remarquable dans l'obfervatiorç 

(95) Ibidem, pag. 1S1, 

{96) Ibidem^ pag. 473» * 

luivantg 



DES YOÏAGES. L i v. VI. ify 



Clivante. On voit à Guanca-Felica , Ville du Pérou , célèbre par fes Mi- Histoire 
nés de vif-argent , à 60 lieues de Lima , une fource , qui fort du milieu Naturelle. 
d'un Baflin quarré dont les côtés ont environ dix toifes , & dont les eaux , Pérou et 
extrêmement chaudes à leur for tie , fe pétrifient dans les Campagnes , en Contrées 
s'y répandant , à peu de diftance de leur fource. La couleur de ces eaux 
pétrifiées eft un blanc qui tire fur le jaune, & leurs fuperficies font fem- «S^facV 
blables à celles des glaces , qui , fortant des mains de l'Ouvrier , attendent eaux d'une four- 
d'être polies pour devenir tranfparentes. On s'eft fervi de ces pierres , pour 
bâtir la plus grande partie des Maifons de Guanca-Velica. Leur coupe donne 
peu de peine aux Ouvriers ; ils iront qu'à remplir, de ces eaux , des mou- 
les de la figure qu'ils veulent donner à leurs pierres -, & fans règle ni 
Marteau , ils trouvent , peu de jours après , des pierres telles qu'ils les 
défirent. Les Sculpteurs mêmes font délivrés du long travail qu'il faut 
emploïer à la recherche de la Draperie & des traits de leurs Statues : 
lorlque leur moule eft bien fait , ils n'ont qu'à le remplir d'eau de cette 
fource , qui ne manque point de fe pétrifier ; alors tirant , des moules , leurs 
Statues toutes laites , il ne refte plus qu'à leur donner un beau poli pour 
les rendre tranfparentes. » J'ai vu , dit le P. Feuil'ée , une infinité de ces 
» Statues. Tous les Bénitiers de la plupart des Eglifes de Lima font de 
« la même matière , 8c d'une telle beauté , qu'on ne croiroit jamais l'Hif- 
r> toire de leur formation , fi l'on n'en jugeoit que par les apparences. La 
» grande Mine de Mercure , qui fert dans toutes les Mines de l'Améri- Mercure de 
« que méridionale à purifier l'argent , eft creufée , proche de Guanca-Ve- GuancaYehca ' 
» lica , dans une Montagne fort vafte, qui menaçoit ruine en 1709. Les 
v> bois, qui la foutenoient en plusieurs endroits 3 étoient à demi pourris; 
» &c les dépenfes qu'on y avoit faites jufqu'alors , en bois feulement , 
v montoient à trois millions deux cens mille livres. On trouve , dans 
» cette Mine , des Places , des rues , &c une Chapelle où la Méfie eft cé- 
« lébrée les jours de Fête. On y eft éclairé par une grande quantité de 
» chandelles allumées. Les parties fubtiles du Mercure , qui s'évaporent, 

» y rendent l'air fort dangereux (97)' 

tt 17- •• j 1 _ 1 -c Comment on 

Un autre Voiageur nous apprend que la terre , qui contient le vir-ar- le lireè 

■gent de cette Mine ,, eft d'un rouge blanchâtre , comme de la Brique mal 
cuite. On la concafte , pour la mettre dans un fourneau de terre , dont 
le chapiteau eft une voûte en cul de Four , un peu fpheroïdale , où elle 
eft étendue fur une grille de fer recouverte de terre , fous laquelle on 
entretient un petit feu de paille d'Icho , qui eft plus propre à l'opération 
que toute autre efpece de matière combuftible : auili eft-il défendu de 
couper cette herbe à vingt lieues à la ronde. La chaleur , fe communiquant 
au travers de cette terre , échauffe tellement le Minerai concafle , que le- 
vif-argent en fort volatilifé en fumée -, mais comme le chapiteau eft exac- 
tement bouché , elle ne trouve d'ifïue que par un petit trou , qui com- 
munique enfuite à des Cueurbites de terre , rondes , &c emboîtées par le 
cou les unes dans les autres. Là , cette fumée circule , &c fe condenfe par 
le moïen d'un peu d'eau qui eft au fond de chaque Cucurbite , où le 
■yif-argent tombe condenfe , ôc en liqueur bien formée. Dans les premie« 
{<>■?) Ibid. pp. 43 3 & 434, 

Tome XIV» Y 



170 HISTOIRE GÉNÉRALE 



Histoire res Cucurbites , il s'en forme moins que dans les dernières ; Se de peut? 

Naturelle, qu'elles ne s'échauffent jufqu'à fe brifer , on a foin de les rafraîchir par 
Pfrou et dehors avec de l'eau. Tout le profit de cette Mine appartient au Roi j c'eft- 

Contrées à-dire que , païant aux Particuliers , qui la travaillent à leurs frais , un prix: 

voisines. fae y quiétoit, en 1711,60 Piaftres le quintal , il vend le Mercure 80 Piaf- 
tres , pour l'exploitation des Mines d'or Se d'argent. Lorfqu'on en a tiré 
une quantité fufRfante , il tait fermer l'entrée de la Mine , Se- perfonne 
n'en peut avoir que dans fes Magaftns (98). M. Frezier rend témoignage 
aulîi , de la pétrification prefque fubite de l'eau. 
AperMarinus, £ es Obfervations du lavant Minime s'étant étendues à tous les règnes, 

tin, il donne la defeription de quelques PoilTons fort finguliers , qu'il deflina dans; 

la Baie de la Conception, au Chili. Un Pécheur Indien, dans la Maifon 
duquel il s'étoit logé , lui en apporta un, dont la figure lui parut appro- 
chante de celle de Y Aper de Rondelet (99) , Se que cette railon , jointe 
à diverfes (insularités qu'il décrit , lui fit nommer Aper marinus aureus 
Tnaculatus. Il a prefque la forme du Turbot , preffé de même dans (on. 
épaiiTeur. Son corps eft un peu plus long que large. Sa longueur, depuis 
l'extrémité du mufeau jufqu'à la nailTance de la queue , n'excède pas dix: 
pouces ; Se fa largeur , depuis le dos jufqu'au deifous du ventre n'en a 
pas moins de fept. Sa gueule , qui eft extrêmement petite , avance en ma- 
nière de petit grouin : elle eft garnie de quelques petites dents , fi ferrées 
les unes contre les autres, qu'elles paroiiïent n'en compofer qu'une. Ses 
yeux font fort grands , comparés à la tête ; ils font ronds , dorés Se ornés 
d'une petite prunelle d'un gris noir, La tête même eft renfermée , pref- 
que toute , dans la fubftance du corps , 'Se couverte de fort petites écailles. 
Sa queue reiîemble à un petit éventail arrondi , dont le manche eft une 
petite portion du corps , couvert de petites écailles. 

Le corps , couvert d'écaillés femblables à celles de la queue , eft de- 
quatre couleurs différentes. Tout le fond eft d'une belle couleur d'or , tra- 
verfée de quelques bandes grifes Se noires* La première , qui eft noire, 
prend fon origine au commencement de la nageoire, ou aileron du dos, 
paiTe par le milieu de l'œil ; Se formant un grand arc de cercle , elle va fe 
terminer au-deffous de la tête. Deux autres grandes bandes grifes traverfent 
le corps , prennent leur naiftance fur le dos , fe terminent an-deiTous du 
ventre , Se divifent tout le corps en quatre parties égales. On voit en- 
core deux, autres bandes , dont Pune eft grife, Se entoure le manche de 
la queue, comme celle qui fuit, qui eft d'un beau noir, Se qui divife- 
la queue , du corps. Toute la queue eft argentée , Se bordée d'un beau 
cercle jaune. Les deux extrémités du corps, féparées par la queue , font 
ceintes d'un beau noir , un peu clair , Se toutes deux bordées d'une pe- 
tite nageoire , femblable à une belle crête dorée. Vers l'extrémité du 

(518) Relation d'un Voïage à la Mer du donner à celui-ci le nom qu'il lui donne ,. Se 

Sud , pag. T6j. te conftituer pour genre, que de s'arrêter à, 

(99) Hiftoire des PoiflonSy liv. 5» cri. 27. prouver que c'eft le véritable Aper Marin 

Cet Auteur aïant laiffe aux Curieux le foin d'Ariftote & d'Athénée, qu'on nomme en 

de déterminer quel eft le véritable Aper Ma. François Sanglier, 
ri/2 des Anciens , Je P. Raillée aima mieux 



D E S V O ï A G E S. L i v. V I. i 7% 

tdos , entre cette couleur noire 8c la- couleur d'or du corps , on voit une Histoire 
grande tache ovale , beaucoup plus noire que tout le refte du corps. Cha- Naturelle. 
que côté a fa petite nageoire argentée 8c triangulaire , attachée près des Pérou et 
ouies. Tout le dos eft furmonté par une rangée d'arrêtés pointues 8c noi- Contrées 
.res, jointes par un cartilage un peu épais , mêlé de brun &c de jaune , voisines. 
formant une très belle crête qui lui fert de nageoire. Le deifous du ven- 
tre eft garni aufli de deux petites nageoires noirâtres , 8c de deux petits 
aiguillons noirs , joints par un cartilage jaune , qui accompagne une autre 
rangée de petites arrêtes , couvertes d'une peau noire bordée de jaune , qui 
va Te terminer au manche de la queue. 

Ce Poiiîbn eft de très bon goût. Il eft rare dans ces Mers mêmes j 8c 
celui qu'on apporta au P. Feuillée eft le feul qu'il y ait vu. Ci). 

Sur les Côtes de la même Baie , en allant chercher des Plantes fur Sa i amân j te 
une Montagne , le P. Feuillée , vit dans les eaux d'une belle fource , un aquatique. 
Animal qui cherchoit à fe cacher , mais qu'il prit heureufement. Il lui 
donna le nom de Salamandre aquatique , parcequ'aïant la queue longue, 
plate , arrondie à fon extrémité , & prefque femblable à une fpatule , il 
lui trouva quelque reiTemblance avec la Salamandre de Fabius Columna. 

Sa longueur , depuis fes lèvres jufqu'au bout de fa queue , étoit de Sa defcriptiou; 
quatorze pouces fept lignes -, fa peau fans écailles , différente de celle des 
Lézards , délicatement chagrinée , femblable à celle des Caméléons qu'on 
apporte d'Alexandrie , 8c qui fe trouvent auflî dans les Campagnes de 
Smirne, d'où l'Auteur en rapporta deux en France en 1701 , qu'il avoit 
trouvés , dans les anciennes ruines d'un Château bâti fur une Montagne, 
à l'Eft de cette Ville. Cette peau étoit d'un noir , tirant fur le bleu d'In- 
digo ; excepté la paupière , 8c un peu au-deffous du ventre , où ce noir 
devenoit plus clair , 8c paroiftoit de couleur d'ardoife. Son mufeau étoit un 
peu plus aigu que celui des Lézards ; 8c fa tête , beaucoup plus élevée , 
avoit , au-demis de fon fommet , une efpece de crête ondée , qui com- 
mençant au-devant du front s'étendoit jufqu'au bout de la queue , où 
elle étoit beaucoup plus élargie , 8c perpendiculairement élevée au-demis 
du plan. 

Entre le mufeau 8c le front , on voïoit de chaque côté , une narine fort 
ouverte , bordée par un grand cercle charnu que l'Animal ouvroit 8c fer- 
moir par intervalles, comme deux efpeces de paupières. Ses yeux étoient 
directement fîmes au milieu des côtés de la tête : ils étoient grands , plus 
longs que larges , 8c couverts par deux grandes paupières ardoifées. Leur 
couleur étoit d'un jaune de fafran , à la réferve de la prunelle , qui étoit 
d'un bleu foncé. Il avoit la gueule fendue , armée de deux rangées de 
très petites dents pointues , 8c un peu crochues. Sa langue épaifTe , large, 
vermeille , eft entièrement attachée dans le gofier par fa partie inférieure , 
qui s'étend au dehors par un grand goitre , qu'il gonfle 8c rétrécit à la ma- 
nière d'une veffie. Ses bras font fort courts , à proportion des jambes ; les 
pattes de devant plus petites que celles de derrière -, les doigts , tant des 
pies que des mains , joints par un cartilage femblable à ceux des Canards , 
8c des Oies -, leur extrémité , terminée par un autre cartilage arrondi , plat , 

(ï) Ibidem, pp. 337 Se 338. 

Y ij 



Sa defcriptîoii. 



172 "HISTOIRE 'GÉNÉRALE 

L Histoire" * ar 8 e ' & reiev c P ar ulie CL *^ te qui Ifeur tient lieu d'ongle. Son Thorax e& 
Naturille. fort étroit 8c fort court j mais l'Abdomen , partie contenue par le dos & 
Ter ou et ^ e ventre » e ^ f° rt enflé , 8c relevé par quatorze ou quinze côtes , tant 
Contrées vraies que faillies , qui l'environnent comme les cercles d'une barrique. 
voisines. Ce que cet Animal a de plus (ingulier eft la queue : elle eft longue, 

étroite & ronde à fa naiflance; enfuite elle s'élargit peu-à-peu, jufqu'àdeux 

Eouces , comme l'aviron d'une fpatule , s'arrondiifant à l'extrémité, avec fes 
ords dentelés en forme de lcie,c\: le deiTiis relevé par une crête large 8c ondée. 
Mes bornes ne me permettant point de fuivre les Voiageurs dans 
toutes leurs descriptions 3 je m'attache à cequ'ils ont de plus curieux Se 
de mieux vérifié dans chaque genre. Le P. Feuillée rencontra, un jour, 
fur le rivage du Chili, un Corps extraordinaire , que la Mer avoit jette 
fur le fable. C'étoit une Vejcie ; ouvrage des plus merveilleux que cet 
Elément produife. Ceux , qui n'en ont pas examiné le mouvement , croient 
qu'elle ne le meut qu'au gré des vents 8c des ondes. Mais le Minime , 
niant bientôt remarqué , par fon mouvement périftaltique , qu'elle était 
vivante , crut pouvoir mettre les Vefcies de cette efpece dans le genre de 
celles que les Naturalises appellent Holotures j qui fans être Plantes , ni 
Poilïons , ne biffent pas d'avoir une véritable vie , 8c de fe tranfporter 
par leur propre mouvement , d'un lieu à un autre , indépendamment du 
fecours des vents & des ondes. 

Cette Holoture eft une veille oblongue , ronde dans fon contour , &r 
comme émouffée par les deux extrémités , mais plus par l'une que par 
l'autre. Elle eft compolée d'une feule membrane, très déliée 8c transpa- 
rente , femblable à ces demi globes qui s'élèvent fur la 'furface des eaux 
en tems de pluie , particulièrement îorfqu'elie tombe à groifes gouttes-. 
Cette membrane eft coinpofée de deux fortes de fibres , les unes circu- 
laires , 8c les autres longitudinales , par lefquelles on découvre un mou- 
vement de contraction femblable à celui que les Anatomiftes donnent aux 
inteftins 8c au ventricule. Elle eft toujours vuide , mais enflée comme 
un Balon plein de vent. A fon extrémité la plus aiguë , elle a un peu 
d'eau très claire , renfermée par une efpece de cloifon ^tendue comme la 
peau d'un tambour, ou le tympan de l'oreille, on lui voit, le long du' 
dos , une autre membrane fort déliée , étendue en manière de voile , on- 
dée fur fes bords , femblable à une belle crête pliiTée , qui defeend ea 
forme de filions jufques fur Je dos. Cette membrane , qui lui fert cqna- 
me de voile pour naviger, fe baille , fe hauiTe , s'appareille à toutes for- 
tes de vents 6 8c ne garantit pas l'Animal du naufrage , puifqu'il étoit ve- 
nu échouer fur le rivage par la violence d'une tempête. Il a , fous le 
Ventre, plufieurs jambes fort courtes, de l'épaùTeur du petit doigt, divi- 
fées en deux branches, qui fe fubdivifent en plufieurs autres beaucoup 
pUis menues , mais plus longues. Ces jambes , mêlées enfemble , ont l'ap- 
parence de plufieurs vermiffeaux , entrelafïes les uns dans les autres , tous 
articulés par quantité de petits anneaux circulaires, auxquels on voit un 
mouvement périftaltique. Toutes ces jambes , divifées en plufieurs, ref~ 
femblent à de très belles houpes, pendantes , 8c tranfparentes comme le 
plus beau cryftal de roche 3 accompagnées d'autres jambes*très longues, feu** 



D E S V O ï A G E S. L i v. V I ; 173 

blables à des cordons azurés , de l'épaiffeur des plumes à écrire , & bro- Histoire" 1 
dées dans toute leur longueur par de petites veines circulaires , de cou- Naturelle. 
leur de feu , 8c rangées en manière de petite dentelle. L'Obfervateur s'ap- p erou ît 
perçut que toutes ces petites veines remuoient inceffamment , quoique les Contrées 
jambes qu'elles parcourent demeurafient toujours pendantes. voisines. 

Il ne peut déterminer, dit-il, la vraie couleur de cet Holoture : mais sa couleur , dir- 
ai fe promet d'en donner quelque idée , en la faifant confidérer comme ^ e à déœmii- 
celle qu'on verroit dans un feu grégeois , ou dans le plus violent em- 
brafement d'une fournaife de fouffre j c'eft une confuhon de bleu , de 
violet & de rouge , fi bien mêlés enfemble , qu'on ne fauroit distinguer 
lequel des trois l'emporte fur les deux autres. Enfin cet Animal ne re- 
préfente pas feulement le feu grégeois au naturel , par fes couleurs j il 
l'imite encore , par les douloureufes cuiffons , qu'il cauie à ceux qui le tou- 
chent. L'expérience en inftruifit le P. Feuillée. Il y fut furpris, quoiqu'il Danger d y 
s'en défiât. Un bâton lui avoit fervi à mettre FHoloture dans fon mou- toucher. 
choir, pour le deffîner : le lendemain , ne faifant pas réflexion à l'ufage 
qu'il avoit fait de fon mouchoir , il voulut s'en efluïer les mains , après 
les avoir lavées. Il fentit , auili-tôt , un feu violent , qui augmenta juf- 
qu'à lui caufer des convulfions par tout le corps, avec une douleur in- 
iiipportable , dont il ne fe délivra qu'à force de tenir fes mains dans un 
bain de vinaigre de d'eau (2). 

On a parlé, plus d'une fois, du vin 8c des vignes du Pérou (3) ; M. vignes & vin 
Frezier nous donne fes remarques fur celui du Chili. Après avoir regreté aC 1U 
en général qu'on n'entende pas mieux la Culture des terres , dans un Pais 
où elles font fi fertiles , 8c fi faciles à labourer , qu'en les grattant feule- 
ment avec une branche d'arbre crochu , tirée par deux Bœufs , le grain 
à peine couvert n'y rend gueres moins du centuple , il fe plaint qu'on 
ne travaille pas mieux les vignes. Elles ne laifîent pas d'être abondantes : 
mais faute d'induftrie pour verniiTer les couches de terre , où l'on met le 
vin , on les enduit d'une forte de réfine, qui , joint aux peaux de Boucs 
dont on fe fert enfuite pour le tranfporter , lui donne un goût amer , fem- 
biable à celui de la Thénaque , ôc une odeur à laquelle on ne s'accoutu- 
me point facilement. 

Les fruits du même Païs viennent aufïi fans culture. On n'y greffe point Fruit» 
les Arbres. Cependant la quantité de Poires 8c de Pommes , dont on n'y 
eft redevable qu'à la Nature , fait trouver de la peine à comprendre , 
comment ces Arbres , qui n'y étoient pas connus , dit-on , avant la Con- 
quête , ont pu fe multiplier jufqu'à cette excefîive abondance. On voit 
des Campagnes entières d'une efpece de Fraifiers , différens des nôtres par 
les feuilles , qui font plus arrondies , plus charnues 8c fort velues. Leurs 
fruits font ordinairement de la groffeur d'une noix , & quelquefois de 
celle d'un œuf de Poule. Ils font d'un rouge blanchâtre , un peu moins 

(i) Ib'id. pp. 380 & fuiv. Il vit quel- n'eut pas le tems d'obferver fî elles refTem- 

épies autres de ces Vefcies ' en divers en- bloient à celle qu'il a décrite, 

droits de l'Amérique, fur les bords de la (#) Voïez la defeription des CorrégimeaS 

Mer, particulièrement dans les Baies fa- du Pérou, 
bloneufes , après un grand vent 5 mais il 



Histoire 

Naturelle. 

Pérou et 
Contrées 
voisines. 

Légumes 8c 
Herbes aromati- 
ques. 



Liuio. 



Herbes médi- 
cinales. 



Herbes de teia- 
uiis. 



174 HISTOIRE GÉNÉRALE 

délicats , pour le goût , que nos Fraifes de Bois : mais les Bois du Chili 
n'en manquent point , de l'efpece des nôtres j comme les champs y font 
remplis de toutes nos efpeces de Légumes , dont quelques-unes , telles 
que les Navets , les Patates , la Chicorée des deux efpeces , &c. y croif- 
ient même naturellement. 

Les herbes aromatiques de notre climat , telles que le petit Baume , la 
Méliife , la Tanelie , les Camomilles , la Menthe , la Sauge , une efpece 
de Pilolelle , dont l'odeur approche de celle de l'Abfynthe , y couvrent tou- 
tes les terres. On y diftingue une petite efpece de Sauge , qui s'élève en 
Arbriifeau , dont la feuille reiïemble un peu au Romarin , &: qui doit 
contenir beaucoup de principes volatils , fi l'on en juge par l'odeur Se par 
le goût. Les Collines font embellies de Rofiers qui n'ont point été plan- 
és , &c l'efpece la plus fréquente y eft fans épines. On voit auiîi , dans. 



tes 



Arbres at'oms= 
tiques. 



les Campagnes , une efpece de Lis , que les Habitans nomment Liuto (4). 
Il s'en trouve de différentes couleurs } &c des fix feuilles qui la compo- 
fent , il y en a toujours deux panachées. La racine de l'Oignon de cette 
fleur donne une farine très blanche , dont on fait des pâtes de confiture. 

On cultive , dans les Jardins , un Arbre , qui donne une fleur blan- 
che , en forme de cloche (5) , dont l'odeur eft fort agréable, furtout à la 
fin du jour &c pendant la nuit ; fa longueur eft de huit à dix pouces , fur 
quatre de diamètre par le bas. La feuille eft velue , un peu plus pointue 
que celle du Noïer. C'eft un réfolutif admirable pour certaines tumeurs. 
Les Habitans du Chili ont un remède infaillible , pour l'effet des chûtes 
violentes qui font jetter du fang par le nez : c'eft la décoction d'une 
herbe , nommée Qjïmchamali , efpece de Santoline , dont la petite fleur 
eft jaune & rouge. Outre la plupart de nos Vulnéraires ôc de nos autres 
Plantes médicinales , ils en ont quantité de particulières au Pais. Les her- 
bes de teinture n'y font pas moins abondantes •, tel eft celle qu'ils nom- 
ment Reilbon , efpece de Garance , qui a la feuille plus petite que la nô- 
tre, & dont ils font cuire la racine , pour teindre en rouge. Le Poquell 
eft une forte de Bouton d'or , qui ne teint pas moins parfaitement en jaune. 
VÀnil du Chili eft une efpece d'Indigo , qui teint en bleu. La teinture 
.noire fe fait avec la tige ôc la racine du Panqué , dont la feuille , ronde, 
& tiffue comme celle de l'Acante , a deux ou trois pies de diamètre (6). 
Lorfque fa tige eft rougeâtre , on la mange crue pour fe rafraîchir : elle 
eft d'ailleurs fort aftringente. Bouillie avec le Maki &c le Gouthiou , ar- 
briffeaux du Païs , la teinture qu'elle donne en noir eft non-feulement 
très belle , mais elle ne brûle point les Etoffes , comme les noirs de l'Eu- 
rope. Cette Plante ne fe trouve que dans les lieux marécageux. 

Les Forêts font pleines d'arbres aromatiques , tels que différentes efpe- 
ces de Myrrhes j une forte de Laurier dont l'écorce a l'odeur du Saftaifras -> 

(4) M. Frezier reproche au P. Feuillée (f)LeP. Feuillée l'appelle Stramonoïdes 

d'avoir changé ce nom en celui de LiBu. arboreum , oblongo & integro folio , fruBu. 

La fleur reflemble à l'efpece de Lis qu'on levi. 

somme Gueme^laife en Bretagne, Se que le (6) M. Frezier reproche encore, au Mi" 

P. Feuillée appelle Hemoracalis floribus pur- nime , qui l'appelle Pàviké Anapodiphyii , de 

purefççntïbusftriafîs. borner fon diamètre à xlix pouces. 



DES V O ï A G E S. L i v. VI.. 175 

le Solda , dont la feuille jette l'odeur de l'encens , Ôc dont 1 ecorce tient, Histoire 
un peu du goût de la Canele j le Canelier même , qui a les qualités de Naturelle. 
celui d Orient fans lui reffembler , Se dont la feuille approche beaucoup 
de celle du grand Laurier , quoiqu'un peu plus grande , Sec. Contrées 

Le Liai eft un Arbre fort commun au Chili , dont l'ombre fait enfler voisines. 
tout le corps à ceux qui dorment deflous. M. Frezier en fut convaincu Le Lia;, arbre 
par l'exemple d'un Officier François \ mais le remède n'eft pas difficile : do . nt l'ombre 
c*eft une herbe nommée Pelboqui, efpece de Lierre terreftre , qu'on pile **' 

avec du fei , Se dont il fiiffit de fe frotter , pour diffiper promptement 
l'enflure. L'écorce du Peumo , en décoction , eft d'un grand foulagement 
dans l'Hydropifie : cet Arbre porte un fruit rouge de la forme d'une 1 Oii- 
ve ; (on bois peut fervir à la conitruct-ion des VailTeaux : mais le meilleur 
du Pais , pour cet ufage , eft une efpece de Chêne , dont l'écorce comme 
celle de l'îeufe , eft un Liège. Les bords de la Rivière de Biobio font cou- 
verts de Cèdres, qui peuvent fervir , non-feulement à toute forte de cons- 
truction , mais même à faire de très bons mâts. Cependant la difficulté 
de les tranfporter parla Rivière, dont l'embouchure n'a point aflez d'eau 
pour un Navire , les rend inutiles. 

Les Oifeaux , dont ces Campagnes font peuplées , différent peu de ceux variété â K oi- 
des autres Contrées méridionales. On y trouve d'ailleurs une partie des ** 
nôtres, tels que des Pigeons ramiers , des Tourterelles , des Perdrix , des 
Becaffines , toutes fortes de Canards , dont on diftingue une efpece , nom- 
mée Patos Reaies , qui ont fur le bec une crête rouge ; des Courlis Se des 
Sarcelles. Les Pipelienes , dont je ne trouve le nom qu'ici , Se qui ont ,, 
fuivant M. Frezier , quelque refïemblance avec l'Oifeau de Mer qu'on p5 P eIieneï » 
appelle Mauve , font d'un très bon goût. » Ils ont le bec rou^e , droit y 
*> long , étroit en largeur ôc plat en hauteur , avec un trait de même cou- 
» leur fur les yeux , Ôc les pies du Perroquet. Les Pechiolorados font une Pechioioradoso. 
a» efpece de Rouge-gorges ,. d'un beau ramage. On voit quelques Cignes , 
»• Se quantité de Flamans , dont les plumes , qui font un beau mélange 
s> de blanc Se de rouge , fervent de parure aux bonnets des Indiens. Mais 
a» le piaifîr de la chaffe eft ici fort interrompu par la multitude de ces 
» Oifeaux , qu'on nomme Vyolos , Se que les François du VaifTeau de 
M. Frezier nommoient Criards , pareequa la vue d'un homme ils viennent Trouble pour 
crier Se voltiger autour de lui , comme pour avertir les autres Animaux , Ia d»ffe.. 
qui fuient ou qui s'envolent auilltôt qu'ils les entendent. Obfervons que 
tout ce qu'on vient de lire , du Chili , regarde particulièrement les Cau- 
sons voifins de la Conception (7). 

Aux environs de Valpariifo , les Montagnes , quoique fort feches par 
ta rareté des pluies, produifent quantité d'herbes dont on vante les ver- Herbe? mêdi* 
tus. La plus renommée eft le Cachinlagua , efpece de petite Centaurée , Si"d*\Si^ 
plus amere que celle de France , &c par conféquent plus abondante en raïfo. 
fel : elle balle pour un excellent fébrifuge. La Vira-verda eft une forte 
d'Immortelle , dont Finfufion , éprouvée par un Chirurgien François , pné~ 
xk de la fièvre tierce. UUnoperquen eft un Senne 3 tout-à-fait îembfable: 

(7) M, Si-ezier ? . pp. 74 & précédentes* 



i 7 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Histoire ^ celui qui nous vient du Levant. V Alva-quiila , nommé Culen par les IqJ 
Naturelle, diens , eft un arbrifTeau dont la feuille a l'odeur du Bafilic , &C contient 
Pi itou et im Baume d'un grand ufage pour les plaies. M. Frezier en vit des effets 
Contrées furprenans. Sa fleur eft longue , difpolée en épi, de couleur blanche ti- 
voisinis. raht fur le violet. Un autre arbriiïeau, nomme Havillo , différent de la 
Havilla du Tucuman , n'eft pas moins célèbre par les mêmes vertus : il a 
la fleur du Genêt, la feuille très petite, d'une odeur forte, qui tient un 
peu de celle du miel , de fi pleine de baume qu'elle en eft toute gluante. 
Le Payco eft une Plante de moïenne grandeur , dont la feuille eft fore 
déchiquetée , ôc jette une odeur de Citron pourri. Sa décoction eft fudo- 
riiîque , de vantée pour la Pleurélie. Le Palquï , efpece d'Hieble à fleur jau- 
ne , guérit la teigne. On nomme Thoupa un arbrifTeau femblable au Lau- 
rier-Roie , dont l'a fleur eft d'un jaune aurore , approchant, pour la fi- 
gure (3) de celle de l'Ariftoloche. Il rend , par les feuilles de l'écorce , un 
lait jaune , dont on guérit certains chancres. Le P. Feuiilée en parle com- 
me d'un Poifon : mais , fans le contredire fur ce point , M. Frezier affure 
feulement , fur fa propre expérience , qu'il fe trompe en lui attribuant 
un effet fi prompt. Les Bifnagues , dont on fait des Curedents en Efpagne , 
de dont la Plante reffemble fort au Fenouil , couvrent les Vallées autour 
de Valparaïfo. Le Quillay eft un Arbre du même Païs , dont la feuille a 
quelque refTemblance avec celle du Chêne verd. Son écorce fermente dans 
Peau , comme le Savon , de la rend bonne pour le lavage des laines , quoi- 
qu'elle le foit moins pour le linge , qu'elle jaunit. Les Indiens l'emploient; 
à fe nettoïer les cheveux ; de c eft, dit-on , ce qui leur donne cette noh> 
ceur , qui eft leur couleur commune, 

On trouve , dans les mêmes lieux , le Moïïo , que les Indiens nomment 
Ovighan , ou Humain. Cet Arbre, dont la feuille eft à- peu- près fembla-? 
ble à celle de l'Acacia , porte , pour fruit , une grappe compofée de petits 
grains rouges , qui ont le goût du Poivre de du Genièvre. Les Indiens en 
font une liqueur , plus forte que le vin. La gomme de l'Ovighan eft pur- 
gative. On tire , de cet Arbre , du miel &e du vinaigre. En ouvrant un 
peu l'écorce, il en diftille un lait, qui diflipe les taies des yeux. Du cœur 
de fes rejettons , on fait une eau qui éclaircit de fortifie la vue. Enfin la 
décoction de fon écorce fait une teinture , couleur de Caffé , tirant fur. 
le . rouge , dont les Indiens teignent particulièrement leurs filets de pè- 
che , pour les rendre moins vifibles au PoiiTon. 
Coiffons. Entre les Poifïbns , dont la plupart font ceux des autres parties de la 

Côte, tels que les Corbins , les Toiles , les Pejes-Reyes , les Gournaux, 
les Languados , les Mulets , les Alofes , les Carreaux , les Sardines , les 
Anchois , le Cheval marin , la Scie , le Petinbuaba , de une efpece de 
Morue , qui donne à la Côte dans le cours d'Octobre de des deux mois 
fuivans , M. Frezier s'arrête particulièrement au Peje-Gallo _, Poiffbn-Coq , 
j?eje- a o. ^ Q ^ es François de fon VaiiTeau nommèrent l'Eléphant , pareequ'il a fur 
le bec une véritable trompe (9). La pointe de fes nageoires, qui, dans 

. (8) Le P. Peuillée, qui la donne , nomme (9) Le P. Feuiilée donne une defeription 

cet arbrifTeau Rapontium fpkaium , foliis fort curieufe de ce PoiiTon. Les Indiens, 
0Ciitis f dit-il ? l'appellent Alca*Achagual-Çhallgua. : 

h 



DES VOÏAGES. L i v. VI. 



177 



la figure, fe divifent de chaque côté comme en deux aîles, eft un aiguil- Histoif 
ion iî dur , qu'elle peut feuvir d'alêne pour percer les cuirs les plus ïecs. Natorell 






'OISINES. 



Pulpo , animal 
extraordinaire» 



Le même Voïageur a jugé digne d'une figure ôc d'une defcription , une Pérou *t 
efpece finguiiere d'EcreviiTe de Mer , femblable , dit-il , à celle que Ron- c ° ] 
delet nomme Thetis , ôc Rumphius _, Squilla Lutaria. Ses couleurs font ex- 
trêmement vives ôc d'une grande beauté. 

Mais un Animal beaucoup plus fingulier , eft celui que les Chiliens 
nomment Pulpo. A le voir fans mouvement , on le prend pour un mor- 
ceau de branche d'arbre , couvert d'une écorce femblable à celle du Châ- 
taignier. Il eft de la grolTeur du petit doigt , long de lix à fept pouces , 
ôc divifé en quatre ou cinq nœuds , ou articulations , qui Vont en dimi- 
nuant du coté de la queue. Cette queue ne paroît , comme la tête , qu'un 
bout de branche caûee. Lorique l'Animal déploie fes jambes , qui font 
au nombre de fix , Se qu'il les tient ralTemblées vers fa tête , on les pren- 
drait pour autant de racines , ôc la tête pour un pivot rompu. On allure 
que manié avec la main nue , il l'engourdit un moment , fans caufer 
d'autre mal. M. Frezier le croirait une Sauterelle , de la même efpece 
que la Cocfigrue du P. du Tertre , deflinée dans l'Hiftoire des Antilles , 
s'il ne lui manquoit une queue à deux branches , ôc les petites excrefeen- 
ces en pointes d'épingle , que cet Ecrivain donne à fa Cocfigrue. D'ail- 
leurs le Père du Tertre ne parle point d'une vefiie , qui fe trouve dans 
le Pulpo , pleine d'une liqueur noire , dont on fait une très belle encre (10). 
On trouve auffi , à Valparaïfo , des Araignées monftruëufes ôc velues , mais 
qui ne pafTent point pour venimeufes. 

Aux environs de Coquimbo , on voit Une efpece de Ceterach , que les 



ïl a jufqu'à trois pies de long ; & fon épaif- 
feur , vers le milieu , eft de cinq pouces. 
Il va , en groflifTant , depuis la tête juf- 
qu'au milieu du ventre , & delà il diminue 
jufqu'à la queue ", qui eft faite en forme de 
faulx, recourbée vers le ventre. Il a cinq na- 
geoires , quatre au deftbus du ventre , & une 
fur le dos ," celle-ci en triangle 3 femblable 
à une voile de Barque, ou d'artimon de Na- 
vire : elle eft appuiée fur une arrête fort 
pointue , qui pane au-delà de l'angle aigu 
de l'extrémité de la nageoire , 8c prend naif- 
fance au derrière de la tête : c'eft Tuni- 
que arrête qu'on trouve à ces Poiffons ; tout 
n'étant que cartilages. Des quatre autres , 
deux font au - deftbus de l'anus , faites 
en palette , & les deux autres , fort larges , 
prennent naiflance au - deftbus des Bran- 
chies. L'épine du dos eft un corde , qui s'é- 
tend depuis l'occiput , où elle a fon origi- 
ne , jufqu'à la queue > femblable à celle de 
la Lamproie , & qui n'aïant , ni moelle , ni 
cavité j ni nerfs , n'eft qu'une efpece de car- 
tilage. Le fond de leurs yeux eft noir , & 
le tour jaune. La trompe , qu'on voit allon- 
gée à l'extrémité de la tête , eft aufli un. car- 

Jomç XI F» 



tilage , couvert d'une peau d'un gris bleuâ- 
tre. La gueule a deux pouces de largeur : 
on y voit un rang de dents , en forme de 
feie , compofé d'un cartilage , femblable à 
celui de la corde qui tient lieu de l'épine du 
dos. La peau de ce PoifTon eft lifte , fans 
écailles , d'une couleur bleuâtre fur le dos , 
qui diminue en approchant du ventre , oii 
elle devient argentée. Sa chair eft blanche 9 
d'un goût affez agréable. Son feul défaut eft 
d'être un peu fade. Journal du P. Feuillée, 
tom. 1. p. 119. Ce Voïageur dit, qu'il 
avoit parcouru longtems les Mers fans avoir 
jamais vu un PoifTon fi fingulier. Il le vit à 
Buenos- Aires : mais il dût le trouver enfuite 
fort commun au Chili ; puifque M. Frezier, 
affure qu'à deux lieues de Valparaïfo , dans 
une anfe où fe décharge la Rivière à'Acon- 
cagua , ou de Chille , qui pafte à Quillota j, 
on fait la pêche des Corbinos , des Tollos Se 
des Peje-Gallos , qu'on fait fécher pour en- 
voler à Sant'Iago , Capitale du Chili , qui 
tire auffi delà le PoifTon frais. Ubi fupra 9 
f. 110. 

(ic) C'eft fans doute YArumaçiaBrafîlia 
de Margrave ; liv. 7. p, 2-^1. 



i 7 S HISTOIRE GÉNÉRALE 

"'Histoire Efpagnols ont nommée Doradilla , dont la feuille eft toute frifée , &dont 
Naturelle, on vante beaucoup la décoction. Elle fert à purifier le fang, 8c furtout à ré- 
Perou et tablir un Voïageur, des fatigues d'une longue marche. Dans le même Pais, 
Contrées on cultive une efpece de Citrouille, nommée Lacatoya, qu'on fait ram- 
voisinis. j, er f ur l es ro î ts <i es Maifons , 8c qui dure toute l'année. De fa chair, on 
n,>radiiie de r " a i t une excellente confiture, Là commence à croître , un Arbre qui ne 
mlkV ■ ^ trouve nulle part au Chili,' 8c que M. Frezier croit particulier au Pé- 
rou. Il le nomme Lucumc. Sa feuille , dit-il , refïèmble un peu à celle de 
l'Oranger > & fon fruit eft fort femblable à la Poire qui contient la graine 
du Floripondio. Dans fa maturité , l'écorce eft un peu jaunâtre , 8c la chair 
fort jaune, à-peu-près du goût 8c de la confiftance du fromage frais. Le 
noïau ne peut être mieux comparé qu'à une Châtaigne , pour la peau , 
la couleur , 8c la confiftance ; mais il eft amer & ne fert à rien. Les Val- 
iia" crbe fi " SU " *^ es » q^ approchent de la Cordilliere , produifent une herbe qu'on peur 
manger en îalade , dans fa naiflance ; mais , en croiffant, elle prend une 
qualité fi fimefte aux Chevaux , qu'à peine en ont-ils mangé qu'ils devien- 
nent aveugles , 8c qu'en peu de tems ils enflent jufqu'à crever. 

r <?i» r " Le Paca y > 4 ue M * Frez ^ r vit dans la Vallée d'Ilo , eft un Arbre donc 
les feuilles font femblables à celles du Noïer , mais d'inégales grandeurs* 
Elles font rangées , deux à deux , fur une même côte , de manière qu'el- 
les vont en augmentant , à mefure qu'elles s'éloignent de la tige. Ses rieurs 
font à-peu-près les mêmes que celles de l'Inga du P. Plumier , mais fes 
fruits font différens. La gouffe du premier eft exagone ;& celle du Pacay 
eft à quatre faces , dont les deux grandes font larges de 1 6 à i 8 lignes , 
8c les petites , de fept à huit. Leur longueur eft fort inégale. Il fe trouve 
des gonfles de quatre pouces , 8c d'autres d'un pié de long. Elles font di- 
vifées en plufieurs petites loges , dont chacune renferme un grain , de la 
forme d'une Fève plate , enveloppée dans une fubftance blanche 8c fila- 
menteufe , qu'on prendrait pour du coton : mais ce n'eft réellement qu'un© 
huile cryftallifée , qu'on mange pour fe rafraîchir , 8c qui laifïë dans lx 
bouche un goût mufqué des plus agréables» Les François lui donnèrent le 
nom de Poisfucrin* 

te S F fiTuneSs an " ^ ntre * es fleurs de Jardin , ils n'en virent qu'une particulière au Paï's y . 
Nioibes.' femblable à la fleur de l'Oranger , Ôc d'une odeur plus-fuave , quoique- 
moins forte. Elle fe nomme Niorbes, On regrete que M, Frezier 8c les 
Compagnons de fon Voïage n'aient pu rendre auffi un témoignage ocu- 
laire à quatre Plantes fort étranges , dont ils ne connurent les propriétés que 
fur le rapport d autrui. Dans les Plaines de Truxiîlo , il croît un Arbre* 
qui porte 20 ou 30 rieurs, toutes différentes par la couleur &c la forme,. 
Fleurs du Para- ^ °x 111 forent enfemble une efpece de grappe. On l'appelle Flor del Pa- 

dis» rai ff° 5 Fleur du Paradis. Aux environs de Caxa-Tambo , 8c San Matkeo ,, 

Village du Païs de Lima , à la chute des Montagnes , on trouve certains. 
Arbrifîeaux , qui portent des fleurs bleues , dont chacune , en fe chan- 
geant en fruit , produit une Croix fi parfaite , qu'on ne la feroit pas mieus 
, avec lEquerre 8c le Compas. Dans la Province de Charcas , furies bords" 
de la grande Rivière de Mifco , il croît de grands arbres ; , qui ont la 
ieuille de f Arj-ayan , ou du Mpzhs' 5 , & dont te fruit £& une gtagpe: de- 



DES V O ï A G E S. L i v. V I. j 79 

cœurs verds , un peu plus petits que la paume de la main. Ouverts , ils ~ — 

offrent plusieurs petites toiles , blanches comme les feuilles d'un Livre , naxui^le* 
& dans chaque feuille un cœur , au centre duquel on voit une Croix , p 
avec trois clous au pié. Dans la même Province, on trouve l'herbe nom- Contrées 
niée Pito real , qui , réduite en poudre , diffout le fer 8c l'acier. Elle prend voisines. 
ion nom de celui d'un Oifeau qui s'en purge, 8c qu'on repréfente verd, pùo rcal , hec . 
à-peu-près de la forme d'un Perroquet , s'il n'avoit pas le bec long 8c h r & qu^rtout le 

r r i r * r J /^ tvt J ' • 1 ' 1 il fer & i acier. 

fur la tête une eipece de Couronne. JNous avons déjà parle de cette herbe , 
dans la Defcription du Mexique (ï ï) , où, pour en avoir , on rapporte 
que les Habitans bouchent , avec des fils de fer , les nids que ces Oifeaux 
font dans les Arbres. Bientôt , dit-on , ces fils fe trouvent coupés , par 
une herbe que les Oifeaux apportent , 8c qu'on recueille foigneufement 
à l'entrée des nids. Mais dans la Nouvelle Efpagne , comme au Pérou , 
ce récit ne paraît fondé que fur le témoignage des Indiens. 

M. Frezier confirme tout ce qu'on a dit du Condor. Il en tua un près 
de Valparaïfo , qui avoit neuf pies de vol : fa crête étoit brune , 8c n'é- co&âor ie 
toit pas déchiquetée comme celle du Coq. Il avoit le devant du gofier ^p^ 10 * 
rouge , fans plumes , comme le Coq-d'Inde. Ce qu'on peut recueillir de 
plus , de la Defcription de M. Frezier, c'eft que cet Oifeau , loin d'être 
rare au Pérou , y eft fi commun qu'on en voit quelquefois plufieurs raf- 
iemblés pour attaquer les Troupeaux (12). 

Le Curvi , eft un PoifTon d'une extrême fingularité. Sa longueur n'eft no ^ffc« e8u&! 
que d'un pié : mais il a , fur la lèvre inférieure , deux cornes , flexibles 
de chaque côté, longues de huit pouces , épaifTes d'une ligne à leur naif- 
fance , terminées en pointe , 8c de couleur d'or. A l'extrémité de la lèvre 
inférieure, il a quatre autres cornes, deux defquelles ont fix pouces de 
long , 8c les deux autres trois ; toutes de la même couleur que les deux 
de la lèvre fupérieure , avec la même flexibilité. Sa tête eft plate. Vers le 
haut , il a fix nageoires ; deux au-deflous àes ouies , qui commencent par 
une arrête fort dure, découpée. en feie. Au-defTous & vers le milieu du 
ventre , on lui voit une autre nageoire, compofée de fept épines , qui fe 
divifent en plufieurs branches vers leurs extrémités, entre lefquelles eft 
une pellicule mince , de couleur grife. Au-delà de l'Anus , & toujours 
au-deffous du ventre , une autre nageoire eft également compofée de fept 
épines , divifées vers leurs extrémités , couvertes aufïi d'une pellicule grife. 
Deux autres nageoires ont leur 'fiége fur le dos : la première prend fou 
origine derrière la tête , commence par une arrête , découpée d'un coté 
en dents de feie , aux Mâles , & toute unie, aux Femelles*, celle-ci , fuivie 
de fix autres , qui font couvertes d'une peau femblable aux autres : la fé- 
conde , qui eft vers la queue , 8c fort différente dans fa compofition , a fes 
épines fort minces , en grand nombre, fans aucune divifion vers leur ex- 
trémité , 8c couvertes comme toutes les autres. La queue du Curvi eft di- 
vifée en deux parties , vers le milieu , par une ligne bleuâtre , qui prend 
jfon origine aux Branchies , 8c va fe terminer à l'angle de divifion, formé 

Cm) Au Tome XII de ce Reçu«il 
Ui) Ubl fuprà , 



^^^^ iSo HISTOIRE G É N È R -A L E 

Histoire par les deux parties. Sur la partie fupérieure de chaque coté du corps , 
Naturelle.' il y a trois rangs de taches grifes , qui commencent derrière la tête , ôc 
Pérou et fe. terminent vers la queue. Toute cette partie eft d'une couleur pale d'or, 
Contrées q U i diminue en s'approchant de la ligne de divifion. La partie inférieure 
Voisines. n > a q Ue j eux ran g Sj d'un gris clair, lur un fond argenté qui rend cette 
partie agréable ; &c la variation des deux couleurs , qui fe confondent in- 
ienfiblement , donne un éclat charmant à ce Poiffon. Sa chair eft d'ail- 
leurs d'un excellent goût. Il n'a point d'écaillés 5 mais toutes les parties 
extérieures font couvertes d'une très belle peau (13). 

Cet Ouvrage a peu d'articles , où l'on trouve autant de recher- 
ches curieufes ; Se tout étant tiré des meilleures fources , on ne nous re- 
fufera point ici la confiance qui eft le tribut naturel de l'exactitude & de. 
la vérité. L'arbre du Quinquina _, fur lequel notre filence pourroit palier 
pour une omiilion , fe trouve décrit , comme plusieurs autres , dans les 



Voïages du XlIIe Tome. 

o 



K a»M«»aM«« a aa i i*Bjiaa a gm 



CHAPITRE IX. 

O ï A G E S A U B R E S I E.- 



Introduc- -V^ N comprend, fous le nom de Brefîl , de vaftes .Provinces de l'A-; 
tion. mérique Méridionale, qui bordent, à l'Eft , l'Océan Atlantique , &. fur; 

Les Efpagnois les limites defquelles les Efpagnols & les Portugais ne s'accordent point* 
S le Vaccord S ent ^ a Longitude du Brefîl, fuivant les premiers (14) , eft comprife entre les 
poincfui lesbor- 29 & 5 9 degrés , Oueft du Méridien de Tolède, en vertu d'un ancien 
KfcdojfcefiL Xraité des Rois de Gaftille ôc. de Portugal , & d'une ligne de féparation,, 
tirée du Cap de Humos par l'Ile de Buenabrigo. Les Portugais , éten- 
dant plus loin leurs droits, tirent cette ligne par l'embouchure du Fleuve 
des Amazones, "au Nord, &c par celle de Rio de la Plata , au Midi. On 
doit fe rappeller les caufes de cette différence. Le Pape Alexandre VI s , 
Efpagnol de Nation , aïant accordé aux Rois de Caftille une Bulle qui. 
Iqs appelloit fort avantageufement au partage du Nouveau Monde , par. 
la fameufe ligne de Démarcation dont on a rapporté les bornes. (15) ,, 
les Portugais s'en crurent affez blefTés pour faire retentir leurs plaintes.. 
On conyint d'un autre Règlement entre les deux Cours : & d'habiles- 
Géographes furent nommés , .de part 8c d'autre , pour terminer ce grand 
différend dans l'efpace de dix mois^ Mais, de nouvelles difficultés , qui 
s'élevèrent pour la poffeffion des Iles Moluques , n'aïant fait que rendre 
les prétentions plus obfcures , chaque Parti s'en tint à fes idées , &c la. 
conclufîon demeura fufpendue , jufqu'à ceque les deux Couronnes étant 
îombées fur une même tête , l'union des intérêts fît éyanouir toutes les; 

(1 j) Le P. Feuillée , uhl fhprà , p. 210, 

(14) Herrera, Decad;XX. liv. XX. 

Usl Votez ces deuils 3 .& h Mie même Alexandre \. au Tome XII 4e ce Hecueil» 



D E S V O ï AGES. L r v. V t i$« 

oppofitions. Celles qui fe font renouveliées depuis feront rappellées aux 
tems qu'elles regardent _, Se font encore aujourd'hui l'occaiion des guerres 
qui s'allument quelquefois dans les mêmes lieux. 

Si l'on en croit Herrera , ce fut fous les aufpices des Rois Catholiques, 
que la Côte du Brefil fut découverte , par Vincent Yanez Pinçon en 1499 , 
Se par Didace de Lopé en 1 500. D'un autre côté , fi les Relations qui por- 
tent le nom d'Americ Vefpuce éraient de lui ,, on pourrait croire _, fur fon 
propre témoignage , qu'il partagea du moins cette gloire. Mais le récit 
d'Herrera paroît incertain -, &: l'on a déjà fait obferver que les quatre Rela- 




Introduc. 
tion. 

Différentes opi- 
nions fur fa dâ»- 
couvertc 



bouches de l'Orinoque , de fuivre une Côte qui l'auroit conduit jufqu'a- 
l'Amazone : mais rappelle par fes premiers EtablilTemens Se par l'efpé- 
rance qu'il avoit encore de trouver une route vers la Côte Orientale âes- 
Indes , en fuivant cette Mer qui s'enfonce entre Tierra-Firme au Mi- 
di , & la Floride au Nord , il abandonna des ouvertures qu'il aurait gfë 
fuivre heureufement- 



VoTages et Etablissement des Portugais au Brésil* 

j^Insi ce fut proprement l'année fuivante, que le Brefil fut décou- Découverte du 
vert, par des Portugais, qui ne penfoient point à le chercher. Pierre Al- Brefi J J* r - Alv *" 
varez Cabrai , Officier de diftin&ion , étant parti, de Lifbonne, au mois 
de Mars 1 500 , avec une Flotte de treize Navires , pour Sofala , d'où il de- 
voit fe rendre à la Côte de Malabar , après avoir pafTé par les Iles du Cap 
Verd , prit (i fort au large , pour éviter les calmes des Côtes d'Afrique , 
que le 24 d'Avril il eut la vue d'une Côte inconnue , qui fe prefentoit à 
l'Oued. Il continua fa navigation jufqu'au quinzième degré de Latitude- 
Auftrale , où il trouva un bon Port , que cette raifon lui fit nommer. 
Porto Seguro j comme il donna le nom de Sainte Croix au Pais, parce- 
qu'il y avoit arboré l'étendart du Chriftianifme. On lui donna dans la 
{uite celui de Brefil , d 'une forte de bois qu'on y découvrit en abondan- 
ce, Se qui étoit connu trois fiecles auparavant fous ce nom. Cabrai , aïant 
fait reconnoître les terres, apprit avec joie quelles paroifîbient fertiles ,, 
qu'elles étoient arrofées de belles Rivières , couvertes de diverfes efpeces< 
d'arbres, Se fort bien peuplées d'Hommes Se d'Animaux. Il y defeendit,* 
pour en prendre pofieffion au nom du Portugal. Quelques Habitans ^at- 
tirés par fes préfens Se fes carelTes ,. ne firent pas difficulté d'apporter de& 

( 1 6) On s*eft étendu , au Tome XII , fur tions de Vefpuce en Italien , & les Auteu'rs'da.' 

lëf heureufes impoftures , qui firent donner Journal Etranger , qui en ont donné l'Extrait,, 

fon nom au nouveau Continent. Il efl: bien n'en aient pas dit un mot. Si c'eft pour l'avoir 

étrange que le lavant Italien , qui a publié , ignoré ^ l'admiration doit augmenter,. 
«ett^aivnéejjl'Hiftoire-dç.la Yie & des JUla- 



su. 



181 HISTOIRE GÉNÉRALE 

" voïaces et fafraîchiiTemens à fa Flotte. Il crut remarquer de la bonté dans leur ca- 

Etablissem. ractere : mais ne leur voïant aucune trace de Religion , ni de Gouverne- 

des Porto- ment, la compaflion , pour un état fi trifte , lui fit ordonner, au Père 

u Bre " Henri (17) , Supérieur de cinq Millionnaires qu'il menoit aux Indes 

Orientales , de leur annoncer les Vérités de l'Evangile. On aurait peine 

à comprendre quel fruit il fe promettait d'une Prédication qui ne pou- 

voit être entendue , lî l'on n'avoit fait remarquer plufieurs fois que s'at- 

tachant aux termes des Bulles Apoftoliques, les Portugais 8c les Efpagnols 

emploïoient toujours, au hazard, le prétexte de Religion pour juftifier leurs 

invafions& leursconquètes. Aulîî le Général n'oublia-t-il point , après cette 

cérémonie , de faire planter un poteau , qui portoit les Armes du Portugal , 

comme s'il n'eut rien manqué déformais aux droits de cette Couronne. 

En fuite, aïant dépêché un de fes VaiflTeaux à Lifbonne , pour y porter la 

nouvelle de fa découverte , il remit à la voile vers les lieux auxquels fa 

Flotte étoit deftinée. 

Faufil Rela : Les Relations d'Americ Vefpuce contiennent le récit de deux Voïages , 

dons d'Americ qu'il fit fur. la même Côte, au nom d'Emmanuel -Roi à? Portugal. Mais 

les dates en font fauiTes , 8c c'eft en quoi confifte l'impolture ; car il eft 

prouvé , par tous les témoignages contemporains , que dans le tems qu'il 

nomme , il étoit emploie à d'autres expéditions (18). Gonzale Cohelo _, 8c 

plulieurs autres , s'occupèrent long-tems à vifiter les Ports , les Baies 8c 

les Rivières du Paï's. Les Terres ne leur parurent pas moins belles 8c moins 

fertiles qu'elles avoient été repréfentées par Cabrai ; mais comme ils n'en 

découvrirent pas tout-d'un-coup les Mines 8c les autres richelfes , le zèle 

ne devint pas fort ardent pour y établir dçs Colonies. On fe contenta d'en 

apporter du bois de teinture , des Singes 8c des Perroquets , marchandi- 

fes qui ne couraient que la peine de les prendre , 8c qui fe vendoient 

Premières me- f ort bi en en Europe. Cependant la Cour de Lifbonne y fit tranfporter 

fuies de la Cour . .., .r r , /• T 

di Portugal. quelques Miierables , condamnes a d autres chatimens pour leurs crimes., 
8c des Femmes de mauvaife vie , dont on vouioit purger le Roïaume : 
c'étoit les expofer à mille morts , en leur faifant grâce de la vie j car les 
Naturels , ouvrant les yeux fur le danger de la fervitude , dont ils étoient 
menacés , avoient pris les armes pour s'en défendre , 8c faifoient la guerre 
fans quartier. 
. va , Cependant la Cour ne fe fit pas prefTer pour accorder d'amples Con- 

rence pour le ceilions , a ceux qui offrirent d eux-mêmes d y former des Etabiiiiemens. 

partage des Ter- t£\\ q a fftg na m ême , à quelques Seigneurs, des Provinces entières , dans Pef- 
pérance qu'ils y ralTembleroient des Habitans. La Terre courait d'autant 
moins à donner , que l'Etat n'y faifoit aucune dépenfe. Enfin le Brefil 
fut engagé à Ferme , pour un revenu affez modique j 8c le Roi , content 
d'une nouvelle Souveraineté , fe réduifit prefqu'au titre. Les Indes Orien- 
tales attiraient alors toute l'attention des Portugais. Non-feulement les 
vertus militaires y trouvoient de l'exercice , mais on y parvenoit , par la 
valeur , à toutes les diftindtions militaires 8c civiles j au lieu qu'au Bre- 

(17) Herrera vante foti mérite, & dit qu'il fut enfuite Eyêq^ue de Ceuta, 
(1$) Voïez la Relation d'Ojeda j au Tome XII. 



AGES If 
M. 



D E S V O ï A G E S. L i v. V h i$ y 

fil , il falloit fe partager fans celle entre la néceifité de fe défendre , 8c "T7~" 
celle de défricher , par un travail ailidu , des 1 erres a la vente très fera- Etablisse... 
les , mais qui demandèrent néanmoins de la culture pour fournir aux be- des Portu 
foins des Habitans. Dans ces premières entreprifes , ils eurent beaucoup gais auBre- 
à fouffrir des Brafiliens , Sauvages implacables dans leurs haines , & qu'on Slt ' 
n offenfoit jamais impunément. Leur principale vangeance confiftoit à man- p^f^sau,?- 
crer leurs Prifonniers. S'ils rencontraient un Portugais à l'écart , ils ne man- s«. 
quoient point de le mafTacrer , 8c d'en faire un de ces horribles Feftins 
qui font frémir la Nature. Tous les Voïages , qui fe firent alors au Brefil , 
n'ont de remarquable que ces barbaries. Ils n'appartiennent point d'ail- 
leurs à notre deifein . parceqa'il ne s'en eft point confervé de Relations 
particulières , 8c que jufqu'à préfent nous n'avons fait que recueillir ce qui 
fe trouve difperfé dans les Hiftoriens. 

Malgré tant de difficultés , le Pais ne laifTa point de fe peupler d'Euro- 
péens - y 8c les fruits de leurs travaux en excitèrent d'autres à les fuivre. La 
guerre, qu'ils avoient fans cefTe à foutenir contre des Légions d'Indiens, 
les obligea de fe partager en Capkainies *, 8c dans l'efpace de cinquante 
ans , on vit naître , le long de la Côte , diverfes Bourgades , dont les cinq prin- 
cipales étoient Tamacara , Fernambuc _, Ilheos , Porto feguro 8c Saint Pincent. 
Les avantages que ces Colonies tirèrent de leur (ituation rirent ouvrir enfin t Cour ^ 
les yeux à la Cour de Portugal. Elle fentit le tort qu'elle s'étoit fait , en Portugal V t„aé 
accordant des Conceffions fans bornes j 8c Jean III entreprit d'y remédier. le Bïelli a cœurv 
Il commença par révoquer tous les pouvoirs accordés aux Chefs des Ca- Nouvelle ad> 
pitainies ; & dans le cours de l'année 1 549 , il envoïa Thomas de Soufa miraftlatK>au 
au Brefil , avec le titre de Gouverneur général. Six VaifTeaux , bien équipés 
8c chargés d'un grand nombre d'Officiers , eompofoient fa Flotte. Il avoic 
ordre , non-feulement d'établir une nouvelle adminiflration 9 . dont il em- 
portoit le plan drefïe , mais encore de bâtir une Ville dans la Baie de tous 
les Saints. Le Roi , penfant aufli à la converfion des Brafiliens , qu'il re- 
gardoit comme fes Sujets , s'étoit adrefie au Pape Paul III , 8c à S. Igna- Mitfionnalt» 
ce , Fondateur de la Compagnie de Jefus , pour leur demander quelques appe eSt 
Millionnaires. Il en obtint fix , qui furent les PP. Jean Afpilcueta , Na- 
, varrois , Antoine Pino , Léonard Nimeï; , Diegue de Saint Jacques , 8c Vin- 
. cent B.odri?uez , tous quatre Portugais , fous la conduite du P. Emma- 
nuel Nobrega de la même Nation. Ces Hommes Apofloliques partirent 
avec Soufa , 8c prirent terre au Brefil dans le cours de Juin. A leur arri- yj^cn" fi! 
vée , ils bâtirent une Ville , qui fut nommée San Salvador (19). Soufa eut à tugais< ]«%'§# 
foutenir de fanglantes guerres ; ce qui n'empêcha point les Villes de fe î5>î ' 
multiplier. Les premières n'eurent que des Fortifications très (impies, qui 
fufixfoient contre les furprifes des Sauvages : mais bientôt , les Européens de 
diverfes Nations s'étant rendus redoutables dans ces Mers , il fallut fe met- 
tre à couvert de l'invafion. Il n'y a voit pas cinq ans que Soufa gouver- 
nait le Brefil , lorfque les François entreprirent d'y former un Etablifie- 
ment fous Ces yeux. Les circonfrances de cette entreprife fe font confer*- 
vées dans leurs propres Relations. 

(rg) Ou Saint Sauveur. Quelques-uns l'ont nommçe fimplemeat la Saïe f jsarceqtfeUs' 
«ni feuée fur la Baie de tous les Saiiïtsv 



i8 4 HISTOIRE GÉNÉRALE 

§ I I. 

Etablissement des François au Brésil. 
VoÏage de Jean de Lery. 

ïntroduc- \J N p^ffe légèrement fur les motifs & les premiers fuccès de l'Expédi- 
tion. tion , parcequ'elle n'a jamais été publiée à titre de Voïage. En 1555, Ni- 

viilegagnonea» colas Durand de Villegagnon (*) , Chevalier de Malte ôc Vice- Amiral de 
«éprend de.fon- B^tagne , livré aux opinions des nouveaux Sectaires, Ôc piqué de quel- 

dcrune Colonie °. ■ . >«î r • rr ••/■ ■ a u ■ i r ■ i • * * 

au BtcûL <jues chagrins qu 11 avoit eliuies dans 1 exercice de ion emploi , conçut 

le projet de former, en Amérique, une Colonie de Proteftans. Il étoit 
brave, entreprenant, homme de beaucoup d'efprit, ôc plus fa van t même 
que ne Peft ordinairement un homme de guerre. Ses defTeins furent dé- 
guifés , à la Cour , fous la fimple vue de faire un EtablifTement François 
<lans le Nouveau Monde , à l'exemple des Portugais ôc des Efpagnols ; ôc 
ce prétexte lui aïant fait obtenir de Henti II deux ou trois VaifTeaux bien 
équipés , qu'il remplit de Calviniftes ouverts ou fecrets , il partit du 
Havre-de-Grace au mois de Mai , ôc n'arriva que dans le cours de No- 
vembre au Brefil. Sa prudence parut l'abandonner dans le premier choix 
d'un Pofte j il débarqua fur un grand Rocher , d'où la Marée le chaiïa 
bien-tôt : mais s'étant plus avancé , il entra dans uns Rivière , prefque 
fous le Tropique du Capricorne , &c s'empara d'une petite -Ile , dans laquelle il 
bâtit un Fort, qu'il nomma le Fort de Coligny. A peine l'Ouvrage fut com- 
mencé , qu'il renvoïa fes VahTeaux en France , avec des Lettres , où il ren- 
doit compte de fa fituation à la Cour ', mais il y en joignit d'autres , pour, 
quelques Amis qu'il avoit à Genève. Cet éclairciffernent fe trouve dans 
une Apologie de fa conduite , qu'il publia lui-même après fon retour. On 
y apprend auffi qu'en arrivant au Brefil , il y avoit trouvé quelques Nor- 
mands , qu'un naufrage avoit jettes fur cette Côte , ôc qui s'y étant mêlés 
avec les Sauvages , iavoient leur Langue , ôc fervirent d'Interprètes aux 
François du Fort. Tout le refte efb tiré de la Relation du Voïageur , donc 
cet article porte le nom,. 

Morifs&prêpa- JLi'Eglise de Genève , aïant reçu les Lettres de Villegagnon , faifit ardem- 
de L«y! V0Iâêe ment l'occafion de s'étendre , dans un Pais , où toutes les apparences lui 
promettoient , pour fes Partifans , une liberté dont ils ne jouinoient point 
en France. L'Amiral de Coligny , leur Protecteur déclaré , à qui Ville- 
gagnon n'avoir pas manqué d'écrire auiîl , prit cette ouverture fort à cœur. 
Crtrgumerayda j[ connoifloit la prudence ôc le zèle d'un vieux Gentilhomme , nommé 
pouVciîV. Philippe de Corguilleray , mais plus connu fous le nom de Dupont , qui 

étoit celui d'une Terre qu'il avoit polfedée près de Châtillon fur Loin , 
où l'Amiral avoit les lien nés , & qui s'éroit retiré à Genève pour y vivre 

(*) Natif 4e Provins en Brie,, 

paifiblem©nç 



DES VOÏAGES. Liv, VI. 



i8$ 



paifiblement dans l'exercice de fa Religion. Il le follicita , par fes Let> 
de fe mettre à la tête de ceux qui voudroient partir pour le Brefil ; 



très 



Se ce Vieillard , animé par les exhortations de Calvin , dont la réputation 
Se l'autorité étoient alors au plus haut point dans le Parti oppofé à l'Eglife Ro- 
maine , ne rit pas difficulté de facrifier fon repos au fervice de la fienne (zo). 
Avec un Chef de cette considération , il falloit trouver , non-feulement 
des Particuliers de bonne volonté , qui fuûTent difpofés à quitter pour ja- 
mais leur Patrie , mais encore des Miniftres de leur Religion , des Âr- 
tifans , Se rous les fecours néceflaires pour jetter les fondemens d'une nou- 
velle République. Entre quantité de ProfefTeurs Se d'Etudians en Théolo- 
gie , dont Genève étoit prefqu'aufïi remplie que de Citoïens , on n'eut 
Eas de peine à choifir deux Miniftres d'un mérite connu , qui fe crurent: 
onorés de cette diftinction : l'un fut Pierre Richer, âgé de cinquante ans , 
Se l'autre , Guillaume Chanter , que l'Auteur qualifie tous deux de Maî- 
tres ; » Se qui furent entendus , dit-il , fur l'expofition de certains pafla- 
» ges de l'Ecriture Sainte. Mais du Pont , qui ne vouioit en impofer k 
m perfonne , ne difîimulant point qu'il y avoit cent cinquante lieues à 
m faire par terre , Se plus de deux mille lieues par Mer -, qu'en arrivant 
« au terme , il faudrait fe contenter , au lieu de pain , de manger des 
» fruits Se des racines , renoncer au vin , dans un Païs qui ne produir point 
•> de vignes , Se vivre en un mot d'une manière tout-à-fait différente de 
»* celle de l'Europe j tous ceux , qui aimoient mieux la théorie que la pra- 
» tique , perdirent l'envie de changer d'air , de s'expofer aux dangers de 
w la Mer , Se de fouffrir les chaleurs de la Zone torride , Se par confé- 
» quent celle de s'enrôler pour le Voïage (iï). Cependant il s'en préfenta 
quatorze , dont on nous a confervé les noms (n). Ils partirent de Genève 
le 10 de Septembre 1556. 

Leur Chef ne manqua point de les faire parler par Chatillon fur l'Oing, 
où l'Amiral tenoit un état digne de fon rang , dans un des plus beaux 
Châteaux de France. Ils y furent encouragés par fes exhortations Se {es pro- 
meuves. Delà , s'étant rendus à Paris , quelques Gentilshommes attachés aux 
mêmes principes , Se d'autres Proteftans de cette Capitale , fe déterminè- 
rent à groffir leur Trouppe. beur embarquement devant fe faire à Hon- 
fleur , ils prirent leur route par Rouen , d'où ils tirèrent aufîî quelques 
recrues ; Se tandis qu'on achevoit d'équiper leurs VailTeaux par les foins 
de l'Amiral , ils ne négligèrent point les préparatifs qui pouvoient leur 
faciliter la découverte Se le travail des Mines. Un Officier , nommé Saint 
Denis, qui avoit la réputation d'exceller dans ces connoiflances , s'étoit 
joint à eux dans leur pafTage à Paris. Mais peu de jours avant leur embar- 



Etablisse- 

M ENT DES 

François Atf 
Brésil. 

L> E L E R Y. 

I55S. 

Miniftres & au- 
tres, Proteftans 
qui partent avec 
lui. 



(io) Hiftoire d'un Voïage fait en la Terre 
du Brefil , par Jean de Lery , natif de la Mar- 
gelle , Terre de Saint Senne , au Duché de 
Bourgogne ; cinquième édition , dédiée à 
Madame la Princefle d'Orange, pp. y & 6. 
La première édition eft de 1578. L'Auteur , 
dont la fidélité & le bon fens ont mérité Té- 
loge de M. deThou , attaque dans une fort 
longue Préface Thevet , Hiftorien d'ailleurs 
Tome XI F. 



flls'paffent chaa 
l'Amiral de Cor 
ligny. 



ïnfulte qu'il* 
reçoivent àtioo- 
fleur. 



fort décrié , & lui reproche autant de mau- 
vaife-foi que d'ignorance. 

(zi) Ibidem. 

(zz) Pierre Bourdon , Mathieu Verneuil , 
Jean du Bordel , André de la Fond , Nicolas 
Denis 3 Jean Gardien , Martin David , Ni- 
colas Raviquet , Nicolas Carnieau , Jacques 
Roujfeau , & l'Auteur de cette Relation , qui 
n'avoit alors que vingt-deux ans. Ibïd. p. 7, 
Aa 



ité HISTOIRE GÉNÉRALE 

""Etablisse- quement , quelques Habitans de Honfleur aïant fu qu'ils avoient célébré* 
ment des la Cène pendant la nuit , contre l'Ordonnance du Roi , qui ne permet- 
Prançois au roit aux Proteftans de s'affembler que de jour , ils fe virent attaqués dans 
Brésil} leurs logemens avec tant de furie , que Saint Denis fut tué en fe défen- 

Di: Lîrv. dant. La relïburce des autres fut de fe retirer vers la Mer, & de préci- 
1 5 5 6' piter leur départ fous de h" malheureux aufpices. Dans leur féjour au Bre- 
u. c.ipitainr fil s i\ s regrettèrent plus que jamais la perte d'un Homme , à l'habileté 
Samt Délais eft ^^j p er f onne n e fut capable de fuppléer. 

Ils s'embarquèrent fur trois VaifTeaux , armés en guerre aux dépens du 
Roi , par Bois-le-Comte , Neveu de Villegagnon. Celui qu'il montoit , 
F/caire prépa- avec la qualité de Vice -Amiral , fe nommoit la petite Ro berge , &c por- 
. e p '" toit environ quatre-vingts Hommes. Lery fe trouva fur le plus grand , 

commandé par Sainte Marie de l'Epine , &c nommé la grande Roberge , 
dont l'Equipage étoit de fix vingts Hommes ( 23 ). Le troifîeme , qu'on 
nommoit la Rofée , en avoit quatre-vingt-dix , en y comprenant fix jeunes 
Garçons , qui dévoient apprendre la Langue du Pais , pour fe lier plus 
facilement avec les Sauvages , Se cinq jeunes Filles , qu'on fe réfervoit à 
marier fuivant l'occafion , avec une Femme pour les gouverner. Il paroîr 
que l'éloquence de Calvin &c les efforts de du Pont avoient eu peu de 
pouvoir fur les perfonnes de ce fexe , puifqu'ils n'en avoient pu. raffem- 
bier un plus grand nombre. 
nepwtdeHoa. Quoique la Colonie Proteftante n'eut pas beaucoup à f e louer des Hz- 
feur- tans de Honfleur , elle ne fortit point du Port fans avoir reçu les hon- 

neurs établis pour les Vaiffeaux de guerre \ c'eft-à-dire qu'elle fut faltiée 
de tout le Canon des Forts, joint, dit l'Auteur, au fon des Trompettes „ 
des Tambours & des Fifres , qui donnèrent un air de triomphe à fon dé- 
part. Mais la joie , que cette pompe avoit répandue fur les trois bords , fus 
Longues ten> bientôt fuivie des plus mortelles allarmes. Une tempête , qui dura douze 
jours entiers , fit éprouver , à ceux qui ne connoifïbient pas la Mer, tou- 
tes les agitations êc les terreurs de cet Elément. Ils s'en crurent délivrés y 
le treizième jour , en voïant la tranquillité renaître autour d'eux ; mais 
bientôt les vagues redevinrent fi furieufes , qu'ils retombèrent dans les mê- 
mes dangers. Tandis que tout le monde frémifToit d'une fituation , qui 
ne changea qu'au bout de fept jours , l'Auteur nous apprend qu'elle le ren- 
dit Poète. 11 fit quelques Vers , & quantité de bonnes réflexions , fur la 
folie des Hommes, qui leur fait braver la mort au milieu des Flots (24). 

(il) Lery vante l'habileté de fon Pilote , qui fe nommoit Humbert 3 natif de Harfleur,. 
§,%$) Je tournai , dit-il , & amplifiai les vers d'Horace en cette façon ; 

Quoique la Mer, par fon onde bruïante, 

TafTe héritier de peur cil qui la hante. 

Ce nonobftant , l'homme fe fie au bois , 

Qui d'épaifTeur n'a que quatre ou cinq doigts 3 

Dequoi eft fait le VaifTeau qui le porte ; 

Ne voïant pas qu'il vit en telle forte, 

Qu'il a la mort à quatre doigts de lui. 

Réputer fol on peut donc bien celui 

Qui va fur Mer , fi en Dieu ne fe fie ; 

Car c'eft Dieu feul qui peut fauver fa vie. 
H ajouts ; * Et voila pourquoi çncorç un, Philofophe a à qui on demandoit defquels- sî 



m 



DES VOÏAGES. Lit VI. 187 

"D'ailleurs la confternation , où tous les autres avoient été pendant une fî 
longue tempête , ne les empêcha point d'abufer de leurs forces pour fe 
fallu: de quelques Caravelles Efpagnoles & Portugaifes , qui n'étoient point 
en état de leur réfifter ; autre fujet , pour Lery , de déplorer le caractère des 
Hommes. 

Le vent n'aïant plus ceflfé d'être favorable , les trois VaifTeaux arrivè- 
rent , le z6 de Février, à la vue de l'Amérique , proche d'une Terre fort, 
haute , que les Habitans du Pais nommoient HuvaJJou. On ne nous en 
apprend point la pofition -, mais l'Auteur aïant remarqué que le 13 du 
même mois , on étoit par les douze degrés de Latitude Auflrale , il eft 
vrai-femblable que quelques Mariniers qui avoient déjà fait ce Voïage , 
8c qui crurent reconnoître la Terre des Mirgajas > ne fe trompoient point. 
Ils avertirent le Vice Amiral que cette Nation, étoit alliée des Portugais : 
mais on ne laiffà point d'envoïer la Chaloupe à terre , après avoir tiré 
quelques coups de Canon. , Une trouppe d'Indiens s'étant avancée fur le 
rivage, on leur montra de loin, des couteaux, des miroirs & des pei- 
gnes , dans l'efpérance d'en obtenir des vivres , à ce prix. En effet , non- 
feulement ils comprirent ce qu'on leur demandoit , mais s'étant empref-* 
fés d'apporter diverfes fortes de rafraîchiifemens , fix d'entr'eux & une 
Femme ne firent pas difficulté d'entrer dans la Chaloupe , pour fe laiflTer 
conduire aux Vaifleaux. L'impreflion , que leur vue fit fur l'Auteur , mérite 
d'être repréfentée dans fes termes (15). 



Etablissse- 

MENT DES 

François au 
Brésil. 

De Lery. 1 

M57- 

Arrivée de I'£f- 
cadre à Rio Jay 

neiro. 



IndîeftS qu'elle 
trouve fur les 
Côtes. 



Portrait qu'c* 
fait Lery. 



»s étoit le plus , de Vivans ou de Morts > 
33 Répondit , de quel côté on vouloit mettre 
3) ceux qui vont fur Mer ; pource, dit-il, 
« qu'étant fi proches de la mort, ils ne doi- 
sî vent être réputés entre les Vivans, p. 15. 
Il raconte auffi un événement affez fingulier, 
dont il fut témoin , Se qui donne de la vrai- 
femblance , à ce qu'on lit dans Valere Maxi- 
ms, ( liv. 1. chap. 8. ) d'un Matelot enlevé 
de fon Vaifleau par une vague, & ramené 
par une autre. 33 Une grande caque de bois , 
33 dans laquelle on faifoit deffaler du laid , 
33 aïant été emportée , dit Lery , plus de la 
33 longueur d'une pique hors du Bord , fut 
33 rapportée foudain par une vague venant à 
33 Toppolîte , 8c ne fut pas même reiiverfée , 
p. 18. 

s- (1 j) Et pareeque ce fut les premiers Sau- 
vages que je vis de près , je laifTe à penfer ri 
je les regardai 8c contemplai attentivement. 
Premièrement , tant les Hommes que les 
Femmes , étoient auffi entièrement nus , que 
quand ils forcirent du ventre de leur Mère; 
toutefois , pour être^plus bragards , ils écoienc 
peints 8c noircis par tout le corps. Au refte , 
les hommes feulement , à la façon 8c comme 
la couronne d'un Moine , étant tondus fort 
près fur la tête , avoient fur le derrière les 
cheveux longs j mais , ainfi que ceux qui 



portent perruques , par deçà, étoient rognés 
à l'entour du cou. Davantage , aïant tous les 
lèvres de deffous trouées 8c percées , chacun 
y avoir ^portoit une pierre verte , bien po- 
lie , proprement appliquée, 8c comme en- 
chaffée , laquelle étant de la largeur 8c ron- 
deur d'un tefton , ils ôtoient 8c remettoient 
quand bon leur fembloit. Pour en dire vrai, 
quand cette pierre eft ôtée , & que cette 
grande fente en la lèvre de deffous leur fait 
comme une féconde bouche , cela les défi- 
gure bien fort- Quant à la Femme , outre 
qu'elle n' avoir pas la lèvre fendue , encore, 
comme celles de par-deça , porroit-elle che- 
veux longs : mais pour l'égard des oreilles ,' 
les aïant fi dépiteufement percées qu'on eut 
pu mettre le doigt à travers des trous , elle 
y portoit de grands pendans d'os blancs , lef- 
quelslui battoient jufques fur les épaules. . . 
Et pareequ'ils n'ont entr'eux nul ufage de 
monnoie , le paiement que nous leur fîmes 
fut des chemifes, couteaux , haims à pê- 
cher , miroirs &. merceries. Mais pour la fin 
& bon du jeu , tout ainfi que ces bonnes 
gens , à leur arrivée , n'avoient pas été chi- 
ches de nous montrer tout cequ'ils por- 
toient , auffi au départir , qu'ils avoient vê- 
tu les chemifes que leur avions baillées ? 
quand ce yiaç à s'afleoir en la barquç, 
A a ij 



Etablisse- 

HENI DES 

François au 
Brésil 

De L e r y. 

M57- 

Spiritu Santo, 
tort Portugais. 



Nation des Pa- 
raïbes , & des 
OuVcucas. 



ïmeraude de 
Maçhé. 



Traifieme tem- 

fêie. 



Arrivée au Cap 
âeFrio. 



18S HISTOIRE GÉNÉRALE 

Dès le lendemain Bois-le-Comte, craignant de pouffer trop loin la con- 
fiance pour des Barbares qu'il ne connoilfoit pas mieux , fit lever les an- 
cres de fuivre la terre. A peine eut-on fait neuf à dix lieues , qu'on fe 
trouva devant un Fort Portugais, nommé le Saint-Efprit{i6) , dans un 
Canton que les Indiens nommoient Moab, Les Portugais de la Garnifon recon- 
noilïant une Caravelle que les Proteftans François avoient enlevée dans leur 
route , Se ne doutant point qu'elle n'eût été prife fur leur Nation , tirèrent 
quelques coups auxquels on répondit vigoureufement , mais fans leur nuire 
beaucoup à cette diftance. On continua d'avancer vers un lieu , nommé 
Tapemiry , dont les Habitans ne donnèrent aucun figne de haine aux 
François. Un peu plus loin , par les vingt degrés , on paffa devant les Pa- 
raïbes , autres Sauvages , dont les Terres offrent de petites Montagnes en 
pointes , qui reffemblent à des cheminées. Le premier jour de Mars , on 
étoit à la hauteur des petites Baffes , entremêlées de rochers , qui s'avan- 
cent en Mer &c qui font l'épouvante des Matelots. Vis-à-vis , on décou- 
vroit une Terre unie , d'environ quinze lieues de longueur _, poffedée par 
les Ouetacas , Peuples fi féroces , qu'ils font toujours en guerre avec leurs 
voifîns , & fi légers à la courfe , que non-feulement cette propriété les dé- 
lobe à tous les dangers , mais qu'elle fert à leur procurer une extrême 
abondance de vivres , par la facilité qu'ils ont , dans leurs iChafTes , à 
prendre toutes fortes de Bêtes. Au-delà de cette Terre , les Difciples de 
Calvin eurent la vue de celle de Maghé , dont le rivage préfente un 
rocher de la forme d'une Tour , fi brillant , lorfque les raïons du Soleil 
tombent delïus , qu'on le prendroit pour une forte d'Emeraude-, Aufli les 
François & les Portugais s'accordent-ils aie nommer VEmeraude de Maghé i 
mais les pointes , qui l'environnent à plus de deux lieues en Mer , ne per- 
mettent point aux VaifTeaux d'en approcher , &c l'on afïiire qu'il n'eftpas 
moins inaccefïible du côté de la Terre. Sur la même Côte , on rencontre 
trois petites Iles , qui portent aufïi le nom d'Iles de Maghé , où J'impé- 
tuofité des flots , redoublée par un vent furieux qui s'éleva tout-d'un- 
coup , fit voir la mort à Lery , de pins près encore que dans les deux pre- 
mières tempêtes. Après trois heures d'un preffant danger , la grande Ro- 
foerge ne fut redevable de fon falut , qu'à l'habileté de quelques Mate- 
lots , qui jetterent l'ancre affez adroitement pour la rendre ferme, au mo- 
ment que le VaifTeau étoit fur des pointes de rochers , qui l'alloient bri- 
ier en mille pièces. Après une avanture , dont le feul fouvenir lui gla- 
^çoit le fang , l'Auteur , qui fe trouvoit fort mal de l'eau corrompue qu'on 
buvoit d'abord , fut extrêmement confolé d'en trouver de fraîche dans 
tine des Iles ; fans compter diverfes efpeces d'Oifeaux , qui , îVaïant jamais 
vu d'Hommes , s'y laiffoient prendre à la main. 

On étoit au Mercredi des Cendres. L'Ëfcadre eut le lendemain un û 
bon vent, que vers quatre heures du foir , elle arriva au Cap de Frio 5 
Port qu'elle cherchoit , & renommé alors par la navigation des François. 

Jîiaïant pas accoutumé d'avoir: linge ni an- ils voulurent encore , en prenant congé de 

«es habillemcns fur eux , afin de ne les gâ- nous , que nous vidions leur derrière & leiKS 

ter pas, en les trouvant ju{qu'au nombril., feiïes, pp. 51 & fuiv. ^ 

& découvrant ceepe plutôt il falloit cacher, {2. 6) El Spiritu Sauta, 



François ait 
Brésil. 

De Lerï. 



DES VOKAGES. Liv. VL tt 9 

!An fignal de l' Artillerie , le rivage fut bientôt bordé d'une Trouppe d'In- Etablisse 
«liens , nommés Tououpinambaoults (27) , Alliés de Villegagnon , qui re- ment des 
connoifTant le Pavillon de France , firent éclater leur amitié par de grands 
témoignages de joie. Bois-ie-Comte ne balança point à faire jetter l'ancre. 
Outre les rafraîchùTemens qu'on reçut des Sauvages , on fil une fort heu- 
reufe pêche, où parmi quantité de Poifîbns extraordinaires on en prit un „ U^7* 
des plus monftrueux. Lery , qui en rait une courte Delcription , en parle uuew. 
-comme d'un Monftre inconnu. Il étoit, dit-il , à-peu-près de la grolfeur 
d'un bon veau d'un an. Son mufeau feul étoit long de cinq pies 8c large 
<le 1 8 pouces , armé de dents tranchantes. Lorfque nous le vîmes à terre & 
chacun fe tint fur fes gardes j Lery recommanda le même foin à fes Com- 
pagnons , dans la crainte de quelque bleflure. On le tua. La chair en étoit 
il dure j que malgré la faim dont tous les Equipages étoieat prefïes 3 on 
le fit bouillir plus .de 24 heures fans en pouvoir manger. 

Il ne reftoit que 2,5 01130 lieues jufqu'au terme du Voïage. L'impa- 
itience d'y arriver fit remettre à la voile y plutôt qu'on ne fe l'étoit propo- Rio Janeiro^ 
fé ; ôc le relie de la navigation fut achevé fi facilement , ,que le lende- ou - Ganab2U ° 
■main 7 de Mars , on entra dans l'embouchure de Rio Janeiro , nom que 
l'Auteur traduit par Genevre , quoiqu'il prenne foin d'ajouter que les Por- 
tugais l'ont donné à ce Fleuve, pour l'avoir découvert le premier jour de 
Janvier. Il prétend d'ailleurs que les Naturels du Pais le nommoient Ga~ 
nabarcu 

Villegagnon êc fes gens , dont la retraite étoit dans une petite Ile situation .dt\m, 
du Fleuve , où ils avoient conftruit un petit Fort fous le nom de Co- j^di **£*£ 




gny. 



jufqu'au bord de l'Ile , y fut reçue avec de vives acclamations. Dans la fer- 
veur dont les Proteftans étoient animés ., ils oublièrent , également 3 les 
>uns une année de folitude ôc d'ennui , les autres tous les dangers qu'ils 
:a voient efîuïés dans leur navigation ; & pour fe féliciter chrétiennement 
d'un bonheur commun 9 ils commencèrent enfemble par en rendre grâces 
;au Ciel (28). 

Ce n'eft point dans cette occafîon qu'on doit fupprimer le détail des 
circonstances , .& craindre qu'elles ne jettent de la langueur dans la nar- 
ration de Lery. Les pratiques ôc le langage des Proteftans ont eu quel- 
que chofe de fi lîngulier dans les premiers tems de la Réformation , qu'un 
tLecteur qui les ignore fera peut-être aulïi fatisfait de la forme , que dm 
fond de ce récit. Je n'y veux changer que les termes abfolument furan- 
nés , en m'attachant 5 pour le refte , au ftyle^, comme au témoignage de 
l'Auteur. 

Cela fait . 5 nous fûmes trouver Villegagnon , qui nous attendoit dans 

(2.7) C'eftle nom que Lery donne à Gette prononcer & s'écrire. Cependant l'uiage -e& 

tfameufe Nation ; & l'on doit juger qu'en a fait Topinamboux, qui fe trouve confacrë 

:aïant appris la Langue. s jufqu'à fe mettre d'ailleurs par la fameufe Epigramme -.Ô£ 

•en état d'en -donner un vocabulaire , il ri'i- Boileau. 
gnoroit rpjas xommerrx :f on nom .devait fe l%&) Ubifuprà. 9 f.4-x, 



190 HISTOIRE GÉNÉRALE 

Etablisse- une Place. Nous le faluâmes tous , l'un après l'autre ; &c de fa part , nous 

ment des embraflant avec un vifage ouvert , il nous fit un très bon accueil. Enfuite, 

François au J e f lQiK j u p nt , notre Conducteur, avec Richer Se Charrier Miniftres de 

l'Evangile , lui aïant déclaré en peu de mots le principal motif de notre 

De Lery. voïage , qui étoit de drelfer , fuivant les Lettres qu'il avoit écrites a Ge- 

1 5 5 7 • neve , une Eçlife Réformée d'après la parole deDieu.il leur répondit 

Comment il re- . * ° /"■* \. • » •• • i i \ 

çoic les Protcf- «ans ces propres termes : » Quant a moi , n aiant rien de plus a cœur , 
lans - » je vous reçois très volontiers à cette condition. Je veux même que no* 

» tre Eglife ait la réputation d'être mieux réformée que toutes les autres; 
» Se dans cette vue , j'entens que dès aujourd'hui les vices foient répri- 
» mes , le luxe des habits corrigé , enfin que touc ce qui pourrait nous 
5» empêcher de fervir Dieu difparoiiTe d'entre nous «. Puis levant les 
yeux au Ciel , & joignant les mains , il ajouta : » Seigneur Dieu , je te 
» rens grâces de m'avoir envoie ce que depuis Ci longtems je te demande 
» avec tant d'ardeur : Se s'adrelfant encore à notre Trouppe ; » Mes Enfans , 
» ( car je veux être votre Père ) , comme J. C. étant en ce Monde n'a rien 
» fait pour lui , Se que tout ce qu'il a fait a été pour nous , de même 
» efpérant que Dieu me confervera la vie jufqu'à ce que nous foïons 
>> fortifiés dans cette Contrée , Se que vous puiiîiez vous paffer de moi , 
v tout ce que je prétens faire ici eît pour vous , Se pour tous ceux qui 
» viendront dans les mêmes intentions. J'ai defTein d'y afîurer une re* 
» traite aux pauvres Fidèles qui feront perfécutés en France , en Efpa- 
»' gne Se ailleurs-, afin que fans crainte, ni du Roi, ni de l'Empereur, 
» ou d'autres Puiffances , ils y puiffent purement fervir Dieu , félon fa 
» volonté. « Tels furent les premiers propos de Villegagnon à notre ar- 
rivée , qui fut un Mercredi io de Mars (2.9). 
eircoaftances Enfuite , il donna ordre que tous fes gens s'aiîemblaiTent promptement 
de km arrivée, avec nous dans une petite Salle qui étoit au milieu de l'Ile. Tout le mon- 
de s'y étant rendu, le Minifire Richer invoqua Dieu; Se le Pfeaume cin- 
quième , Aux paroles que je veux dire , Sec (30) fut chanté. Alors Richer,' 
prenant pour texte ces Verfets du Pfeaume vingt- feptieme , J'ai demandé 
une chofe au Seigneur _, laquelle je requerrai encore j c'ejl que j'habite en 
la Maijdn du Seigneur tous les jours de ma vie , fit le premier Prêche 
villegagnon af- au ^ oït de Coligny en Amérique. Pendant fon difeours , Villegagnon, ne 
feae des sirs de ceffant de joindre les mains, de lever les yeux au Ciel, de pouifer de 
grands foupirs , nous caufoit à tous de l'étonnement. Lorfque les Prières 
folemnelles furent achevées , fuivant le Formulaire établi dans les Eglifes 
réformées de France , l'AfTemblée fut congédiée. Cependant tous les Nou- 
veaux-venus demeurèrent, Se nous dinâmes ce premier jour dans la même 
ru'ÎTflk^îu Salle , où pour toute viande , nous eûmes de la farine de racine , du Poif- 
pjpieftans. fon boucané _, c'eft-à-dire rôti à la manière des Sauvages , d'autres raci- 

nes cuites fous la cendre , Se pour breuvage , faute de fontaine Se de 
puits dans l'Ile , de l'eau d'une citerne , ou plutôt d'un égoût de toute 
la pluie qui tomboit , aufïî verte Se fale qu'un vieux Fofté couvert de 

(19) Jbid. pp. 64 & 6$. 

(30) Premier yers de la traduction de Maroc, qui étoit introduite dans les EgJifèS 
pppteftantes, 



DES V O ï A G E S. L i v. VI. 191 

Grenouilles. Il eft vrai, qu'en comparaifon de l'eau puante 8c corrom- 
pue j que nous avions à bord du Vaiffeau , nous la trouvâmes très bonne. 
Enfin , pour dernier rafraîchiffement , après un fi long travail de Mer , 
on nous mena tous porter de la pierre au Fort , qu'on continuoit de bâtir. 

Sur le foir , lorfqu'il fut queftion de fe loger , le fleur du Pont &c les 
deux Miniftres furent accommodés d'une efpece de chambre : mais pour 
nous gratifier, nous autres Réformés, Se nous traiter avec plus de faveur 
que les Matelots, dont la plupart étoient Catholiques, on nous mit fur 
le bord de la Mer , dans une Cabane, qu'un Indien r Efclave de Ville- 
gagnon, achevoit de couvrir d'herbes, à la mode du Païs, &c nous eû- 
mes des Hamacs , ou lits de coton , pour nous y coucher en l'air. Dès 
le lendemain , on nous fit recommencer à porter de la terre 8c des pier- 
res au Fort , fans aucun égard à la foiblefie qui nous reftoit du voïage, 
ni à la chaleur exceflive du Païs. La nourriture , qui nous fut affignée , 
fe réduifoit, par jour, à deux gobelets de farine dure, d'une partie de la- 
quelle nous faifions de la bouillie avec l'eau trouble de la citerne , man- 
geant le refte fec. Nous n'eûmes point d'autre fecours , pour travailler 
régulièrement depuis le point du jour jufqu'à la nuit. Ce rude exercice 
ne dura pas moins d'un mois : mais le defir d'achever les édifices qui 
dévoient fervir de retraite aux Fidèles , 8c les exhortations de Richer , 
notre plus ancien Miniftre , qui nous répétoit fans cefTe que nous avions 
trouvé dans Villegagnon , un fécond Saint Paul , ( 8c de fait , jamais 
homme ne parla mieux de la Réformation chrétienne que Villegagnon 
faifoit alors ) nous firent emploïer joieufement toutes nos forces, à faire 
un métier, auquel perfonne de nous n'étoit accoutumé. 

Dès la première femaine , Villegagnon avoir établi qu'outre les prières 
publiques , qui fe faifoient chaque jour au foir après le travail , 8c où 
l'on chantoit , comme nous l'avions toujours fait fur mer , la Paraphrafe 
fur l'Oraifon Dominicale , telle qu'on l'a mife en rime Françoife, les 
Miniftres prêcheroient deux fois le Dimanche , 8c tous les jours une fois. 
Il avoit aufîi déclaré qu'il vouloit que fans aucune addition humaine les 
Sacremens fuflênt adminiftrés fuivant la pure parole de Dieu , 8c que la 
Difcipline Eccléfiaftique fût exercée rigoureufement contre ceux qui man- 
queraient au devoir. Conformément à cette Police , les Miniftres aïant 
préparé tout le monde pour la Cène , elle fut célébrée , pour la pre- 
mière fois au Fort de Coligny , le Dimanche 1 1 de Mars , 8c FAfTemblée 
fut ouverte par deux Spectacles extraordinaires. Un ancien Doéteur de Sor- 
bonne , nommé Jean de Cointa , qui avoit quitté ce nomîpour prendre 
celui de M. Hector , en traverfant la Mer avec nous , fut prié de faire 
une Confefïion publique de fa foi , dont on n'avoit pas bonne opinion. 
Il donna cette fatisfaction aux Spectateurs. Enfuite Villegagnon , aife&anc 
toujours beaucoup de zèle , fe leva , pour repréfenter que les Capitaines 9 
les Maîtres de Navire , les Matelots , 8c tous ceux qui n'avoient point: 
encore fait profeffion de la Religion Réformée , n'étoient pas capables d af- 
filier au Myftere de la Cène -, il leur donna ordre de fortir , 8c fes volon- 
tés furent fuivies. Alors , déclarant qu'il vouloit dédier fon Fort à Dieu 9 
&c publier fes véritables fentimens à la face de l'Eglife , il fe mit à ge- 



Etablisse- 

MENT DES 

François au 
Brésil. 

De Lery. 

1 5 n* 



Motifs qui les 
fouciennent. 



Ecabliflemeiil 
Religieux. 



Cointa , Do©* 
teur de Sorbes** 
ne* 



i 9 i HISTOIRE GÉNÉRALE 

Etablisse- noux fur un Carreau de velours , qu'il faifoit porrer ordinairement après 

ment des [ a { p ar uri Page y il tira un papier , qui contenoit deux prières de fa com- 

ïran^ois au p f lc i on ^ & [ es prononça d'une voix haute. J'en obtins une copie , que 

j'infère dans ma Relation , fans y changer une lettre (2.7) , pour faire 

De L e r y. conno j tre mieux combien fon cœur étoit difficile a pénétrer. Après une 

, ^57* , oltentation ii (meulière- il fe préfenta le premier, pour recevoir le pain 

Zele appâtent • i i & • i w -n 

de villegagnon. & le vin de la main du Miniltre. 



con 



Dduhc.slsdif- çut bientôt qu'il y avoit) peu de fonda faire fur deux Profelites, tels que; 

putes fur la Rc- villegagnon de Cointa. Ils commencèrent par fufeiter des difputes fur la 

*** Doctrine , particulièrement fur celle de la Cène , qu'ils avoient reçue tous 

deux avec de li grandes apparences de conversion. Quoiqu'ils rejettaiTent 
encore la tranfubitantiation de3 Catholiques , ils ne pouvoient entendre 
prêcher que le pain ôc le vin ne fuffent pas réellement changés au Corps 
6c au Sang du Sauveur. Si Ton demande comment ils l'entendoient , peut- 
être l'ignoroient-ils eux-mêmes. Cependant Villegagiion , n'en paroiflTant 
il d^ute vers P as moins attaché à l'Eglife de Genève , de proteftant qu'il ne defiroit que 

Calvin. d'être inftruit , prit le parti de renvoïer en France le Miniftre Charrier ,. 

pour confulter les Docteurs du Parti , furtout Calvin ,. dont on lui en- 
tendoit dire fouvent , que c'étoit le plus favant perfonnage qui eut exifté 
depuis les Apôtres. Il lui écrivir ,- dans tous les termes de la confiance Se 
du refped. Un des trois Vailfeaux de Bois-le-Comte étant parti dès le 
mois d'Avril , il avoit déjà profité de cette occafion , pour faire affurer 
Calvin qu'il feroit graver les confeils en cuivre. Ceux , qu'il avoir chargés 
de cette Commiiîion , avoient ordre auffi d'amener de France un nouveau 
nombre d'Hommes , de Femmes &c d'Enfans , dont il s'étoit engagé à païer 
les frais ; comme ii promettait encore , par les Lettres qu'il remettoit à 
Charrier , de fournir à toutes les dépenfes qui regarderoient la Religion. 
Enfans Saura- H lui confia auffi dix jeunes Sauvages qu'il avoit pris en guerre , ôcdont 

ges conduits en } e p[ us âgé n'avoir pas plus de neuf ou dix ans , pour les conduire à la 
Cour de France. On a fu depuis qu'ils furent préfentés au Roi Henri II > 
qui en fit préfenr à divers Seigneurs. 
cinq Filles Villegagnon ne fe relâchoit pas non plus fur la Difcipline. Il fit épou- 

* l £L çoife$ "**" f er » à deux jeunes Hommes de fes Domefliques , deux des jeunes Filles 
que nous avions amenées. Cointa en époufa une troifieme , parente^d'un 
Marchand de Rouen nommé la Roquette j qui aïant palîe la Mer avec 
nous 8c n'aïant pu foutenir longtems l'air du Brefil , l'avoit laiffée , en mou- 
rant , héritière de tout fon bien. Les deux autres ,. car on a dit qu'elles 
croient cinq , furent bientôt mariées aufïî , à deux Inrerpretes Normands. 
Enfuite Villegagnon choqué de l'inconrinence de quelques François , qui 
Loi comte l'ia- s'étant fauves fur la Côte, après y avoir fait naufrage, s'éroient retirés 



commence. 




tiens , d'habiter avec les Femmes ou les Filles des Sauvages. Il permettoit 



(31) Il les rapporte en effet : mais il fuffit ici d'y renvoïer le Lecteur, pp^ 70 & fuir. 
La première eft fort longue } & ne manque point d'ondion ni de force. 

néanmoins 



DES VOÏAGES. Liv. VI. 193 

néanmoins d'époufer celles , qui fe feroient inftruire &c baptifer : mais les 
inftru&ions des Miniftres Prôteftans aïant eu fi peu de fuccès , qu'elles n'en 
convertirent pas une , la Loi ne laifla pas d'être fidèlement obfervée : & 
Je dois ce témoignage à Villegagnon , qu'il ne la foutenoit pas moins par 
fon exemple que par fa fermeté. 

Les fujets de plainte qu'il donnoit à fon Eglife ne regardoient que l'ad- 
miniftration des Sacremens. Il avoir là-deiTus un efprit de contradiction , 
qui mettoit continuellement la paix en danger. Le jour de la Pentecôte 
aïant été marqué pour la féconde célébration de la Cène , il fe fouvint 
que Saint Cyprien 8c Saint Clément avoient écrit qu'il falloit mêler de 
l'eau avec le vin } 8c non-feulemenr il voulut qu'on fe conformât à cette 
pratique, mais il entreprit de perfuader à l'AiTemblée , que le pain confa- 
cré n'étoit pas moins utile au corps qu'à l'Ame. Enfuite , il prétendit qu'il 
falloit mêler du fel & de l'huile à l'eau du Baptême j 8c qu'un Miniftre 
Eccléfiaftique ne pouvoit fe marier en fécondes Noces. Cointa , voulant 
fe faire honneur de fon favoir , entreprit auiïi de faire des leçons publi- 
ques , qui augmentèrent le trouble 8c la divifion. En un mot le défordre 
alla fi loin , que Villegagnon , fans attendre la réponfe de Calvin , 8c re- 
nonçant tout-d'un-coup à l'opinion qu'il avoit eue de lui , déclara qu'il 
le regardoit «comme un méchant Hérétique _, dévoïé de la Foi «. Depuis 
ce moment , il ceflfa de faire bon vifage aux Prôteftans. Il voulut que le 
Prêche ne durât plus qu'une demie heure , 8c rarement il y afîiftoit j enfin 
fa difïimulation fut reconnue. » Si l'on demande quelle fut l'occafion de 
a» cette révolte , quelques-uns des nôtres difoient que le Cardinal de Lor- 
» raine 8c d'autres , qui lui avoient écrit de France par un VaiiTeau qui 
m étoit arrivé vers ce tems au Cap de Frio , lui avoient reproché fortvi- 
»> vement d'avoir abandonné la Religion Romaine , 8c que la crainte l'a- 
a voit fait changer d'opinion (32). Mais quoiqu'il enfoit, je puis afîurer 
» qu'après fon changement, comme s'il eut porté fon Bourreau dans fa 
»# eonicience , il devint fi chagrin , que jurant à tout propos par le corps 
3» Saint Jacques , fon ferment ordinaire , qu'il romproit la tête , les bras 
^ « 8c les jambes au premier qui le fâcheroit , perfonne n'ofoit plus fe 
« trouver devant lui. 

Ce fut dans cette fâcheufe humeur , qu'il fit traiter avec une extrême 
cruauté un François , nommé de la Roche , retenu depuis longtems dans 
les chaînes , 8c foupçonné d'avoir formé , avec quelques autres , le deiTeiu 
de le jetter dans la Mer {33). 



C?i) On fe garde bien d'ajouter ce que 
Lery prétend avoir entendu dire depuis fon 
retour ; que Villegagnon , avant même qu'il 
partît de France , pour fe fervir mieux du 
nom Se de l'autorité de M. l'Amiral , & 
pour abufer plus facilement de l'Eglife de 
Genève & de Calvin , étoit convenu avec 
M. le Cardinal de Lorraine de contrefaire 
le Proteftant. Lery , lui-même , paroitmé- 
prifer cette atroce imputation, p. 88. 

(33) " L'aïant fait coucher tout à plat 
» contre terre , Se par un de fes Satellites , à 
Tome XI F* 



Etablisse- 

MENT DES 

François av 
Brésil. 

De Lery. 

M57. 

Autres difputeï 
de Villegagnon, 



Tl traite Calvit» 
d' Hérétique. 



Lery explique 
fon changement. 



r II l'accufe dç 
cruauté. 



s» grands coups de bâton , tant fait battre 
si fur le ventre , qu'il en perdoit prefque le 
33 fouffle Se l'haleine j après que le pauvre 
» homme fut ainfi meurtri d'un côté , cet 
33 inhumain difoir; Corps Saint Jacques , 
33 Paillard, tourne l'autre : tellement qu'en- 
33 core qu'avec une pitié incroïable , il laiffa 
» ainfi ce pauvre homme tout étendu , brifé 
33 & à demi mort ; û ne fallut-il pas moins 
33 qu'il travaillât de fon métier, qui étoie 
33 de Menujfier. Ubifup. p. 98, 

Bb 



De L e r y. 

M57- 

Les l'roteftans. 



15>4 HISTOIRE GÉNÉRALE 

_ Lery continue de rapporter divers exemples de la cruauté de Vilîegà- 

Etablisse- g non ^ & quoiqu'il laifle fentir que le reiïentimenti a beaucoup de part à 1 

François au * es re P roc hes , on ne peut douter de la vérité d'un récit , fur lequel il 

Brlsil. Clte autant de témoins qu'il y avoit de François au Brefil. Il convient 

même que fi les Proteftans , qui étoient en affez grand nombre pour fe faire- 
redouter , n'euflTent été retenus par la crainte de déplaire à l'Amiral , ils 
auroient faiii plus d'une fois l'occafion de fe défaire de lui. Mais ils le 

fe uilcm de lui? contentèrent de tenir leurs Ailetriblées fans fa participation , &c furtout 
de prendre le tems de la nuit pour célébrer la Cène. Cette conduite , dont 
il ne put manquer de s'appercevoir , & l'embarras qu'il en eut , lui firent 
prendre le parti de déclarer enfin qu'il ne vouloir plus fouffrir de Protef- 
ti les charte du tans dans fon Fort. C'étoit rifquer trop ,. avec des gens qui étoient en état 
de l'en chafTer lui-même j s'il n'eut compris que la raifon qu'on a rap- 
portée feroit toujours capable de les contenir dans la foumifïion (34). 
Ainfi donc , reprend Lery , après avoir pafTé huit mois dans un Fort que 

la.Bfiimeteric" nous avions aidé à bâtir , nous fûmes obligés de fortir de l'Ile pour atten- 
dre le départ d'un VaifTeau du Havre ,, qui étoit venu chargé de bois de : 
teinture. Nous nous retirâmes fur le rivage de la Mer , à gauche de l'em- 
bouchure du Fleuve , dans un lieu que les François avoient nommé la 
Briqueterie ,, 8c qui n'étoit qu'à une demie lieue du Fort. Les Sauvages ,, 
plus humains que Villegagnon , nous y apportèrent des vivres. Deux mois 
entiers ,. pendant lefquels la bonté de ces Indiens fut notre unique ref- 
iburce ,. me donnèrent le tems d'obferver les lieux voifins. L'efpece de- 
Golfe , que forme ici le Fleuve , eft long d'environ douze lieues dans les> 
Terres , 8c large ,. en quelques endroits v de fept ou huit lieues» Il refTem- 

ïok dcCoh^ay! kle a ^ QZ 5 P ar La fituation ,. au Lac de Genève ; mais les Montagnes dont ii'- 
eft environné font moins hautes. L'embouchure en eft affez dangereufe.- 
Après avoir laifle. en Mer les trois petites Iles , où nous avions failli dé- 
périr ,. on pafTe par un détroit , qui n'a pas un demi quart de lieue de- 
large ,-. & dont Pentrée eftr refferrée , à gauche , par un Mont pyramidal ,, 
qu'on prendrait pour un Ouvrage de l'Art. Outre fon extrême hauteur # 
qui le fait découvrir de fort loin ,. il eft rond , de la forme d'une Tour r 
éc fi régulièrement taillé dans toutes fes faces, que nous lui donnâmes 
le nom de Pot au Beurre. Un peu plus loin , on rencontre un Rocher affez- 
plat, de cent ou fîx vingt pas de circonférence , qui fut nommé le Ratier ^ 
8c fur lequel Villegagnon avoit débarqué d'abord fon Artillerie , dans le 
deffein de s'y fortifier : mais la violence de la Marée l'en chaffa. Une lieue" 
au-delà ; eft l'Ile de Coligny -, qui étoit déferte avant l'arrivée des François*- 
Dans un circuit d'une demie lieue de France , elle eft fix fois plus longue 
que large, 8c ceinte de petits Rochers à fleur d'eau, qui ne permettent 
point aux Navires d'en approcher de plus près qu'à la portée du canon* 
Les plus petites Barques n'y peuvent aborder que par une ouverture qui^ 
lui fert de Port , oppofée à la Mer, 8c fi 1 facile à garder, que la moùi" 
«ire réfiftance aurait pu la rendre imprenable à tous les efforts des Portu^ 
gais. L'Ile a deux Montagnes aux deux bouts ,.. fur chacune- defquell®^ 

<3-4) Ibidem r m,- $4. & fùivamç- 



D E S V O ï A G E S. L ï 



V. V L 195 

comme il avoit bâti fa 



François au 
Brésil. 

De L e r y, 

M57- 



Obfervatîons Je 
Lery fur le Païs 



Tilîegagnon avoir fait conftruire une Redoute \ comme il avoit bâti fa Etablisse- 
Maifon fur un Rocker de cinquante ou foixante pies de haut , qui elt " E n 1 • v e s 
au milieu de l'Ile. Des deux côtés du Rocher, nous avions applani quel- 
ques petits efpaces , qui contenoient aifez de logemens pour quatre-vingt 
perfonnes , c'eft-à-dire pour le nombre que nous étions , avec la falle du 
Prêche , qui fervoit aufti de falle à manger. Mais , à l'exception de l'édi- 
fice du Rocher , où l'on avoit fait entrer un peu de charpente , &: de 
quelques Boule varts pour le canon , qui étoient revêtus d'une certaine 
maçonnerie , tout le refte n'était que de (impies Loges , dont les Sauvages 
croient les Architedes ; bâties par conféquent à leur manière , c'eft-à-dire 
de pieux de bois, de couvertes d'herbe. Tel étoit le Fort que Villegagnon 
avoit honoré du nom de Coligny (55). 

A cette defeription du Fort , l'Auteur joint les obfervations qu'il avoit 
faites fur les Naturels du Païs Se fur fes productions ; détail d'autant plus 6c fes Habitant, 
curieux , qu'il représente cette partie du Breiil 8c fes Peuples dans l'état 
qu'on peut nommer de pure nature , c'eft-à-dire tels qu'ils étoient avant 
que la culture eût fait changer de face aux terres , & que l'introduc- 
don des ufages de l'Europe eut altéré le caractère des Habitans. Mais re- 
mettant toutes ces remarques à la defeription générale , on fe borne ici 
a fkivre le Voïageur dans fon retour , qui va préfenter une feene fort 
étrange. 

La Briqueterie , où les Proteftans s'étoient retirés , étoit un lieu dans Etafeiïflèment 
lequel on avoit conftruit quelques mauvaifes Cabanes , pour mettre à qu"^^* a "" 
couvert les François qui alloient à la Pêche , ou que d'autres raifons ap- 
jpelloient du même côté. Cette retraite étoit aifez commode pour faire 
naître à la Trouppe fugitive le delTein de s'y établir , s'il y avoit eu quel- 
que efpérance de s'y fouftraire à l'autorité de Villegagnon , qui étoit revêtu 
des ordres du Roi. Lery aflTure même , fur le témoigne de Fariban , Ca- 
pitaine du Vaiffeau , qui étoit à l'ancre dans le Fleuve , que fans cette * 
difficulté , quantité d'autres Proteftans feroient venus s'établir au même 
lieu, Fariban n'avoit fait le Voïage , que pour obferver les circonftances, 
â la prière de plufieurs Perfonnes de diftinéfcion , qui penfoient à quitter Province pet- 
auffi la France. Dès la même année 3 , fept ou huit cens Perfonnes de- f 10 ?ow 
voient palfer au Brefil , fur de grandes Hourques de Flandres , pour for- 
mer une Ville à la Briqueterie . En un mot , Lery paroît perfuadé qu'en 



la 



{3 5) Lery taille ici Thevet de ce qu'en 
I?5S S pour faire fa Cour au Roi , il fît 
faire une Carte de Rio- Janeiro &c du Fort 
■4e Colîgny, dans laquelle il mit à gauche 
«tu Fort fur le Continent t une Ville qu'il 
iiomrna Ville-Henri. *> Et quoiqu'il ait eu 
» aflez de tems pour penfer que c'étoit pure 
as moquerie , l'a néanmoins derechef fait 
33 mettre en fa Cofmographie. Car pour 
« moi, quand nous partîmes de ce Païs- 
41 là , qui fut plus de dix-huit mois après 
m Thevet., je maintiens qu'il n'y avoit au- 
**. ^i^efamcds Bâtjmçns â moins Village 9 



» ni Ville , à l'endroit où il nous en a forgé 
»s une vraiment fantaftique. ... Je lui con- 
» fefle bien qu'il y a une Montagne, en 
»» ce Païs , laquelle les premiers François 
îs qui s'y habituèrent , nommèrent le Mont- 
as Henri j comme aufli , de notre tems , 
m nous en nommâmes une autre Corguille- 
sî ray , du nom de Philippe de Corguille* 
33 ray , fïeur du Pont , qui nous avoit con- 
33 duits par-delà : ffiais il y a bien de la 
m différence entre une Montagne & sn§ 
» Ville, pp. loi Se fiiir. 



Bh Jj 



Etablisse 
ment DES 



i)6 HISTOIRE GÉNÉRALE 

peu de tems on auxoit vu dix mille François , qui non-feulement enflent 
mieux gardé l'Ile 8c le Fort de Coligny , mais qui formeroient à préfent y 

François au fous Tobéiflance du Roi , une bonne Province , qu'on pourrait , dit-il 9 

Brésil. nommer la France antarctique (36). 

De L e r y. Quelques gens de Villegagnon , entre lefquels on nomme la Chapelle 

1557. 8c Boijjy , l'aïant quitté , dans l'intervalle, pour fe joindre aux Protef- 

villceagnon tans > ^ crainte d'une plus grande defertion le fit ufer de fon auto- 

renvoie Us i»ro- r i t é pour hâter leur départ. Il écrivit à Fariban , qu'il pouvoit fans dif- 

teftans ca Ftan- g cu j^ j es p ienc lre à bord -, avec la malignité d'ajouter , que » fi leur 
» arrivée lui avoit caufé beaucoup de joie , parcequ'il croïoit avoir 
» trouvé cequ'il cherchoit , il fouhaitoit leur retour , puifqu'ils ne s'ac- 
» cordoient point avec lui «. D'un autre côté , il leur envoïa un con- 
gé figné de fa main : mais Lery le charge ici d'une noire trahifon ($7), 

Trahifon qu'on Le VaifTeau, qui fe nommoit le Jacques j aïant achevé de charger du 

lui jiurjbue. Bois de teinture , du Poivre de la Côte , du Coton , des Singes ,. des Per- 
roquets , 8c d'autres productions du Pais , fe trouva prêt à partir le 4 de 
■ 1 ■ Janvier 1558» On s'embarqua aufïi-tôt, ôc l'ancre fut levée dès le même 
*5 5°* jour. Tout cequ'il y avoit de monde à bord montoit à quarante-cinq hom- 
tes , Matelots ôc Paflagers , fans y comprendre le Capitaine > 8c Martin 
Baudouin du Havre, Maître du VaifTeau. 
Retour des Pro* C'eft à l'Auteur qu'il faut lailTer reprendre fa narration , fans autre 

teitans. foin que de réformer fon ftyle 8c d'abréger fes longueurs (38). Nous. 

avions , dit-il , à doubler de grandes BafTes 3 entremêlées de rochers , qui 

s'étendent d'environ trente lieues en Mer. Le vent n'étant pas propre à 

nous faire quitter la terre fans la côtoïer , nous fûmes d'abord tentés de 

Danger qu'ils rentrer dans l'embouchure du Fleuve. Cependant , après avoir navigé fept 

courent de périr ou huit jours , fans être fort avancés , il arriva pendant la nuit que les 

ileur dépare. Matelots , qui travailloient à la pompe , ne purent épuifer l'eau , quoi- 
qu'ils en enflent compté plus de quatre mille Bajionées. Le Contremaî- 
tre , furpris d'un accident dont perfonne ne s'étoit défié, defeendit au fond 
du VaifTeau , 8c le trouva non-feulement entr'ouvert en plufieurs en- 
droits , mais fi plein d'eau , qu'on le fentoit peu-à-peu comme enfoncer,. 
Tout le monde aïant été réveillé , la consternation fut extrême. Il y avoir 

•00 P a g- 437- ^° rt Singulières. » Pour dire adieu à l'Ame- 

(37) 33 Dans un périt coffret qu'il donna »> rique , je confeffe en mon parriculier que: 

99 au Maure du Navire , enveloppé de w combien que j'aie toujours aimé & aime 

3» toile cirée , à la façon de la Mer, & plein » encore ma Patrie, voïant néanmoins y , 

as de Lettres qu'il envoïoit pardeçà à plu- »3 non-feulement le peu & prefque point 

a» fleurs Perfonnes , il avoit mis aufîî un 33 du tout de fidélité qui y refte , mais qui 

»3 Procès , fait & formé contre nous à no- 33 pis eft les déloïautés dont on y ufb les: 

as tre infu , avec mandement exprès au 33 uns envers les autres , & briefque tout 

» premier Juge auquel on le bailleroit eu 33 notre cas étant maintenant itaîianifé , ne 

» France, qu'en vertu d'icelui il nous re~ 33 confifte qu'en difïimulations & paroles" 

i» tînt 8c fit brûler , comme Hérétiques qu'il 33 fans effets , je regrette fouvent que je ne 

=3 difoit que nous étions, p. 435. Quelque 33 fuis parmi les Sauvages,, auxquels j-'aï 

idée qu'on doive prendre de cette aceufa- 33 connu plus de rondeur qu'en plufieurs; 

tion , il eft certain- qu'onlarûloit alors les 33 de par deçà i lefquels, à leur condam— 

Hérétiques à Paris. *> nation 3 portent titre de Chrétiens ,. gi. 

il .8) "Il fait y à fo» dégart 3 des réflexions- 4.3!* 



DES VOÏAGES. L i v. VI. 197 

tant d'apparence qu'on alloit couler à fond , que la plupart , defefpérant de 
leur falut , fe préparèrent à la mort. Cependant quelques-uns , du nom- 
bre defquels je fus , prirent la réfolution d'emploïer tous leurs efforts pour 
prolonger de quelques momens leur vie. Un travail infatigable nous fit 
foutenir le Navire avec deux pompes , jufqu'à midi , c'eft-à-dire près de 
douze heures, pendant lefquelles l'eau continua d'entrer ii furieufement, 
que nous ne pûmes diminuer fa hauteur - 5 & paffant par le bois de Brefil , 
dont le Vaiffeau étoit chargé , elle fortoit , par les canaux , auflî rouge que 
du fang de Bœuf. Les Matelots 8c le Charpentier , qui étoient fous le 
tillac à chercher les trous & les fentes , ne lai fièrent pas de boucher en- 
fin les plus dangereux , avec du lard , du plomb , des draps , &c tout ce 
qu'on n'étoit point avare à leur préfenter. Le vent , qui portoit vers terre , 
nous l'aïant fait voir le même jour , nous prîmes la réfolution d'y retour- 
ner. C'étoit auffi l'opinion du Charpentier , qui s'étoit apperçu j dans fes 
recherches , que le Navire étoit tout rongé de vers. Mais le Maître , crai- 
gnant d'être abandonné de fes Matelots , s'ils touchoient une fois au ri- 
vage , aima mieux hazarder fa vie que fes Marchandifes > 8c déclara qu'il 
étoit réfolu de continuer fa route. Cependant il offrit aux Pafïagers une 
Barque pour retourner au Brefil ; à quoi du Pont , que nous n'avions pas 
ceffé de reconnoître pour Chef, répondit qu'il vouloit tirer auffi vers la 
Trance , 8c qu'il confeilloit à tous fes Gens de le fuivre. Là-deffus , le 
Contremaître obferva qu'outre les dangers de la Navigation , il prévoïoit 
qu'on feroit long-tems fur Mer , & que le Navire n'étoit point affez four- 
ni de vivres. Nous fûmes fix , à qui la double crainte du naufrage 8c de 
la famine fit prendre le parti de regagner la Terre , dont nous n'étions 
qu'à neuf ou dix lieues. 

On nous donna la Barque , où nous mîmes tout ce qui nous apparte- 
noit , avec un peu de farine 8c d'eau. Tandis que nous prenions congé 
de nos Amis, un d'entr'eux qui avoit une finguliere affection pour moi, 
me dit , en tendant la main vers la Barque où j'étois déjà ; je vous con- 
jure de demeurer avec nous. Confiderez que fi nous ne pouvons arriver 
en France , il y a plus d'efpérance de nous fauver , foit du côté du Pé- 
rou , foit dans quelque autre Ile , que fous le pouvoir de Villegagnon y 
de qui nous ne devons jamais efpérer aucune faveur. Ces inftances firent 
tant d'imprefiion fur moi , que le tems ne me permettant plus de longs dif- 
cours , j'abandonnai une partie de mon bagage dans la Barque , & je me 
hâtai de remonter à bord. Les cinq autres , qui étoient Bourdon , du Bor- 
del, Verneuil , la Fond &c le Balleur , prirent congé de nous les larmes 
aux yeux , 8c retournèrent au Brefil. Je ne remettrai pas plus loin à faire 
©bferver les remercimens que je dois au Ciel , pour m'a voir infpiré de 
fuivre le confeil de mon Ami. Nos cinq Déferteurs étant arrivés à terre 
avec beaucoup de difficultés , Villegagnon les reçut fi mal , qu'il fit don- 
ner la mort aux trois premiers ( 3 9). 

Le Vaifieau Normand remit donc à la voile »» comme un vrai cercueil \ 



Etablisse- 

M E N T DES 

François av 
Brésil. 

De Lerï, 
1558. 



On leur offre 
de retourner au 
Brefil. 



Six y confeotent. 



Comment Lery 
eft engagé à de- 
meurer abord* 



Sort Se etwx 
qui quitter en; Ut 
VaiûïaUo 



^Auteur ajoute , maïs fans témoignage & fans preuve 3 a» qjtt'il les fît mows 
» pour la Cottfçfl5rf>n de l'Evangile, pag. 442^. 



i5)8 HISTOIRE GÉNÉRALE 

» dit Lery, dans lequel ceux qui fe trouvoient renfermés s'attendaient- 
» moins à vivre jufqu'en France , qu'à fe voir bientôt enfevelis au fond 
» des flots. Outre la difficulté qu'il eut d'abord à palfer les Balfes , il ef- 
* fuïa de continuelles tempêtes pendant tout le mois de Janvier j& ne 
» ceflTant point de faire beaucoup d'eau , il feroit péri cent fois le jour , 
v fi tout le monde n'eut travaillé fans celTe aux deux pompes. On s'éloi- 



Etaeusse- 

MENÎ DES 

François au 
Brésil. 

De Lery. 

foat^K^f 1 g lia aln(l da Bi ; efil d'environ deux cens lieues , jufqua la vue d'une Ile 
habitable, auflï ronde qu'une Tour, qui n'a pas plus d'une demie lieue 
fceurTTà" c«ie* de circuit. En la laiflant de fort près à gauche, nous la vîmes remplie , 
oavijjacion. non-feulement d'arbres , couverts d'une belle verdure , mais d'un pro- 
digieux nombre d'Oifeaux , dont plulîeurs fortirent de leur retraite pour 
fe venir percher fur les Mâts de notre Navire , où ils fe laifloient pren- 
dre à la main j il y en avoit de noirs , de gris , de blanchâtres , 8c d'au- 
tres couleurs , tous inconnus en Europe , qui paroiiïbient fort gros en vo- 
lant , mais qui , étant pris & plumés, n'étoient gueres plus charnus qu'un 
Moineau. A deux lieues fur la droite , nous apperçumes des rochers fore 
petite île fans pointus , mais peu élevés , qui nous rirent craindre d'en trouver d'autres 
* om ' à fleur d'eau ; dernier malheur , qui nous auroit fans doute exemptés pour 

jamais du travail des Pompes. Nous en fortîmes heureufement. Dans tout 
notre palîage , qui fut d'environ cinq mois , nous ne vîmes pas d'autres 
Terres que ces petites Iles , que notre Pilote ne trouva pas même fur fa 
Carte , 8c qui peut-être n'avoient jamais été découvertes (40). 

On fe trouva, le 3 de Février, à trois degrés de la Ligne, c'eft-à-dire, 
que depuis près de fept femaines , on n'avoit pas fait la troifieme partie 
de la route. Comme les vivres diminuoient beaucoup , on propofa de re- 
lâcher au Cap de Saint Roch , où quelques vieux Matelots afluroient qu'on 
p.Si'i& fous U pouvoir fe procurer des rafraîchiilemens. Mais la plupart fe déclarèrent 
u&nt, pour le parti de manger les Perroquets 8c d'autres Oifeaux , qu'on appor- 

tait en grand nombre , 8c cet avis prévalut. Quelques jours après , le Pi- 
lote , aiant pris hauteur , déclara qu'on fe trouvoit droit fous la ligne , 
le même jour où le Soleil y étoit , c'eft-à-dire l'onzième de Mars ; fingu- 
larité h remarquable , fuivant Lery , qu'il ne peut croire qu'elle foit ar- 
rivée à beaucoup d'autres Vaifleaux. Il en prend occalion de difeourir fur 
les propriétés de l'Equateur , 8c fur les raifons qui y rendent la navigation 
difficile -, mais fa Philofophie , moins éclairée que celle de notre fiecle , 
jette fi peu de lumière fur les difficultés qu'elle fe forme , qu'on pafle 
fur cette vaine difcuflîon ? pour lui laifler faire un récit beaucoup plus 
intéreflant. 

Nos malheurs , dit-il , commencèrent par une querelle entre le Contre- 
Maître 8c le Pilote , qui , pour fe chagriner mutuellement , affectoient de 
négliger leurs fondions. Le z6 de Mars, tandis que le Pilote faifant fon 
quart , c'eft-à-dire conduifant trois heures , tenoit toutes les voiles hautes 
8c déploïées , un impétueux tourbillon frappa fi rudement le VaifTeau, 
qu'il le renverfa fur le côté , jufqu'à faire plonger les hunes 8c le hauc 

(40) Leur pofition n'eft point marquée. C'eft une négligence ordinaire aux anciens 
Wiageurs. Faifons obferver encore que ce n'eft qu'à titre de fingulariïé , que la Relation 
M iery ©éritç un Extrait de quelque étendue. 



Source des 
gïanc's mal- 
heurs dia retour. 



t> Ë S V O ï A G Ê S. L i v, V I. t 99 

Aês mats. Les cables * les cages d'Oifeaux , 8c tous les coffres qui né- Etablisse- 
soient pas bien amarrés , furent renverfés dans les flots , 8c peu s'en fal- ment des 
lut que le deflus du Bâtiment ne prît la place du deflous. Cependant la François au 
diligence qui fut apportée à couper les cordages fervit à le redreffer par Bresil - 
degrés. Le danger , quoiqu' extrême , eut fi peu d'effet pour la réconcilia- De L e r y.- 
tion des deux Ennemis , qu'au moment qu'il fut pafFé , 8c malgré les ef- I 5 5 8 « 
forts qu'on fit pour les appaifer , ils fe jetterent l'un fur l'autre y 8c fe bat- 
tirent avec une mortelle fureur. 

Ce n'étoit que le commencement d'une affreufe fuite d'infortunes. Peu 
de jours après , dans une Mer calme , le Charpentier 8c d'autres Artifans, s'ouvre. - a 
cherchant le moïen de foulager ceux qui travailloient aux Pompes , re- 
muèrent fi malheureufement quelques pièces de bois au fond du Vaif- 
feau , qu'il s'en leva une affez grande, par où l'eau entra tout-d'un-coup 
avec tant d'impétuofité , que ces miférables Ouvriers , forcés de remonter 
fur le Tillac , manquèrent d'haleine pour expliquer le danger , » 8c fe mi- 
s> rent à crier y d'une voix lamentable , nous fommes perdus , nous fom- 
» mes perdus ! Sur quoi le Capitaine , Maître 8c Pilote, ne doutant point 
» de la grandeur du péril , ne penfoient qu'à mettre la Barque dehors ert 
*> toute diligence , faifant jetter en Mer les panneaux qui couvroient le 
» Navire ,- avec grande quantité de bois de Brefil 8c autres Marchandi- 
» fes -, 8c délibérant de quitter le VaifTeau , fe votiioient fauver hs pre- 
»»' rniers, Même le Pilote , craignant que pour le grand nombre de per- 
îv fonnes qui demandoient place dans la Barque , elle ne fut trop chargée ,> 
s*' y entra avec un grand coutelas au poing , 8c dit qu'il couperoit les bras» 
»> au premier qui feroit femblant d'y entrer : tellement que nous voïanr 
» déiaiffés à la merci de la Mer , 8c nous reflouvenant du premier nau- 
» frage dont Dieu nous avoit délivrés , autant réfolus à la mort qu'à- la 1 
m vie, nous allâmes nous em'ploïer de toutes nos forces à tirer l'eau par 

* les Pompes , pout empêcher le Navire d'aller à fond. Nous fîmes- tant v 
j> qu'elle ne nous fùrmonta point. Mais le plus heureux effet de notre-" 
»• réfolution fut de nous faire entendre la voix du Charpentier , qui étant 1 
»» un petit jeune Homme de cœur n'avoit pas abandonné le fond du Na- 
» vire comme les autres. Au contraire, aïant mis fon Caban à la' Mate- 
s> lote fur la grande ouverture qui s'y étoit faite , & fe tenant à deux" 
s* pies defïus pour réfifter à l'eau, laquelle, comme il nous dit après , de 

* fa violence le fouleva plufieurs fois , crioit en tel état , de toute fav 
s>y force , qu'on lui portât des habillemens , des lits de coton 8c autres^ 
s* chofes , pour empêcher l'eau d'entrer pendant qu'il racoûtreroit pièce.- 
»• Ne demandez pas s'il fut fervi auili-tôt : 8c par ce moïen nous- fûmes ; 
?y préfervés (41). 

Gn continua de gouverner , tantôt a l'Eft , tantôt à l'Oueft , qui n'étoit 
pas notre chemin', dit Lery , car notre Pilote, qui n'entendoit- pas bien r | n ° rance ^ 
ion métier, ne fut plus obïerver fa route j 8c nous* allâmes- ainfr, dans 
l'incertitude , jufqu au Tropique du Cancer , où nous fûmes pendant quinze 
jours dans une Mer herbue. Les herbes, qui flouoient fur l'eau-V étoieiî^ 

JÊ4' ( î) Ubifupra^ntfy & précédentes*' 



200 HISTOIRE GÉNÉRALE 

— -r ' fi épailfes Se fi ferrées , qu'il fallut les couper avec des coignées ,' pour ou- 

Ltahlisse- . r » i . . v * ., - ..p , r 

nt des vrir I e pallage au Vaiileau (4*). La un autre accident hullit de nous per- 

FfeANcois au dre : » Notre Canonier , faifant fécher de la poudre dans un pot de fer , 
Brésil. » le lailïa fi longtems fur le feu qu'il rougit ; Se la flamme , aïant prisa 

De L e r y. " ^ a P 0111 -^ » donna fi rapidement d'un bout à l'autre du Navire , qu'elle 
1 «; c8. " mit I e feu aux voiles Se aux cordages. Il s'en fallut peu qu'elle ne s'at- 
Lc feu prend » tachât même au bois , qui étant goudronné n'auroit pas manqué de l'ai- 
auvaiiuau. w lumer promptement , Se de nous brûler vifs au milieu des eaux. Nous 
» eûmes quatre Hommes maltraités par le feu , dont l'un mourut peu de 
m jours après > Se j'aurois eu le même fort , ii je ne m'étois couvert le vi- 
» fage de mon Bonnet , qui m'en rendit quitte pour avoir le bout des oreil- 
» les Se les cheveux grillés, 
commence- Mais Lery met encore cette difgrace au nombre de celles qu'il a nom- 
ment d'un: hor- m ées fon prélude. Nous étions , continue-t-il , au 1 5 d'Avril. Il nous ref- 
toit environ cinq cens lieues jufqu'à la Côte de France. Nos vivres étoient 
fi diminués , malgré le retranchement qu'on avoit déjà fait fur les rations , 
qu'on prit le parti de nous en retrancher la moitié ; Se cette rigueur n'em- 
pêcha point que vers la fin du mois , toutes les provisions ne fuffent épui» 
fées. Notre malheur vint de l'ignorance du Pilote , qui fe croïoit proche 
du Cap de Finiftere en Efpagne , tandis que nous étions encore à la hau- 
teur des Iles Açores , qui en font à plus de trois cens lieues. Une fi cruelle 
erreur nous réduifit tout-d' un-coup à la dernière reffource , qui é toit de 
balaïsr la Soute , c'eft-à-dire la Chambre blanchie Se plâtrée , où l'on 
tient le Bifcuit. » On y trouva plus de vers Se de crottes de Rats , que 
» de miettes de pain. Cependant , on en fit le partage , avec des cuil- 
„ » lieres , pour en faire une bouillie aufli noire Se plus amere que fuie. 

A quoi l'on eft > *. . j r» À r \ r 

tédiiicàborJ. » Ceux qui avoient encore des Perroquets , car des longtems piufieurs 
» avoient mangé les leurs , les rirent fervir de nourriture dès le commen- 
« cernent du mois de Mai , que tous vivres ordinaires manquèrent en- 
» tre nous. Deux Mariniers , morts de mal-rage de faim , furent jettes hors 
,, le bord : Se pour montrer le très pitoïable état , où nous étions lors 
» réduits , un de nos Matelots , nommé Nargue , étant debout , appuïé 
« contre le grand mât , Se les chauffes avallées , fans qu'il put les rele- 
« ver, je le tançai, de ce qu aïant un peu de bon vent ii n'aidoit point 
a avec les autres à haufTer les voiles -, le pauvre Homme , d'une voix baffe 
»t_ Se pitoïable , me dit , hélas 1 je ne faurois -, Se à l'inftant il tomba roide 
v mort. 
Embarras du L'horreur d'une telle fituation fut augmentée par une Mer fi violente , 
que faute d'art ou de force , pour ménager les voiles , on fe vit dans la 
néceflité de les plier , Se de lier même le Gouvernail. Ainfi le Vaifleau 
fut abandonné au gré des vents Se des ondes. Ajoutez que le gros tems 
otoit l'unique efpérance dont on pût fe flatter , qui étoit celle de pren- 
dre un peu de poiffon. Aufîi tout le monde étoit-il d'une foiblefïe Se d'une 
maigreur extrêmes. » Cependant , la néceflité faifant penfer Se repenfer à 
j»? chacun dequoi il pourroit appaifer fa faim , quelques-uns s'aviferent de 
»* couper des pièces de certaines Rondelles , faites de la peau d'un Ani- 

(41) Ibid. p. 4jtf, 

» mal 



Etablîsse- 

HENT 1) E S 

François ait 
Bk'isil. 



Autres effets de 
la famine. 



D E S V O ï A G E S. L i v. V I. 201 

38 mal nommé Tapirouflbus , les firent bouillir à l'eau pour les manger : 
« mais cette recette ne fut pas trouvée bonne. D'autres mirent ces ron- 
» délies fur les charbons j 8c lorfqu'elles furent un peu rôties , le brûlé 
» ôté 8c raclé avec un couteau , cela fucceda il bien , que les mangeant 
" de cette façon , il nous étoit avis que ce fufient Carbonades de couenne D E Lerï « 
m de Pourceau. Cet eflai fait , ce fut à qui avoit des rondelles, de les H-5J?' , 
s* tenir de court ; 8c comme elles etoient aulii dures que cuir de Bœuf fec , 
» il fallut des ferpes & autres ferremens pour les découper. Ceux qui en 
» avoient , portant les morceaux dans leurs manches , en petits facs de toile., 
» n'en faifoient pas moins de compte que font par deçà les gros Ufu- 
s> riers de leurs bourfes pleines d'écus. Il y en eut qui en vinrent juf- 
*> ques-là , de manger leurs collets de maroquin ôc leurs fouliers de cuir. 
»» Les Pages 8c Garçons du Navire , preiTés de male-rage de faim , man- 
» gèrent toutes les cornes des Lanternes , dont il y a toujours grand notn- 
» bre aux Vaifleaux , 8c autant de chandelles de fuif qu'ils en purent at- 
m trapper. Mais notre foibleiïe 8c notre faim n'empêchoient pas que , fous 
■» peine de couler à fond * il ne fallût être nuit 8c jour à la pompe , avec 
« grand travail. 

On regretteroit fans doute que la fuite de ce récit fût dans un autre 
ftyle que celui de l'Auteur. Combien de détails touchans ne faudroit-il 
pas facrifîer à l'élégance ? » Environ le 1 1 de Mai , reprend Lery , notre 
» Canonier , auquel j'avois vu manger les trippes d'un Perroquet toutes 
» crues , mourut de faim. Nous en fûmes peu touchés , car loin de peu- 
» fer à nous défendre fi l'on nous eut attaqués , nous eulîions plutôt fou- 
« haité d'être pris de quelque Pirate qui nous eut donné à manger. Mais 
« nous ne vîmes , dans notre retour , qu'un feul Vaiffeau , dont il nous 
» fut impoffible d'approcher. 

» Après avoir dévoré tous les cuirs de notre VailTeau , jufqu'aux cou- 
» vercles des coffres , nous penfions toucher au dernier moment de no- 
» tre vie : mais la néceiîîté fit venir à quelqu'un l'idée de chaffer les Rats 
« 8c les Souris , 8c l'efpérance de les prendre d'autant plus facilement , 
» que n'aïant plus les miettes 8c d'autres chofes à ronger , elles couroient 
y> en grand nombre , mourant de faim , dans le VailTeau. On les pourfui- 
« vit avec tant de foin , 8c tant de fortes de pièges , qu'il en demeura 
» fort peu. La nuit même , on les cherchoit à yeux ouverts , comme les 
» Chats. Un Rat étoit plus eftimé, qu'un Bœuf fur terre. Le prix en monta 
» jufqu'à quatre écus. On les faifoit cuire dans l'eau , avec tous leurs in- 
w teftins , qu'on mangeoit comme le corps. Les pattes n'étoient pas ex- 
» ceptées , ni les autres os , qu'on trouvoit le moïen d'amollir. L'eau man- 
» qua auiïi. Il ne reftoit , pour tout breuvage , qu'un petit tonneau de 
» Cidre , que le Capitaine 8c les Maîtres ménageoient avec grand foin. 
» S'il tomboit de la pluie , on étendoit des draps, avec un boulet au mi- 
?? lieu , pour la faire diftiiler. On retenoit jufqu'à celle qui s'écouloit par 
» les égouts du Vaiffeau , quoique plus trouble que celle des rues. On 
1» lit dans Jean de Léon , que les Marchands qui traverfent les Déferts 
« d'Afrique , fe voïant en même extrémité de foif , n'ont qu'un feul re- 
« mede ; c'eft que tuant un de leurs Chameaux , 8c tirant l'eau qui fe trou- 
TomeXÏF. Ce 



L'eau manque 
à bord. 



Exemples de 
cette lîtuatiou. 



Etablisse 
ment DES 
François au 
Brésil. 

De Lhry. 
1558. 



loi HISTOIRE GÉNÉRALE 

ve dans fes inteftins , ils la partagent entr'eux èc la boivent. Ce qu'il dîr 
enfuite , d'un riche Négociant qui traverfantun de ces Déferts & prefle 
d'une foif extrême , acheta une tatfe d'eau , d'un Voiturier qui étoit 
avec lui, lafomme de dix mille Ducats, montre la force de ce befoin ; 
cependant , ajoute le même Hiltorien , & le Négociant , <k celui qui 
lui avoit vendu fon eau li cher , moururent également de foif; Se l'on 
voit encore leur fépulture dans un Dcfert , où le récit de leur avanture 
eft gravée fur une grolfe pierre (45)., Pour nous ,. l'extrémité fut telle 
qu'il ne nous refta plus que du bois de Brelil , plus fec que tout au- 
tre Bois , que plusieurs néanmoins , dans leur défefpoir , grugeoient en- 
tre leurs dents. Corguilleray du Pont ,. notre Conducteur , en tenant 
un jour une pièce dans la bouche , me dit avec un grand foupir -, hé- 
las , Lery mon Ami, il m'eft dû en France une fomme de quatre mille 
francs , dont plût à Dieu qu'aïant fait bonne quittance je tiniïe main- 
tenant un pain d'un fou & un feul verre de vin. Quant à Maître Ri- 
cher , notre Miniftre , mort depuis peu à la Rochelle , le bon Homme , 
étant étendu de foibleiTe , pendant nos miferes , dans fa petite Cabine ,. 
ne pouvoit même lever la tête pour prier Dieu , qu'il invoquoit néan- 
moins , couché à plat comme il étoit. Je dirai ici , en paifant , avoir 
non- feulement obfervé dans les autres, mais fenti moi-même pendant 
les deux cruelles famines où j'ai paffé , que lorfque les corps font at- 
» ténues , la nature défaillante , &c les fens aliénés par la diffipation des 
» efprits , cette fituation rend les Hommes farouches , jufqu'à les jetter 
» dans une colère , qu'on peut bien nommer une efpece de rage : & ce 
»> n'eft pas fans caufe que Dieu , menaçant fon Peuple de la famine , di- 
» foit expreffément que celui qui avoit auparavant les chofes cruelles er* 
» horreur , deviendrait alors fi dénaturé ,. qu'en regardant fon Prochain 
» & même fa propre Femme Se fes Enfans , il deiireroit d'en manger (44)5.. 
» car , outre l'exemple du Père Se de la Mère , qui mangèrent leur pro- 
» pre Enfant au Siège de Sancerre , & celui de quelques Soldats , qui £ 
» aïant commencé par manger les corps des Ennemis tués par leurs ar- 
*> mes, conférèrent enfuite que il la famine eut continué, ils étoient ré«- 
3» fol us de fe jetter fur les Vivans, nous étions d'une humeur 11 noire & 
« Il chagrine fur notre VaifTeau , qu'à peine pouvions-nous nous parler 
*> l'un à l'autre fans nous fâcher , & même ( Dieu veuille nous le pardon- 
31 ner I ) fans nous jetter des œillades ôc des regards de travers , accom- 
» pagnes de quelque mauvaife volonté de nous manger mutuellement. 
• tery mange r«m » 'Le 15 & le 1 6 de Mai, il nous mourut encore deux Matelots , fans 
?erroouet_ chéri. » autre maladie que l'épuifement caufé par la faim. Nous en regrettâmes 
» beaucoup un , nommé Roleville , qui nous encourageoit par ion natu- 



Cruelle dîfpo- 
atioa que la fa- 
mine infpire. 



(43) Kiftoire d'Afrique, liv. 1. Cette édi- 
tion du voïage de Lery étant de 1611 , il 
compare ici la famine de fon Vaiffeau avec 
celle de Sancerre , pendant le Siège de 157 3 , 
où il s'étoit trouvé , 8c dont il avoit pu- 
blié la Relation. 33 Tant y a , dît-il, com- 
as me j'ai là noté , que n J y aïant eu faute , 
sa ai d'eau 3 ni de vin 3 quoiqu'elle fût plus 



33 longue , fi puis-je dire qu'elle ne fut fc 
3> extrême que celle dont eft ici queftion s 
33 car pour le moins avions-nous , à San- 
33 cerre , quelques racines , herbes fauva- 
33 ges , bourgeons de vignes , & autres cho- 
33 les qui fe peuvent trouver fur terre, p. 466* 
(44) C'eft ce qu'on lit , en effet , au chajn 
x8 du Deutéronome $ verfets 53 & 54. 



DES VOÏAGES. Lit VI; 205 

r» tel joïeux , & qui dans nos plus grands dangers de Mer , comme dans Etablisse- 
»» nos plus grandes fouflfrances , difoit toujours : mes Amis , ce n'eft rien, ment des 
m Moi , qui avois eu ma part à cette famine inexprimable , pendant la- François au 
*» quelle tout ce qui pouvoit être mangé l'avoit été , je ne laiffois pas d'à- Bresi l. 
» voir toujours fecretement gardé un Perroquet que j'avois , aufïi gros De Lerï,! 
*» qu'une Oie, prononçant aulîi nettement qu'un Homme ce que Tinter- 1558* 
» prête , dont je le tenois , lui avoit appris de la Langue Françoife 8c de 
« celle des Sauvages , Ôc du plus charmant plumage. Le grand defir que 
^* j'avois , d'en faire préfent à M. l'Amiral , me l'avoit fait tenir caché 
*» cinq ou fix jours , ians avoir aucune nourriture à lui donner i mais il 
*» fut facrifié comme les autres à la néceflité } fans compter la crainte qu'il 
»» ne me fût dérobé pendant la nuit. Je n'en jettai que les plumes : tout 
»» le refte 9 c'eft-à-dire non-feulement le corps , mais aufîi , trippes , pies, 
m ongles & bec crochu , foutint pendant quatre jours quelques amis & 
»» mou Cependant mon regret fut d'autant plus vif , que le cinquième 
« jour nous découvrîmes la terre* Les Oifeaux de cette efpece pouvant fe 
a paflfer de boire , il ne m'eut pas fallu trois mois pour le nourrir dans 
*> cet intervalle. 

» Enfin Dieu , nous tendant la main du Port , fit la grâce à tant de Mi- LeVaiffeauar- 
«♦ férables , étendus prefque fans mouvement fur le Tillac , d'arriver le JJôtes de France! 
•w 24 de Mai 1 5 5 8 à la vue des Terres de Bretagne. Nous avions été trom- 
s» pés tant de fois par le Pilote , qu'à peine ofâmes-nous prendre confiance 
»> aux premiers cris qui nous annoncèrent notre bonheur. Cependant nous 
™ fûmes bientôt que nous avions notre Patrie devant les yeux. Après que 
»* nous en eûmes rendu grâces au Ciel , le Maître du Navire nous avoua 
*» publiquement que fi notre fituation eut duré feulement un jour de plus, „' , m 

w 11 avoit pris la relolution , non pas de nous faire tirer au iort , ( corn- îi on du Maîue 
» me il eft arrivé quatre ou cinq ans après , dans un Navire qui rêve- Ju N *vire, 
w noit de la Floride (45) j mais , fans avertir perfonne , de tuer un d'en- 
àr tre nous, pour le faire iêrvir de nourriture aux autres : ce qui me caufa 
*» d'autant moins de fraïeur , que , malgré la maigreur extrême de mes 
»» Compagnons , ce n'aurait pas été moi qu'il eut choifi pour première 
«* yidtime , s'il n'eut voulu manger feulement de la peau & des os. 

Nous nous trouvions peu éloignés de la Rochelle , où nos Matelots premières cîr- 
^voient toujours fouhaité de pouvoir décharger & vendre leur bois de l°^â^ s ** 
fireûl. Le Maître , aïant fait mouiller à deux ou trois lieues de terre , prit 
la Chaloupe avec du Pont &c quelques autres , pour aller acheter des vi- 
bres à Hodierne , dont nous étions afiez proche. Deux de nos Compa- 
gnons,, qui partirent avec lui , ne fe virent pas plutôt au rivage , que 
l'efprit troublé par le fouvenir de leurs peines , & par la crainte d'y re- 
tomber , ils prirent la fuite , fans attendre leur bagage , en proteftant que 
jamais ils ne retourneraient au VanTeau. Fort longtems après , l'un des 
«ieux aiant lu les premières Editions du Voïage de Lery , lui écrivit à Ge- 
nève , pour lui marquer combien il avoit eu de peine à rétablir fa fanté» 

{4O Lery raconte qu'en 1564., la Famine fit tuer fur Mer un Malheureux, nommé 
£a Chère , & que l'Equipage , extrêmement aftoîbli , commença par boire fon fang tout 
cliaad. ïi cîtel'Hîftoire de te floiide , où. l'on trouve effectivement ce fait , çhap. }, 

Ce ii 



104 Histoire générale 



Etabliss - Les autres revinrent fur-Je-champ avec toutes fortes de vivres , &.recorrv 

MtNT d e s mandèrent aux plus affamés d'en ufer d'abord avec modération. On ne 

François au p en f i c p ms q U »£ f e rendre à la Rochelle , lorfqu'un Navire François , 

paflant à la portée de la voix, avertit que toute cette Cote étoit miellée 

E V* Y ' P ar certains Pirates. L'impuiflfance où l'on étoit de fe défendre détermina 

on Vamôail- tollt ^ e monc ^ e â ïîiivje le VaifFeau dont on avoit reçu cet avis -, 8c fans 

kr au l'on de le perdre de vue , on alla mouiller le 16 dans le beau Port de Blavet. 

Pour l'inftruction des Voïageurs , arrêtons-nous un moment aux obfer- 
iniLiiaioiipour vations de Lery , dont les détails naïfs 8c curieux ne peuvent être con- 
fervés que dans fon ftyle. » Entre plufieurs VailFeaux de guerre ,. qui fe 
» trouvoient dans ce Port , il y en avoit un de Saint Malo , qui avoir 
" pris 8c emmené un Navire Éfpagnol revenant du Pérou , 8c chargé dé 
» bonne Marchandife , qu'on eftimoit plus de foixante mille Ducats. Le 
» bruit s'en étant divulgué par toute la France, il étoit arrivé à Blavet 
» quantité de Marchands Pariiiens , Lyonnois, & d'autres lieux , pour en 
» acheter. Ce fut un bonheur pour nous , car plufieurs d'entr'eux fe trou- 
« vant près de notre VailTeau , lorfque nous en voulûmes defeendre , non- 
» feulement! ils nous emmenèrent par-deiîbus les bras , comme gens qui 
m ne pouvoient encore fe foutenir , mais apprenant ce que nous avions; 
» fouffert de la famine , ils nous exhortèrent à nous garder de trop man- 
» ger , 8c nous firent d'abord ufer peu à peu de bouillons de vieilles 
m Poulailles bien confommées , de lait de Chèvre , 8c autres chofes pro- 
» près à nous élargir lesboïaux, que nous avions, tous, fort rétrécis. Ceux 
» qui fuivirent ce confeii s'en trouvèrent bien. Quant aux Matelots qui 
« voulurent fe ralïafierdès le premier jour, je crois que de vingt , échap- 
« pés à la famine , plus de la moitié crevèrent 8c moururent fubitemenr. 
» De nous autres quinze , qui nous étions embarqués comme limples Paf- 
*» fagers , il n'en mourut pas un feul , ni. fur Terre ni fur Mer. A la vé- 
rité , n'aïant fauve que la peau 8c les os, non-feulement on nous auroit 
pris pour des cadavres déterrés, mais aufiï-tôt que nous eûmes commencé 
a refpirer 4'air de terre , nous fentîmes un tel dégoût pour toute fortes de: 
viandes , que moi particulièrement, lorfque je fus au Logis, 8c que j'eus 
approché le nez , du vin qu'on me préfènta , je tombai à la renverfe , dans, 
un état qui me fit croire prêt à rendre l'efprit. Cependant , aïant été cou- 
ché fur un lit, je dormis fi bien cette première fois, que je ne me ré- 
veillai point avant le jour fuivant:. 
dffficuîtés^^es -Après avoir pris quatre jours de repos à Blavet, nous nous rendîmes à 
rroceftans font Hennebon , petite Ville qui nen eft qu'à deux lieues , où les Médecins 
nous conseillèrent de nous faire traiter. Mais un bon régime n'empêcha 
point que la plupart ne devinirent enflés , depuis la plante des pies jus- 
qu'au fommet de la tête. Trois ou quatre feulement, entre lefquels je 
me compte, ne le furent que de la ceinture en bas» Nous eûmes tous uni 
cours de ventre fi opiniâtre , qu'il nous auroit ôté Tefpérancë de pouvoir 
jamais rien retenir, fans le fecours d'un remède , dont je crois devoir la- 
recette au Public. C'eft. du Lierre terreftre & du riz bien cuit , qu'il faut 
étouffer enfuite dans. le même Pot , avec quantité de vieux draps alentour,. 
On y jette enfuite des jaunes d'çeufs j ,8c le tout doit «te mêlé ensemble. 



guens» 



DES VOÏAGES. Liv. VI. 105 

dans un Plat fur un réchaud. Ce mets , qu'on nous fit manger avec des Etablisse- 
cuillieres, comme de la bouillie , nous délivta tout-d'un-coup d'un mal, ment des 
qui n'auroit pu durer quelques jouts de plus fans nous faire périr tous (46). Fran 'ÇOis av 

Mais Lery 8c fes Compagnons étoient menacés d'un autre danger , dont ils JUSIL - 
n'avoienteu jufqu'alors aucune défiance. On doitfe rappeller que Villega- De Le r y . 
gnon avoit remis au Maître du Navire un petit Coffre , qui contenoit, I 55^« 
avec (es Lettres , un Procès qu'il avoit formé contr'eux , 8c qu'il envoïoit inutilité du 
tout inftiuit aux Juges du premier lieu où le Coffre feroit ouvert. Il le , p /?, cès faic pat 
rut a Hennebon , parceque Villegagnon , qui etoit ne en Bretagne , voulut 
écrire à diverfes perfonnes de cette Province. Le Procès fut remis aux Ju- 
ges. Mais du Pont en connoifloit quelques-uns , auffi attachés que lui à 
l'Eglife de Genève , qui loin d'avoir égard à ces odieufes accufations , les 
fupprimerent , 8c ne rendirent que de bons offices à ceux dont elles me- 
naçoient la vie. 

Ils quittèrent Hennebon, pour fe rendre à Nantes, fans avoir encore E&tsdesnwu* 



1C o.t 



la force de conduire leurs Chevaux , ni de fupporter le moindre trot , c i n ^ yok 
obiigés même d'avoir chacun leur Homme à pie , pour les conduire par 
la bride. Nos fens , dit Lery, étoient comme entièrement renverfés. A.- 
Nantes, ils eurent encore , pendant huit jours, l'oreille fi dure , &la vue 
fi troublée , qu'ils craignirent d'être devenus fourds 8c aveugles , à l'exem- 
ple de Jonathas , fils de Saiil ; car Lery ne perd point une occafion de 
s'appuïer du témoignage des Livres Saints. Lorfque Jonathas , dit-il , après 
avoir goûté du miel au bout d'une baguette , déclara que fa vue étoit 
éclaircie , il fit affez connoître que c^étoit la faim dont il avoit été prefle , 
qui la lui avoit obfcurcie (47). Cependant ils furent fi bien traités , qu'un 
mois après il ne leur reftoit pas la moindre foiblefTe aux yeux. Ils furent 
guéris auiîi de leur furdité. Mais l'eftomac de Lery demeura fort foible ■ 
Se les nouveaux malheurs du même genre , dans lefquels il retomba au 
Siège de Sancerre , achevèrent de le ruiner. Il ne nous apprend point 
quelle fut fa retraite , 'en quittant la Ville de* Nantes. D'autres circonf- 
tances ont pu faire juger qu'il prit le parti de retourner à Genève^ 

Mais il ne laiffe point fans éclairciffement ce qu'il a déjà âïz , avec . 
quelque obfcurité , de l'établifTement des François au Fort de Colicmy. £at k^iàlTte 
Villegagnon , que quelqu'un , dit-il , a nommé le Caïn de l'Amérique Coli % n y & fu & 
abandonna cette Place 5 8c par fa faute elle tomba enfuite au pouvoir des ' esa&nc;w 
Portugais , avec l'Artillerie marquée aux armes de France. Il revint en 
Prance , où il ne cena point de faire la guerre aux Se&ateurs de Calvin 
êc mourut (48) au mois de Décembre 1 5 7 1 , dans une Commanderie de 
l'Ordre de Malte , nommée Beauvais x en Gâtinois , près de Saint Jean de 
Nemours» 

(46) Ibid. pp. 47 6 & précédentes; (48) Saiff d'un feu-au corps 3 iuivant quel- 

Mi't Pag. 484,. ques Ecrivains Proteftans,- 

m 



TION 



totf HISTOIRE GÉNÉRALE 

§IH. 
VoÏages et Etablissement des Hollandois au Brésil. 

Introûuc- Un p eut dire du Brefil, qu'il n'y a point de grande Région où l'on 
ait fait fi peu de VoÏages qui en portent le titre , tk qu'en récompenfe il 
n'y en a pas non plus dont tant de Voïageurs aient eu l'occafion de par-* 
1er (49) ; d'où il arrive que nous n'en avons point encore de Relation 
bien complète , mais que pour en former une on peut s'aider des lumiè- 
res qui Ce trouvent difperfees dans un grand nombre de Relations. Il pa- 
roît feulement néceuaire de commencer par l'expofition de quelques éve- 
nemens Hiftoriques , qui jetteront du jour fur mille obfervations qui en 
demandent ; Se nous l'emprunterons des Hiftoriens les plus exacts. 
Eutreprffes & Le Portugal continuent de jouir du Brefil , depuis le règne d'Emmanuel, 

HouSâSi m ^ avo ^ r commencé à donner de la folidité aux premiers EtablifTemens. 

ftdlL Mais cette Couronne étant parlée, en 1 5 8 i , fur la tête de Philippe II 3 , 

Roi d'Efpa<me , les guerres que ce Prince eut à foutenir contre la France 
<k l'Angleterre , Se fartout contre les Mécontens des Païs-Bas , qui for- 
mèrent fous fon règne la République des Provinces Unies , lui laifTerent 
peu de loifir pour s'occuper de fes acquittions étrangères. D'un autre côté , 
ces nouveaux Républiquains , qu'il n'avoit pu retenir dans fa dépendance , 
étoient encore trop foibles , ou trop preffés de leurs affaires domeftiques, 
pour entreprendre d'affoiblir l'Ennemi de leur liberté par des Conquêtes ; 
mais ils firent de fi grands progrès pendant les règnes de Philippe III Se 
de Philippe IV , qu'après avoir établi fort heureufement leur Compagnie 
des Indes Orientales .( 5 0), ils fe virent en état d'en former une des In- 
des Occidentales , qui n'a pas celTé jufcju'aujourd'hui d'être une des prin- 
cipales branches de leur commerce. ê 

Cette inftitution devint fatale aux Portugais dès fon origine. Jacob Wille- 
kens Se l'Hermite, deux Commandans des Flottes Hollandoifes , commencè- 
rent par courir les Côtes de Portugal , Se firent des prifes qui augmentè- 
rent leurs forces. Après cet effai , les Hollandois envoïerent Willekens au 
Brefil. Ils n'ignoroient point que ce Païs , cjui n'a gueres moins de douze 
cens lieues de Côtes , étoit naturellement riche 8c fertile. On a vu qu'il y 
avoit peu de grandes Maifons , en Portugal , qui n'y poffedafient des terres. 
Les Brafiliens les plus voifins avoient été fournis par degrés. On y prenoit peu 
de part aux guerres qui troubloient l'Europe •> Se fi l'on excepte l'Entre- 
prife des François , dont le fouvenir commençoit à s'éloigner , on y jouif- 
iok depuis longtems d'une paix profonde. Aufiî les Gouverneurs ne s'y 

(49) La raifon en eft fimple : c s eft que les du Brefil y fait fouvent relâcher des Ecran- 
Portugais , feule Nation de l'Europe qui fane gers curieux , qui ne perdent pas l'occafior* 
le voïage exprès , ne s'attachent gueres , de jetter fur leur Journal ce qu'ils y obfervent 
par une politique qui leur eft commune avec en paffant. 

Jes Espagnols , à faire eonnoître leurs Do- (50) Voïez l'établiflement de cette Com« 

plaines j & que d'us autre côté £a fituatioa gagnie , au Tome VIII. 



25 Ë 5 V O î A G E S, L i v. VI. 207 

appîiquoient-ils qu'au Commerce y Se les Soldats étoient devenus Mar- Eïabussë- 
chands. Cependant quelques Particuliers Hollandois , qui s'y étoient pré- ment des 
fentes pour la Traite , avoient été fort bien reçus des Indiens , parceque Ho " ANI) ois 
donnant les Marchandises à bon marché , il y avoit plus de profit à tirer AU 1<hslL ' 
d'eux que des Portugais* Ce commerce clandeftin avoit difpofé tous les 
Naturels du Pais en leur faveur. 

Telles étoient les conjonctures , lorfque Wiiîekens parut dans la Baie 
de tous les Saints. Les Portugais fongerent moins à fe défendre , qu'à fau^ 
ver la meilleure partie de leurs richenes. L'Amiral Hollandois fe rendit- 
maître de Saint Salvador , Capitale de cette grande Région. Dom Diegu© 
de Mendoça , qui en était Gouverneur , n'eut ni le courage de fe défen-* 
dre , ni la prudence de fe fauver. L'Archevêque feul (5 1) , à la tête de fon 
Clergé , entreprit de foutenir l'honneur de fa Nation , fe retira dans un 
Bourg voifin , où il fe fortifia , Se caufa dans la fuite beaucoup d'embar- 
ras aux Conquérans. Mais ils firent un butin ineftimable dans la Ville , Se 
s'emparèrent!, en peu de jours, de la plus grande Capitainie du Breiil. 

Cette nouvelle jetta le Portugal dans une extrême confternation , qui 
fut encore augmentée par l'opinion que le Gouvernement Efpagnol n'étoic 
pas fâché de voir perdre aux Portugais une partie de ce beau Païs - y dans 
î'efpérance que n'aïant que cette reiiource , ils en feroient plus fouples Se 
moins fiers. Mais Philippe en jugeoit différemment* Il écrivit de fa pro- 
pre main aux Grands de Portugal , Se les pria de faire leurs efforts pour 
réparer cette perte. En moins de trois mois ils équipèrent , à leurs frais y 
ane Flotte de 16 VaiiFeâux. Toute la Nobleffe s'empreffa de contribuer 
à cet armement , foit par des levées de Trouppes , foit en s'embarquant 
elle-même. Cependant , l'Ëfpagne voulant y joindre auffi fes forces, les deuxi 
Flottes ne fe trouvèrent prêtes qu'au mois de Février 1626". Elles étoient 
commandées par Frédéric de Tolède OJorio , Marquis de Valdueja. Le nom^ 
bre des Matelots Se des Soldats montoit à douze ou quinze mille y Se le 
paffage fut affez heureux jufqu'à la Baie de tous les Saints. 

Depuis la conquête , les Hollandois avoient beaucoup foufrert à Sait 
Salvador. L'Archevêque , avec quinze cens Hommes qui s'étoient rafTèm- 
blés fous fes ordres , avoit fouvent défait leurs Partis , leur avoit coupé" 
les vivres , Se les tenoit étroitement bloqués , lorfqu'il fut enlevé par la 
mort. Nunez Marino prit le commandement après lui. Il eut , pour fuc- 
cefleur , Dom Francifeo de Moura. Mais ces changemens n'aïant point in- 
terrompu le blocus , la fîtuation des Hollandois n'étoit pas changée à Par-* 
rivée des Flottes combinées d'Efpagne Se de Portugal. On en débarquai 
quatre mille Hommes , fous la conduite de Dom Manuel de Menezez. Il 
n'en falloir pas tant pour forcer une Place déjà fatiguée par un long Siégez- 
Le Gouverneur voulut faire quelque réiîftance y mais la Garnifon , révol- 
tée contre fes ordres , le força d'accepter une eompofition , le 1 o d'AvriL 
Après cet exploit , la Flotte remit à la voile, Se revint en Europe y fore 
délabrée par la tempête , qui en fît périr une partie* 

La République des Provinces-Unies ne fe borna point à la vangêaricê 

ip) Il fe nommoiï Michel TexeifciV 



ioS HISTOIRE GÉNÉRALE 

Etablisse- qu'elle prit en Europe , en faifant enlever quantité de VaifTeaux Portu- 
MSNi des gais , où elle faifoit fouvent un riche butin. Vers le milieu de l'an ace 
Hollandois i6iy, l'Amiral Lonk partit avec une Flotte de vingt- fept Vailfeaux de 
auB&isu,. g Lierre j f ourn i s p ar divers Ports de -Hollande. Les Trouppes de débarque- 
ment étoient commandées par Thierry de Wardenbourg. Cet armement 
fut augmenté , dans fa navigation , jufqu'au nombre de quarante-fix Vaif- 
feaux : mais il fit bien du chemin avant que d'arriver au Brefil , puifqu'il 
ne découvrit la Côte de Fernambuc que le 3 de Février 16 30. Warden- 
bourg débarqua le 1 5 dans la Capitainie de ce nom , avec deux mille 
quatre cens Soldats , 8c quatre cens Hommes des Equipages. Il s'avança , 
le 16 , vers la Ville d'Oiinde , qu'il prit, après s'être rendu maître de 
trois Forts , qui lui coûtèrent trois fanglans combats. Les Brafiliens , ani- 
més par les Portugais , les avoient aidés à difputer vivement l'entrée de 
leur Pais. Mais Lonk détermina la victoire , en fe poftant fur le Récif, 
firué au Midi d'Oiinde , 8c fur la pointe d'une longue Terre , où les Por- . 
tugais avoient élevé un Fort fous le nom de Saint George. 

Un avantage de cette importance répandit la terreur dans tout le Pais,' 
8c les Hollandois en profitèrent pour fe rendre Maîtres du refte de la Ca- 
pitainie : ils en fortifièrent les principaux lieux , furtout le Récif, qu'ils 
rendirent en peu de tems une des meilleures Se des plus fortes Places de 
l'Amérique. On n'épargna rien, en Portugal, pour engager les Miniftres 
d'Efpagne à fe remettre en pofTefiïon d'un fi beau Pais. On leva des Troup- 
pes y on arma une Flotte nombreufe , 5c l'on fournit de très grofTes fouî- 
mes. Les Efpagnols s'étant déterminés à faire partir aufîî quelques Vaif- 
feaux , Oquendo fut nommé pour commander cette nouvelle Flotte , qui 
auroit fufïï pour reprendre ce qu'on avoit perdu , fi la mortalité ne s'étoit 
pas mife dans les Trouppes , avant leur embarquement. De cinq mille Hom- 
mes dont elles dévoient être compofées , il en mourut deux mille , &c la 
crainte du même fort difperfa le refte. Il fallut emploïer la force , pour 
ramener les Déferteurs 8c pour les faire embarquer. Ils partirent au mois 
de Mai , fur trente VaifTeaux , dont la moitié étoit à peine en état de foutenir 
un Combat naval. Cependant , cette Flotte aïant été renforcée aux Canaries 
par quinze VaifTeaux de guerre , ôc par neuf aux Côtes du Cap verd , elle 
fe trouva forte de cinquante-quatre. Les Hollandois , qui fur la première 
nouvelle de {on départ étoient venus au-devant d'elle , avec quatorze 
VaifTeaux & deux Yachts , furent extrêmement furpris d'une augmenta- 
tion à laquelle ils ne s'étoient point attendus. On avoit dit à Pater , leur 
Amiral , qu'elle ne confïftoit qu'en huit Galions ; au lieu qu'elle avoit 
douze Galions de Caftille &c. deux Pataches , cinq Galions de Portugal , 
dix-neuf VaifTeaux de Roi , ôc le refte de différentes fortes. L'inégalité 
des forces n'empêcha point Pater de rifquer un engagement. Il y périt par 
le feu , qui fit fauter fon VaifTeau j 8c Thys , autre Commandant Hol- 
landois , eut le même fort. Les Hollandois ne laifTerent point de faire 
une belle retraite , 8c d'emmener à Olinde un VaifTeau Efpagnol , qu'ils 
avoient pris dans le Combat. Oquendo, qui les fuivoit , mouilla fur la 
Côte de Paraïba , mit à terre douze cens Hommes , pour la garde du Païs, 
pourvut à la fureté de la Rivière de Saint François 5 .des Capitainies de 

Ségeripe 



« D E S V O ï Â G E S. L i v. VL 209 

Segeripe & de la Baie de tous les Saints , & rafraîchit l'Armée Portugai- Etablisse- 
ie, commandée par d'Albuquerque j mais il reprit enfuite la route de Lif- ment des 
bonne fans avoir penfé à faire le fiége d'Olinde. Dans fa navigation , Hollandois 
il fut rencontré par une Flotte Hollandoife , qui maltraita furieufement Au Bresi1 - 
la fîenne. 

L'année fuivante, Dom Frédéric de Tolède, qui conduifit une autre 
Flotte au Brefil , caufa peu de mal aux Hollandois. Ils ne fe faifirent 
pas moins des Capitainies de Tamaraca , de Paraiba , Se de Rio grande , 
qui ne leur coûtèrent que trois Campagnes. 

En 1636 , ils firent un dernier effort , pour achever la Conquête du Bre- 
fil. Le Comte Maurice de NafTau , qu'ils choifirent pour Général , partit 
du Texel le 2 5 Octobre de la même année , & jetta l'ancre , dans la Baie 
de tous les Saints, le 2$ du même mois de l'année fuivante. Des Troup- 
pes qu'il avoit à bord , &c de celles qu'il trouva dans les poffeffions Hol- 
laudoifes , il forma une Armée confidérable , dont la plupart des Officiets 
connoiflôient le Païs , 8c les méthodes militaires des Portugais , contre 
lefquels ils avoient remporté divers avantages. A peine fut-il arrivé, qu'il 
tint la Campagne. Il alla chercher le Comte de Banjola , & le mit en fui- 
te , après un combat fort opiniâtre. Porto-Calvo ouvrit fes Portes au Vain- 
queur , qui aiïîégea aufïiiôt la Citadelle de Porvacaon. La Garnifon Por- 
tugaife y fit une fort belle défenfe -, mais aïant été forcée de capituler , 
cette Conquête fut luivie de celle d'Openeda a de d'autres fuccès impor- 
tans. 

Le Comte Maurice , ne voulant pas laifTer aux Portugais le tems de ref- 
pirer , entreprit de les afFoiblir encore par une diverfion : il envoïa fur 
la Côte de Guinée , une Flotte confidérable , qui y prit le fameux Fort 
«le Saint Georges de la Mina. La Campagne fuivante ne fut pas plus heu- 
reufe pour les armes du Portugal. Banjola , qui continuoit de les comman- 
der , fut défait pour la féconde fois par les Hollandois , dans la Capital- 
nie de Segeripe , dont ils fe rendirent maîtres , après avoir mis le feu à 
la Capitale. Les Nations de Siara , l'une des Capitainies Septentrionales 
du Brefil , fe mirent fous leur protection , Se leur demandèrent du fecours 
contre Popprelïïon de leurs anciens Maîtres. Le Comte Maurice leur en- 
voïa quelques Trouppes , fous la conduite de Gartouan , qui , féconde par 
Algodojo , Cacique de Siara , mit le Siège devant la Ville de ce nom , la 
prit , Se conquit tout le refte de cette Capitainie. 

Celles du Paraiba 8c de Rio Grande paroifîbient difficiles à conierver, 
pareeque les Portugais y avoient des intelligences 8e des Places : le Comte 
emploïa toutes fes forces à fe faifîr des Places , s'afïura des Indiens par 
toutes fortes de faveurs , fit rebâtir dans le Paraiba l'ancienne Ville de 
Philippine , Se la nomma Fredericftat , du nom du Prince d'Orange. Il 
tenta auffi de fe rendre maître de San Salvador , où les Portugais s'étoient 
avantageufement rétablis : mais après s'être faifi des Châteaux & Albert , 
de Saint Barthélémy 8c de Saint Philippe , qui couvrent cette Ville , il 
perdit , dans une fortie vigoureufe , la plupart de fes Officiers , fes Ingé- 
nieurs Se quantité de Soldats. Cette difgrace , joint à l'arrivée d'un fecours 
Portugais , qu'il ne put empêcher d'entrer dans la Place , l'obligea d'a- 
Jome XI F, Dd 



ne HISTOIRE GÉNÉRALE 



Etablisse- bandonner les Châteaux j Se de fe retirer avec affez de précipitation. 
ment n es L'année 1639 ne fut qu'une fuite de malheurs pour les cntrepnfes de 
Hollandois l'Efpagne Se du Portugal. Les deux Nations muent en Mer, fous les or- 
dres du brave Fernand de Mafcarenhas , Comte de la Torre , une Flotte 
de quarante-fix Vailleaux de guerre , parmi lefquels on comptoit vingt- 
fix Galions équipés au double , avec cinq mille Soldats Se un nombre pro- 
portionné de Matelots. Elle fut encore augmentée fur la route - y Se vrai- 
femblablement elle eut forcé le Comte Maurice d'abandonner le Brefil ,. 
furtout dans un tems où les Trouppes Hollandoifes étoient fort diminuées 
&c manquoient de provi fions : mais en rafant les Côtes d'Afrique , cette 
redoutable Flotte prit au Cap verd un mal contagieux , qui fit périr trois 
mille Soldats. Le refte étant arrivé dans un trille état à San Salvador, Maf- 
carenhas emploïa le tems à remonter fes VaifTeaux de tout ce qu'il put 
trouver de monde dans la Capitainie de Rio Janeiro , reflource heureufe , 
-qui le mit en état de lever l'ancre avec douze mille Hommes de combat : mais 
elle fut fi lente , qu'on étoit au mois de Janvier 1640 , Se dans l'intervalle 
Maurice n'avoit pas fait de moindres efforts pour fa défenfe. Il attendoit, 
de Hollande , des fecours qui arrivèrent à propos. L'Amiral Loos s'étoit 
mis en Mer avec quarante Se un VaifTeaux , de différentes grandeurs , ôC 
fe trouvoit à quatre mille du Port d'Olinde lorfque les Portugais fortirent 
de la Baie de tous les Saints. Les deux Flottes fe livrèrent quatre furieux 
combats : Loos périt dans le premier , Se la victoire n'en demeura pas 
moins à fes Trouppes. Jacques Huygens , qui fucceda au commandement , 
livra les trois autres , Se n'y perdit que vingt-huit Hommes , tandis que 
la perte des Portugais Se des Caftillans fut de plufieurs mille. Une partie 
de leur Flotte échoua fur les écueils , nommés Baxas de Roccas y où les 
uns moururent de foif , Se les autres n'eurent pas peu de peine à fe fan- 
ver : le refte fe difïlpa. Enfin la difeorde , qui fe mit entre les deux Na- 
tions j acheva leur perte , Se d'un fi bel armement , il ne revint en Efpa- 
gne que quatre Galions , avec deux VaifTeaux Marchands. 

Le Comte Maurice aïant embarqué prefque tous {es Soldats fur fa Flot- 
te , fes Garnifons fe trouvoient fi affoiblies , que les Portugais du Brefil 
fe flattèrent de pouvoir fe remettre en pofTefîion de quelques Places. Jeaa 
Lopez de Carvalho , à la tête d'un Parti , Se les Brafiliens commandés par 
un de leurs plus braves Chefs , nommé Cameron , ravagèrent le Brefil Hol- 
landois , y battirent quelques Trouppes Se prirent des Villes. Mais ce bon- 
heur dura peu : ils furent défaits à leur tour par Coine , qui avoir fait l'ex- 
pédition du Brefil , Se réduits à chercher leur falut dans la fuite. En même 
tems Lichthart , étant entré avec vingt-cinq VaifTeaux dans la Baie de tous 
les Saints , répandit de toutes parts les horreurs de la plus cruelle guerre» 
Montaleran , Viceroi du Brefil Portugais , en fut fi touché , qu'il propofa 
au Comte Maurice une convention ftable , pour donner enfin des bor- 
nes aux hoitilitéY'T mais tandis que les CommifTaires étoient occupés de 
à cette négociation, on apprit, au Brefil, la révolution qui venoit de dé- 
tacher le Portugal de la Couronne dTTpagne. 

Jean IV, que les Portugais s'étoient donné pour Maître, avoit befoia 
de toutes fes forces pour fe foutenir contre l'Efpagne , a qui la perte d'ors 



DES VOÏAGES, Liv. V ï; 



m 



ù beau Roïaume caufoit le plus vif regret. D'ailleurs , l'Efpagne 8c le Por- Etablisse- 
tu^al enfemble n'aïant pu chafTer du Brefil leurs Ennemis communs , il ment des 
y avoit peu d'apparence que dans la crife où l'on étoit, le Portugal en Hollandois 
fût capable feul. Le nouveau Monarque ne penfa , au contraire , qu'à liguer 
avec lui les Hollandois contre l'Eipagne. Triftan de Mendoça Hurtado , 
fon AmbaflTadeur à la Haie , conclut avec eux une alliance offenfive 8c dé- 
fenfive pour l'Europe , 8c une Trêve de dix ans pour les Indes Orientales 
de Occidentales. Ce Traité fut (igné le 23 de Juin, 1641. Chacun étoit 
confervé dans la pofleflion de ce qu'il tiendroit au jour de la publica- 
tion -, 8c les Miniftres des deux Partis dévoient s'alfembler à la Haie , huit 
mois après la ratification , pour traiter une Paix générale : il étoit même 
réglé que il l'on ne parvenoit point à ce but , la Trêve ne laiiTeroit pas 
de fubfifier 8c que le Commerce feroit libre , avec cette feule réfraction, 
que les Hollandois ne pourroient envoïer en Portugal des Marchandées 
venues du Brelil , ni les Portugais en Hollande. 

1 Mais il s'éleva des difficultés , qui arrêtèrent l'effet de ces difpofîtions. 
Les Hollandois trouvèrent des prétextes , pour refufer de rendre quelques 
Places , qu'ils avoient prifes depuis le tems marqué par la Trêve ; 8c Jean 
IV , piqué de cette conduite , prit la réfolurion de laifïer aux Portugais du 
Brefîl , la liberté d'agir pour fes intérêts , fans faire paroître qu'il y prît 
la moindre part. Ses Officiers , feignant par fes ordres de ne penfer qu'à 
vivre dans une parfaite union avec les Hollandois , employèrent toute leur 
adrefTe à leur faire prendre le parti de renvoier leurs Trouppes en Eu- 
rope. Le Comte Maurice s'y laifîa tromper lui-même. Il crut la tranquil- 
lité Ci bien établie , qu'il ne fît pas difficulté de retourner en Hollande , 
avec la meilleure partie de fes forces (si)- Les Directeurs, que la Com- 
pagnie d'Occident avoient nommes pour gouverner après lui , étoient Ha* 
met, Marchand d'Amfterdam , Bajjis , Orfèvre de Harlem , 8c Bullejlraat , 
charpentier de Middelbourg , c'eft-à-dire des efprits fimples , 8c moins 

(fz) M. le Clerc, dans Ton Hiftoire des 
Provinces Unies, prétend qu'il rut rappelle , 
pareequ'il faifoit une fi grande dépenfe au 
Brefil, qu'elle avoit fait baiffer les Actions 
de la Compagnie ; & loin d'avouer q^'il 
eut été trompé par de fauffes apparences, 
il alïiire t> qu'il s'étoit déjà plaint , aux Etats 
33 Généraux , d'une cecônbmië mal en- 
os tendue, qui avoit fait diminuer trop les 
m appointemens des Officiers de la Com- 
33 pagine , & furrout le nombre des Troup- 
3,3 pes , qu'on vouloit réduire à dix-huit cens 
33 nommes, forces infufrifantes pour tenir 
« en bride les Ennemis de l'établ-ffement 
33 Hollandois <*. Suivant le même témoi- 
gnage , Maurice avoit aiffi repréfenté « que 
05 tout le monde fe plais;noit du mépris 
35 que la Compagnie témoignoit pour ceux 
33 qui étoient à fon fervice ; que les Portu- 
os gais ., reliés dans les PofTeiïïons Hollan- 
«» doifes , éepiens; 4e? Ermernis cachés. , qui 



33 foupiroient pour fe revoir fournis à leu* 
33 Roi , & qui dévoient à la Compagnie des 
33 fommes confidérabies qu'ils feroient bien 
33 aifes de ne pas paier ; cequi pouvoït 
>» caufer tôt ou tard un foulevement ; qu'il 
33 n'y avoit pas aifez de Trouppes pour la 
3-, garde des Ports & des Forts 5 que ces 
33 mêmes Portugais fe plaignoient qu'on 
» ne leur laifîbit point l'exercice de leur 
» Religion aufîi libre qu'on l'avoir promis, 
33 & que tout cela , joint à la différence de 
; o la Langue & des ufages , leur donnoit une 
33 invincible averfion pour les Hollandois. 
Hifloire des Provinces-Unies , torn. 1 , /. îs, 
pag. 230. Am(î le Comte Maurice ne s'y 
trompa point, & la ruine des Hollandois 
étoit comme annoncée : mais la Compa- 
gnie , fuivant le même Hiftorien ? s'affoi* 
bliiioit en formant des entreprises au-deflus 
de fes forces. Ibid. p. 118. 

Dd ij 



lit HISTOIRE GÉNÉRALE 



Etablisse- propres au Gouvernement qu'au Commerce. Dans un Confeil qu'ils for- 
ment des moient entr'eux, 8c qui jouillbit de toute l'autorité, ils ne s'occupoient 
Holl\ndois que des moïens d'augmenter leurs richefTes ; ils vendoienc des- armes 8c 
au Bkesilv j e j a p 0llc { re aux Portugais , qui leur en donnoienr un prix excefîîf -, ils- 
négligeoient les Fortineatipns , dont la plupart commençoient à tomber en: 
ruines ', ils donnoient facilement des congés aux Soldats qui demandoient 
à retourner en Europe , pour faire tourner à l'avantage du négoce la dé- 
penfe des Garnilbns , qu'ils croïoient inutiles pendant la Trêve. 

Les effets d'une ii mauvaife adminiftration ne tardèrent point à fe faire 
fentir. En 164^, un Portugais, nommé Antonio Calvalcante , fut échauf- 
fer tout-d'un-coup fa Nation. Il failoit fa demeure dans la Ville-Maurice ,.. 
qui étoit devenue comme la Capitale du Pais de Fernambuc , où il exèr- 
coit l'Office de Juge des Portugais. Les noces de fa Fille dévoient fe faire 
le 24 de Juin : il y invita tous les Hollandois qui avoient part au Gou- 
vernement , réfolu de fe faifir d'eux au milieu du Feftin , de les mafia- 
crer, 8c de faire enfuite main baffe fur le Peuple, qui étoit fans précau- 
tion pareequ'il fe croïoit fans danger. Les principaux Portugais , qui avoient: 
part à ce deffein , ou qui ne l'ignoroient pas', avoient acheté des Hol- 
landois quantité de Marchandifes , païables à terme, dans l'efpérance. dem- 
ies retenir après -.l'exécution du complot. Mais il fut découvert par un des ; 
complices. Cavalcante eut le bonheur de fe fauver , avec les principaux. 
Conjurés, 6c raffembla quelques Trouppes ,.. avec lefquelles il fe mit à ra-~ 
vager les Terres Hollandoifes. Envain le Confeil fuprême de Fernambuc 
envoïa faire fes Plaintes au Gouverneur Portugais : non-feulement il pro- 
tefta qu'il n'avoit pas eu la moindre connoiffance de cette entreprife , mais : 
ii promit d'obferver religieufement la Trêve. L'AmbafTadeur^ de Portugal - 
à la Haie, donna les mêmes afïurances au nom de fon Roi, 

Cependant, dès le mois d'Août fuivant , il 7 eut une adion fort ■ vive- 
entre quelques Trouppes de la Compagnie 8c celles de Cavalcante, près 
de Saint Antoine. L'avantage y fut égal , 8c le Gouverneur Portugais fei- 
gnit encore de n'y prendre aucune part : mais peu de tems après, Caval- 
cante s'étant trouvé en état d'alîiéger le Fort de Puntal , au Cap S. Augus- 
tin, avec deux mille quatre cens Hommes 8c quelque Artillerie ,il pa- 
■ rut affez qu'on lui envoïoit fous main du fecours. Le lendemain, une. 
Flotte de 28 VaiiTeaux Portugais vint mouiller devant le Récif d'Olinde» . 
Ses Chefs protefterent aufli qu'ils n'avoient aucune connoiffance de la 
confpi ration , 8c fe fournirent de rafraïchiffemens , avec lefquels ils remi- 
rent à la voile. Les Hollandois , en commençant à ouvrir les yeux, attri- 
buèrent cette conduite à la crainte que la Flotte Porragaife avoiteuede- 
Huit VaifTeaux de guerre , qui étoient reftés dans la Rade & dans le- 
Port d'Olinde. , fous le commandement de Lichthart. Ils furent confirmés.' 
dan$ cette opinion , iorfqu'iîs eurent appris que fept des VanTeaux Portu- 
gais étoient venus de la Baie de tous les Saints. On fut enfuite que cette' 
Flotte avoit débarqué au Rio Formofo quinze cens Hommes , qui s'étant: 
joints aux Rebelles , attaquèrent Serinhaim , 8c forcèrent la. Garnif«ri>'. 
Holiandoife de fe rendre après Luit jours de Siège. 
.Ees^noftiiités- continuèrent vivement ,. fans que h Cour de Lifbonne; 



DES VOÏAGES. Lrv. VI. ±ï j 

changeât de conduite •> c'eft-à-dire que pendant qu'on fe battoir au Brefil, ^ ' 
le Roi de Portugal déclaroit qu'il n'entroit point dans ces démêlés , oc M E ^""es 
promettoit même de punir le Gouverneur du Brefil , li l'on pouvoit Hollandois- 
prouver qu'il y eût quelque part. Cependant l'Hiftorien des Provinces- A u BJwssit* 
Unies affure que les preuves ne manquoient point à la Haie. » On y 
» produilît , dit-il , une Lettre envoïée à la Baie de tous les Saints , &: 
*> lignée de la propre main du Roi , qu'on avoit trouvée dans un pe- 
» tit Bâtiment qui y portoit des munitions , & qui avoit été pris par les 
n Algériens : ils avoiettt vendu leur prife , & les papiers étoient tom- 
» bés entre les mains d'un Juif, qui avoit une Correfpondance à Amf- 
» terdam avec d'autres Juifs. Ceux-ci l'avoient remife à la Compagnie , 
sj qui la fit voir aux Etats Généraux. Elle fervit encore à découvrir qu'un 
» Juif, arrivé du Brefil avec le Comte Maurice , avoit eu quelque con- 
» noiffanee du deiïein des Portugais , &c que le complot de Cavalcante 
w avoit été tramé avant le départ du Comte Maurice. Ce Juif fut ar- 
» rêté, 8c condamné à une groiTe amende -, mais il eut l'adrefle de fe fau- 
*> ver de fa Prifon (55). 

Quel moïen de convaincre un Roi , qui s'obftine à défavouer toute 
forte de preuves ? Les Etats Généraux n'aiant pas laiffé de donner des 
ordres pour armer puifTamment en Hollande , le Roi de Portugal pouffa 
la diiîimulation. jufqu'à les faire avertir, par fon Ambafladeur, qu'il étoit 
de leur intérêt de prendre la voie d'un accommodement ; qu'ils trcuve- 
roient , dans leur entreprife , plus de difficultés qu'ils ne s'y attëndoient % 
que les Soulevés du Breiil avoient fix mille hommes bien armés , de 
qu'il leur en étoit venu trois autres mille de la Capitainie de la Baie-, 
qu'avec ces forces , il feroit difficile aux Hollandois de les réduire , Se 
qu'ils n'avoient point de meilleur parti que d'accepter l'offre qu'il leur 
faifoit de les foumettre lui-même, s'il pouvoit s'accorder fur le refte avec 
les Etats Généraux. L'Hiftorien , faifant obferver que fi la Lettre n'étoit 
pas une fuppofîtion , il étoit vifîble que les Etats fe laifïbient tromper ,, 
n'explique leur aveuglement que par une profonde difpofition de la Pro- 
vidence , qui ne vouloit pas permettre que tout le Commerce de l'O- 
rient & de l'Occident tombât entre les mains d'une feule Nation. L'ex- 
périence , dit-il , a fait voir qu'elle ne feroit pas devenue plus vertueufe 
par l'augmentation de fes richeiTes (54). D'un autre côté , les Portugais- 
comptoient de leur en impofer facilement , depuis le Traité avantageux 
qu'ils avoient conclu, le 20 Mars de la même année avec leur Com- 
pagnie d'Orient, par lequel-, ils étoient demeurés , en effet, maîtres de-* 
toute la Caneile , en promettant d'en porter au Fort de Gale, où les Hol-- 
landois étoient établis dans l'Ile de Ceylan , cinq cens quintaux à unprix> 
réglé , fans quvii leur fût permis d'en prendre eux-mêmes , ni d'en plan- 
ter , dans l'Ile (5^0. 

Pendant environ dix ans , la guerre fut continuée au Brefil , avec les 
mêmes déguifemens de la part du Roi de Portugal & de fes Gouverneurs^ 

(53) te Clerc 9 uUfup. p. 1 ja, (jj) Aiïzcffia , ; T-om. 3. p.. x&> 

(54) ibidem, 



2i4 HISTOIRE GENERALE 

!' Etablisse- qui fe prêtoient même quelquefois à des arrangemens de Commercé! ; 
ment des donc les grandes affaires de l'Europe forçoient les Etats Généraux de fe 
Hollandois contenter. En 1654, après avoir fait la paix avec les Anglois , ils fentirent 
• AU Bb - £SI *- enfin l'importance de rétablir leur Compagnie des Indes Occidentales -, 
Se reconnoilfmt qu'il n'y avoit rien de lincere à fe promettre des Por- 
tugais fur l'affaire du Brefîl , ils réiolurent , pour les mettre à la raifon , 
de fe joindre au Protecteur de la République d'Angleterre : mais jugeant 
aulli qu'ils dévoient commencer par mettre leur Marine en bon état, ils 
donnèrent des ordres pour l'équipement d'une Flotte de trente Vaiffeaux 
de guerre , qui dévoient fe rendre d'abord à la Rivière de Lifbonne , ÔC 
demander raifon au Roi de Portugal de toutes les infidélités que la Ré- 
publique avoit à lui reprocher. On étoit dans la chaleur de cet arme- 
ment , lori qu'on reçut , au commencement de Mai , la trifte nouvelle 
que dès le 25 de Janvier les Portugais s'étoient rendus maîtres de tout 
ceque les Hollandois avoient poffedé dans le Brefîl. 

On douta d'abord d'une fi fâcheufe information. Les Commifîions , qui 
avoient été données pour courir fur les Portugais aux Indes Occidenta- 
les, ne furent pas révoquées , & l'on en donna même de nouvelles. Mais 
le malheur de 1 République fut confirmé dans le cours du mois fuivanr. 
Il y avoir alors , à Lifbonne , un grand nombre de VaifTeaux Marchands 
d'Amfterdam, que le Roi de Portugal auroit pu faire arrêter j mais il prit 
le parti de les iaiffer libres, pour ne pas trop irriter les Etats Généraux , 
£c fe réferver le pouvoir de faire plus facilement la paix. 

Schonembourg ■> Préfident duConfeil du Brefîl, & Haçks_, un des Confeil- 
lers , qui arrivèrent en Zelande le 1 3 de Juillet , après un voïage de quarre 
knô s , rirent , le 4 d'Août , leur rappott aux Etats Généraux : il contenoit en 
fubftance , qu'aïant fouvent informé les Etats de la fituation des affaires 
au Breiil , les explications qu'ils ne s'étoient pas lafTés d'envoïer avoient 
donné le teins de prévenir les difgraces qui venoient d'arriver : qu'ils 
avoienr manqué de vivres & d'autres nécefïités *, ce qui avoit fait perdre 
à la Colonie Hollandoife le refpect qu'elle devoir à fes Chefs ; qu'ils 
avoient pris patience , dans l'efpoir qu'on leur donnoit de les fecourir ; 
mais que ces fecours aïant été différés trop long-tems , les Portugais 
- avoient enfin faifi l'occafion , en les attaquant par Mer, le 20 Décembre 
de l'année précédente , avec une Flotte de foixante voiles , & par Terre 
avec une Armée de Portugais , de Brafiliens , de Nègres &z de Mulâtres , 
à qui la Flotte fourniffoit abondamment des munitions & des vivres : qu'ils 
avoient eu foin de faire un Journal des opérations , qui feroit remis aux 
Etats, & par lequel leur conduite Se celle de leurs Trouppes feroit jufti- 
fiée : qu'ils n'avoient rendu les Places , qu'avec l'approbation & le confeil 
de Schouppe , Général de la République , des autres Officiers , des di- 
vers Collèges , de même des Juifs. 

Ils repréfenterent que toutes les Trouppes , c'eft-A-dire celles de Terre 
comme celles de Mer , fe plaignoient d'avoir été forcées par le Gouver- 
nement à fervir trois fois plus long-tems qu'elles ne s'y étoient engagées*, 
que long-tems avant le Siège , tous Jes Soldats avoient manqué de vivres 
fc d'habits -, que le defefpoir d'être négligés 9 jufqu'à'ne pas. recevoir uii 



DES 'VOÏAGBS. L i v. VI. 215 

fou de paie , en avoit porté une partie à paflTer au feryice des Portugais -, Etablisse- 
que d'autres s'étant cachés dans les Vaiffeaux qui dévoient partir, on se- ment des 
toit vu dans la nécefïité de les en tirer par force & de les faire pendre -, Hollandois 
qu'entre ceux qui étoient demeurés , loin de penfer à combattre , on AU Bre s i][ " 
parloit de l'arrivée des Ennemis , comme d'une heureufe délivrance ; 
que malgré l'ordre du Gouvernement , les trois VaifTeaux qui étoient à 
la garde de la Côte s'étoient retirés j qu'ils avoient fait , à la vérité , quel- 
ques prifes , mais infufrifantes pour l'entretien des Garnifons , ou pour 
empêcher que les Portugais ne fe rémittent en pofTeiïîon de tous les Pais 
qu'ils avoient perdus j qu'enfuite il étoit arrivé de l'argent par quelques 
Navires de Hollande, & que les Trouppes avoient été païées ; mais que 
leur mifere n'avoit pas diminué , parcequ'avec de l'argent même elles 
n'avoient pu trouver des vivres : que fi dans les derniers tems on avoit 
été délivré de cette extrémité , il ne s'enfuivoit pas qu'on ne fût plus 
menacé d'y retomber ; que cette crainte avoit porté les Soldats ôc le Peu- 
ple à demander des congés &c des PafTeports pour fe retirer , 8c qu'ils 
avoient été confirmés dans cette difpoiition par des Billets que les Enne- 
mis avoient fait répandre , au nom de Barretto _, Général Portugais , par 
lefquels il promettoit aux Soldats 8c au Peuple cent cinquante florins, 
un habit neuf, 8c la liberté de retourner dans leur Patrie, comme on 
pouvoit le vérifier par quelques- uns de ces Billets que Schonembourg avoit 
confervés : que là-deffus les Soldats avoient menacé de piller le Récif „ 
cequ'ils avoient déjà fait à Stamarica & dans d'autres lieux , 8c que le 
Peuple, voïant fes malheurs augmentés par cette crainte, avoit conjuré 
fes Magiitrats de compofer avec les Portugais : enfin que fi l'on n'avoie 
pas pris ce parti, il falloit confiderer encore que tous les Brafiliens qui 
étoient demeurés fidèles au Gouvernement de Hollande étoient en dan- 
ger de tomber dans un efclavage perpétuel , comme il étoit arrivé à San- 
Salvador 8c dans plufieurs autres Villes , lorfque les Portugais s'y étoient 
rétablis. Pour conclufion , on répétoit qu'il étoit notoire 8c certain ou'on 
n'avoit jamais reçu de fecours régulier , quoiqu'on eut fait fouvent de 
trilles peintures de l'état des affaires du Brefil. Cet Ecrit étoit figné du nom 
de ceux qui le préfentoient. 

Schouppe , qui étoit arrivé aufîî , donna un autre Mémoire , dans le- 
quel il rappelloit aux Etats, que depuis cinq ou fix ans qu'il comman- 
doit les Trouppes au Brefil , 6c qu'il avoit part au Gouvernement , il n'a- 
voit pas manqué de rendre compte de fa fituation , furtout par rapport 
aux Soldats, qu'on avoit dégoûtés par toutes fortes de mauvais traitemens, 
tels que le retranchement des vivres, le défaut de pain , & le refus de 
faire pafTer en Europe ceux qui avoient fervi au-delà du terme ; qu'il 
avoit fouvent indiqué les feuls moi en s qui reftoient , pour conferver 
d'importantes conquêtes qui avoient coûté fi cher à la République , 8c 
qu'on n'avoit eu nul égard à fes représentations : que des raifons fi for- 
tes avoient obligé le Gouvernement du Brefil à rendre Olinde & le Ré- 
cif aux Portugais , pour fauver un grand nombre de Malheureux qui n'é- 
roient plus en état de s'y défendre - y qu'il n'y avoir pas eu d'autre re£ 
fource ,i°. pareeque le nombre des Trouppes ne fuffiibk plus pour la 



Etablisse- 

MENT DES 
HOLLANDOIS 

AU Bkesil. 



ifg HISTOIRE GÉNÉRALE 

défenfe des Places; i°. parceque les Soldats, mal paies & mal entrete- 
nus , avoient regardé l'arrivée des Portugais devant le Récif , comme 
la fin de leurs propres maux , & qu'ils avoient déclaré que leur réfolu- 
tion étoit de piller la Place , pour Te païer par leurs propres mains , plu- 
tôt que de faire aucune fonction militaire j $°. parcequ'il ne reftoit qu'un 
feul Vailfeau pour la défenfe de la Côte , contre foixante-huit Vaifleaux 1 
Portugais , Se que ce Vailfeau même , après avoir refufé d'entrer dans le 
Port du Récif, avoit mis en Mer j 4 . parceque la Place manquoit de 
munitions de guerre , & qu'elle étoit particulièrement fans mèche. 

Les Chambres de la Compagnie des Indes Occidentales nommèrent des 
Députés pour examiner ces deux Mémoires , & l'on crut y trouver plu- 
iîeurs contradictions. L'Hiftorien eft perfuadé que de part & d'autre on 
avoit commis de grandes fautes -, & que les intérêts particuliers avoient 
prévalu fur l'utilité publique. Cependant , après une longue difcuiîion , 
les Etats Généraux commencèrent par faire arrêter le Préndent de Scho- 
nembourg , Hacks , &c Schouppe. On leur donna des Juges , choifis d'en- 
tre les Officiers Militaires de la République. Schouppe fut privé des ap- 
pointemens qu'il pouvoit prétendre depuis le 20 de Janvier , jour de la 
Capitulation du Récif, & condamné à tous les frais de la Juftice \ châ- 
timent léger , s'il étoit coupable. Il paroît que les deux autres furent 
abfous. 

Les Portugais , contens du fuccès de leur politique , qui ne leur avoit 
coûté que de la patience par fa lenteur , ne refuferent point aux Hollan- 
dois , qui fe trouvoient encore difperfés en divers lieux du Brefil , la li- 
berté de retourner en Europe. On ne connoît aucune entreprife , de la part 
àes Etats Généraux, ou de la Compagnie Hollandoife d'Occident , pour 
réparer leur perte. Ils continuèrent la guerre contre le Portugal , mais fans 
expliquer d'autres motifs que ceux qui l'avoient fait commencer avant 
cette difgrace. Enfin , s'appercevant qu'ils ne faifoient que nuire aux Su- 
jets de la République , qui avoient des liaifons de Commerce à Lifbon- 
11e , la Province de Hollande fut la première qui fe détermina , le 1 de 
Mars 1661 , à faire une Dépuration aux Etats Généraux, pour repréfenter 
aux autres Provinces , que quelques plaintes qu'on eut à faire contre les 
Portugais , il étoit tems de penfer à la Paix. On en trouvoit une occa- 
fiôh favorable , dans la médiation du Roi d'Angleterre , Charles II , qui 
vouloit époufer l'Infante de Portugal. Ce, Prince offrait déjà de propofer 
une fufpenfion d'armes , en attendant qu'il fût afTez inftruit des différends 
de la République avec les Portugais , pour fe rendre plus utile à la paci- 
fication par fes foins. Cependant la Députation de la Chambre de Hol- 
lande , qui fe fit le 5 de Mars , parut d'abord inutile. Les autres Provin- 
ces jugèrent qu'avant que d'entrer en Traité , le Portugal devoit com- 
mencer par la reftitution du Brefil. A l'égard de la fufpenfion d'armes , 
elles prétendirent auflî , que loin d'y penfer fi-tôt , il falloit attendre que 
le Portugal eût fait quelques proportions raifonnables , & les demander 
armes en main. On ne lailfa point de faire pafïer s en Angleterre , les Pièces 
qui pouvoient faire connoître la mauvaife-foi qu'on reprochoit à la Cour 
jPortugaife 3 & quelque parti qu'on pût prendre ? fur les offres de l' An- 
gleterre , 



kBLISSSE- 



DES V O ï A GE S. 1 i y. V I. 217 

fleterfe , on déclara que l'honneur de la République ne permettoit pas Etai 
e fourfrir que les négociations avec les Portugais fe fifïent ailleurs qu'en ment des 
Hollande. Ce refte de fermeté fervit peut-être à les avancer : elles coin- Hoilandois 
mencerent bientôt à la Haie , fans que le Roi de la Grande Bretagne s'en AU RE6IL « 
mêlât beaucoup. Leur dénoûment , qui décida du fort d'une grande Région , 
ne peut être fupprimé. 

Les Portugais aïant confenti à traiter, par un Miniftre qu'ils envoïerent Traité qui rend 
aux Etats Généraux , leur firent repréfenter que la proportion , de leur rendre le Brefii aux 
les Terres qu'ils avaient pofïedées au Brefil , ne pouvoit jamais être acceptée -, Voitu & m - 
mais qu'ils avoient déjà offert de donner un équivalent en argent , & fait 
fentir à la République les avantages que la Paix devoit apporter aux deux 
Partis j que les intérêts du Portugal & de la Hollande étoient les mêmes 
aux Indes Orientales , par rapport à l'Efpagne , qui s'attribuoit des droits 
fur tout ce que la République y poiïedoit j que la Cour de Lifbonne avoit 
Fait publier , l'année précédente , un Ecrit qui contenoit les offres de S. M. 
Portugaife , & qu'on ne lui avoit fait là-deffus aucune réponfe ; enfin qu'elle 
en demandoit une , qui lui fît connoître la dernière réfolution des Etats. 

On ne fe hâta point de s'expliquer fur ces repréfentations : cependant 
on prit enfin le parti de commencer férieufement les conférences avec le 
Miniftre Portugais. La difficulté , entre les Provinces , ne fut que fur les 
matières qui en dévoient faire l'objet. La Gueldre , la Zelande , &c la Pro- 
vince d'Utrecht , ne vouloient traiter que fur les demandes qu'on avoit déjà 
faites au Portugal : mais la Hollande , qui préyoïoit apparemment l'inu- 
tilité d'une conférence de cette nature, rejettaleur propofition. Le 23 dd> 
Mai , le Miniftre Portugais offrit; i°. de donner pour équivalent la fomme 
de quatre millions de cruzades , qui revient à huit millions de florins HoL- 
landois, en fucre, en tabac, en fel, & autres marchandifes ; 2 . de s'ac- 
commoder avec les Compagnies de Hollande , touchant le prix du fel 
qu'elles faifoient prendre à Saint Ubes -, 3 . d'accorder la liberté du Com- 
merce , dans toutes les Conquêtes des Portugais , pour toutes fortes de mar- 
chandifes , à l'exception du Bois de Brefil : 4 . de païer ce qui étoit dû aux 
Particuliers ; 5 °. de faire publier la paix , auffi-tôt que la ratification feroic 
arrivée. 

Après ces offres , il s'éleva une conteftation dans l'AfTemblée , fur la 
diftribution de la fomme offerte : les uns vouloient qu'elle fût livrée aux 
Actionnaires , & les autres aux Directeurs de la Compagnie d'Occident. 
Cependant Aitzema rapporte une Lettre des Etats de Zelande , par laquelle 
il paroît qu'ils fe plaignirent amèrement de ceque le 18 du même mois 
les Députés des Etats de Hollande , & ceux des deux autres Provinces , 
avoient conclu qu'il falloit renouer les Conférences avec le Miniftre de 
Portugal : la Zelande demeuroit ferme à ne recevoir aucune propofition, 
que le Portugal n'eût du moins offert de rendre les terres du Brefil. Pen- 
dant cette conteftation , l'Ambaffadeur d'Efpagne demanda une Audience 
aux Etats Généraux , dans laquelle il déclara qu'il avoit ordre du Roi fou 
Maître, par une Lettre du 27 d'Avril, de les afturer qu'aufli-tot qu'il au- 
coit fournis le Portugal , il leur rendroit fidellement toutes les Places 
4jue les Portugais leur avoient enlevées , ou qu'ils avoient prifes à la Con> 
Tome KIF, Ee 



2I 8 HISTOIRE GÉNÉRALE 

- Etablisse _ pagnie des Indes Occidentales, depuis l'année 1641 , fuivant le cinquième 
ment des article de la Paix de Munfter. On vit , dans cette occafion , un parfait 
Holi-andois aC cord entre l'Efpagne èc la Zelande , qui avoient toujours été fort op- 
au B&esu. p fées : mais comme l'Efpagne ne parvint point à faire rentrer les Portu- 
gais dans la fourmilion , les Zelandois ne virent pas retomber , non-plus , le 
Brefîl au pouvoir 'de la République. 

Malgré tous les obftacles , & fans égard pour le jugement peu avan- 
tageux qu'on porta de la précipitation des cinq Provinces qui fe déclarè- 
rent pour la Paix , elle fut fignée le 6 d'Août , à la Haie , par le Comte 
de Miranda , Ambafïadeur de Portugal , Se par fk CommifTaires des Etats y 
8c publiée enfuite le 1 o du même mois. Cependant , comme il s'étoit 
fait , entre les Cours de Londres & de Portugal , un Traité qui faifoit 
douter s'il ne s'y étoit pas conclu quelque chofe qui ôtat au Roi de Por- 
tugal le pouvoir d'obferver tout ce qu'il venoit de promettre à la Haie , 
les Etats ftipulerent , par un article féparé , qui fut figné le même jour , 
que s'il arrivoit quelque difficulté de cette nature , le Portugal donnerait 
un équivalent pour la perte qu'elle pourrait caufer aux Hollandois , & que 
îe refte du Traité n'en feroit pas exécuté moins fidellement. On convint 
auffi avec l'AmbaiTadeur Portugais , qui devoit partir inceffamment pouf 
Li {bonne , qu'en arrivant dans cette Ville il fe feroit montrer l'original 
du Traité de fa Cour avec les Anglois , pour vérifier s'il renfermoit quel- 
que contrariété avec l'autre , & qu'il en enverrait aufîi-tôt un Extrait au- 
thentique à la Haie ; qu enfuite il ne ferait plus permis au Portugal de 
faire valoir aucune autre contrariété , pour retarder l'accomplifTement du 
Traité dans cette partie ; &c que s'il manquoit fur ce point , ou s'il fe 
pafloit une année , après la fignature de cet article , fans quel'équivalenc 
fût paie & toutes les conditions remplies , la République aurait les mêmes 
droits contre le Roi de Portugal & fes Sujets , qu'elle avoit eus avant la 
conclufion du Traité. 

Tous les articles furent dreffés en Latin , au nombre de vingt-fîx. Quoi- 
qu'on en ait rapporté quelques-uns dans les offres du Comte de la Mi- 
randa , l'importance d'une convention fi folemnelle , en vertu de laquelle 
le Portugal eft demeuré maître du Brefil , c'eft-à-dire d'une Contrée qui 
vaut aujourd'hui le Pérou pour cette Couronne , doit faire fouhaiter de 
Trouver ici ce que les autres contiennent de plus eiTentiel ( 5 6). On n'a 
pas eu d'autre motif, pour donner tant d'étendue au récit de cette gran- 
de négociation. 

1 Le Roi & le Roïaume de Portugal s'engageoient à païer , aux Etats des 
Provinces-Unies , quatre millions de cruzades , évaluées à huit millions 
de florins de Hollande , & de faire cette fomme en argent , en Sucre , 
en Tabac & en Sel. Ces Marchandifes dévoient être taxées au prix cou- 
rant. Si la fomme ne fe trouvoit pas complette , en argent , ou en Marchan- 
difes ftipulées , le Roi fe réfervoit la liberté d'y, fuppléer à fon choix , foit 
par quelque Marchandife d'une autre efpece , foit en relâchant les droits 
<jue les Marchands Hollandois païoient fur d'autres Marchandifes , ache- 

i$6) Ott |e tired'Aitzçma , au Tome II. 4es Réïolutions fecretes , pp. 50? Se fuïvanwsi 



DES VOÏAGES. L i *. VI. n> 

téfis ou vendues en Portugal , 8c les Etats auroient le pouvoir d'établir Etablissï- 



des Commis pour l'exécution. Les paiemens dévoient fe faire en feize ment des 
parties égales , dont la première fe paierait après la ratification du Traité. h ollandoi° 
Le Roi promettoit de faire rendre toute 1 Artillerie qui avoit ete paie au 
Brefil, & qui feroit marquée des Armes de la République ou de celles 
de la Compagnie des Indes Occidentales. Les Hollandois auroient la li- 
berté d'acheter , tous les ans , du Sel à Saint Ubes , au prix qu'il fe ven- 
doit en Portugal -, 8c fi l'on ne pouvoit convenir du prix , on fupprime- 
roit en leur faveur le partage du Sel , qui y avoit été introduit depuis 
quelques années j de< forte qu'il leur feroit libre d'en acheter de ceux qui 
le vendoient , indifféremment 8c dans la quantité qu'ils le délireraient. 
Les Sujets des Etats pourraient négocier en toute fureté , du Portugal au 
Brefil , 8c du Brefil au Portugal , en païant les mêmes droits que les Por- 
tugais , 8c porter ou rapporter de tout , à l'exception du bois de teinture : 
ils pourraient aufïi naviger,du Brefd aux autres lieux de la domination 
du Portugal , y charger 8c décharger librement , avec la foumiffion d'ac^ 
corder l'entrée de leurs Vaifieaux aux Exa&eurs des droits , pour y voir 
les Marchandises, les pefer , &: recueillir les droits ordinaires. Ils joui- 
raient , fans exception , des mêmes privilèges dont les Anglois jouifïbientL 
alors , ou jouiraient à l'avenir. Après avoir une fois païé les droits , ils» 
pourraient faire voile en tout autre endroit de la domination Portugaife 
fans en païer de nouveaux -, ils pourraient même charger des Marchandi- 
fes , que les Portugais ou les Amis du Portugal voudraient leur confier p 
pour les tranfporter dans quelque Port appartenant au Portugal , fans païer 
rien de plus que les Sujets mêmes de cette Couronne. Ils pourraient na- 
viger dans toutes les Colonies , Iles 8c Ports de cette Nation , fur les 
Côtes d'Afrique , avec la même liberté que les Anglois , ou que les Mar- 
chands de tout autre Pais , y féjourner , y commercer , y porter toutes 
fortes de Marchandifes par Mer , ou par les Rivières , ou par Terre , s'y 
établir des Magafins 8c des Maifons. Ces deux derniers articles ne pour- 
raient être violés fous aucun prétexte ; 8c fi ce malheur arrivoit de la part 
des Portugais , les Etats Généraux auraient droit de leur faire le même 
traitement , pourraient intenter contre le Portugal la même acHon qu'ils 
avoient intentée pendant la guerre, & le Portugal ferait obligé de leur donner 
fatisfaétion ; comme il aurèit les mêmes droits contr'eux , s'ils tomboient 
dans le même cas, Toute hoftilité cefTerait de part 8c d'autre , en Europe * 
deux mois après la fîgnature du Traité , 8c dans les autres Païs lorfqu'il 
y aurait été publié. Ce qu'on fe prendrait mutuellement , dans cet inter- 
valle , ferait reftitué ; mais ce qu'on fe feroit pris auparavant , dans les In» 
des Orientales & Occidentales , demeurerait à ceux qui s'en trouveraient 
en pofTeffion ; feui moïen d'entretenir la paix , qu'on vouloir rendre du- 
rable entre les deux Nations (57), 

(57) On voit par ce dernier article , oh- confirmée dans fa pofleflîon, & qu'elle n*â-* 

ferve l'Hiftoriën , que la Compagnie des voit aucun fujet de plainte : il n'y avoit 

Indes Orientales , qui avoit acquis, par ie que la Compagnie Occidentale qui enta fat- 

«koit de la guerre , eequ'elle avoit pris fur plaindre : mais falloit-il perpétuer la guerr§ 

fôs Pprtjagais an$ I^des Orjle^ïâlcs , çtoh aye.ç le Portugal, pour enrichir 4 e § P&ÎH 



Etablisse- 



tiô HISTOIRE GÉNÉRAtH 

La plupart des autres articles regardoient la fureté du commerce Hoî-' 
nt des landois en Portugal , furtout la liberté u y exercer leur Religion , fans 
Hollandois avoir rien à fourhir , pourvu qu'ils renrermaifent cet exercice dans leurs 
au Brisil. Vailfeaux , ou dans leurs Mailons , s'ils en avoient d'habituelles. Mais 
combien les quoique le Traité foit formel fur ce point , l'inquilition eft un Tribunal 
gÊnés n <Uns °ie« li redoutable aux Proteftans , que peu de hollandois fe hazardent à dé- 
buts Portugais, métier en Portugal , excepté dans la Capitale & dans quelques Ports de 
Mer, où ils font raiFurés par la protection des Ambalfadeurs & des Con- 
fuis. » Au Brefil, remarque l'Hillorien de leur Nation , de dans les Colo- 
« nies d'Afrique , où cette reflource manque , il n'eft pas fur de pro- 
» felfer une autre Religion que celle des Portugais , s'il n'arrive qu'on y 
» foit jette par la tempête. D'ailleurs le commerce que les Hollandois y 
» pourroient faire dépend fi fort des Gouverneurs & autres Officiers des 
» Ports maritimes, qu'on en reçoit des infultes , qui en ont éloigné tou » 
» tes les autres Nations. S'en plaindre à la Cour, c'eft fe jetter dans de 
» il grands frais & de il ennuieufes longueurs , que perfonne n'aime à 
» s'y expofer. Ainu" cette liberté, que les Traités de \66i accordent aux 
» Hollandois comme aux Anglois , de naviger dans toutes les polTeflions 
» Portugaifes d'Afrique ôc d'Amérique , n'eft qu'une faveur apparente 9 
»» ou qui n'a quelque réalité que dans le Portugal même, 
ufarpations da Les Portugais ne fe virent pas plutôt délivrés des Hollandois, que ne 
Bombais. penfant' qu'à s'étendre, ils s'avancèrent au Midi vers la Rivière de Plata s 

qui les fépare des Efpagnols à fon embouchure , & au Nord jufqu a celle 
des Amazones. Les Iles qui font à l'entrée de ce dernier Fleuve leur pa- 
rurent il bonnes , &c il convenables à leur Domaine du Brefil ,. qu'ils ne tar-» 
derent point à s'y établir. Ils parlèrent tout-à-fait le Fleuve ; &c trouvant- 
d'autres commodités dans la Guiane , ils s'en faiiïrent de même , & s'en: 
aifurerent la polTeflîon par des Forts , en continuant de prétendre que tou- 
tes ces Terres étoient de la dépendance du Brefil. A ce compte , à force.: 
de paiïer des Rivières , ils y auroient pu comprendre l'Amérique entière,, 
s'ils avoient eu dequoi foutenir leurs prétentions. Les défordres qui arri- 
vèrent dans la Colonie Françoife de Cayenne , établie dès l'an 163 5 5 , 
leur donnèrent le tems, jufqu'en 1664, de s'affermir au Nord de l'Amazone, . 
que les François regardoient comme une borne naturelle entr'eux. Us s'y ; 
établirent fi bien, que lorfqu'on y fit attention il ne fut pas pofïïble de les; 
en chaifer : ils fe font même avancés jufqu'au Cap d'Orange , qui les fé- 
pare actuellement des François. 

D'un autre côté, les Hollandois,chaiîés du Breiil, fon gèrent à fe dëdomma- - 
ger de leurs pertes,par un autre Etabliiîement dans l'Amérique Méridionale. 
Dès l'année 164a, les François, en avoient formé un fur la Rivière de Suri-. - 

culiers , fans aucune certitude de la finir monde pour y occuper leur place. On a rep- 
avée avantage ; D'ailleurs on ne pouvoit ef- marqué s depuis long-rems , que les Habn- 
pérer de reprendre & de conferver le Bre- tans des Provinces-Unies ne font pas pro- 
fil, qu'avec une armée considérable & des près à faire des Colonies & à les conferver ,.> 
feins infinis , pareeque ce Pais écoit plein dé quoique les Efpagnols , les Portugais , les • 
Portugais , qu'il n'étoir pas pofîible d'en Anglois & lés François y aient très bien.'; 
dsaffer #&■ qu'on, n'avoir pas même affez. 4e léufîi , furtout en Améiicuje, 



Etablisse- 
aï e N t des 

HOLLANDOIS 

A-SUÏUNAM. 



D ' E S ■ ' V Ô î A G £ S. L r v. Vf. ut 

Ham ; mais les Terres y étant marécageufes & mal-faines , ils les aban- Etablisse- 
donnerent bientôt. L'Angleterre , qui s'en faifit , n'en fit gueres plus de ment des 
cas. Les Hollandois , dont la Patrie n'eft qu'un Marais , s'en accommo- Hollandois 
derent mieux j & Charles II n'eut pas de peine à s'en défaire en leur fa- Ay Brésil. 
veur vers l'année 1668 (5*0» Il femble que la Nation Hollandoife foit 
née pour faire valoir des Marais, où les autres Peuples ne trouvent qu'un 
çerroir ingrat 8c des fonds ftériles. Elle a trouvé , fur les bords de la Ri- 
vière de Surinam, une Terre humide 8c bourbeufe (59) où elle n'a pas 
lai(ïe de bâtir un Fort , nommé Zelandia , proche du Bourg de Paramari- 
bo j& cette Colonie, accrue par des François réfugiés, eft devenue flo- 
riiTante. Elle appartient à différentes Sociétés, dont la Compagnie des In- 
des Occidentales fait partie. Quelques Particuliers ont commencé des Ha- 
bitations fur la Berbice , à l'Oueft de Surinam -, mais ces EtabliiTemens ont; 
été moins encouragés 8c n'ont pas fait les mêmes progrès. 

La même Compagnie, qui avoir fait la Conquête du Brefil , poflede 
encore , au Nord de la Côte de Venezuela , trois Iles , de celles qu'on, 
nomme fous le vent. La principale eft Curaçao , qui fe prononce Curaço : 
les deux autres font Bonnaire 8c Aruha , ou Oruba. On rapporte l'acqui- 
iîtioji de Curaçao à l'année 1 634 (60), 



liés qu'ils pof- 
fedmi. fut la- ma»' 
me Ccxe-,,- 



(5 8) On verra , dans la fuite , qu'ils lui cé- 
dèrent la Nouvelle Belge, dans l'Amérique 
Septentrionale. 

( s 9) Voici l'idée qu'en donne l'Hiftorien 
de la République : Charles II , dit-il , en- 
voïa ordre , le 9 Juillet 1668, à ceux qui 
tenoient Surinam pour l'Angleterre , de re- 
mettre ce Pofte aux Hollandois. Il eft fur la 
Côte Orientale de l'Amérique , au cinquiè- 
me degré de Latitude Nord 5 ( 5 dég. 49 min. 
iuivant M. de la Condamine ). Le terrein 
y étoit alors extrêmement mal fain , parce- 
qu'il étoir couvert de Forêts , qui empê- 
choient que le Soleil, quoique deux fois ver- 
tical dans l'année , ne lé deffêchât , & que 
le vent ne contribuât au même effet. Mais 
enfin , après avoir vu qu'on en pouvoir ti- 
rer beaucoup de fucre y on y a fait un fi 
grand abbatis de bois, qu'il eft devenu beau- 
coup plus fain en fe deflechant y ce qui a 
fait groflir considérablement la Colonie. Un 
Particulier, qui y avoir demeuré long-tems-, 
& qui étoit revenu riche, difoit que fi les Pro- 
vinces Unies n'en tiroient autant , ou plus , 
que des Indes Orientales, ce feroit leur faute; 
En effet , la Colonie , n'àïant fait qu'aug- 
menter , s'eft étendue îe long de la -Rivière,, 
d'u Nord' au Sud. Elle envoïa bientôt une très 
grande quantité dé fucre brut en Hollande j 
& depuis peu de tems on a efiaïé d'y plan- 
ter du caffé , qui y a très bien réufêi , & 
gui deviendra encore meilleur avec le tems 3; 



quand on aura tu , par l'expérience^ îa meit- 
leure manière de le cultiver. T. 3.1.1)^.241. 
( 60 ) Pendant que les Etats , dit le 
même Hiftorien , travailloient à faire des 
Conquêtes au Brefil , ils penferent à fe pro- 
curer auffi quelque Ile. Ils jetterent les yeux 
tur celle de Curaçao : elle eil au douzième 
degré de Latitude Septentrionale , peu éloi- 
gnée de la Côte de Venezuela, & fa longueur 
eft de fept lieues , fur trois de largeur. Elle: 
eft fertile ; on y nourrit du Bétail ; il y avoit" 
divers bois de teinture : mais ce n'étoit pas 
pour cela qu'on voulut en faire la conquête ; 
c'éroit pour la faire fervir de retraite aux - 
Vaifleaux Hollandois , que la Compagnie 
envoïoit croifer dans ces Mers , fur les Es- 
pagnols qui alloient , de la Nouvelle Efpa- 
gne & de las Honduras , à la partie Méridio- 
nale de l'Amérique. La Compagnie y envoïsP 
quatre Vaiffeaux & quelques Trouppes , qui- 
réduifirent facilement le Gouverneur Espa- 
gnol à fe rendre 3 le z r d'Août ,, à condi- 
tion Ê qu'il feroit tranfporté au Continent: 
avec toute fa Colonie, avec liberté néan~- 
moins de demeurer dans l'Ile pour ceux qui 
le voudraient outre une vingtaine de Fa— 
milles que les Hollandois furent bien aifès ■• 
d'y retenir , parcequ'ils en efpéroient quel- 
quelques fervices pour leur établifTernens» ■ 
Cette Ile - eft encore entre les mains des Hol- 
landois , & fert plutôt à recevoir les Vaif- 
ieaux de- cette Nation ,. qui vona négocier 



211 HISTOIRE GÉNÉRALE 

§ I v. 

Description du Brésil. 

Introduc- \^CJoiqu'une partie des noms qu'on va lire ait déjà paru dans les Jour- 
tion. naux gç i es au c res récits précédens, on ne cherche point à fe difpenferde 

l'embarras de les recueillir , dans une Defcription plus régulière. La Géo- 
graphie a toujours fait un des principaux objets de ce Recueil , Se nous 
ne commencerons point fi tard à nous écarter de notte méthode. 

C'eft aux gueres prefque continuelles que les Portugais, ont eues à fou- 
tenir contre les Habitans naturels du Brefil , qu'on attribue l'éloignement 
qu'ils ont toujours eu pour s'établir dans l'intérieur des Terres ^mais quel- 
qu'autre motif qu'on veuille leur fuppofer , la plupart de leurs Colo- 
nies , leurs Villes Se leurs Forts , font iitués le long du rivage , à des di£» 
tances inégales , Se fouvent aftez conftdérables. On a déjà remarqué qu'ils 
donnent à leurs Provinces , ou leurs Gouvernemens , le nom de Capitai- 
nies. Comme ils ont affecté , à l'exemple des Efpagnols , de n'en publier 
aucun détail qui porte un caractère d'autorité , on eft réduit à des témoi- 
gnages particuliers , Etrangers ou Nationaux , Se quelquefois avec le cha- 
grin de ne pas les trouver d'accord. Herrera , par exemple , Se d'autres. 
Hiftoriens après lui, ne comptent que neuf Gouvernemens dans toute l'é- 
tendu du Brelil. Oliveira , qu'on doit croire mieux inttruit , puifqu'il' étoit ' 
Portugais Se qu'il fait profeffion d'écrire fur des Mémoires de fa propre 
Nation , en compte quatorze , à commencer , dit-il , depuis Para , c'eft- 
dire , prefque fous l'Equateur , jufqu'au 35e degré de Latitude Auftrale > 
VT , , „ & fuivant la Côte dans tous fes détours , il fait monter cet efpace à plus 

Nombre des s^ , i • i . »-t i 1 r» 

«oîveincmens, de mille Se quarante lieues. Quon lui donne, ajoute-t il , le norri de Bre- 
eu capuaimes. £1 ou touc aun:e nom ? i[ comprend quatorze Capitainies., qui font Para % 
Maranon j Clara j Rio grande _, Paraïba _, Tamaraca _, Fernambuc 3 Seregipé » 
Bahia , llheos _, Spiritu Santo _> Porto feguro _, Rio de Janeiro Se Saint F~in- 
cent ; lix defquelles appartiennent à des Seigneurs particuliers > qui les ont 
conquifes par les armes, Se les huit autres au Roi. Il entre même dans 
le compte de leurs diftances. Depuis celle de Para jufqu'à la féconde qui 
eft celle de Maranon, il compte 160 lieues j de Maranon à Ciara> 12-55 

fur la Côte avec les Efpagnols , malgré les fertile que Curaçao , mais le bois de teinture 

défenfes du Roi d'Efpagne , qu'à tirer parti y eft encore plus abondant. Pour peu que le ( 

des productions du terroir. La Colonie de tems Toit clair , on voit ces Iles de Tune à 

l'Tle ne peut exciter l'envie : elle dépend l'autre. Aruba n'a pas plus de trois lieues 

d'un Gouverneur , du nombre de ceux qui ne de long, Se n'eft éloignée que d'environ huit 

peuvent fubfifter en Europe , Se qui ne la milles , du Cap Saint Romain. Entre pîu- 

quittent que pour s'enrichir par toutes fortes ïxeuis Montagnes , elle en contient une qui 

de voies. 1. 3. p. ijo. s'élève en pain de fiicre. Une autre petite 

Bonnaire eft à douze degrés Se quelques Ile, qui en eft fort voiline , lui forme un 

minutes de la même Latitude. Sa circonfé- Port commode, de cinq oufix brafTes d'eau m 

rence eft de feize ou dix -fept milles , Se fes fur un fond de vafe. De toute autre part } |e§ 

Çôres font fort efçarpées. Elle eft moins Côtes font efearpées,, £«?/,].. x $,<;... i* t 




un.JOir. 



JS T ° 3. 



DÈS V O i A G Ë 5, t t y. VI. 125 

«k Ciafa. a Rio grande 100 ; de Rio de grande àParaiba, 45 -, de Pa- * Desçiup-" 
raiba à Tamaraca , 25 ; de Tamaraca à Fernambue , G\ de Fernambucà tion d» 
Seregipé , 70 ; de Seregipé à Bahia, 25 ; de Bahia à Ilheos , 30 \ d'Ilheos B R £SI i- 
à Porto Segvuo , 30 -, de Porto Seguro à Spiritu Santo ,65 \ de Spiritu 
Santo à Rio Janeiro , 75 -, & de Rio Janeiro à Saint Vincent , 6$. Oh 
aura l'occaiîon de faire plufîeurs remarques fur ces mefures , d'après quel- 
ques Voïageurs plus récens ; mais ne connoiiîant point de meilleur ordre 
pour la defeription de ces Provinces , on va le Jfuivre , tel qu'il eft ici 
tracé. 

La Province de S. Vincent, qui efb la plus méridionale, commence, fuivant "T* j— * 

Oliveira , au Fleuve qu'on a décrit fous le nom de Rio de la Plata. Mais fes v E SAiNI 

limites paroifTent incertaines &: mal expliquées. Un ancien Miffionnaire en Vincent. 

parie dans ces termes : » La Ville de cette Capitainie eft fîtuée dans un petit 

« Golfe , par les 24 degrés de Latitude Auftrale , à quarante lieues au Sud 

« de la Ville de Rio Janeiro. Sept ou huit Jéfuites , qui y font leur féjour , 

»> s'emploient avec beaucoup de peine & de zèle au Salut des Indiens, qui 

*> font répandus aux environs dans plufîeurs Villages. Ils pénètrent fouvenc 

*•> dans l'intérieur du Pais , furtout vers celui des Cariges , qui font à 80 

si lienes au Sud de la Ville de Saint Vincent , & qui ne s'étendent pas 

*» moins de deux cens lieues fur cette Côte , jufqu'aux bords de Rio de 

» la Plata. De tous les Indiens du Brefil , ce font les plus policés. Ils fe 

a couvrent le corps de peaux de Bêtes. La plupart font d'une belle 'faille, 

*> de le difputent en blancheur aux Européens. On leur a toujours trouvé 

*» beaucoup de bonne foi dans le Commerce ; mais la crainte de l'efcla- 

*3 vage , pour lequel ils fe voient quelquefois enlevés par les Portugais, - 

*> leur ôte la liardiefTe de s'approcher de Saint Vincent. On obferve eue 

fe par un jufte Jugement de Dieu , les Colonies , qui traitent ces malheu- 

9» reux Indiens avec cruauté , décroiiTentde jour en jour ; au lieu que cel- 

* les qui fe conduifent plus humainement 3 proiperent d'une manière fen- 

s* fîble {61). 

Stadius (61) donne le nom de Tupinikinjes aux Brafîliens de cette Ca- 
pitainie qui ont reconnu la domination des Portugais. Ils habitent, dit-^ 
il 9 les Montagnes à plus de 80 lieues dans les Terres , & ne lauTent pas 
de s'étendre d'environ 40 lieues fur la Côte. Leurs Voifîns , au Sud , font" 
les Cariges. Du coté du Nord , ils ont les Topinambotis _, Nation farou- 
che , qui a toujours détefté les Portugais. Les Millionnaires établis dans 
ces quartiers parlent d'un Peuple barbare , qu'ils nomment les Miramumïhs , 
dont les Portugais ont eu beaucoup à fouffrir , mais prefque toujours par 
leur propre faute. Il n'y avoit point d'artifices & de violences, qu'ils n'em- 
^loïaifent continuellement pour y faire des Efclaves , jufqu a fe déemifei: 
iouvent fous às,s habits de Jéfuites , avec des armes cachées fous leurs 
robbes. 

La principale Ville de cette Capitainie porte le nom de Santos. Sa fi- vijkde&aM* 
îiiation eft à 40 lieues de Rio Janeiro , vers le Sud , à 3 on 4 de la Mer , 

U 1) te P. Jarric , dans foti Trefor. y 

{6%) On a 4e lui 4eux Journaux fort Informes, gui & trouvent 4ans la Ceîîe^ïoa 



2*4 HISTOIRE GÉNÉRALE 

D e s c k i p- dans une Baie où les plus grands Vaiifeaux Marchands peuvent mouiller. 

tion du On n'y compte gueres plus de quatre-vingt Maifons. Les Anglois , s'en 

3& es il. étant autrefois faifis fous la conduite du fameux Candish , en demeurèrent 
Maîtres environ deux nuis, & trouvèrent dans le butin une bonne quan- 
tité d'or, que les Indiens y apportoient d'un lieu nommé Mutinga , où 
les Portugais ont aujourd'hui des Mines. Il y avoit alors , aux environs de 
la Ville , trois Moulins à Sucre. Laet raconte , fur le témoignage d'un Fla- 
mand qui avoit paire quelque tems dans cette Contrée, que la Ville de Santos 
eft fituée vis-à-vis de la pointe de l'Ile de Saint Amaro ,à 3 lieues de la Mert 
qu'elle eft fermée d'un mur du côté de la Rivière , à laquelle il donne 
en cet endroit une demie lieue de large \ qu'elle a d'ailleurs deux petits 
Forts , l'un au Sud , l'autre vers le milieu du mur ; qu'elle, a plus de cent 
Maifons, dont les Habitans font un mélange de Portugais & de Metifs, 
une Eglife Paroilîiale , un Monaftere de Benedi&ins & un Collège de Jé- 
fuites (63). L'Entrée du Port fe nomme Barra grande. 
ville de Saint Saint Vincent , qui ne paiTe que pour la féconde Ville de ce Gouver- 

vincau. nement , quoiqu'il en porte le nom , eft à trois ou quatre milles au Sud de 

Santos. On vante fes édifices • mais le Port en eft moins commode , &pref- 
qu'inaccefïlble aux grands Vaiifeaux. A fept ou huit milles , dans le Con- 
tinent , on trouve Tanfe &c Cavane , deux Bourgs habités par des Portugais , 
&c renommés pour la fécondité de leur terroir. C'eft , de ce côté , le terme 
des Etablilfemens du Portugal. Le Flamand de Laet comptoit environ 70 
Maifons à S. Vincent , &z trois ou quatre Moulins à Sucre. 

Une troifieme Ville , ou du moins un lieu que les Portugais honorent 
de ce nom , eft Jîitauhacin, Le même Flamand nomme encore Hangé &C 
Cananée , qui font au Sud de Saint Vincent. Hangé en eft à dix ou onze 
lieues , & Cananée à quarante. Mais on les donne moins pour des Vil- 
les que pour des Cantons peuplés , puifque l'on fait confifter Cananée en 
deux ou trois Villages , ou petites Villes fans fortifications , qui ne font 
acceffibles qu'aux petits Navires. 

De Saine Vincent à Barra grande , on compte trois lieues. Les plus grands 
Vaiifeaux remontent par cette Barre jufqu'à Santos : mais une autre Barre , 
nommée Britioca , quatre ou cinq lieues au Nord de la grande , ne reçoit 
que de fort petits Bâtimens pour Santos , quoiqu'on ait pris foin de la 
munir d'un petit Fort de pierre , qui eft à l'entrée même ? fur une pointe 
fabloneufe. 
Monts de Per- A trois lieues de Santos, en continuant de remonter le Fleuve 8 on 

•abiacaba. rencontre de très hautes Montagnes , que les Indiens nomment Perna- 
biacaba , &c qui s'étendent en longueur , dans la forme d'une Côte de Mer. 
Le Fleuve même contient plufieurs Iles , où les Portugais ont des Mé- 
tairies Se des Jardins. On monte , dans des Barques , jufqu'au lieu qu'ils 
appellent Cabatra , où l'eau du Fleuve fe trouve potable *, &c deux lieues 
plus loin , on defeend , par une pente fort rapide , des Montagnes précé- 
dentes. Ainfi les Monts de Pernabiacaba font des hauteurs extraordinai- 
res , qu'on n'emploie pas moins de deux heures à monter avec beaucoup 
de peine , par des chemins taillés en degrés parmi les Arbres , ôç dont le 

£63) Defcnjnion des Indes Occidentales 3 îiv. 15. chap. i£„ 

fommei 



T I O N D IT 

Brésil. 



D E S V O ï A G E S. L i v. V I. lij 

fcmmet n'a pas plus de cent cinquante pas de large. Il offre un chemin , desckip 
qui conduit , d'abord au Sud , enluite à l'Oueft , par d'autres Montagnes 
ëc par une Forêt de fix ou fept lieues , vers la Ville de Saint Paul. Ce 
chemin eft coupé par deux petites Rivières , qui fe réunifiant hors de la 
Forêt pour prendre leur cours à TEft , où elles fe jettent enfin dans le 
Fleuve Injamb'u En fortant de la Forêt , le même chemin continue l'es- 
pace d'une lieue vers l'Oueft , &: delà vers le Nord , jufqu'à Saint Paul > 
par une Plaine fort découverte. La Ville de Saint Paul eft fituée fur une 
Colline , d'environ cent cinquante pas de haut, du pié de laquelle fortent 
deux Ruifleaux , l'un du côté du Sud , l'autre de celui de l'Oueft , qui mê- 
lant bientôt leurs eaux , vontfe jetter aulîi dans l'Injambi. On a , de la Ville , 
une vue charmante au Sud, à l'Eft & au Nord, fur' des Plaines fans bor- 
nes; à l'Oueft, fur de fort grandes Forêts. Elle contient une centaine de 
Maifons -, une Eglife Paroifîiale ; deux Monafteres , l'un de Bénedi&ins , 
Fautre de Carmélites , 8c un Collège de Jéfuites. Le Commerce n'y con- 
iifte qu'en Beftiaux &c en fruits de la terre , furtout en Froment , dont le 
feui défaut eft de manquer de couleur. La Nature n'a refufé , à ce Can- 
ton ., que de l'huile , du fel & du vin. L'air , rafraîchi par celui qui def- 
cend des Montagnes , n'y eft jamais d'une exceffive chaleur. L'Hiver y eft 
atfez froid , 8c quelquefois même accompagné d'un peu de glace. 

Le Fleuve Injambi coule au Nord de S. Jean , à près d'une lieue de la- 
Ville. Il eft fort poifïbneux , aftez large , 8c capable de porter des Bâti- 
♦nens médiocres. Sa fource eft au Levant de la Ville , dans les Montagnes 
de Pernapiacaba , d'où il defeend à l'Oueft : la faifon des pluies le fait 
quelquefois fortir de {qs bornes , jufqu'à couvrir tous les champs voifins. 
Au Nord du Fleuve , les Montagnes s'étendent de trente ou quarante lieues 
en longueur, entre l'Eft 8c l'Oueft , 8c de dix, ou quelquefois quinze, uiaesd'ocit 
en largeur. Elles renferment pluiîeurs Mines d'or , qui s'y trouve en grains sainr Paul. 
8c en poudre , 8c communément de 2 2, Carats. Laet en rapporte les noms j 
celles de Santiago 8c de Santa Cruz , dans les plus hautes parties des 
Montagnes ; celles de Pefniapiacolba , à quatre ou cinq' lieues de la Mer 5 
celles de Geragua , à cinq lieues au Nord de Saint Paul _, 8c dix-fept ou 
dix-huit de la Mer ; celles de Sierra Dos Guamuncis ^ à deux lieues au- 
delà de Geragua -, celles de Noftra Sériera de Monferatte , à dix ou douze 
lieues de Saint Paul à l'Oueft, où l'on trouve des grains qui pefent juf-. 
ç[u'à trois onces ', celles de Buturunde , à deux lieues à FOueft de celles- 
ci } 8c celles de Punta Cattiva _, à trente lieues de Saint Paul , au Sud. 
Du même côté , prefqu'à la même diftance de Saint Paul , on rencontre les Montagnes i* 
Montagnes de Berafueaba ., abondantes en veines de fer , 8c même aîTez berafueaba,, 
riches en or , que les Indiens de Cananea viennent tirer. Les Portugais y 
ont bâti une petite Ville , nommée Saint Philippe. Le Fleuve Injambi de- 
vient ici beaucoup plus grand , par la jonction de plusieurs Rivières , qui 
defeendent de l'Eft 8c de l'Oueft } 8c l'on prétend qu'il porte leurs eaux 
avec les tiennes dans le Parana ; mais £es fréquentes cataractes le rendent 
peu navigable jufqu'à fon embouchure. A quatre ou cinq lieues de Saint 
Paul , vis-à-vis du chemin qui conduit à Berafueaba , on voit un beau Mou- 
fiîi 1 lucre , dont tout le produit eft emploie en confitures 8c en confer- 
Tffme XI F, F f 



±2.6 HISTOIRE GÉNÉRALE 

"r ve , parceque les citrons 8c toutes fortes de fruits font ici dans une er- 

D e s c r i r- * J r , i . 

t i o n du tteme abondance. 

Brïsu. Enfin , à quatre ou cinq lieues de Saint Paul , vers l'Eft , on rencontre 

un gros Bourg d'Indiens , mêlés de quelques Portugais ,. qui fe nomme 
Saint Miguel, 8c qui eft fitué fur la rive même du Fleuve Injambi. Cinq- 
autres lieues plus loin , mais plus droit à l'Eft , on arrive à Magi-Miri 3 , 
Village d'un petit nombre de Maifons , peu éloigne de l'Injambi 8c des. 
Montagnes de Pernapiacaba. C'eft à quelques lieues de ce Village. , entre 
l'Eft 8c l'Oueft, que le Fleuve Injambi fort de trois ou quatre fources. 
Si l'on traverfe ces dernières Montagnes , on trouve d'autres terres , 8c 
de vaftes Plaines , arrofées par un aflez grand Fleuve , auquel on a donné 
le nom de Rio de Sorobis _, qui, après avoir parcouru un vafte Pais 8c s'ê- 
tre précipité par plus d'une cataraéte , va fe jetter dans l'Océan entre le 
Cap Frlo , 8c Spiritti Santo. A l'Oueft de ce Fleuve , on ne trouve que 
d'immenfes Campagnes, la plupart defertes, ou peu cultivées, 8c traver- 
fées par divers Fleuves , qui coulant au Sud , vont fe perdre vrai-fembla- 
blement dans celui de la Plata. Elles font fermées à l'Eft par de hautes 
8c rudes Montagnes , qu'on ne croit point fans plufieurs Mines d'or 8c 
d'argent. Il en fort pluiieurs Fleuves , particulièrement celui qui fe rend, 
dans l'Océan entre Bahia 8c Fernambuc , 8c qui eft connu fous le nom de. 
Rio S. Francifco. 

Le Port 8c l'embouchure du Fleuve de Santos ont devant eux , à la-, 
diftance d'environ vingt milles d'Angleterre , l'Ile de Saint Sebaftien , af- 
fez grande , dans la forme oblongue y 8c vers le Sud ; à quelque diftance' 
de celle-ci, celle à'Alatrajfe y qui eft de moindre grandeur , mais plus haute. 
Entre l'Ile de Saint Sebaftien 8c le Continent, il n'y a point de grands 
Vaifïeaux qui ne puiiïent être à couvert des vents., dans un mouillage fort 
fur, L'Ile même offre quantité de Havres , où la pêche 8c l'aiguade font 
également faciles. Mais elle eft fi couverte de Bois & de ronces .,. qu'on 
n'y fauroit pénétrer. Son principal Port fe nomme Porto dos Cajlellanos.. 
Deux petites Iles voifines portent le nom de Viclorio 8c dos Bujios. Sut 
le Continent , vis-à-vis de S. Sebaftien ,. on trouve quelques Portugais dans 
un petit Bourg 3 que Knivet _,. Voïageur Anglois dont nous avons une pe- 
tite Relation , nomme Jaquevere. Il va plus loin # iL place un Village nom^- 
mé Pianueo _, habité par des Indiens qu'il appelle Portes.- 

Oliveira donne , à cette Capitainie , cinquante lieues depuis Santos vers; 
le Sud , 8c quinze ou vingt vers le Nord. Il y comprend aufli la Colonie 
de Paratininga y qui eft à dix ou douze lieues de la Ville de Saint Vin- 

raûninga.. cent s dans les grandes Plaines dont on a parlé ,. où les Jéfuites avoient: 

une Maifon . qui fut ruinée par les Sauvages en 1600 _, mais qu'on croit: 
bien rétablie. 

~ — — — On donne le. fécond rang à la Capitainie de Rio Janeiro , ou Rivière: 

de Rio Ja- ^ e ^ anv i er 5 que Di âZ de Solis , à c^ui l'on attribue fa découverte en 1 5 2,5 5 , 

wekr.0. met a 2 2 degrés 20 minutes de Latitude Auftrale. On a vu que les Fran- 

çois s'y établirent en 155.5 s f° us la conduite de Villegagnon 3 8c nous, 
n'ajouterons rien à la defeription du Fleuve & de fon Ile , que nous avons- 
donnée fur les obfervations de Lery. Après la retraite des François , qui: 



DES VOÏAGES. L i v. VI. 127 

furent dépolTedés en 1558, par Emmanuel de Sa , les Portugais y bâti- DESCRir 
rent une Ville du côté Méridional du Fleuve , fur une petite Baie qui for- tion d w 
me un demi cercle , à deux milles de la Mer , dans un lieu plat , mais Brésil. 
entre deux Montagnes d'une pente fort douce. Sa longueur , dans cette lî- 
tuation , eft d'une demie heure de chemin , tandis qu'en largeur à peine 
contient-elle dix ou douze Maifons. Les rues n'en éroient point encore 
pavées vers le milieu du dernier fiecle -, elle n'avoir encore ni portes ni 
murs : mais elle étoit défendue par quatre Forts , dont le premier s'of- 
froit , du côté de l'Eft , fur un Roc fort élevé -, le fécond , dans une Ile 
ou un Rocher de la forme d'un pain de fucre , à peu de diftance de la 
partie occidentale de la Côte j le troilieme , au Sud de la Ville , & le 
quatrième , au Nord. La Ville, d'ailleurs, eft comme divifée en trois par- 
ties , dont la première 8c la plus haute contient l'Eglife principale ôc le 
Collège des Jéfuites ^ la féconde , un peu plus bafle , fe nomme Barrio 
de S. Antonio ; & la troiiieme s'étend fur le rivage même de la Baie , 
depuis le Fort intérieur , jufqu'aux murs d'un Monaftere de l'Ordre de 
Saint Benoît. Le P. Jarric nous apprend que c'eft le Roi Sebaftien qui a 
bâti le Collège de Rio Janeiro , comme la plupart de ceux du Breiil. Oit 
n'y compte pas ordinairement moins de cinquante Jéfuites , en y com- 
prenant néanmoins ceux qui font difperfés dans d'autres petits établiiïè- 
mens de fa dépendance , furtout dans deux grands Villages voiiins de là 
Ville , compoies de plusieurs milliers de Brafiliens , qui ont embraifé le 
Chriftianifme. 

Cette Province renferme le Cap Frlo j & la Baie dos Reyes , où les 
Portugais ont une Ville nommée Angra dos Reyes , éloignée d'environ 
douze lieues de l'embouchure de Rio Janeiro , & fituée dans le Conti- 
nent , vis-à-vis d'une Ile que les Portugais nomment Grande j qui en a 
près d'elle une plus petite , nommée Ypoja. Cette Colonie , qui n'eft pas 
fort ancienne , n'a point fait encore de grands progrès. C'étoit dans le Pais de 
Rio Janeiro , que la célèbre Nation des Topinamboux avoit (qs princi- 
paux Etablififemens. Il y eft refté peu de ces redoutables Indiens , excepté 
vers la Côte de l'Ile de Marigua , où les Naturels du Pais font gloire 
d'en tirer leur origine , Se leur reifemblent en effet par les mœurs , la 
figure 8c le langage. Les autres Brafiliens du Pais font un mélange de dif- 
férentes Nations , qui ont reçu le joug des Portugais , 8c qui les fervent 
avec une aveugle foumifïion. 

La troiiieme Capitainie du Breiil , nommée Spiritu Santo , eft fituée ■ ' . ' , ,. ■■ 
par les 20 deçrés de Latitude Auftraie , à foixante lieues au Nord de Rio apitainie 

• • ' DE jPIRITIÎ 

Janeiro , &c cinquante au Sud de Porto Seguro. On n'y compte gueres santo. 
plus de deux cens Familles Portugaifes , dans deux Villes , dont l'une 
porte , comme fa Baie ou fon Port , le nom de Spiritu Santo. Laet parle 
d'un petit Fort, alfez mal muni, qui fe préfente à droite en entrant dans 
le baftin du Port. 

On vante cQtte Province , comme la plus fertile partie du Breiil. Il n'y 
manque rien de ce qui eft nécefTaire à la vie. La chaflTe y fournit toute 
forte d'Animaux , les Rivières une quantité incroïable de PoifTon j &£ les 
Terres ? arrofées des plus belles eaux du monde ., ne refufent rien au u*a=» 

Ffij 



2iS HISTOIRE GÉNÉRALE 

vail de ceux 



Descrip- Margajats 



:ux qui les cultivent. Ses anciens Peuples , qui Te nommoient 
, ont été long-tems mortels Ennemis des Portugais •, mais s'é- 
t i o n v u tant "^p pr ivoifés par degrés , ils ont fait avec eux des alliances que le tems 
a confirmées. 

Les Contrées, qui féparent cette Capitainie de celle Rio Janeiro , font 
arrofées par un grand Fleuve nommé Parayba j qui fe jette dans l'Océan 
par les n degrés 8c quelques minutes , 8c dont les rives ont pour Ha~ 
titans la Nation des Pareybes. On remarque ici , pour éviter la confu- 
fion , que cette Côte a trois Fleuves du nom de Parayba (64) ; l'un , dont 
on a parlé , qui tombe dans la Mer , entre Rio de la Plata 8c la Capi- 
tainie de Saint Vincent-, le fécond, dont il eft ici queftion , qu'on fait 
defeendre de fort loin dans les terres , &: qui fe groftit , dit-on , d'un fort 
grand nombre d'autres Rivières ; 8c le troifieme , dans la partie Septen- 
trionale du Brefil , dont il refte à marquer la fîtuation. 

Les Hollandois , aïant obfervé le Port de Spirku Santo , pendant qu'ils 
ftatdffSpirïtii ( ^ co i e41t en poirelïion du Brefil , en ont donné la defeription fuivante : il 
s'ouvre à l'Eft , dans une Baie de médiocre grandeur, qui contient quel- 
ques petites Iles, 8c dont le coté feptentrional eft parfemé de rocs dan- 
gereux. L'entrée du Port fe fait reconnaître par une haute Montagne , en 
forme de cloche , que les Portugais nomment Alva , 8c qui fert comme 
de but aux Pilotes. Enfuite , avançant un peu , on découvre , fur une 
hauteur efearpée , une Tour blanche , peu éloignée du rivage , qui étok 
autrefois celle d'une Eglife nommée Nojlra Senora de Penna. Il y avoir 
dans ce lieu une petite Ville , dont quelques Maifons fubiiftent encore 3 
viU'a-vcja, fous le nom de Villa ve] a. Avant que d'y arriver , on trouve quelque dif- 
ficulté à paifer le. col du Port , qui eft reâTerré par une petite Ile oblon- 
gue , dont il part un banc de fable j mais après ce paiFage , la navigation 
eft fans danger. En entrant , on découvre à droite un rocher qui s'élève 
en forme de cône obtus ; à gauche , fur le bord même du rivage , une; 
Montagne allez haute 5 que les- Portugais ont nommée le Pain de Sucre y 
parcequ'elle en a réellement la forme ', 8c de l'autre côté , c'eft-à-dire au- 
delà du rocher, un petit Fort quarré , qui mérite peu d'attention. On ar- 
TiHeteSpirita- r j, ve a i n (i a [ a ville de Spiritu Santo , qui eft htuée au côté droit du Port y 
fur la rive même , à la diftance d'environ trois lieues de la Mer , 8c qui 
n'a , ni foflTé , ni mur. On voit , dans fa partie Orientale , un Monaftsre 
avec fon Eglife , de l'Ordre de Saint Benoît , dont il porte le nom : vers 
îe milieu de la Ville , une autre Eglife , qui fe nomme San Francifco ; 
& dans la partie Occidentale , le Collège 8c FEglife des Jéfuites. 

Le P. Jarric dit que cette Ville eft la quatrième Réiidence de fa Com- 
pagnie au Brefil -, qu'elle eft fituée au vingtième degré de Latitude Âuf- 
trale , 8ç quelle eft à 70 lieues de la Ville de Janeiro. If compte dix 
mille Indiens convertis , dans fix Villages voiflns. Celui qui porte le nom 
des trois Rois eft le plus nombreux. Les Tapujas 8t les Apiapetanjas , In- 
diens barbares du Pais , caufent beaucoup de mal aux: Portugais 3 avec 
lefquels ils ne veulent point de réconciliation. 

(64) On a remarqué çluiîeurS' fois cjus Para^ d'aus la' X-aïigue de "ces IadieiSy Sgnifî^ 
graede eau. 



| i iiui ii ~ nrnrmn . imni i — ' m i n i i i Hn iimft / "M 'nu T j't m m 



^ 4^ 44 

' "" m wuiiuiiuii w» Tf""ïïnn i nn u ' 1 1 1 011 111 




V" 4 \ 



DES VOÏAGES, Liv. VI, i 25> 

Porto Seguro , quatrième Capitainie du Brefil , conferve le nom qu'il 



Descrip- 
tion du 
Brésil. 



Capitainïb 
de Porto 



Elle appartient 
au Duc d'Ave y- 
ra. 



Al»rolhcs , 
éeueils Yoitîa*< 



reçut d'Alvarez Cabrai , lorfqu'il defeendit le premier fur cette Côte. Il 
eft à trente lieues , au Sud , de ce qu'on nomme le Gouvernement des 
Iles , à cinquante au Nord de Spiritu Santo , & par les 1 6 degrés 3 o mi- 
nutes de Latitude Auflrale* On donne à cette Province trois Villes Por- 
tugaifes -, Saint Amaro , Santa-Cru\ , 8c Porto Seguro , mais toutes fort iEGUROd 
mal peuplées. Celle de Porto Seguro eft fituée au fommet d'un Rocher 
blanchâtre , vis-à-vis duquel la terre eft fort haute du côté du Nord - y 
mais du côté oppofé , le terrein s'applanit , 8c formé par degrés un rivage 
fabloneux. La Ville de Sainte Croix eft éloignée de celle-ci d'environ trois 
lieues , fur un autre Port , qui ne peut recevoir que de fort petits Vaif- 
feaux. 

Cette Capitainie appartient au Duc d'Aveyra ; 8c le Commerce de £qs 
Habitans , Portugais , confifte à porter par Mer , aux autres Provinces du 
Brefil , des vivres de toute efpece , que leurs Terres produifent dans une 
extrême abondance. C'eft à peu de diftance de cette Côte, que commen- 
cent ies fameux éeueils qui fe nomment Abrolhos , 8c qui s'étendant fort 
loin en mer , fans qu'on en ait encore pu fixer lès bornes , font la ter- 
reur des Pilotes , furtout dansJes navigations aux Indes Orientales. On y 
a découvert néanmoins plusieurs Canaux , par lefqueîs on trouve un pai- 
fage , mais avec un danger qui demande toujours les plus grandes précau- 
tions. A fix ou fept lieues du Continent , f on rencontre , par ces éeueils y 
quatre petites Iles, que les Portugais nomment Monte de Pïedras _, Ilha 
Seca j Ilha dos Pafjeros _, 8c Ilha de Meo. Les deux premières font ex- 
térieures , 8c laiftent à leur Oueft un Canal navigable. Les deux autres ^ 
qui font intérieures , peuvent être rangées des deux côtés , mais avec une 
extrême attention. En général , les Eeueils nommés Abrolhos font couverts 
de Mer haute , ou ne paflfent point la furfaee des flots. De Mer baife , on 
découvre leurs pointes j ce qui diminue beaucoup le danger pendant le 
jour , furtout lorfque les vagues s'y brifent aiïez pour fervir d'avertiffement 
aux Navigateurs. L'eau d'ailleurs eft toujours fort haute alentour. 

Les Hollandois , qui visitèrent la Côte de Porto Seguro , & qui péné- 
trèrent même dans le Continent , n'y trouvèrent que de vaftes folitudes s 
'des Terres prefqu'impénétrables , 8c des Fleuves extrêmement poilToneux. 
Le P. Jarric lui donne cinquante lieues au Nord jufqu'à Bahia , ou la 
Baie de tous les Saints , 8c 10 jufqu'à Ilheos. Il y compte , aux environs 
de la Ville , onze Bourgs ou Villages d'Indiens convertis 5 ce qui n'a point 
empêché , dit-il , qu'elle n'ait tant foufFert de la barbarie d'une Nation 
Sauvage , nommées les Guaymurs , qu'il y refte à peine vingt Familles ,• 
expofées fans ceife aux mêmes incurfions , 8c quelquefois réduites à vivre 
d'herbes 8c de racines , dans un Païs dont on vient de vanter la fertilité. 
La même raifon a fait abandonner Saint Amaro , quoique cette Ville tirât 
beaucoup d'avantages de cinq Moulins à Sucre, qu'elle avoit fait conftruire. 
Les Guaymurs aïant déjà dévoré la plus grande partie des Ouvriers 8c des 
Domeftiques , il ne reftà aux Maîtres que le parti de la fuite. 

La Capitainie , qu'on nomme Ilheos ^ tire ce nom de pîurieurs Iles, qui 
couvrent l'entrée d'une Baie ou fa principale Ville eft fituée,, Bile eft à j'6 



\ 



S. Amarô' 
abando»név 



Capit AÎWÎ$ 

D'Iim&Sy 



î;o 



HISTOIRE GENERALE 



■ — lieues au Nord de Porto Seguro , Se prefqu'à la même diftance de Bahîi 

Dv.sc rip- au ^ uc j_ Sa Latitude i fuivant Herrera , eft par les 15 degrés 40 minutes; 
BiieTi l. DU & Iuivant les Cartes marines, 15 degrés 5 5 minutes. Cette Colonie ren- 
ferme environ deux cens Familles Portugaifes. D'autres ne lui en donnent 
pas plus de cent cinquante. Elle appartenoit , dans l'origine , à un Portu- 
gais nommé Lucas Giraldo. Une Rivière médiocre, qui traverfe la Ville, 
orne plufieurs Moulins à Sucre. La principale occupation des Habitans eft 
l'Agriculture , dont ils tranfportent les fruits - } fur de petites Barques , à Fer- 
nambuc Se dans quelques autres lieux. 

A fept lieues de la Ville , dans l'intérieur des Terres , on rencontre 
un Lac d'eau potable , long Se large de trois lieues , profond de quinze 
braffes , d'où fort une Rivière , mais par des Canaux fi étroits , qu'à peine 
un Canot y peut palfer. Les eaux du Lac ne laiflTent pas de s'emier com- 
me celles de la Mer , lorfqu'elles font agitées par le vent. Le PoifTon , 
dont il nourrit différentes efpeces , y eft excellent , Se d'une fmguliere 
SEoffeur , furtout les Manatées , ou Lamentins , dont on a pris plusieurs qui 
pefoient quarante Arrobes , c'eft-à-dire environ mille livres de France. 
Les Caymans Se les Requins y font aufïi monftrueux. On trouve , dans 
cette Province , des Arbres d'où, la moindre incifion fait découler un . 
Baume , auquel on attribue de merveilleufes vertus. Le Pais voifin de 
celui d'Ilheos s'eft peuplé , depuis l'arrivée des Portugais , d'une Nation 
barbare , chaffée apparemment de fes propres Terres , 8c plus blanche que 
le commun des Indiens , mais fi beiliqueufe Se fi cruelle , que la Colonie 
en a toujours eu beaucoup à fouffrir. On remarque que ces Sauvages , 
foit par un ancien ufage , ou pareequ'aïant perdu leur Patrie ils dédai- 
gnent de fe faire de nouveaux Etablmemens , n'habitent jamais deux jours 
dans le même lieu , Se qu'errant dans les Champs Se les Forêts , ils n'ont 
point d'autres lits que la terre. Leurs arcs font mafïifs , Se leurs flèches 
d'une longueur extraordinaire. 

Le P. Jariïc met auffi la Capitainie d'Ilheos à trente lieues au Sud de 
Bahia. Il donne le nom d'Aimurs , ouGuaymurs, aux Sauvages dont elle 
eft infeftée 5 & leur barbarie va , dit-il , jufqu'à manger leurs propres En- 
fans. Cette Province feroit une des meilleures du Breiil , fi le voifinage 
de ces Barbares permettoit de la cultiver. 

.____«_ . On compte , pour fixieme Capitainie celle qui porte le nom de Bahia 

Capiï&ime ^ todos Santos , Baie de tous les Saints , ou de Bahia, Baie par excel- 
lence, à l'honneur de fa fituation fur une fort grande Baie. Elle eft à 30 
lieues d'Ilheos , au Nord ; Se cent lieues de Fernambuc au Sud , par 
les 1 3 degrés de Latitude Auftrale. Sa Baie n'a pas plus de deux lieues Se 
demie de large j-mais elle fe divife en plufieurs Anfes, qui la font pé- 
nétrer jufqu'à plus de quatorze lieues dans les Terres , à l'extrême avan- 
tage des Habitans. Elle contient quantité d'Iles , grandes Se petites. Trois 
Fleuves de la même grandeur , nommés le Pitange , le Gerejîvpe Se le 
Gachocira , y defeendent de l'intérieur des Terres» On fe difpenfe d'en 
nommer plufieurs petits, 
' Defcripûon de La plus grande 8e la plus extérieure des Iles porte le "nom de Taperica, 
les $àiao, e *\* C'eft d'après les obfervatipris des HpJlaadois , qu'on entre ici dans un 



DES V O ï A G E S. i i Y. VI. i 3 ï 

détail qu'ils ont donné feuls. L'ouverture de la Baie eft au Sud , d'où elle Descri p- 
s'étend vers le Nord. A l'entrée , elle a fur la droite le Continent du ti on du 
Brefil , 8c fur la gauche l'Ile de Taperica , dont la forme eft oblonge. La BrïsUi 
diftance , d'une rive à l'autre , eft d'abord d'environ trois lieues : enfuite 
elle fe rétrécit à droite par une pointe de terre , vis-à-vis de laquelle 
font litués le Fort de Saint Antoine 8c ce qu'on nomme Villa Veja , danâ 
une Anfe fermée au Nord par un Cap , d'où la Côte tourne vers l'Eft , 8c 
forme un demi cercle , où la Ville de Saint Sauveur eft fituée. De ce côté, 
la Baie fe termine au Nord par une langue de terre aftez étroite , qui s'a- 
vance en angle , 8c qui contient le Fort de Tagefipe. La diftance de cet 
angle, à l'Ile de Taperica , eft d'environ deux lieues. Delà , la Côte recom- 
mence à tourner vers l'Eft ; 8c la Baie s'élargiftànt pénètre dans les Ter-* 
res , où elle forme une efpece de Détroit de peu de largeur , mais qui fe 
dilate enfuite comme en deux bras , dont l'un s'avance au Nord jufqu'à 
l'embouchure du Fleuve Pitangé , après laquelle il continue encore près 
d'une lieue vers le Nord ; 8c là , fléchiftant du côté de FOueft , il forme 
un petit Golfe demi-circulaire , qui contient une Ile cultivée. La Côte 
continue d*ià droit à l'Oueft , pendant deux lieues ; 8c dans cet efpace 
on trouve une autre lie nommée Marre , longue d'une lieue fur une de- 
mie lieue de large. L'extrémité de la Côte fe termine à l'Oueft par une 
Pointe de terre obtufe , qui a devant elle une Ile triangulaire , à laquelle 
les Hollandois donnent le nom à' île des Moines. De cette Pointe , elle 
reprend vers le Nord , en raillant à l'Oueft , dans l'efpace d'un peu plus 
de deux lieues , l'embouchure du Fleuve Cachocra , celle de deux petites* 
Rivières , 8c quatre petites Iles , féparées du Continent par un Canal fort 
étroit , dont la première fe nomme Burapabara , 8c la féconde Porto Ma- 
dero. On ne nous apprend point le nom des deux autres. Après la der- 
nière , qui mafque l'embouchure d'une petite Rivière , la Côte forme un> 
coude , pour tourner à l'Oueft j 8c devant la pointe du coude eft une au- 
tre Ile , qui fe nomme Fontes. Enfuite la Côte tourne droit au Nord y 
8c bientôt elle s'ouvre pour faire place à l'embouchure d'un Fleuve mé- 
diocre , qu'on appelle Rio Tambaria. Enfin , par d'autres détours , elle 
conduit à l'embouchure du Fleuve Gerelipe , qui forme le fond de ce 
grand Détroit , 8c par conféquent celui de la Baie. Ce fleuve defcend du 
Nord , 8c reçoit des deux côtés plufieurs Rivières. II. a devant lui deux 
petites Iles , fans parler d'une autre , qui eft dans l'embouchure même 5 
& qui la divife. Dqs deux extérieures , la plus proche fe nomme Fyca s 
8c l'autre , C-traïba.. Du Fleuve Gerefîpe, la Côte tourne au Sud , 8c laifiTe 
pafTage à une Rivière dont l'embouchure eft aufli divifée par une petite 
Ile , 8c mafquée par quelques autres. Enfuite , continuant près de trois 
lieues dans la même direction ? elle parvient à l'embouchure du Fleuve 
Cachocra , qui , plus large dans les Terres qu'il ne l'eft en fortant ,, y for- 
me une efpece de Golfe ou de Lac, où l'on trouve quelques Iles,, avec 
plufieurs Anfes par lefquelles il reçoit diverfes petites Rivières. A fon em- 
bouchure , il a l'Ile de Mevé* La Côte ne cefTe point. d'aller vers le Sud, 
coupée par quantité d'Anfes , 8c de petites Rivières, jufqu a ce. qu'elle -ar- 
»ve devant l'Ile de Taperica , qui fe préfente à l'Eft % &c dont elle -e& 



I 



1") £ S C R i l 1 - 
TION DU 

Brésil. les Saints. 



t HISTOIRE GÉNÉRALE 

féparce , comme on l'a dit , par un Détroit aflez large. Telle eft la fa- 
méufc Baie, qui eit connue fous le nom de Bahia, ou de Baie de tous 



hu. 



villes de la ca- La principale Ville de cette Capitainie eft San Salvador , ou S. Sau- 
piuinie de Ba- v eur , dont on a déjà donné une Defcription particulière. Il fuffira de remar- 
quer ici qu'elle a changé de fituation , &c qu'avant celle qu'elle occupe 
aujourd'hui , dans une Anfe demi-circulaire , elle étoit dans le lieu qu'on 
nomme aujourd'hui Villa Veja, proche du Fort de Saint Antoine. La fé- 
conde Ville , nommée Paripe , eft à quatre lieues de Saint Sauveur dans 
les Terres. Quelques-uns placent dans la même Capitainie une autre Vil- 
le , qui eft amTi dans les Terres entre Bahia ôc Fernambuc , 8c qu'Oli- 
veira honore elle-même du titre de Capitainie ; il la nomme Seregïpe del 
Rey. On y va de la Baie par une petite Rivière , qui n'a pas plus de i $ 
palmes d'eau dans la plus haute Marée. Elle eft à dix ou onze lieues du. 
Fleuve Roïal au Nord , ôc à fept de celui de S. François au Midi. 

Le Breiil n'a point de Province plus riche ôc plus peuplée que celle de 
Bahia. Auilî la Ville de Saint Sauveur eft-elle le féjour du Gouverneur 
Générai , de l'Evêque , de l'Auditeur , Ôc de tous les OfficiAs du Gou- 
vernement. 

Le nom de Fernambuc , feptieme Capitainie du Brefil , eft une corrup- 
de^erkTm- tion de Pernambuc , fans que Laet ofe décider fi c'eft aux Hollandois ou 
SU e, aux François qu'elle doit être attribuée. Cette Province eft à cent lieues 

de Bahia au Nord , ôc n'eft qu'à cinq de Tamaraca au Sud j diftance 
qui ne doit être entendue que des Villes Capitales , car les limites des 
Capitainies fe touchent. Oliveira nous apprend que celle de Fernambuc 
eut , pour premier Seigneur , Edouard d'Albuquerque. Il lui donne une 
A^afte étendue. Depuis Oiinde , elle s'étend au' Sud d'environ 40 lieues 
jufqu'au Fleuve S. François. Au Nord de ce Fleuve eft fituée la Ville &A- 
lagoa , où deux Rivières fe joignent pour fe rendre dans l'Océan. Près 
delà eft Porto Calvo , vis-à-vis duquel , on trouve , au Nord , deux Bourgs 
qui fe nomment Una ôc Scripham , ôc plus loin un autre Bourg , mais 
plus confidérable , qui porte le nom de Poyucar, fur le Fleuve de même 
nom , qui fe décharge un peu au-deflTus du Cap Saint Auguftin. Près du 
même Cap , eft le Bourg de Saint Antoine ; & plus bas , l'Eglife de N. S. 
de la Candelaria , d'où part un chemin qui conduit à des Métairies nom- 
mées Curacanas , où l'on nourrit un fort grand nombre de Beftiaux. Des 
Curacanas à Oiinde , on compte cinq lieues ; ôc neuf ou dix , de cette 
Ville à Malta de Brajîl , Bourg extrêmement peuplé , où l'on fait un com- 
merce de bois de teinture, qui fe tranfporte au Bourg de Saint Laurent, 
Tout ce Païs , ajoute Oliveira , eft riche en Moulins à Sucre. 

Les Hollandois , plus exacts, comotent depuis le Fleuve Saint François, 
qui eft en effet à 40 lieues d'Oiinde , cinq lieues jufqu a une petite Ri- 
t viere , qu'ils nomment Çoreripè , ôc qui eft bordée , à cinq ou fix milles 
de la Mer, d'un Bourg Indien, où l'on trouve auffi quelques Portugais. 
Ils afturent que c'eft dans ce lieu feul qu'on coupe une grande quantité 
de ce bois de teinture, qui eft diftingué par le nom de Brefil. De ce Bourgs 
ils comptent deux lieues jufqu'au Fieuve de Saint Michel ? où Ton coupe 

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Trie de laTVïlLe de 5T Salvador du cote de la Baye . 



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la, CaJjiedrcue< 
la, AfLserieorde, 
iFweche' 
les Jésuites 
SfFrancois 

Chapelle du, Tiers Ordre, 
S*' Outre 

ISTotreDame de Palme 
JVolre Dante du Rosaire 
Si Benoist, . 
S( Pierre 
les Capueaw 
J^Tlierese 

JVotre Dame du Carmel 
S D Antouie 
les Jacobins 

JS r otre Dame delà. Cancepàan 
SÏFlme 
• Sf Parle 
JSfoù'e Dame, de Tue 



PLAINT 



JLA VILLE 33E S. SALVADOR 

Oipitale cuis Brésil ,^M 



Wà 




A. . Fort Fraya, 
B , F art Diego 

C . F art Heuf 

D. Corps de Garde 
23 , Casernes 
.F . Alaaasin. a Foudre 
0- , Remparts de Terre ruine, 
S . Pfa/terie du Château 

I. Flace dit Palais 
2C, le Palais 
-Z> , .Audience 
JtC , la JiConnoue 

JOT, Machines pour mante/' et descendre 
les Afarchanxases 

O . Flace de la, Cathédrale, 
J? , Place des Jésuites 

q, Fort S £ Antoine 

Jl . Patte rie neuve a fleur deau, 

S . Aigade 

T . Batterie de Sf ' FrancoL? 

y. Patlerie du Port des Chaloupes 

X, Paie 

T. Patlerie de l'Arsenal 

Z . Patlerie prmettee 

a, , Arsenal 

b . Port des Chaloupes 

e . Atelier de la Construction, 

d . Cale de la. Construction, 

e . Chemins pour monter a la, Ville 






Tor?i enir 



y 



DES VOÏAGES. Liv. VI. i 55 

auïïi du même bois , mais apparemment en moindre abondance. Alagoa Desc r'ip- 
eft à crois lieues de Saint Michel : on nomme Alagoa un Lac intérieur , à fept tion d u 
ou huit milles de la Mer , où l'on entre par une Rivière allez difficile à Bre5Il « 
remonter. De l'embouchure de cette Rivière , il y a fept lieues jufqu'au 
Fleuve Saint Antoine , 8c deux enfuite à Camaragibé. De Camaragibé a 
Porto Calvo , il en y a trois , 8c quatre de Porto Calvo à Barra grande. Le 
Fleuve tombe ici dans une belle Baie , où le mouillage eft très bon , 8C 
l'entrée fans danger , du côté du] Nord comme de celui du Sud , mais n'eft 
commode au Nord que pour les petits Navires. On cultive ici beaucoup 
de Tabac, parceque le Pais n'a que des Campagnes plattes 8c fans ar- 
bres. De Barra grande , la diftance eft d'une lieue jufqu'à Una > d'où elle 
eft: de quatre , jufqu'au Fleuve connu fous le nom de Rio Formofo , qui 
eft aflTez grand pour recevoir des Bâtimens de Commerce. De ce Fleuve 
àj. Serinhan , on compte deux lieues. Vis-à-vis de l'embouchure du Fleuve , 
à la diftance d'une demie lieue , fe préfente l'Ile de Saint Alexis , qui 
manque d'eau douce. De Serinhan , deux lieues jufqu'à la Rivière de Ma-> 
car'tpo , où l'on ne trouve pas plus de huit ou neuf palmes d'eau. De cette 
Rivière à Poyucar , quatre lieues \ 8c de Poyucar , une au plus jufqu'au 
Cap de Saint Auguftin. C'eft dans le Port de Ce Cap , que tombe la Ri- 
vière de Morekipu : l'entrée du Port eft facile •, mais les rocs 8c les fables, 
qui la bordent des deux côtés , en rendent la fortie fort dangereufe. Les 
Hoilandois y élevèrent un petit Fort , tandis qu'ils étoient en polTerîiort 
d'Olinde. On rencontre enfuite , au Nord , à quatre lieues d'un Bourg 
nommé Pecijfa , le Fleuve qu'on nomme Rio de Sangados , 8c qui n'a pas 
plus de fept ou huit palmes d'eau à fon embouchure. D'Olinde vers le 
Nord , on trouve d'abord la Rivière de Tapado , enfuite Rio Dola , 8c 
plus loin Pao Âmorello 9 d'où l'on compte deux lieues jufqu'à Maria Fu- 
rinha. Delà il n'en refte qu'une demie jufqu'à la Rivière de Garafu , qui 
fait les limites de cette Capitainie. 

Laet obferve ici , fur le témoignage d'un Hoilandois qui avoit pafte 
pîulieurs années au Brefîl , que les Portugais tiroient alors , tous les ans » 
plus de quarante mille Caiftes de Sucre , des feules Capitainies de Fer- 
nambuc , de Tamaraca 8c de Paraïba , jufqu'à Rio grande -, ce qui ne le 
furprend point , dit-il , parcequ'ii favoit d'ailleurs qu'on comptoit plus 
de cent Moulins dans la Capitainie de Fernambuc, Il ajoute , fur les mê- 
mes lumières, que les grands Moulins emploïoient quinze ou vingt Por- 
tugais 8c cent Nègres ; les médiocres , huit ou dix Portugais 8c cinquante 
Nègres ; les moindres , cinq ou fîx Portugais 8c vingt Nègres. Des grands 
Moulins , on tiroit annuellement fept ou huit mille arrobes de Sucre , qua- 
tre ou cinq mille des médiocres, 8c trois des petits (65). Les Vaifteaux 
ordinaires , qui partoient du Brefil avec ce Sucre , en païoient au Roi dix 
pour cent , fuivant Oliveira , 8c cinq de plus en arrivant dans les Terres 
de Portugal : mais les Seigneurs du Moulin , qui le tranfportoient à leurs 
propres frais, étoient exempts du cinquième. Le Bois de teinture apparte* 
noit au Roi, ou à ceux qui achetoient de lui h droit d'en couper t 83 

(65) Ubi fupra , lib. 1;, cap. %$, 



Descrip- 


tion du 


B RE S I l. 


Olindc 8c Ca* 
BOfu, 



2 j4 HISTOIRE GÉNÉRALE 

les Vai(feaux , qui fervoient au tranfport ,, étoient obligés , fuivant lea^ 
grandeur , d'en prendre un certain poids pour Sa Majeitc. 

Olinde eft une Ville célèbre , non-feulement par fa lituation Se fa gran- 
deur , mais encore plus par .la Conquête que les Hollandois en firent, le* 
10 de Février 1630, &guàr la pofleflîon qu'ils en conferverent pendant 
quelques années. Elle eftbâtie dans un lieu élevé du rivage de la Mer ^ 
Se renferme plufieurs Collines dans fon enceinte. Sa lituation eft en 
effet fi bizarre j que toute l'induftrie humaine ne pourroir la fortifier. En- 
tre fes édifices publics , on diftingue le Collège des Jéfuites , fondé par 
le Roi Sebaftien , fur la pente d'une fort agréable Colline. C'eft le pre- 
mier objet qui fe préfente à ceux qui arrivent de la Mer. On y enfeigne 
les Sciences aux jeunes gens du Pais , &:jufqu'à lire & écrire aux En fan 3. 
Vis-à-vis, eft un Couvent de Capucins *, celui des Religieux de Saint Do- 
minique eft prefque fur le rivage - r Se les Bénédictins ont, dans la partie 
fupéneure de la Ville , un Monaftere naturellement fi bien fortifié , qu'il 
en fait la principale défenfe. Elle a d'ailleurs un Couvent de Religieufes,, 
fous le titre de la Conception de N. D. j deux Eglifes Paroifïïales , l'une 
dédiée à Saint Sauveur &c l'autre à Saint Pierre ; un Hôpital , nommé la 
Mijericorde , & fitué prefqu'au milieu de la Ville , fur une haute Colli<- 
ne, au pié de laquelle eft une autre Eglife qui porte le nom de Nojlra 
Senora del Gonpa/o ;■ l'Eglife de Saint Jean 5 celle de N. S. de la Guade^- 
loupe ; ôc deux autres, N. S. de Monte 8c Saint Amaro , qui font hors 
des murs. Le nombre des Habitans Portugais ne monte qu'à deux mille 5 
mais celui des Indiens , Se des Efclaves , ou Domeftiques de l'un Se de 
l'autre fexe , eft fort grand. Cependant le Brefil n'a point d'EtablifTement: 
où les vivres & les autres néceffités de la vie foient plus rares. On les y 
apporte des autres Cantons , ou des Iles Canaries , Se du Portugal même. 

Le Port eft petit 8c peu commode. D'ailleurs , il eft tellement fermé 
par une chaîne de Rochers 8e de Bancs , dont cette Côte eft bordée dans 
une grande étendue , que les grands Vaifteaux Marchands n'y peuvent: 
<entrer que par un Canal étroit y8e le Bafîîn ,. qui reçoit une petite Ri- 
vière , eft éloigné de plus d'une lieue de la Ville» Mais il a fur fes bords 
un Village , ou une efpece de Fauxbourg , dans lequel on a bâti des Ma- 
gafins pour le Sucre Se les autres Marchandifes , avec un petit Fort, ai 
l'entrée même du Canal , que les Portugais ont élevé fur le roc, depuis 
i'infulte qu'ils reçurent des Anglois à la fin dufeizieme fiecle fous la con* 
«iuite du Capitaine Lancaftre , Se qui, joint à la difpofition naturelle des 
lieux , rend l'accès du Port prefqu'inacceffible. 

La Rivière, nommée Bio BïbiriH, pafTe à côté de la Ville , & ne re- 
çoit que de fort petits VaifTeaux. Elle tombe entre le Continent & le Can- 
nai , ou le cou du Port, où elle forme une petite Ile, qui fe nomme 
Vaa\ , en fe joignant avec une autre Rivière, nommée Rio Carefecia*,- 
ou de Fidalgos , & par d'autres , Ca iha, kd , qui defeend 1 du côté Septen- 
trional de l'Ile , comme Rio Bibiribi defeend du côté du Sud. Elles fe 
joignent par un bras, qui part.de: celle-ci ,.&qui fépare. l'Ile , du Conti- 
nent. 

Garafu mérite., moins le. nom de Ville que de Bourg* Il eft à quatre on 



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DES V O ï A G E S. L i v. VI. 13 $ 

unq lieues d'Olinde , tk fes premiers Habitans étoient de pauvres Arti- "d77crT7- 

fans Portugais , qui vivoient de leur métier , ou de la coupe du bois de tion du 

teinture ; mais lorfque les Hollandois fe furent emparés d'Olinde , ils fe Brésil. 

retirèrent dans cette Ville , où ils efperoient de faire avec eux de plus 

^ros profits. On pénètre auflî de Garafu à la Mer par une petite Rivière, 

qui defcend du Canton de Tamaraca. Amatta d<# 

A neuf ou dix milles d'Olinde , on trouve Amatta do Brajil , Bourg Brafii. 
extrêmement peuplé , dont les Habitans font leur principale occupation 
de couper du bois de teinture & d'en tranfporter beaucoup à la Mer. 
San Laurenzo eft un autre Bourg , finie entre Amatta 8c la Ville , ou l'on 
fait une grande quantité d'excellent Sucre. 

Enfin , des Curacanas on ne compte que cinq lieues jufqu'à Olinde ; Guarape,M<*; 
êc dans cet intervalle on trouve vingt-deux Moulins à Sucre , dont les [£*« » y Ç*™ f - 
Cantons fe nomment Guarape _, Moribara _, Camajjarim _, 8c Vergea de Ca- 
pivari , ainfi nommé de ce Fleuve , qui en arrofe les Terres. Tout ce Pais 
eft d'un extrême agrément , par la verdure 8c la fertilité de fes Campa- 
gnes -, fans compter que s'étendant à deux lieues de la Mer , les Nègres 
Se les autres Ouvriers y ont la commodité de la pêche. Fortifications 

Les Hollandois ne manquèrent pas de fe fortifier , dans la partie de cette des Hoiiando» 
Province dont ils s'étoient rendus, maîtres. On a dit plufieurs fois que auPort à'oluide^ 
prefque toute la Côte Orientale du Brefil eft bordée d'une chaîne de Ro- 
chers , qui , de baife Mer , fe montrent comme un mur d'environ quinze 
toifes de largeur , 8c quoiqu'ouverts en plufieurs endroits , ne donnent 
palTage aux Bâtimens que par un petit nombre de canaux fort étroits. 
Cette efpece de ceinture paroît fe terminer vis-à-vis d'Olinde , en angle 
obtus, où les Portugais avoient confirait anciennement un petit Fort dans 
le roc. Il y avoir auiïi , à l'extrémité d'une Langue de terre qui defcend 
d'Olinde , un Bourg nommé le Recij -, 8c cette Langue , fi étroite qu'elle 
n'a nulle part plus de cinquante ou foixante toifes de largeur , eft refler- 
rée à l'Occident par Rio Bibiribi , comme elle l'eft à l'Orient par la Mer. 
Le Bourg , qui étoit autrefois ouvert , fut fermé d'un mur 8c de Palilïa- 
ides. Le Fort , qui étoit à l'Orient , 8c que les Portugais nommoient S.- 
Georges , fut aggrandi 8c fortifié par de nouveaux Ouvrages , 8c les Hol- 
landois lui donnèrent le nom de Bruga. Ils élevèrent au-delà du Fleuve, 
fur l'angle du Continent , vis-à-vis de l'Ile de Vaaz , un Ouvrage à cor- 
nes , qui reçut le nom de Wardenbourg \ 8c dans l'Ile même , prefqu'en 
face du Récif , ils conftruifirent un autre Fort , qui regarde le Sud , 8c 
qu'ils nommèrent Ernefl. A cent vingt pas de cet Ouvrage , ils en firent 
un autre de figure pentagone , 8c d'une force finguliere , auquel ils don* 
nerent le nom du Prince Frédéric Henri. Enfin , ils y ajoutèrent le Fort 
Amélie , 8c quantité de petites Redoutes , qui fermoient abfolument tous 
les paiïages. 

Tamaraca , huitième Capitainie du Brefil , pâlie pour la plus ancienne , Capitainie 
quoique le voifinage de Fernambuc 8c de Paraïba l'ait fait tomber dans de Tama&a<* 
l'obfcurité. Elle tire fon nom de l'Ile de Tamaraca _, ou Tamarica , qui eft CA » 
£ épatée du Continent par un Canal fort étroit , 8c dont la longueur eft 



1^6 



HISTOIRE GÉNÉRALE 



Rivière de la 
Côte. 



^Descrif- d'environ trois lieues , fur deux de large. Un Hiftorien affiire (£8) que les 

T i o n du François ont été les premiers PofTefleurs de cette Province , de qu'elle leur 

Brésil. fut enlevée par les Portugais. Elle conferve encore leur nom , dans un 

Port voifin de l'Ile , que les Portugais appellent eux-mêmes Porto dos 

France/es. 

Cette Ile 5 qui n'eft qu'a cinq milles d'Olinde , a dans le Sud un afTez 
bon Port , dans lequel on entre par un Canal qui n'a jamais moins de 
quinze ou feize palmes d'eau. Il eft détendu par un Fort Portugais , fituc 
iur une haute Colline , ôc de très difficile accès. Cependant les Hollan- 
dois d'Olinde , pour ôter cette commodité à leurs Ennemis , élevèrent à 
l'entrée même du Canal , un autre Fort , qu'ils nommèrent Orange , &c 
lesréduifirent au feul paiTage qui refte du côté du Nord , mais qui 3 n'aïant 
que neuf ou dix palmes d'eau , ne peut recevoir que de fort petits Navi- 
res. Il fe nomme Catuaina. 

L'Ile de Tamaraca &: la partie du Continent qui porte fon nom appar- 
tiennent aux Comtes de Monfanto , qui en tirent annuellement un revenu de 
trois mille Ducats , par les Moulins à Sucre qu'ils ont particulièrement 
fur le Fleuve de Goiana , ou Govana , &c dans les Cantons d'Aracipé & 
de Paratibé. 

A la diftance d'une lieue de l'Ile , fort du Continent la petite Rivière 
de Majjarandu , qui peut être remontée par de petits Bâtimens y &: devant 
l'Ile même , vers l'Oueft , deux autres Rivières aulîi petites , qui fe nom- 
ment Aripé ôc Ambor. A fix lieues de l'Ile , vers le Nord , on trouve le 
Fleuve de Govana , qui n'a pas plus de neuf ou dix 'palmes d'eau à fou 
embouchure , mais dont le Canal eft beaucoup plus profond dans l'inté- 
rieur des Terres. A fept ou huit milles de la Mer , il a fur fes rives un 
petit Bourg , jufqu'où les petits Bâtimens peuvent remonter , pour charger 
le Sucre de plufieurs Moulins. C'eft à deux milles du Govana au Nord , 
qu'eft fltué Porto dos Francefes , ou le Port François. Il eft fermé par deux 
rochers , qui en font une retraite allez fure ; mais il n'eft habité aujour- 
d'hui que par quelques Pêcheurs. 

Avant que de paffer à la Capitainie fuivante , on nous fait revenir ici 
fur nos traces , pour nous faire prendre une idée plus exaéte de la Côte» 
De Britioga , Port Septentrional de la Capitainie de Saint Vincent , a 
l'Ile de Saint Sebaftien , on compte neuf ou dix lieues. Cette Ile eft fa- 
mée , fuivant les Obfervations des Hollandois, par les 24 degrés de La- 
titude Auftrale : fon rivage produit une efpece de Pois fort venimeux. On 
compte quatre lieues , de Saint [Sebaftien à l'Ile des Porcs. Le mouillage eft 
fort commode , entre ces Iles & le Continent. C'eft là que fe trouve la 
Baie à'Ubatuba. De l'Ile des Porcs à l'Ile Grande j quelques-uns comp- 
tent fept lieues , d'autres plus ; mais tous s'accordent à repréfentër l'Ile 
Grande comme une Terre haute , couverte de Bois & de rochers 3 qui 
abonde en foarces d'eau vive , ôc qui a plufieurs Ports commodes poas 
l'aiguade Se pour le bois. 



Revifion «le 

toute iaCôce* 



(64) La Popiiniere > dans fon Livie des trois Mondes, 



DES VOÏAGES. Liv. VI, 



*17 



A deux lieues de cette Ile , vers l'Oueft , on trouve le Cap de CarouJJu\ -— — — 
& vers le Nord , Angra dos Reyes. Elle a , du côté de l'Eft , Morembaya, T 1 ^^ R J,^ 
d'où l'on compte quatre lieues jufqu'à la Rivière de Garatuba , comme Brésil 
on en compte aufli quatre de cette Rivière à celle de Toyugua. Ces deux 
Rivières ne reçoivent que de petits Bâtimens. A deux lieues de Toyugua , eft 
un très haut Rocher , fait en pain de Sucre , mais à pointe plate , qui fe nom- 
me Gavea j 8c deux lieues encore delà, on arrive au Fleuve de Janeiro. Ainfi 
ce Fleuve eft à peu-près à douze lieues de l'Ile Grande. De Rio Janeiro , 
on en compte 18 jufqu'au Cap Frio , qui eft fituéparles 23 degrés. Juf- 
qu'ici la Cote eft à l'Orient. 

Du Cap Frio jufqu'à la Baie de Saint Sauveur , la diftance eft de neuf 
lieues , 8c la Côte tourne ici au Nord. Du même Cap à l'Ile Sainte Anne , qui 
fait face au Continent , il y a deux lieues ; &c cet efpace forme une fta- 
tion très commode pour les VaifFeaux. L'Ile même eft agréable, 8c revê- 
tue d'arbres , entre lefquels on trouve une efpece de Cerifiers , dont le 
fruit renferme un noïau fort rude , 8c n'en eft pas d'une faveur moins douce* 
Mais l'eau douce y manque. De l'Ile Sainte Anne , on compte huit lieues juf- 
qu'au Cap Saint Thomas , dont la fîtuation eft par les vingt-deux degrés *, 
éc de ce Cap , huit autres lieues jufqu'au Fleuve de Parai va. Du Paraiva 
au Managé , cinq lieues j autant du Managé à l'Itapemeris. Les Hollan- 
dois placent à 1 1 degrés le Fleuve Dolce , qui eft habité par des Portu- 
gais -, 8c dix minutes de plus , l'Ile de Sainte Claire, éloignée d'un demi 
mille du Continent , couverte de Palmiers , 8c fort bien pourvue d'eau 
douce. Quatre ou cinq lieues de l'Itapemeris au Gleretebe , qui eft par 
les 20 degrés 45 minutes. Sept, de Gleretebe à Guarraparé, que les Por- 
tugais nomment Sierra de Guariparis. De Guarraparé à la Ville de Spiritu 
Santo , huit lieues. De la Baie de cette Ville, fix lieues jufqu'au Fleuve 
des Rois Mages , qui eft par les 1 9 degrés 40 minutes 3 8c delà huit juf- 
qu'au Fleuve Dolce. Sept de ce Fleuve à Criquaré j dix de Criquaré à Ma- 
ranepé , ou Mucuripe, iitué à 18 degrés 15 minutes. De Maranepé, à Pa~ 
raouepé ou Pefteripé , cinq lieues j 8c de Paraouepé , trois à Las Carave- 
las : fîx enfuite jufqu'à Barreiras Vermeilhas , êc deux delà au Corebado* 
qui eft à 17 degrés 8c demi de l'Equateur. Du Corebado à Porto Seguro, 
on en compte dix-huit. 

Il n'y a que trois lieues de Porto Seguro à Santa-Cru^ , où les Portu* 
gais abordèrent , lcrfqu'ils découvrirent ce Continent, 8c neuf ou dix de 
Santa- Cruz , à Rio grande. C'eft dans l'intervalle , qu'on rencontre ces fa- 
meux Ecueils , qu'ils ont nommés Baixos de San Antonio. Dix-huit lieues 
de Rio grande à Ilheos ; 8c l'on trouve , entre deux , de très hautes Mon- 
tagnes qui bordent le rivage , fous le nom de Sierra de Ay mures. 

D'Iiheos au Fleuve das Contas , huit ou neuf lieues ; fix delà jufqu'à 
Camamu , &r trois de Camamu à Guepena. Quatre enfuite jufqu'au Fleuve 
de Finharés, qui eft bordé d'une grande Montagne , nommée Morro de 
S. Pablo. De ce Fleuve , à la Baie de tous les Saints , il n'en refte que 
douze -, enfuite on en compte 16 jufqu'au Fleuve roïaî s qui eft par les 
1 1 degrés 5 o minutes ; dix-fept de ce Fleuve à celui de Saint François ; quinze 
du Fleuve de Saint François à la Pointe qu'on nomme Guira 5 nx , de ceise 



238 HISTOIRE GÉNÉRALE 



Descrip- Pointe aux Rochers de Cameraguba •, cinq de Cameraguba au Fleuve des 

t i o n du pierres j Se delà douze, jùfqu'au Cap Saint Auguftin. L'Ile de Saint Alexis 

Ukssii. q q. ^ c j n q ml [\ es j e ce c a p au Sud, par les 8 degrés 45 minutes , & ne 

manque d'aucune commodité pour faire du bois Se de Peau. Du Cap Saint 

Auguftin à Fernambuc , huit lieues ; quatre ou cinq de Fernambuc à Ta- 

marica , Se quinze de Tamarica à Paraiba , où l'on s'eft propofé de nous 

ramener par cette longue énumération. 

Capitainie La Capitainie de Paraiba doit fon origine aux François. Les Portugais, 

ui Paraiba. après les en avoir chalTés en 1584, y bâtirent une Ville &c quelques Bourgs , 

dont les Habitans s'emploient à la culture du Sucre. On prétend qu'ils en 

recueillent chaque année environ cent cinquante mille arrobes. 

En fuivant la Côte au Nord , depuis Porto dos Francefes , on rencon- 
tre d'abord le Cap Blanc , par les fix degrés 45 minutes ; d'où l'on ne 
compte que deux lieues jufqu'au Fleuve Paraiba , qui donne fon nom à 
la Capitainie. Ce Fleuve entre dans la Mer à l'Eft , par une allez grande 
embouchure , en déclinant un peu vers le Sud. Il, contient une Ile oblon~ 
gue , entièrement couverte d'arbres fur fa pointe méridionale j les Fran- 
çois avoient conftruit un petit Fort , que les Portugais ont aggrandi , fur- 
tout après que les Hollandois fe furent faifis d'Olinde. Le Fleuve , dans 
fon cours , qui defcend de l'Oueft , eft fi rempli de rocs &c de fables , 
ville du mîme q U 'ij ne p eut être remonté que par des Pilotes experts. C'eft fur fa rive 
méridionale qu'eft fituée la Ville de Paraiba , nommée auffi Philippea , 
dans une forte d'Anfe , à trois lieues de la Mer , d'où les Vaifîeaux Mar- 
chands ne laifient pas d'y arriver avec peu de difficulté: Cette Ville , qui 
n'étoit habitée au milieu du fie.de dernier que par quatre ou cinq cens Por- 
tugais , eft devenue beaucoup plus puiiTante depuis la prife d'Olinde par 
les Hollandois. Elle étoit ouverte \ mais le voifinage de l'Ennemi l'a fait 
entourer d'un mur Se de quelques antres Fortifications. 

Cette Capitainie a du côté du Nord un autre Cap nommé Puma de 
Lucena , où l'on trouve un fort bon mouillage , derrière quelques rochers 
qui s'avancent en Mer. Quelques-uns donnent , au Fleuve de Paraiba , le 
nom de San Domingo. A deux lieues de fon embouchure , on trouve un 
autre Fleuve , qui. fe nomme Mangiapé , Se qui a devant la fienne une Ile 
couverte de Mangliers , dont elle tire fon nom. Ses bords font habités 
par quelques Portugais , qui y nourrifient quantité de Beftiaux. 

Tout le terroir de cette Capitainie eft d'une extrême fertilité, Se n'eft 
pas fans agrémens, On y trouve , en plufieurs endroits , du bois de tein- 
ture , Se même quelques Mines d'argent , furtout dans un Canton que 
les Indiens nomment Tayouba. Ceux qui habitent cette partie du Conti- 
nent s'appellent Petivarés. Ils vivoient dans une étroite alliance avec les 
François , Se leur fidélité ne fe diftingue pas moins pour les Portugais : 
mais ils ont pour voifins des Peuples Barbares , nommes les Figuarés , avec 
lefquels ils font continuellement en guerre. 
^ ï!c de Femaa- C'eft devant cette Côte , à cinquante lieues , fuivant les Portugais , &C 
fe fc parafa. 70 fuivant l es Hollandois , qu'eft fituée l'Ile de Fernand de Noronha , 
fur laquelle on a déjà donné quelques Eclairciiremens v (^7) ? avec fa yç** 
(^7) Tome XIII de ce Recueil 



DES V O f A G E S, L i v. V L 2 ^ 9 

rïtakle pofition. Sa longueur eft d'environ deux milles , fur un de lar- p^" 
geur» Ceux , qui ont obfervé foigneufement fa figure , la comparent à une T i o n d u 
feuille de Laurier. Elle eft platte dans fa plus grande partie , à la réferve Bresiu 
de quelques Montagnes difperfées, dont l'une s'élevant en forme de Tour, 
accompagnée d'une autre plus platte , reprefente fort bien une Eglife avec 
fon Clocher (68). On prétend que le terroir eft fi nitreux, que les four- 
ces , qui y font en grand nombre , 8c les torrens même qu'on voit tom- 
ber des Montagnes pendant la faifon des pluies , fentent le nitre. Il n'en 
eft pas moins fertile. Diverfes fortes de légumes y croifient naturellement. 
Le P. Claude d'Abbe ville , dans fon paifage avec les François qui allèrent 
a l'Ile de Marignan (*) , y vit des arbres d'une qualité fi cauftique , que ceux 
qui portèrent la main aux yeux après en avoir touché les feuilles, fouf- 
frirent des douleurs aiguës , &c furent privés de la vue pendant quelques 
heures. Mais il s'y trouve un autre arbre , dont les feuilles fervent aulîî- 
tôt de remède. 

Les Côtes de l'Ile font prefque partout fort efcarpées , furtout du côté 
du Nord , où la Mer eft ordinairement fi greffe , qu'il eft fort difficile 
aux Chaloupes d'y aborder. A la pointe Orientale ? on voit quelques au- 
tres petites Iles , ou plutôt quelques Rochers , qui en font féparés par des 
Canaux fabloneux. Le côté de l'Occident a deux Rades aftez commodes j 
l'une proche de la pointe Orientale de l'Ile , où tombe un ruiffeau favo- 
rable pour l'aiguade \ l'autre , fous cette Montagne qui a la forme d'un 
Temple. Du côté Oriental , ôc prefqu'au milieu de l'Ile , on trouve une 
petite Baie en forme de croiffant. Le Voïageur qu'on vient de nommer 
parle d'une autre Ile, peu éloignée de celle-ci , mais beaucoup plus pe- 
tite , qu'il nomme l'Ile de feu 3 ôc dans laquelle on trouve une finguliere 
quantité d'Oifeaux. 

Un Angle , que le Continent forme à Fextrêmité de la Capitainie de CStedèpufc- 
Paraiba,eft le dernier endroit où la Côte du Brefil regarde l'Orient. Elle M'^g^s^pe 
tourne ici à l'Oueft , & fe préfente prefque droit au Nord ; ce qui lui a *' 
fait donner , par les Hollandois , le nom de Brefil Septentrional. Cette Côte 
étant peu connue jufqu'à Rio grande , on eft obligé ici de récueillir dés 
lumières difperfées dans l'Itinéraire Portugais de Figueredo , dans les Re- 
lations Hollandoifes , & dans quelques Voiageurs François. 

Du Fleuve Mongiangape jufqu'à Bahia de Treyciaon , ou la Baie de tra- 
Ihifon , on compte une lieue. Cette Baie , fuivant les Hollandois , eft à 
fept lieues de Paraiba , par les 6 degrés 10 minutes de Latitude Auftrale» 
Elle eft fermée à l'Eft par une Pointe bafte y d'où part un Banc de fable 
qui fe montre au départ de la Marée , Se qui couvrant une grande par- 
tie de la Baie , laiffe derrière foi un mouillage fur & commode pour douze 
ou quinze Vaiffeaux. Le Continent ofïxe ici des Bois fort épais 5 entre 
iefquels &c fe rivage on trouve une efpece d ? Etang , large d ? un quart de 
lieue, qui peut être paffé à- gué,, excepté dans la faifon des pluies. Au- 
delà , les Portugais ont une Eglife , & quelques Métairies , où ils font 
aourrir des Beftiaux. Une partie de la Nation des Figuarès , qui habitoi^ 

£68) Auffi les Hollandois font-ils nonumée file ^er^ 3 ; c'eft-à-dire ïglifg,» 
!r). Voïça ci-deiTous, 



Brésil. 



240 HISTOIRE GÉNÉRALE 

"Dlscrip- e es lieux , ne refïembloic aux autres Brafiliens , ni par le langage , ni par 
t 1 o n du les mœurs. Elle portoit tant de haine aux Portugais, qu'elle ne fe fit pas 
prelîer pour Te déclarer contr'eux en faveur des Trouppes Hollandoiies : 
mais après leur départ , elle fe trouva expofée à la vangeance de ceux 
qu'elle avoir trahis. Ils en tuèrent une partie , & mirent l'autre en fuite. 
Quelques-uns des Fugitifs fe réfugièrent du côté d'Olinde , d'où les Hol- 
landois en tranfporterent plusieurs en Europe , leur apprirent leur Lan- 
gue , & tirèrent d'eux des éclairciifeniens utiles fur le Pais qu'ils avoienc 
habite. 

De la Baie de Trahifon jufqu'au petit Fleuve de Cromataym , la diftane 
eft d'une lieue. Figueredo donne à ce Fleuve le nom de Camaratuba , & 
termine à fa rive la Capitainie de Paraiba. On ne peut le remonter que 
dans des Barques, Les Figuarès avoient , à quatre lieues du rivage , un gros 
Bourg nommé Taboujfura , dont le Cacique fe nommoit Yayiiari. A qua- 
tre lieues du même Fleuve , on trouve , fuivant Figueredo , une Pointe 
de terre , derrière laquelle s'ouvre une Baie que les Portugais nomment 
Bahia Formofa , d'où fort vers l'Eft une petite Rivière , nommée Rio Hua- 
gau par le même Ecrivain , &c Congaycu par les Hollandois. Elle reçoit , 
pendant quatre ou cinq milles , des Bâtimens de médiocre grandeur , jus- 
qu'au lieu où les Portugais ont un Bourg & des Moulins à Sucre, La Baie 
Eorte le nom de Quartapicaba entre les Indiens. On y trouve quantité de 
ois de teinture , que les François allaient autrefois couper. De Bahia 
Formofa , on ne compte qu'une lieue jufqu'au Port de Çurumatau , qui 
eft également fur 8c commode. Une demie lieue plus loin , on arrive à la 
Rivière que Figueredo nomme Rio Subauma \ 8c peu au-delà , on ren- 
contre une Pointe de terre , nommée Punta da Pipa , derrière laquelle 
les VaifTeaux trouvent un abri. Enfuite on trouve un rivage fans Port 8c 
couvert de Bois , qui fe nomme Parananbuço , dans le Continent duquel 
on ne connoît qu'un Lac nommé Guairara. Les Figuarès comptoient qua- 
tre milles , de Curamatau à ce Lac , 8c trois enfuite jufqu'à la Rivière de 
Tareyrik , où l'on trouve , difoient-ils ,'une efpece de Bois jaune , qu'ils 
nommoient Tatayouba. Ils afluroient que cette partie du Continent a des 
Mines de fer, ou d'Ita , nom qu'ils donnoient à ce Métal. C'eft encore 
fur leur témoignage qu'on place , une lieue plus loin , le Fleuve de Pi- 
rangue , 8c le Port que les Portugais nomment dos Bujîos , d'où Figue- 
redo compte trois lieues jufqu'à Punta Nigra. Les Vaifleaux trouvent der- 
rière cette Pointe un mouillage commode > 8c delà , il ne refte que deux 
•lieues jufqu'à Rio grande. Punta Pipa eft par les fix degrés. A peu de dif- 
tance de dos Bufios eft un autre Port , nommé Tourous , par les 5 de- 
grés 40 minutes. C'eft entre ces deux Ports , que le Pirangue a fon em*? 
bouchure. 

Devant cette Côte , à 1 o ou douze lieues du Continent , on rencontre 
le grand 8c fameux Ecueil que les Portugais nomment las Baixos de San 
Roque. Il s'étend de plufieurs lieues entre l'Eft 8c l'Oueft , en s'approchant 
du Continent , de ce dernier côté , jufqu'à n'en être quelquefois qu'à qua* 
tre ou cinq lieues, La prudence ne permet d'en approcher que de jour , 
parcecjuon eft alors averti du danger par la blancheur de l'eau. 



DES V O ï A G E S. L i y. VI. 241 



Le Fleuve , que les Portugais nomment Rio grande, porte entre les Bra- Descrip- 
fdiens le nom de PoteingL Son embouchure eft par 5 degrés 3 o minutes t 1 o n du 
de Latitude Auftrale. L'entrée en eft difficile ; mais dans l'intérieur , il eft BresIl - 
agréable ôc ne manque point d'eau. Les François avoient entrepris de s'y Capitainie 
établir , après avoir abandonné Rio Janeiro } ôc s'y étoient fortifiés par une "^ R x ° 
alliance avec les Indiens du Païs , qui fe nomment les P-aivares. Mais le 
Roi d'Efpagne , alors en poflTeflîon du Portugal , ne foufFrit pas longtems s'étabWe^n Ç fûï 
de û dangereux voiiins. Feliciano Cuello de Carvalho , Gouverneur de ce Fleuve. 
Paraiba, reçut ordre de les écarter j &: dans une Lettre de l'année 1597 
il fe vantoit d'avoir repouiïé ceux qui avoient tenté de furprendre le Fore 
de Capo delo , en demandant du fecours pour les chafTer de Rio grande , 
où il confeftoit qu'il n 'étoit point en état de les attaquer. Il ajoutoit quils 
avoient découvert , dans un lieu du Continent nommé Capaoba , plufieurs 
Mines d'argent , d'où ils avoient tiré de grandes richelFes. Cependant il 
ne paroît point qu'ils aient été forcés d'abandonner leur EtablifTemene 
avant l'année 1601. Knivet , Voïageur Anglois , dont on a déjà cité le té- 
moignage 5 raconte qu'étant parti cette année de Rio Janeiro il fe rendit 
à Fernambuc , d'où le Gouverneur , Emmanuel de Mafcarenhas , condui- 
lit quatre cens Portugais Ôc trois mille Indiens au fecours de Feliciano 
Cuello , alors prelTé par une multitude de Barbares , alliés des François „ 
Se qu'aïant défait ces Ennemis du Portugal , il leur fit accepter la paix à 
certaines conditions -, qu'enfuite , il fit conftraire un Fort fur le bord du 
Fleuve s ôc que ce Païs devint un nouveau Gouvernement Portugais , qui 
<eft aujourd'hui la dixième Capitainie du Brefil. 

Les Hollandois , partis en 165 1 de Fernambuc , avec une Flotte , pour 
fe rendre maîtres du Fort de Rio grande , rendirent témoignage qu'il 
étoit fitué à gauche de l'embouchure du Fleuve , fur un Rocher ieparé du 
Continent par un Canal fort étroit ; qu'il étoit ceint d'un mur de pierre, 
avec diverfes Fortifications qui s'avançaient jufqu'au Fleuve , & pourvu 
d'une nombreufe Artillerie 3 de forte que fa Situation & fes défenfes en 
rendoient l'approche fort difficile aux Vaifleaux ; enfin qu'il ne pouvoir 
être forcé que par la famine , ou par la difette d'eau douce , que les Ha- 
foitans étoient obligés de fe faire apporter d'une petite Rivière voifine. 

Cette Capitainie ne contient pas un grand nombre de Portugais : il con* 
iîfte en foixante ou quatre-vingts Hommes , qui compofent la Garnifon 
du Fort , ôc quelques autres qui habitent un Village voifin , pour culti- 
ver les Cannes de Sucre , ôc nourrir des Beftiaux. Les Indiens y font auffi. 
fort rares. La plupart ont été détruits par les Portugais , ôc le refte s'eft 
f étiré chez les Tapuyras. '. . . , . _. 

Figueredo , entreprenant la defeription de cette Côte , aflure qu'il y a èX ^ e ^ mi 
deux lieues du Fleuve Grande au Cap de S tara, derrière lequel il fait 
fortir une Rivière de même nom. Les Hollandois placent dans cet inter-? 
«ralle , à moins d'un mille de Rio grande , une petite Baie fort commo- 
de „ que les Indiens nomment Jenivabou, Figueredo continue de compter 

c i-i- i ^ 1 r- r , r .v^i t. • 1 7-» • • • n. Différence en. 

îieut ou dix lieues du Cap de Siara jufqu a la Baie de Petitigua , qui elt tK Figueredo se 
for£ grande , -&c défendue "contre toutes fortes de vents : les Hollandois les Hoilwdpw, 
£Q£$ptent deux lieues ? du Cap de Siara m Benye de Morunjape, U fo 

Tomg XIFp Hk ' 



i 4 i HISTOIRE GÉNÉRALE 

Dr. scRir- de ce Fleuve jufqu'à une Pointe de terre , qu'ils nomment Pequeùnga. 
t i o n du De la Baie de Petitigua , fuivant Figuercdo , la Côte continue de s'étend 
ïk£sil. dre à l'Ouoit, tantôt haute , tantôt plus baffe , &: couverte de Bois en 
divers endroits, jufqu'à Omerco , qui en eft à 2.5 lieues : il paroît , die 
le même Ecrivain , que ce lieu faifoit autrefois la féparation des Portu- 
gais 8c des Caftillans. Les Hollandois comptent fix lieues de Pequetinga 
a la Pointe de Chugafu , ou Ugaffumha , 8c font obferver que les Ecueils 
de Saint Roc finiflent près de cette Pointe. Elle eft fuivie , difent-ils , 
d'une autre Pointe , qu'ils nomment Ubaranduba. 

Figueredo compte , d'Omarco à Guamaraé , quinze lieues d'une Côte 
balle , entremêlée de quelques Collines de fable , derrière lefquelles oa 
découvre fort loin , dans le Continent , de hautes Montagnes que les 
Indiens , nomment Buturuna. Les Hollandois placent Guamaré par les 4 
degrés 45 minutes de Latitude Auftrale. 

A peu de diftance de Guamaré , la Côte , fuivant Figueredo , fe dé- 
robbe , pour former une Baie , dont les rives font fort marécageufes 8c 
couvertes de Mangliers. Là font les célèbres Salines , qui portent le nom 
de Guamaré , &: d'où l'on tire en abondance un fel d'une extrême blan- 
cheur , qui s'y forme naturellement. Les Hollandois obfervent que c'effc 
un Fleuve , qui fe nomme Caru-Bretuma , ou Rio de Satinas , 8c qu'il eft 
à trois lieues de Guamaré vers l'Oueft. Figueredo compte deux lieues des 
Salines à Maretuba , Baie très fpacieufe , qui reçoit la Mer par quatre 
entrées , 8c d'où la Côte commence à s'élever jufqu'à la Pointe qu'il nom- 
me Punta do mel , devant laquelle fort un Torrent nommé Guararahiù, 
Les autres avertirent que depuis Rio de Salinas , il faut s'éloigner à deux 
lieues de la Côte , pour éviter quantité de rocs 8c de fables , & qu'il fort 
de cette Côte quatre Rivières , à demie lieue l'une de l'autre , nommées 
Guapetuba 3 Manetuba , Gararajfu 8c Perjin , peuplées d'une multitude 
d'Indiens , quoique leurs embouchures foient embarrafTées d'un grand nom- 
bre de Rocs. Ils ajoutent que Punta do mel fe nomme Cucaratuba parmi 
les Indiens j qu'à deux lieues de Guararahu , fort la Rivière à'Uquiagua.- 
ra , 8c huit lieues plus loin celle de Hupancma j que la Côte recommence 
ici à s'abbanTer , jufqu'à certaines Collines rougeâtres , fuivies de la Baie 
d'Ubarana , d'où ils comptent huit lieues jufqu'à Jaguaribé a fitué par les 
4 degrés. 

Au-delà de Jaguaribé , la Côte devient plus haute , 8c ne cefTe point 
d'être revêtue d'arbres dans un efpace de vingt lieues jufqu'à Iguapè , qui 
eft une Baie fort ouverte , mais où l'on ne trouve point d'eau douce. 

D'Iguapé à Mocuripa* , on compte huit lieues d'une Côte fort haute 3 
derrière laquelle régnent de grandes Montagnes , que les Indiens nom- 
ment Camumé ou Aquimumè. A cinq lieues d'Iguapé fort le Fleuve Ypo~ 
cara , qui eft fans Port 8c fans Rade j 8c deux lieues plus loin , Rio Coco» 
La Baie de Mocaripé eft par les 3 degrés 40 minutes. On trouve enfuite, 
à peu de diftance , le Pais de Ciara y où les Portugais commencèrent à 
s'établir vers le milieu du dernier fiecle , 8c qu'Oliveira compte entre les 
Capitainies du Brefîl. + ' 

tes Indiens Figuarès , dont les Hollandois prirent des informations, 



DES V'OÏAGËS. Liv. VI. 243 

leur firent de cette Côte une Defcription un peu différente du Cap de Siara : 
ils comptoient une lieue jufqu'à la petite Rivière dePiracabuba j 8c delà deux 
à Pecutinga : fix enfuite jufqu'à la petite Rivière Uguafu - y dix-huit d'Uguafu 
à Kaalfa j deux de Kaalfa à'Guamaré ,& une deGuamaréà Carouarchama , 
où l'on trouve de belles Salines dans les tems fecs ; une demie lieue des 
Salines à la petite Rivière de Barituba , 8c delà une lieue jufqu'à celle de 
Guararahug. C'eft au-deiTus de cette Rivière qu'habitent les Tapouyas _, 
mortels Ennemis des Portugais , 8c derrière eux une autre Nation bar- 
bare , qui fe nomme les Jandaves. Du Guararahug au JandupatifTa , deux 
jours de chemin-, 8c delà une demie lieue jufqu'au Torrent de Wupa- 
nama , d'où l'on a iix lieues jufqu'à la Rivière d'Avarance - y delà , fix 
lieues encore jufqu'à celle d'Yuguarich \ une demie lieue, enfuite, à 
celle de Pariporié , &c une lieue à Guatapugui. Ces Rivières font ha- 
bitées par une branche des Tapouyas , nommée les Japovatons , &c grands 
ennemis des Portugais. Six lieues plus loin , fort la petite Rivière de Wi- 
choro j dont l'embouchure n'eft point habitée j mais dans les terres on 
trouve la Nation des Hytartayous , defcendue aufli des Tapouyas. Figue- 
redo avertit les Portugais d'éviter foigneufement tous ces Barbares. A deux 
journées du rivage , on voit encore ici les Montagnes de Wichoro , où 
le Nitre eft en fi grande abondance , qu'il diftille des pierres. De Wi- 
choro , les Figuares comptoient fix lieues jufqu'à Iguaguafu, onze enfuite 
à Moucouru , & delà une enfin à Ciara. 

Avant que de paffer à la Capitainie de Ciara , nos Guides font quel- 
ques obfervations fur Moucouru. Les Hollandois varient fur la fituation 
de ce lieu , que les uns mettent à 3 degrés 20 minutes , 8c le prennent pour 
la Baie que les François nomment Les trois Tortues _, tandis que les autres la 
placenta 3 degrés 52 minutes. Il paroît qu'ils donnent ainfi le même nom 
à deux Baies différentes , qui font à douze milles l'une de l'autre. L'Au- 
teur d'une Relation Hollandoife , qui mouilla , au mois de Novembre 16b r, 
dans une Baie qu'il nomme Moucouru , raconte que plufieurs Indiens , 
venus à bord , lui apprirent que ce lieu n'eft pas éloigné d'une Montagne 
où l'on trouve quantité d'Emeraudes ; qu'étant defcendu à terre avec eux , 
ii pafia la nuit dans un Bourg extrêmement peuplé , Se que delà il fut 
conduit au pie d'une très haute Montagne , d'où fortoit un rocher fort 
dur 8c fort blanc , qui paroifloit renfermer des Emeraudes du plus beau 
verd , mais que faute d'inftrumens de fer , il ne put vérifier cette con- 
jecture. Les mêmes Indiens lui dirent qu'ils avoient quelquefois vu des 
François fur leur Côte. 

Entrons dans Ciara , qu'Oliveira compte , avons-nous dit , entre les 
Capitainies Portugaifes. Elle a néanmoins peu d'Habitans de cette Na- 
tion. Ils y ont conftruit un Fort , au pié d'une Montagne , du côté droit 
du Port , qui n'eft pas capable de recevoir de grands Bâtimens. Une pe- 
tite Rivière , qui s'y jette , eft la feule qu'on rencontre dans l'efpace de 
trois milles. Au-defibus da Fort , les Portugais ont une douzaine de 
Maifons , entre lefquelies on diftingue celle de leur Gouverneur. On ne 
donne pas plus de dix ou douze lieues de circuit à cette petite Province. 
Deux ou trois Navires, qui y abordent - tous les ans, en tirent diverfes 

H h ij 



Descrip- 
tion d «r 

Brésil 



Capitainie 
de Ciara, 
et reste de 
la côte jus- 

Q U'A U M A- 
RANON. 



244 HISTOIRE GÉNÉRALE 

"d e s c r i p- Marchandifes , telles que du chanvre » du cryftal , quelques autres pîer ~ 
t i o n d u res précieufes , & piuueurs efpeces de bois. Les cannes de fucre croifïent 
B k e s i l. i c i volontiers -, mais dans le tems dont il eft queftion , les Portugais y 
avoient peu de Moulins à fucre , 8c n'étoient pas même en état de s'y 
défendre. Le Pai's intérieur eft habité par des Barbares qui les aiment peu y 
8c dont on prétend que le Chef a plufieurs autres petits Rois dans fa dé- 
pendance. On aiïiue aufïi qu'à deux journées de la Mer , il exilte un; 
Etat bien ordonné , dont les Peuples fe nomment Javarobates. A quatre 
lieues de Moucouru , on trouve le Bourg de Tapirug j habité par une bran- 
che de la Nation des Figuarès -, 8c fix lieues au-delà de Tapirug , on ren- 
contre une Montagne , nommée Boraguaba j qu'on croit riche en veines 
d'argent. 

Figueredo met à fîx lieues de Ciara , fur la même Côte , une Baie » 
qu'il appelle Paramiri _, du nom d'un fort beau Fleuve qu'elle reçoit y 
dont l'eau eft fort douce , 8c les bords couverts d'Acajous. Les Hollandois 
placent , après Ciara , un Lac d'eau douce , qu'ils nomment Upe^ès. De 
l'angle occidental de ce Lac , ou de cette Baie , jufqu'à la Pointe que les 
Indiens nomment Itajuba _, ou Titajuba , on compte huit lieues ,. 8c c'eft- 
dans cet intervalle que fort le Fleuve Tiraiva, De Titajuba au Fleuve Mon- 
dahug , quatre lieues. On rencontre enfuite la Rivière de Satahuba, 8c 
la Baie de Jeruquacuara _, où l'aiguade eft très commode -, mais il fauc 
s'y garder des Tapouyas 8c des Tabaxares , Indiens qui déteftent les Por- 
tugais. On ne laifia point d'y voir naître , en 1^15, une Bourgade Por- 
tugaife , fous le nom de Noftra Senhora de Rofario ; mais elle fut trans- 
portée l'année fuivante fur le Marafion. 

D'ici au Fleuve Camujî _, ou Camocipé , on compte huit lieues j cinq ,. 
de ce Fleuve à celui de Guafipuira _, 8c trois enfuite jufqu'à Jofara j d'où 
l'on s'avance vers une large 8c profonde Baie , qui reçoit dans fon fein 
le grand Fleuve de Para , dont l'embouchure eft fort fablonneufe. Un au- 
tre Pilote Portugais compte trente lieues , du Camocipé au Fleuve qu'il 
nomme Para Ovaja , 8c le place à deux degrés trente minutes de Lati- 
tude Auftrale. Il refte, delà au Maranon ,, vingt- cinq lieues d'une côte 
baffe 8c fans arbres , furtout dans l'endroit où elle s'ouvre pour formerr 
l'embouchure du Fleuve Maripé ;,. au-delà duquel elle eft couverte de Man-r 
gliers pendant fïx lieues. Le rivage eft fort fabloneux jufqu'à la belle 
Rivière de Perça , dont l'embouchure n'a pas moins d'une lieue de lar- 
ge , 8c forme l'entrée la plus orientale de la Baie de Maragnan , vers la. 
Ville ou le Fort de Saint Jacques , EtablifTement commencé par Ïqs Por- 
tugais en 1614. D'autres Pilotes de la même Nation comptent feize 
lieues, du Fleuve de Para Ovafu, jufqu'au bord d'un autre Fleuve , qu'ils 
nomment Rio das PreguifaSy8c neuf de celui-ci au Fleuve Mario _, d'oà 
il en refte iîx jufqu'au Perça. Figueredo parle, dans un autre lieu, d'une 
grande Baie , qui contient plufieurs petites Iles , 8c qu'il nomme Ototoy ^ 
à vingt lieues du Maranon , vers l'Eft , par les 1 degrés 40 minutes de 
latitude Auftrale. 

Les Hollandois, qui ont vifité foigneufement cette * Côte, mettent urr 
Cap» que les Portugais nomment Csbo; Blanc© ,.i deux degrés trente-huit 



DES V O ï A G E S. Liv. VI. 



245 



Descrip- 
tion du 



minutes , quoique d'autres l'aient placé prefqu'à trois degrés , ôc compten 
fix ou fept lieues delà au Fleuve Camufi ou Camocipé , qu'ils appellent 
aufîi Campocip. Ils parlent d'un Fleuve , nommé Rio de Cru% ., à dix milles Brésil. 
de Camufi : mais les Portugais avertirent que dans quelques Cartes hy- 
drographiques , Camufi ou Camocipé, eft nommé Rio de Cruz,&: qu'il 
eft à deux degrés quarante minutes de l'Equateur. De ce Fleuve , à ce- 
lui de Rio grande , ils comptent neuf lieues. Les Figuarès Hollandois 
mettoient la petite Rivière d'CJpefes , à cinq lieues de Ciara d'un côté, 
& de l'autre à la même diftance du Fleuve Para j ils marquoient , dans 
l'intervalle, Couru ^ Tarequy j Tataycug j Pourajag _> Aracatïhug _, Para-* 
tihug _, Tiruokugj Juriaqueto j Upeba ôc Camojîpé _, près duquel ils ailu- 
roient qu'il le trouve des Mines d'argent ôc de cryftal. 

Un Pilote Hollandois, qui parcouroit cette Côte en ï6oo, vit à trois 
degrés au Sud de l'Equateur , une Baie qu'il appelle Arrekeytos ; ôc plus 
proche , à un degré quarante-cinq minutes , un Fleuve qu'il nomme Rio 
de Lies _, dont les Habitans ont la taille fort haute , le vifage difforme , 
la chevelure longue , les oreilles percées ôc pendantes jufqu'aux épaules , 
la peau colorée de noir, excepté depuis les yeux jufqu'à la bouche, la lè- 
vre inférieure ôc les narines percées comme les oreilles, avec de petites 
pierres ôc de petits os pour ornement. 

Il eft iurprenant qu'il refte encore tant d'incertitude , fur une Côte fî _ 



fréquentée. Laet l'attribue prefqu'également aux premières Cartes ôc aux ÏLÊ DE Mx ~ 



RAGNAN , ET- 



premiers Hiftoriens Efpagnols & Portugais , » qui ont confondu les noms , 
s> dit-il , jufqu'à donner indifféremment celui de Marahon aux trois grands M E | N T LI D E $ 
s> Fleuves qui fortent de l'Amérique méridionale , fur fa Côte Septen- ïranço*sv 
» trionale , c'eft-à-dire l'Amazone , l'Orinoque , ôc celui qu'on nomme 
v ici Maragnan , mais qui paroît moins un Fleuve , qu'une grande Baie 
3* devant laquelle eft fituée l'Ile de même nom, & qui reçoit trois Fleu- 
» ves defcendus du Midi droit au Nord , derrière les Provinces Portu- 
s> gaifes du Brefil «. Au refte, ces ambiguïtés n'empêchant point le mê- 
me Ecrivain de ranger , comme Oliveira , l'Ile Ôc cette partie de la Côte 
entre les Provinces du Brefil Septentrional , il s'attache , pour la con- 
noiffance de l'Ile, à la Relation du P. Claude d'Abbeville {69). 

Tous les Géographes , dit-il après ce Millionnaire , ont oublié dans 
leurs defcriptions du Brefil , l'Ile de Maragnan. La Baie devant laquelle 
«ft fituée l'Ile de Maragnan , s'ouvre entre deux Pointes , ôc s'enfonce 
d'environ vingt-cinq milles dans le Continent. Elle n'en a gueres moins 
de l'autre côté , vers le fond. Du côté de l'Eft , elle eft fermée d'abord 
par une petite Ile , que les Indiens nommoient Upaonmici s ôc dont les 
François ont changé le nom en celui ailette Sainte Anne. Quelques lieues 
plus loin , on rencontre la grande Ile de Maragnan , qui n'a pas moins 
d'environ quarante-cinq milles de circuit , Ôc qui eft fituée à deux degrés 
Wente minutes au Sud de l'Equateur. 

Du fond de la Baie fortent , vers cette Ile , trois beaux Fleuves , 



(69) Publiée a Paris en 1^11 , Tous îe titre d'Hiltoire de ïa Miffiofl de Pere-S ; €#r 
atteins dans l'Ile de Maragnan, On verra bientôt à quelle occafîo»,- 



14* HISTOIRE GÉNÉRALE 

Descrip- viennent la ceindre de toutes parts ; de forte que d'un côté elle n'eft qu'a 
t i o n du cinq ou fix milles du Continent , d'un autre à deux ou trois , 8c plus ou 
Brésil. moins par fes autres faces. Le plus grand &c le plus oriental des trois 
Fleuves fe nomme Mounin ; ôc fa largeur , à l'embouchure , eft d'un quart 
de mille. Il ne prend pas fa fource à plus de cinquante milles du rivage. 
Le fécond , ou celui du milieu , s'appelle Taboucourou ; ôc defcend par 
un cours de plus de cinq cens milles. Son embouchure eft large d'un 
demi mille. Le troifieme , qui eft l'Occidental , fe nomme Miary. Il a 
cinq ou fix milles de largeur à fon embouchure , & l'opinion commune 
eft qu'il prend fa fource fous le Tropique même du Capricorne. Ce Pais 
a d'autres Rivières , telles que le Pinaré j qui aïant reçu le Maracou 3 
tombe dans le Miary, à foixante ou quatre-vingt milles de fon embou- 
chure, ôc VOuaicou _, qui fort des Forêts pour fe jetter aufli dans le 
Miary -, ce qui augmente beaucoup la rapidité de ce Fleuve. Le Tabou- 
courou n'eft gueres moins rapide , furtout vers fon embouchure , après 
avoir été refïerré par deux rochers. Les grands flots , caufés par ces deux 
Fleuves , rendent l'accès de l'Ile de Maragnan fort difficile •, fans comp- 
ter qu'en dehors , c'eft-à-dire vers la Mer _, elle eft environnée de fables ÔC 
d'écueils , qui donnent beaucoup d'embarras aux Pilotes. C'eft néanmoins 
comme la clé de toute cette Province , dont la Côte , à l'Eft comme à 
l'Oueft , eft bordée de baffes , &c de monticules de fable encore plus dan- 
gereux. Depuis le Cap de la Tortue jufqu'à celui des Arbres fecs , noms 
d'origine Françoife , ces écueils s'étendent de quatre ou cinq milles en 
Mer , ôc quelquefois plus. Orî fait la même peinture de toute la Côte , 
depuis le Cap de Tapouytapere , qui forme la Baie à l'Occident , juf- 
qu'au grand Fleuve des Amazones : c'eft-à-dire qu'elle eft mafquée par 
une infinité d'Ilots ôc de fables, Se que le rivage même eft couvert de 
Mangliers fi épais , que joint à la nature du terrein , où les traces des 
pies difparoiftènt aufïitôt , il eft impofïîble d'y pénétrer. 

Tous les environs de l'Ile ôc de la Baie de Maragnan étant tels qu'on 
les repréfente , on n'y a découvert que deux paflfages ; î'un entre le Cap 
des Arbres fecs ôc l'Ilette Sainte Anne, qui n ? eft pas même fans danger 
pour ceux qui le connoifTent le mieux : les grands VaifTeaux ne peuvent 
paffer au-delà de cette petite Ile j ôc les petits font les feuls qui fe ha- 
zardent jufqu'à la grande. Le fécond paffage eft de l'autre côté de Sainte 
Anne j il peut recevoir les grands VaifTeaux ; mais comme ce n'eft qu'en 
certains tems , ôc jamais fans quelque danger , on ne fauroit apporter trop 
de précaution au choix des Pilotes. 

Les Indiens , qui habitent la grande Ile de Maragnan , nomment leurs 
Habitations Oc _, ou Tave. Elles font compofées de quatre longs édifices , 
qui forment un quarré avec une grande cour au milieu. Chaque côté eft 
ordinairement long de deux cens pies-, mais dans quelques-unes il en a 
jufqu'à cinq cens. Leur largeur eft de vingt ou trente pies. Ce font de 
grands troncs d'arbres , dont les intervalles font remplis par des branches 
entrelacées *, ôc du pié jufqu'au fommet , tout eft revêtu de feuilles de pal- 
jrner. On y voit plufieurs centaines d'Indiens , qui vivent paifiblemenc 
fous le même coït, L'Ile contient vingt-fept Bourgs ou Villages de cettq 



finan. 



DES VOÏAGES. Liv. VI. 2 47 

forme *, Se l'évaluation des principaux fit juger aux François qu elle n'a- d e s c r i p- 
voit pas moins de dix ou douze mille Habitans. hon du 

Le Ciel eft ordinairement pur Se ferein dans cette Ile. On n'y fent Bresil 
prefqu'aucun froid. La fécherefle n'y eft point immodérée , comme le Propriétés de 
brouillard n'y eft jamais épais , ni les vapeurs nuifibles à la famé. On elïn/ 6 Mata " 
n'y connoît point les tempêtes Se les tourbillons de vent. Il n'y eft ja- 
mais tombé de grêle , ni de nége. Le tonnerre y eft très rare , ou ne fe 
fait gueres entendre que dans la faifon des pluies. On y voit allez fou- 
vent des éclairs , vers le foir , Se le matin même , tandis que l'air eft le 
plus ferein. Lorfque le Soleil retourne du Tropique du Capricorne vers 
celui du Cancer , il chafle des pluies devant foi , dans toutes ces Régions, 
quarante jours au plus avant que d'arriver à leur Zenith ; enfuite , aufii- 
tôt qu'il a pafle , on efliiie, pendant deux ou trois mois , des pluies con- 
tinuelles , fuivant la différence des climats. Dans l'Ile de Maragnan , il 
pleut depuis la fin de Février jufqu'au commencement ou vers le milieu 
de Juin. Après le Solftice d'Eté , lorfque le Soleil revient vers le Tro- 
pique du Capricorne, les vents d'Eft, qui fe nomment Brifes , commen- 
cent à fe lever , ôc fe fortifient à mefure qu'il s'approche du Zenith , com- 
me ils s'afFoibliftent à mefure qu'il s'en éloigne. Ils fe lèvent ordinaire- 
ment après le crepufcule , c'eft-à-dire à fept ou huit heures du matin , Se 
leur violence augmente à proportion qu'il monte fur l'Horizon. L'après 
midi , ils perdent infenfiblement leur force ; Se le foir ils cefîent tout-à- 
fait de foufïler. Dans l'Ile Se dans le Continent voifin , on ne fent point 
d'autre vent que celui d'Eft , qui rafraîchit merveilleufement l'air Se le 
rend fort fain. A fi peu de diftance de l'Equateur , les jours Se les nuits 
font égaux, la température prefque toujours la même, Se l'on auroit 
peine à trouver un Pais dont le climat foit plus agréable. 

Quoique l'Ile foit environnée d'eau de Mer, ou qui en a les qualités, 
elle n'en abonde pas moins en fources d'eau douce , la plus pure Se la 
plus faine , d'où fe forment plufieurs Ruifleaux qui l'arrofent. Auiîî la 
terre y eft-elle fi fertile , que fans fecours Se fans repos elle produit en 
trois mois une abondante moiflon de Maïz , avec toutes fortes de fruits , 
de légumes Se de racines à proportion. Les Marchandifes qu'elle peut d'ail- 
leurs fournir font du Bois de teinture , du Saffran , du Chanvre , cette 
teinture rouge qu'on nomme Rocou , quelques efpeces de Laque , du Bau- 
me que le P. Claude compare à celui de la Meque , d'excellent Tabac s 
Se cette forte de Poivre que les Indiens nomment Axi. Ceux qui ont ob- 
fervé les qualités du terroir le croient propre à porter des Cannes de Su- 
cre. On trouve fou vent de l'ambre gris fur les Côtes ; Se dans les Cail- 
loux , une forte de Criftal blanc Se rougeâtre , plus dur que ce qu'on nom- 
me les pierres d'Alençon. L'Ile n'eft pas non plus fans d'autres pierres pré- 
cieufes , puifque les Habitans en tirent celles qu'ils portent aux lèvres > 
Se qu'ils ont l'art de polir eux-mêmes. Ils font bien pourvus aufli de pier- 
res à bâtir , quoiqu'ils n'en fafïent aucun ufage , d'Argile pour faire des 
Briques , de Ciment Se de Chaux. Enfin cette Ile n'aïant ni de trop hau- 
tes Montagnes ni des Plaines trop vaftes , Se fe trouvant partout auffi ri- 
che en bois qu'en eau > elle peut palTer pour un des plus beaux féjour d% 



i 4 S HISTOIRE GÉNÉRALE 

' D £ s c b i p^ Monde. Ses Animaux &: fes Plantes font peu difterens de ceux du Brefil 
t i o n du entre lefquels on prendra foin de rappeller ceux qui méritent une Obfer- 
Bjusu. vation particulière. 

A l'Oueft de l'Ile de Maragnan , on trouve une petite Province , nom- 
mée Tapouhaperé , qui n'en eft féparée que par un Détroit de trois ou 
quatre lieues. Elle fait partie du Continent, quoique dans les hautes ma- 
rées , elle paroilfe environnée d'eau. Les Terres baffes , qui fe trouvent 
alors inondées , demeurent à £ec après le reflux. Ce Canton eft habité , 
comme l'Ile , par une Colonie de ces braves Topinamboux , qui aban- 
donnèrent volontairement leur Patrie pour fe dérober au joug des Portu- 
gais. Ils y ont quinze ou vingt Habitations , bâties comme celles des In- 
fulaires; ôc leur Pais eft encore plus agréable, plus fertile ôc plus peuplé 
que l'Ile. De cette Province , on paffe dans une autre , qui tire fon nom 
du Fleuve Comma 9 dont fes limites font arrofées , ôc qui furpaiTe auill 
v l'Ile de Maragnan en fertilité. On y compte feize Bourgs , dont les Ha- 
bitans font encore une Colonie de Topinamboux. Entre la Province de 
Comma ôc celle de Cayeté , qui touche à celle de Para , d'où l'Ile de 
Maragnan eft éloignée d'environ 80 lieues , on trouve d'autres Pais habi- 
tés par des Topinamboux , furtout vers la Mer. Ceux de Maragnan , de 
Tapouitaperé ôc de Comma vivent dans une étroite alliance , s'unirent 
même par des mariages , 5c font en guerre continuelle avec la Nation 
des Tapouyas. Pendant les dernières années du XVI e . Siècle , les Mar- 
chands d'Amfterdam ôc de Rotterdam envolèrent ici plufieurs Vaiifeaux, 
Mais n'oublions pas d'expliquer , d'après le P. Claude d'Abbeville , quel- 
les furent alors les entreprîtes des François, 
comment les Un Capitaine François > nommé Rijfaut , aïant été preffé par un Brafi- 
François s'eta. y lQn ^ £ Q nommo i t Ouyrapire , fort accrédité dans fa Nation , de re- 

purent a.ins 11- ■» x » î-, /• • • i /r i xt • " 

kjte Maragnan. venir avec des Marchanaifes Ôc des forces , arma quelques Navires en 
1594, pour tenter fortune dans cette partie de l'Amérique : mais la dif- 
corde, qui fe mit. entre fes gens , ôc la perte d'une partie de fon Efca- 
dre, ne lui permirent pas de faire un long féjour au Brefil. Il y laiiEa 
néanmoins quelques Soldats , fous la conduite d'un Gentilhomme nom- 
mé de Vaux , qui fe concilia l'affection des Sauvages jufqu'à leur faire 
délirer ardemment de voir établir dans leur Canton une Colonie Fran- 
çoife. De Vaux , retourné en France , rendit compte au Roi , de la dif- 
poiirion des Braliliens , Se des propriétés du Païs ; ôc ce Prince en conçut 
une fi. haute idée , que promettant de ne rien épargner pour le fuccès 
d'un EtablilTement , il réfolut feulement de fe procurer des éclaircifle- 
rnens plus certains. La Ravardiere fut envoie avec de Vaux , pour pren- 
dre de nouvelles informations. Ils payèrent fix mois entiers dans la Baie 
de Maragnan. Mais , à leur retour , ils trouvèrent la France privée du 
meilleur de tous les Rois , par un affreux parricide ; ôc leur entreprife de- 
meura fufpendue jufqu'à l'année 161 1. Cependant la Ravardiere , s'étant 
lié d'intérêts avec Rafilly ôc le Baron de Sanfy , emploïa cet intervalle a 
former de nouveaux projets. Sur fes Obfervations , il obtint , de la Reine 
Mère , quatre Capucins ; entre lefquels on comptoit le P. Claude d'Ab«? 
^evUle , Auteur 4e la Relation 5 à: ne fe promettant rien moins qu'ua 

gçhangf» 



DES VOÏACES. Liv, VI, i 4 $> 



échange , avantageux pour les Brafiliens , de leur or &c de leur argent pour Descrip- 
les lumières de la Foi , il partit de Concale en Bretagne , avec trois Vaif- IION D » 
féaux, le iy Mars de l'année 1611. Brésil. 

Une tempête , qui le jetta fur la Côte méridionale d'Angleterre , l'o- 
bligea de s'arrêter cinq femaines à Plimouth. Enfuite , aïant remis à la 
voile , il pafTa , le 7 de Mai , entre Fortaventura de la grande Canarie ; 8c 
quatre jours après il eut la vue de Rio dei oro , fur la Côte d'Afrique , 
qu'il continua de ranger prefque jufqu'à l'Equateur. Le 17 de Juin, il fe 
trouva par les quatre degrés de Latitude Auftrale ; d'où tournant à l'Oueft , 
il arriva le 23 à l'Ile Fernandez de Noronha. Il s'y arrêta jufqu'au 8 de 
Juillet ; & delà s'érant rendu en trois jours à la Baie de Moucouru , où. il en- 
tra le 11 à midi , il fui vit la Côte jufqu'au Cap de la Tortue , par les 
2, degrés 20 minutes du Sud. Il y pafTa 12 jours , 8c le 16 , il fe trouva 
proche de l'Ilette Sainte Anne , d'où il pafTa fans obftacle à l'Ile de Ma- 
ragnan. 

Son premier foin fut d'y élever un Fort , dans un lieu commode. Il 
choifit une Colline allez haute , qui commande l'entrée du Port princi^- 
pal , entre deux Rivières qui tombent dans le Détroit. Cet Etabliflement 
reçut le nom de Saint Louis, & fut muni de 22 Pièces de Canon. Ten- 
dant qu'on n'épargnoit rien pour le fortifier , les Capucins s'emploïerent 
à la converfion des Indiens , dont plufieurs ouvrirent les yeux à la lu- 
mière. Le P. Claude , aïant reçu ordre de repafïèr en France , y en mena 
quelques-uns , qui furent baptifés folemnellement à Paris. 

Il paroît certain que les François ne furent pas long-tems maîtres de . tes François 
l'Ile : mais on ignore en quel tems ils fe virent forcés de l'abandonner, abandonnent n- 
Laet juge que ce rut en 1 6 1 4 , lorique Jérôme d Albuquerque fut envoie 
avec une puifTante Flotte , pour foumettre ces Provinces au Portugal. Il 
aborda , dans le cours du mois d'O&obre , à l'entrée du Fleuve Perea , 
où l'on a dit que les Portugais avoient formé depuis peu une petite Co- 
lonie , nommée Nojlra Senhora del Rofario. On ne trouve , dans aucune 
Relation , ce qui fe palfa entre les François 8c lui ; mais il eft confiant qu'ils 
furent contraints de fe retirer, 8c que les Portugais s'établirent folidement 
à leur place. La Ravardiere avoit fait alliance avec les Indiens qui habi- 
toient la Montagne d'Yballyahap , 8c ces Barbares furent aufÏÏ chafTés pat 
des Ennemis fupérieurs en nombre. Cette Montagne , qui n'eft pas éloi- 
gnée du Fleuve de Camufi , eft fi haute , qu'à peine la peut-on monter 
en quatre heures -, mais fon fommet forme une belle 8c vafte Plaine , à 
laquelle on donne vingt-quatre milles de long , fur vingt de largeur , 8c 
qui n'eft pas moins riche en eau , qu'en arbres 8c en fruits. On y comp- 
toit alors plus de deux cens Villages Indiens. A peu de diftance , une au- 
tre Montagne , nommée Cotiova , mais beaucoup moins grande , en con- 
tenoit fept ou huit. 

Nous avons décrit la Côte du Brefil Septentrional jufqu'au Fleuve Pe- 
rea , qui fait comme l'entrée de la Province de Maragnan du côté de l'Eft, 
êc qu'on place à deux degrés 1 5 minutes au Sud de l'Equateur. De l'em- 
bouchure de ce Fleuve , on s'avance à l'Ilette Sainte Anne , qui n'a pas 
plus d'une grande lieue de circuit ; 8c pour fe rendre au Fort de Saine 
Tom£ XIF. I i 



le de Matagnatu 



25 o HISTOIRE GÉNÉRALE 

~D f. s c r i p- Louis , on reconnoît d'abord le Cap de Tapuitaperé , d'où l'on tourne 
,y 1 o m du vers la grande Ile , où eft fitué ce Fort , que les Portugais ont enlevé aux 
|3 ît t s i l. François. Enfuite on trouve un autre Fort , qu'ils ont conftruit eux-mêmes , 
fous le nom de San Francifco. Celui de Saint Louis eft par les deux de- 
grés i0 minutes. 

Une Carte Porrugaife , queLaet juge fort exacte, repréfente l'étendue 
de la Capitainie de Maragnan. Elle place fur la rive gauche du Fleuve 
Perea , à quelque diftance de fon embouchure , le Fort Portugais de Saint 
Jacques , dans une petite Anfe , avant laquelle plufieurs Rivières qui 
Bombent dans le Fleuve & quantité de petites Iles le rendent fort large. 
Au-delà des Iles , on trouve un autre Canal , qui fort de la Baie de Ma- 
ragnan entre deux petites Iles oblongues , 8c dans lequel on voit fur la 
gauche un autre Fort Portugais , nommé Sainte Marie. Un peu plus loin , 
du même côté , on rencontre l'embouchure du Fleuve Mounin , enfuite 
celle du Tapocoru , vers les trois degrés , d'où la Côte , qui alloit prefque 
droit au Sud , fait un coude à l'Oueft jufqu'à l'embouchure du grand Fleuve 
Meary. Delà elle retourne au Nord jufqu'au Cap de Tapuitaperé. L'Ile (de 
Maragnan , qui eft au milieu de la Baie, Nord 8c Sud dans fa longueur, 
en remplit prefque toute l'étendue. Le Port , ou l'Anfe , qui contient le 
Fort de Saint Louis devant fon embouchure , entre deux Rivières qui en 
font une petite Ile , s'ouvre à l'Occident. Le Fort de Saint François eft 
au fond de cette Anfe , & prefqu'au milieu de fon enceinte. Autour de 
l'Ile , fur les Côtes de la Baie , on trouve plufieurs Habitations , dont les 
plus confidérables font celle de Saint André , qui eft-prefqu'à la pointe 
Septentrionale de l'Ile , 8c celle de Saint Jacques à la pointe méridionale* 

On lit , fur la même Carte , que les François avoient remonté le Fleuve 
de Tapocoru dans des Barques , jufqu'aux cinq degrés de Latitude Auf- 
trale , où ce Fleuve reçoit une grande Rivière qui defeend de l'Eft , 8c 
qu'ils avoient remonté aufli le Meary jufqu'au huitième degré. 

Du Cap de Tapuitaperé , en fuivant la Côte à quelque diftance u 
rivage , qui eft bas 8c bordé de Sables , on rencontre d'abord, à dix lieues 
du Cap j le Port d' Aippe , d'où l'on en compte deux à l'Ile de Camara , Se 
deux encore de cette Ile à celle de Supat-uvé: Delà , quatre à l'Ile Blan- 
che , ou de Saint Jean , qui n'eft qu'à un degré ii minutes au Sud de 
l'Equateur. 

Dans la Carte dont Laet vante l'exactitude , les lieux, qui font entre 
le Cap de Tapuitaperé &c la Pointe qui tourne au Sud , fous le nom de 
Punta Separata , portent des noms fort différens de ceux qui fe trou- 
vent dans les autres Cartes. Après la Province de Comma , en fuivant la 
Côte à l'Oueft l'efpace d'environ 25 lieues , on rencontre, fuivant cette 
Carte , une Baie qui s'enfonce de quelques lieues dans le Continent , 8c 
<qui; fe nomme Comma Vaffbu. De cette Baie au Fleuve Comajamu , la Carte 
met cinq lieues ; enfuite 1 5 jufqu'au Fleuve Joroque. Elle donne , à toutes 
les Terres qui font dans cet intervalle , le nom de Cojla Alagoada , parce» 
qu'elles font remplies de Marais 8c d'Etangs. Du Fleuve Joroque , qui 
vient de fort loin dans le Continent , elle marque environ vingt-cinc| 
lieues jufqu'au Fleuve Paraguacoté $ 8c les Terres entré ces. deux Fleuves 



DES'VÔÏAGÊS. Ltv. VI. z 5 r 

y portent le nom de Cojla Baxa. Le Paraguacoté eft fuivi de la Rivière 
de Surianamé , à 8 ou 9 lieues ; & cette Rivière, de celle de Surama , pref- 
qu a la même diftance. L'Itata eft à onze lieues de celle-ci > ôc le Namé 
à quatre ou cinq de l'Itata. Enfin , du Namé , aul Promontoire qui fe nom- 
me Punta Separata, la Carte marque environ neuf lieues. Elle met, de- 
vant cette Pointe , une petite Ile qu'elle nomme Ijla de Arca. 

Après Punta Separata , on trouve d'abord une Rivière nommée do Sol', 
snfuite l'Ile oblongue das Bandeiras , ôc plus loin un angle de Terre qu'on 
nomme Punta do mel , d'où, l'on patte à un angle obtus , où eft fituée 
fur un bras du Fleuve des Amazones , la Fortereffe de Para , dont le Païs 
forme une autre Capitainie Portugaife (70). 

Mais nous ne continuerons point de fuivre la Côte , fans avoir recueilli 
ce qu'on trouve de plus clair &c de plus certain fur l'intérieur du Brefil , 
que l'ordre ne permet point de laiuer derrière nous. Reprenons à la pre- 
mière Capitainie , qui eft celle de Saint Vincent. Correal , qui fit un fé- 
jour de cinq ans , dans les Terres Portugaifes , depuis 1684. jufqu'en 1690, 
raconte qu'étant à Bahia ou la Baie de tous les Saints , il fut emploie avec 
diftinction fur quelques Barques qu'on envoïoit à Saint Vincent pour y por- 
ter des provifions , ce qui lui donna occafion , dit-il, de s'inftruire affez 
particulièrement de l'état de cette Province (71)- Santos qui en eft la Ca- 
pitale , eft une petite Ville maritime , qui lui parut très bien fituée. Dans 
toutes les Indes Occidentales , il n'y a point de Port qui puiffe être mieux 
fortifié j ni qui foit plus propre à contenir de gros Vaifïeaux. La Colonie 
était alors compofée de trois ou quatre cens Portugais , Métifs , mariés 
la plupart à des Indiennes converties , ôc gouvernés par des Prêtres ou des 
Religieux , qui poffedent toutes les richeflTes du Pais. Ils ont un grand 
nombre d'Efclaves ôc d'Indiens tributaires , qu'ils obligent de leur four- 
nir une certaine quantité d'argent , des Mines qui font entre Santos ôc 
Saint Paul. Ces riches Eccléfiaftiques fongent peu à l'inftrudion de leurs 
Sujets. Correal regarde les Habitans de Santos comme les plus ignorans 
de toutes les Indes. » Un d'entr'eux lui demanda s'il y avoit des Indiens 
v en Europe , & fi les Hommes y étoient faits comme au Brefil \ La con- 
v verfation étant tombée fur la différente pofition du Brefil ôc du Portu- 
9» gai , qui fait que l'un de ces deux Païs a l'Eté lorfqu'on a l'hiver dans 
» l'autre , & qu'il eft nuit ici lorfqu'il eft jour au Brefil , Correal ne put 
» perfuader à perfonne qu'il parlât férieufement. Son embarras augmenta 
» beaucoup , par une indiferétion qui le fit parler des Anglois , parmi lef- 
?» quels il avoir fervi. On lui demanda vingt fois s'il n'étoit pas Héréti- 
?> que ; ôc ceux qui l'avoient entendu apportèrent de l'Eau-Benite , dont 
■s? ils arroferent le lieu où il étoit avec eux. 

Il ne vit point la Ville de Saint Paul s qui eft à plus de douze lieues 
àe Santos dans les Terres , enfermée de tous côtés par des Montagnes inac- 
celfibles , ôc par la grande Forêt de Pernacabiaba j mais il fut bien infor- 
me de ce qu'il n'avoit fû jufqu'alors que par des témoignages incertains. 
p C'eft une efpece de République , compofée , dans fon origine , 4'uï^ 

(70) Laet , lib. \6. cap. 10 & procèdent. 

(71) Yoïages 4e François Correal , Paît, %. chap. <n 

u ij 



D E S G R I pv 
T I O N D \j 

Brésil. 



Intérieur du 
Brefil. 



Ville de Santos ; 
décrite par Cor* 
réal. 



Tgfioraîiee de 
Ces Habitans. 



République dç 
Saine Paul, 



15* HISTOIRE GÉNÉRALE 

Dïscrip- » mélange d'Habitans fans foi ôc fans loi , que la néceiïké de fe cort- 

t i o n du» ferver a forcés de prendre une forme de Gouvernement. Il s'y trouve 

$ k e s i l. tj fe s fugitifs de tous les Ordres &c de toutes les Nations ; des Prêtres , 

v des Religieux , des Soldats , des Artifans , des Portugais , des Efpa- 

» gnols , des Créoles , des Metifs , des Caribocls , qui font des Indiens 

r nn nr ;„; n . nés d'un Brafilien ôc d'une Negreflè , ôc des Mulâtres. Elle ne confiftoic 

9.011 origine. • 1 ■«-• • 1 1 • • \ 

d'abord qu'en une centaine de Familles , qui pouvoient monter a trois 
ou quatre cens perfonnes , en y comprenant les Efclaves ôc quelques Bra- 
filiens des Cantons voifins. Dans l'efpace de quinze ou vingt ans , elle 
s'accrut de dix ou douze fois ce nombre Les Paulijles , c'eft le feul nom 
que l'Auteur leur donne , prennent la qualité de Peuple libre , ôc ne don- 
nent pas d'autre marque de dépendance aux Portugais , qu'un tribut an- 

ies Loix & fes nue l C | L1 Quint de l'or qu'ils tirent de leur propre fond : on prétend qu'il 
u * iC5 ' monte à huit cens marcs. C'eft la tyrannie des Gouverneurs , qui a donné 

naiifance à cette petite Société. Elle eft li jaloufe de fa liberté , qu'elle 
ferme l'entrée de fes Terres aux Etrangers , s'ils ne fe préfentent dans le 
deffein de s'y établir. Alors on les aiïiijettit à de longues épreuves 5 au- 
tant pour s'afïurer qu'ils ne font pas des Efpions ôc des Traîtres , que pour 
connoître à quoi ils peuvent être emploies. Lorfqu'on fe croit fur de leurs 
difpofitions , on leur fait faire de pénibles courfes , dans lefquelles ils font 
obligés d'enlever chacun deux Indiens , qu'ils doivent amener pour l'ef- 
clavage , ôc qui font emploies au travail des Mines ou de l'Agriculture» 
Si l'on ne foutient pas l'examen , où fi l'on eft foupçonné de quelque per- 
fidie, on eft tué fans pitié. La permiftîon de fe retirer ne s'accorde pas 
plus aifément à ceux qui fe lafîent de cette contrainte. Chaque fois qu'ils 
envoient païer le tribut , ils font déclarer que le devoir ôc la crainte n'y 
ont aucune part , ôc que leur unique motif eft un ancien fentiment d& 
refpecfc pour le Roi de Portugal. On allure qu'aïant quantité de Mines 
d'or ôc d'argent , ce qu'ils paient aux Officiers du Roi eft fort éloigné 
d'en être le Quint. Les Gouverneurs Portugais en font convaincus 5 mais 
comment forcer une Trouppe de Brigands , qui font environnés de rochers 
inaccefîibles , ôc qui ajoutent fans celle de nouvelles défenfes aux pafîages 
qu'ils ne croient pas allez fortifiés par la Nature l Ils ne marchent qu'en 
corps , armés de flèches ôc d'armes à feu. On ignore s'ils ont l'art de faire 
des Fufils , mais il eft certain qu'ils n'en ont jamais manqué. Correal juge 
que refpectant peu les Voïageurs qui s'écartent , ôc recevant quantité de 
Nègres fugitifs , ils amafïènt des armes à feu par cette voie. Ils font des 
courfes de quatre ou cinq cens lieues dans l'intérieur des Terres 3 entre 
les Rivières de la Plata ôc des Amazones. Quelquefois même ils ont eut 
l'audace de traverfer le Brefïl. On a fu que les Jéfuitesdu Paraguay avoient 
fait divers efforts pour s'introduire dans les Terres des Pauliftes ; mais que 
foit par défiance de leurs vues , ou par indifférence pour la Religion, ces 
indociles Brigands s'étoient obftinés à les rejetter (72). 

Témoignage II eft heureux que le témoignage de Correal fe trouve ici confirmé par 
Js. Ma ismu ' celui des Millionnaires : mais quoique leurs récits fe relfemblent pour 1© 

(7O Correal , «Hjfej 



DES VOÏAGES. Liv.'VL 45$ 



fond , il y a d'autres lumières à tirer des Obfervations du P. Loçano. Les p e s c r i i* 
Portugais , dit-il , après avoir bâti la Ville de Saint Vincent fur le bord tion d v. 
de la Mer, avoient envoie delà quelques Colonies dans les Terres. Elles Bresxx.» 
y fondèrent des Villes , dont une des plus célèbres eft celle de Saint Paul , 
qui fut bâtie dans un Canton , nommé Piratininga par les Naturels du 
Païs , d'où elle prit le furnom de Piratiningue. Peu de tems après fa fon-* 
dation, le P. Emmanuel de Nobrega, qui avoit été envoie au Brefil par 
Saint Ignace pour y être le premier Supérieur Provincial de fa Compa- 
gnie , aïant jugé cette petite Ville avantageufement placée , pour le def- 
fein d'y former une nombreufe Eglife de Brafiliens , qu'il fe flattoit d'y 
trouver plus dociles que vers le rivage de la Mer , y transfera le Collège 
de Saint Vincent. Comme il y étoit arrivé la veille du jour où l'on célè- 
bre la Converiion de Saint Paul, en 15 54, il dédia l'Eglife du nouveau 
Collège à cet Apôtre , dont le nom eft devenu enfuite celui de la Ville. 

Ses Habitans fe maintinrent quelque tems dans la piété *, 8c les Indiens origine dej 
du Canton , protégés par les Jéfuites , qui les faifoient traiter humainement^ ^rkiue S d Méâ- 
embrafioient le Chriftianifme à l'envi : mais cette ferveur dura peu,& la Co- dionaie,&ieu« 
lonie Portugaife de Saint Paul de Piratiningue, dont les Millionnaires avoient rava s cs '- 
efpéré toute forte de fecours , devint bientôt leur plus grand obftacle. La 
première fource du mal fut une autre Colonie , voifine de Saint Paul 9 
où le fang Portugais étoit fort mêlé avec celui des Brafiliens. Cet exem- 
ple fut contagieux pour Saint Paul ' y 8c par degrés il fortit , du mélange 
des deux Sangs , une génération perverfe , dont les défordres furent pouf- 
fes fi loin , qu'ils firent donner à ces Metifs , le nom de Mamelus , pour 
exprimer apparemment leur relTemblance avec ces anciens Brigands d'E- 

£>T te * ' 

Les efforts des Gouverneurs , des Magiftrats , 8c des Supérieurs Ecclé- 

Êaftiques ne purent empêcher que la difTolution ne devînt générale , 8c 
les Mamelus fecouerent enfin le joug des Loix divines 8c humaines. Des 
Bandits de diverfes Nations , Portugais , Efpagnols , Italiens 8c Hollan- 
dois , qui fuïoient les pourfuites de la Juftice des Hommes , 8c qui ne 
craignoient point celle du Ciel , s'établirent à Saint Paul. Quantité de 
Brafiliens vagabonds s'y raflemblerent aufii ; 8c le goût du brigandage s'é- 
tant bientôt ranimé parmi tant de gens accoutumés au crime , ils rempli- 
rent d'horreurs une immenfe étendue de Païs. Le plus court , obferve 
l'Auteur , eut été d'en purger la Terre ' y 8c les deux Couronnes d'Efpagne 
8c de Portugal, réunies alors fur une même tête , y étoient également in- 
îérefFées. Mais la Ville , fituée fur la cime d'un Rocher , ne pouvoit être 
foumife que par la faim. Il falloit des Armées nombreufes , que le Brefil 
n'étoit point en état de fournir 5 fans compter qu'un petit nombre de gens: 
déterminés pouvoit en défendre les approches , 8c que pour les réduire 
il auroit fallu , entre les deux Nations , un concert qui ne s'y eft jamais 
trouvé. 

Ce qui paroît furprenant , 8c ce qui empêcha peut-être qu'on ne prîr 
ùxx moins quelques mefures contre les Mamelus , c'eft qu'ils n'avoient pas 
befoin de fortir de chez eux pour jouir de toutes les commodités de la 
vie. On refpire 3 à Saint Paul de Piratiningue > un air pur > fous ua Ciel 



254 HISTOIRE GÉNÉRALE 

"descrip- tou j ours fercin. Le climat , quoiqae par les 24 degrés de Latitude Auf- 
T 1 o n du trai e , eft fort tempéré. Toutes les Terres font fertiles 8c portent de très 
Brésil beau Froment. Les Cannes de Sucre y croiifent en abondance , 8c les pâ- 
turages y font excellens. Ainfî l'on ne peut attribuer qu'au goût du vice 
8c du brigandage cette fureur qui leur a fait longtems parcourir , avec 
des fatigues incroïables &: de continuels dangers , de vaftes Régions fau- 
vages , qu'ils ont dépeuplées de deux millions d'Hommes. (73). D'ailleurs 
rien n'étoit plus miférable que la vie qu'ils menoient dans ces expédi- 
tions, qui duroient fouvent plufieurs années. Il y en périfloit un grand 
nombre. D'autres , à leur retour , trouvoient leurs Femmes remariées. En- 
fin leur propre Païs auroit été bientôt fans Habitans , fi ceux qui ne re- 
venoient point n'euftent été remplacés par les Captifs qu'on ramenoit de 
ces longues courfes , ou par des Indiens avec qui la Ville étoit en Société. 
Les Efpagnols du Paraguay n'ont pas moins fouffert, de ces Ennemis 
publics , que les Nations Indiennes qui fe trouvoient expofées à leurs 
mcurfions. Mais l'Hiftorien du Paraguay leur reproche de ne pouvoir s'en 
prendre qu'à eux-mêmes : ils n'avoient , dit-il qu'à foutenir les Réduc- 
tions , c'eft-à-dire les Bourgades Chrétiennes du Paraguay contre les Ma- 
melus , qui n'auroient jamais pu forcer cette barrière. L'intérêt les aveu-* 
gla. Ils ne voïoient , dans ces nouvelles Eglifes , qu'une Digue oppofée 
à leur cupidité ; 8c jamais ils n'ont connu l'avantage qu'ils en pouvoienc 
Mamelus dé- ^ rer juftement j qu'après la ruine de cette Frontière. Cependant comme 
puifcs en Jéfui- les Mamelus ne laifferent pas de trouver plus de réfiftance qu'ils ne s'y 
tiS ' étoient attendus de la part des nouveaux Chrétiens , -8c qu'ils ne vou- 

loient pas s'affoiblir à force de vaincre , ils eurent recours à la rufe ,' 
dont ils emploïerent plufieurs fortes. Celle qui eut le plus de fuccès , 
du moins pendant quelque tems , fut de marcher en petites Trouppes , 
dont les Commandans étoient vêtus en Jéfuites , dans les lieux où ils 
favoient que ces zélés Millionnaires cherchoient à faire des Profelytes ; ils 
commençoiçnt par y planter des Croix -, ils faifoient de petits préfens aux 
Indiens qu'ils rencontrojent , ils donnoient des médicamens aux Malades , 
8c fâchant la Langue Guaranie , qui eft la plus commune dans cette Con- 
trée , ils alloient jufqu'à les preffer d'embrafler le Chriftianifme , dont ils 
leur donnoient une courte explication. Lorfque ces artifices avoient eu le 
pouvoir d'en rafiembler un grand nombre , ils leur propofoient de venir 
s'établir dans un lieu commode , où rien ne devoit manquer à leur bon- 
heur. La plupart fe lailïoient conduire par ces Traîtres , qui levant enfin 
le mafque commençoient par leur lier les mains , égorgeoient ceux qui leur: 
faifoient craindre quelque réfiftance , 8c traînoient les autres à l'efclavage. 
Cependant il s'en échappa quelques-uns , qui répandirent Fallarme \ mais 
avant que cette infernale perfidie fut vérifiée , les Jéfuites en refTentirenc 
de triftes effets , par les dangers auxquels ils furent expofés dans leurs, 
courfes Apoftoliques , 8c furtout par la difficulté qu'ils trouvèrent long- 
tems à fe faire fuivre des Indiens. 

Toute la nouvelle Hiftoire du Paraguay eft remplie des fanglantçs çigt 

► {7 ? ) Yâiez l'Hiftoire du Paraguay ? car le P, Charievais, 



ï) È S V O ï A G E S. L i v. V 1. i 55 

creprifes des Mamelus ; Se ce fut à l'occafion d'un mal , qui croifïbit de jour en d E s c r ï p- 
jour , que les Jéfuites obtinrent enfin du Roi d'Efpagne lapermifîion d'armer tiok du 
leurs Indiens. On ne me pardonneroit pas de fupprimer un trait fi curieux. Brésil. 

Ce n'étoit pas afiez , dit le pieux Hiftorien , d'avoir raflemblé les Commcnt le» 
nouveaux Chrétiens dans les Réductions , 8c de les y avoir mis même obœnu^per- 
à couvert d'une furprife. Leurs Chefs repréfenterent au Supérieur des i mH î°£ d ' armer 
Millions, que j tandis qu'il n'y auroit point d'égalité dans les armes i 
les précautions ne pourroent empêcher qu'ils ne fuccombaiTent aux Ma- 
melus. Les Millionnaires n'en étoient pas moins' perfuadés qu'eux ; mais 
on s'étoit fait une maxime d'Etat, en Efpagne , de ne pas introduire 
l'ufage des armes à feu parmi les Indiens, 8c rien n'étoit plus fage,en 
effet,. pour les Indiens en commande, qui vivoient parmi les Efpaonols 
interreiFés a. leur confervation. On ne pouvoit compter fur la fidélité de* 
ces efpeces d'Efclaves , dont la foumillion étoic forcée , qu'autant qu'ils 
étoient dans l'impuiffance de fecouex le joug. Mais il n'en étoit pas de 
même des autres : leur fourmilion étoit volontaire ; 8c les avantages 
qu'ils y avoient trouvés leur en aïant fait connoître le prix, rien ne pou- 
voit les porter à la révolte , auffi long-tems du moins qu'on n'entrepren- 
droit point fur leur liberté , que le Souverain s'étoit engagé à mainte- 
nir. D'ailleurs , ils étoient les feuls fur lefquels on pût compter , poil r 
la défenfe des Provinces du Paraguay 8c de Rio de la Plata contre les 
entreprifes des Portugais 8c des Indiens du Brefil , qui n'ont détruit les 
Villes de Xeres , de Villarica 8c de Ciudad Real , ne fe font ouvert un 
chemin au Pérou par le Nord du Paraguay , 8c ne fe font mis en pof- 
feffion de plusieurs belles Mines d'or , telles que Montegrojfo 8c Guia- 
ba , que depuis qu'on leur a lailTé ruiner les Réductions du Guayra. Il 
étoit fort furprenant que les Gouverneurs Efpaçnols , à qui l'on avoir 
fait plufieurs fois ces représentations , y euiîent fi peu d'égard : ils f e l a if_ 
foient .prévenir par diverfes perfonnes qui n'avoient en vue que leurs in- 
térêts propres, 8c qui les entendoient même très mal, en leur facrifianc 
celui de l'Etat 8c de la Religion. 

Dans les circonftances préfentes , où ces faulTes idées paroiiToient bien 
établies , un Gouverneur , le mieux intentionné , n'auroit ofé prendre fur 
lui d'autorifer les armes à feu parmi les nouveaux Chrétiens , 8c les Mif- 
fionnaires ofoient encore moins le propofer : mais le P. de Montoya un 
àes principaux (74) , devant faire le voiage de Madrid , on ne manqua 
point de mettre cet article dans £es inftru&ions. Il en fit l'ouverture au 
Confeil Roial des Indes. Comme il s'étoit attendu à fe voir objecter que 
fi les Néophytes , une fois armés , fe révoltoient contre les Efpacmoîs il 
feroit impoiîïble de les réduire , puifqu'on n'avoit pu les foumettre lors- 
qu'ils n'avoient pour armes que leurs flèches 8c leurs macanas • il alla 
au-devant de cette objection, en repréfentant que le defTein des Million- 
naires n'étoit point de laiiTer les armes à la diferétion de leurs Indiens • 
qu'ils comptoient de les garder eux-mêmes , avec toutes les munitions * 
& de ne les leur mettre en main que lorfqu'ils feroient menacés de quel- 

|74) Yoïez , ci-defTus , les Voïages fur la IUyïere de la Pista» 



Brésil. 



^^^ i 5 <* HISTOIRE GÉNÉRALE 

Dr. se ri p- C \ UQ irruption de la part de leurs Ennemis ; de n'en garder mémo., dani 
t i o n o u les réductions , que ce qui feroit nécelfaire pour fe garantir d'une fur- 
prife, 8c de mettre |tout le refte en dépôt dans la Ville Efpagnole de l'Af- 
îbmption. Il ajouta que ces armes feroient achetées des aumônes qu'ils te- 
cevroient *, qu'il n'en coûteroit pas un fou à la CaifTe roïale *, 8c que pour 
apprendre aux Indiens à les manier, on feroit venir du Chili quelques Frè- 
res Jéfuites , qui avoient fervi dans ies Trouppes. 

Enfin la Cour goûta ces raifons , 8c fut fatisfaite des précautions dont 
on avoit eu foin de les appuïer. Tout fut accordé en 1639 j 8c les Gou- 
verneurs particuliers , comme le Viceroi , reçurent des ordres qui furent 
bientôt fuivis de l'exécution. Quelques Efpagnols fe récrièrent beaucoup fut 
cette innovation : mais le Confeil Roïal des Indes a tenu ferme , &c les Rois 
Catholiques n'ont pas cefTé d'approuver fa déciiion. Darts ces derniers 
tems , Philippe V , jugeant les Millionnaires plus interelTés que perfonne 
à ne pas fournir que leurs Indiens abufent de leurs armes , s'eft contenté , 
dans un Décret du 18 Décembre 1743 , de recommander au Supérieur 
des Réductions d'emploïer tous fes foins pour arrêter les abus dans leur 
fource , & d'informer le Confeil des moindres defordres : mais comme il 
n'eft jamais rien arrivé qui puiffe iuftifier les défiances , la Cour d'Efpagne a 
reconnu qu'il n'y avoit point d'établilTement plus fage. Depuis plus d'un 
fiecle , non-feulement les Mamelus 8c leurs Alliés , n'ont pu entamer les 
Réductions chrétiennes , ni pénétrer impunément dans les Provinces où 
elles font établies , mais il s'eft formé , parmi les Néophytes , une Mi- 
lice qui fait la principale reflburce du Souverain , dans cette partie de l'A- 
mérique Méridionale , 8c dont l'emploi ne lui coûte pas plus que l'en- 
tretien. On en a vu particulièrement , des exemples , dans les différends de 
l'Efpagne avec le Portugal,pour la fameufe Colonie du Saint Sacrement (7 5), 
En 1705 , lorfque les Portugais fe furent emparés de cette Colonie, 
le Sergent Major , Dom Baltazar Garcia de Ros , qui fut chargé d'en faire 
le Siège, 8c qui y rétablit les Efpagnols, déclara, dans un Mémoire pu- 
blic , adrefTé au Roi , au Confeil Roi'al des Indes , au Viceroi du Pérou , 
à tous les Tribunaux de l'Amérique Efpagnole , & aux Officiers des Troup- 
pes , qu'il avoit toute l'obligation du fuccès aux Indiens des Réductions 
du Parana 8c de l'Uraguay , » qu'ils s'étoient chargés de tous les travaux , 
» jufqu'à porter , à force de bras , les canons pour les batteries ; qu'ils 
»» avoient toujours eu la tête des attaques , 8c qu'ils avoient efTuïé , avec 
» la plus grande intrépidité , le feu de la Place. Les Afîiegés en eurent 
n tant d'effroi , que les voïant marcher pour l'aflaut , ils s'embarquèrent 
v fur plufieurs Navires , arrivés avec un fecours qui n'eut pas le tems de 

(75) Nous n'entrons point dans la demie- de TEfpagne & du Portugal ; mais quelque 

te querelle , qui eft d'une autre nature , & idée qu'on puiffe prendre de cette guerre , il 

qui a befoin d'éciairciffemens , qu'on ne n'eft pas moins vrai que , depuis cent vingt 

peut attendre que de l'avenir. Ilparoît cer- ans, les Réductions avoient été fort utiles à 

tain que les Réductions ont pris les armes l'Efpagne ; ce qui porte à croire que l'affaire 

contre l'Efpagne même, à l'occafion de l'ac? prélente ne s'éclaircira qu'à leur avantage, 

commodément des deux Cours pour cette Nous avons déjà remarqué que les dernières 

Colome , & que les Indiens' ont été battus Nouvelles font honneur à la conduite des 

$$m année ( 1 7 j6) par les Trpupues réunies Miuionnaires r 

» débarquer * 



DES VOÏAGES. L i v. V ï. i 57 

5» détafquer, 8c laiflerent dans la Place toute leur artillerie 8c leurs mu- Dr. se rip- 
a> nitions". On ajoute , à l'honneur des mêmes Indiens, que lorfqu'ils t ï o ^ du 
furent congédiés , ils refuferent généreufement cent quatre- vingt mille piaf- Brésil. 
très , que le Gouverneur leur offrit, & qui dévoient leur revenir pour le 
tems de leur fervice (76). 

La Province de Guayra , qu'on vient de nommer , touche au Brefil , du Defaiption Je 
côté de l'Orient , eft bordée au Nord par un Païs couvert 8c maréca- la Province de 
geux , qui eft peu connu -, au Midi , par l'Uruguay , 8c vers l'Oueft par ua y r *« 
Te Paraguay, quoique dans l'intervalle il fe trouve plufïeurs Nations, la 
plupart errantes. Elle eft traverfée en largeur , 8c près de fon milieu , 
par le Tropique du Capricorne. Son terroir eft humide , fon climat fort 
inégal , 8c communément mal-fain : fes Terres , à l'exception desjMontagnes, 
font affez fertiles en légumes , en racines & diverfes autres Plantes qui de- 
mandent peu de culture. Le Païs eft rempli de Serpens , de Vipères 8c de 
Caymans. Entre plusieurs Rivières qui Parrofent, les plus confidérables, après 
ie Parana 3 font le Paranapané _, qui en reçoit plufieurs autres , 8c le 



(7<>) Nous ne dérobberons point au Lec- 
teur, une autre peinture de ce Siège, qui 
ne leur eft pas moins glorieufe. » Un Na- 
os vire François étant entré dans le Port 
»» de Buenos-Aires , pendant qu'on y fai- 
33 foit les préparatifs de cette expédition , 
*> le Capitaine apprit que les Efpagnols 
m étoient fans Ingénieur, Se s'offrit à leur 
as en fervir. Son offre fut acceptée. On lui 
9> donna le Plan de la Place qui devoit 
as être attaquée. Enfuitç , s'étant informé 
33 quelles étoient les Trouppes qui dévoient 
sa marcher , il fut étonné que dans le dé- 
as nombrement qu'on lui en fit , le Gou- 
3» verneur parût faire beaucoup de fond fur 
39 les Indiens des Millions des. Jéfuites , qui 
a> étoient attendus au premier jour. Que 
si voulez-vous faire , Monfieur , lui dit-il , 
35 de ces Gens-là ? Attendez, pour en juger , 
as répondit le gouverneur, que vous les 
35 aviez vus dans l'action. Peu de jours 
-■»? après , on vint avertir que leur première 
35 divifion paroiffoit. Le Gouverneur invita 
35 le Capitaine François à monter à che- 
S5 val avec lui. Bien-tôt ils apperçurent les 
35 braves Néophytes , qui fortoient deux à 
a» deux d'un défilé , Se qui fe formoient en 
sa Bataillons dans la Plaine , leurs armes en 
as bon état , Se fuivis de quelques Pièces 
*> d'artillerie: l'ordre, le fîlence, & la fa- 
35 cîlité de leurs mouvemens , cauferent de 
s* la furprife au François. Il voulut parler 
95 en Efpagnol à ceux qui compofoient la 
« première ligne ; mais ils ne lui répon- 
ds jdirent que par ces deux mots los Pa- 
p dres „ en lui montrant les Jéfuites qui les 
Jorne X I V? 



55 fuivoient. II joignit un de ces Million-* 
55 naires , qui lui dit que leurs Indiens ne 
55 parloient point d'autre Langue que la 
55 leur; que fi l'on avoir quelque ordre à 
55 leur donner , lui Se les autres Jéfuites 
35 étoient là, pour leur fervir d'Interprètes y 
53 Se qu'on pouvoit compter fur une prompte 
55 Se fidelle exécution. On leur afîsgna le 
55 pofte qui étoit expofé au feu de la Place, 
sa Ils y répondirent.vivement , & bientôt ils 
35 demandèrent la permifiion d'aller à l'af- 
35 faut. On leur dit que la brèche n'éroit 
55 pas encore affez grande : ils répondirent 
53 que c'étoit leur affaire , Se qu'ils ne 
33 comptoient pas moins de la forcer. On. 
35 leur permit de fuivre leurs vues. Lorfqu'ils 
33 commençoient à fe metrre en marche 9 
35 on leur tira , de la Place , une volée de 
3» canon , qu'ils efhiïerent fans quitter leurs; 
33 rangs. La moufqueterie , qui leur tua aufïi 
35 beaucoup de monde, n'eut pas plus de 
35 force pour les arrêter. Enfin l'intrépidité, 
53 avec laquelle ils ne ceffoient point d'à-* 
35 vancer , effraïa les Portugais Se leur fie 
sa prendre la fuite. Le Capitaine François,' 
35 d'après lequel on fait ce récit , n'admira 
55 pas moins le fang froid des Millionnaires , 
53 qui , n'aïant que leur Bréviaire à la main , 
55 nevoïoient tomber aucun de leurs Gens 
55 fans courir à lui , & s'expofer au feu le 
33 plus vif , pour l'exhortera mourir chré- 
33 tiennement. Us ne paroiffoient pas plus 
33 émus que s'ils euffent été dans leur Eglife ? 
Hiftoire du Paraguay 3 llv. ty.pp. 261 ù, 
précédentes. 



«aras 



258 HISTOIRE GÉNÉRALE 

"Pucri p- Guibay y fur lequel étoic bâti la Ville Efpagnole-qui portoit le nom âe 

t 1 o n du Villarica, alTez proche du lieu où il tombe dans le Parana , dont toutes 

Brésil. \ es Rivières de la même Province font tributaires, 
ucdesCaw- A l'Oueft de la Capitainie de Saint Vincent, vers les vingt-huit ou 
vingt-neuf degrés de Latitude A.uftrale , on trouve un Lac de quarante 
lieues de long , mais d'une largeur peu proportionnée &c fort inégale* 
Dans les anciennes Cartes, il porte le nom des Caracaras j. 8c dans les 
plus récentes , celui d'Ibera. Sa figure eft irréguliere 1 il a , dans fa par- 
tie Méridionale , deux Pointes qui avancent dans le Lac , &c d'où fortent 
deux petites Rivières , dont l'une fe décharge dans Rio de la Plata , de 
l'autre dans l'Uruguay ; la première , fous le nom de Rio Mirinay ; la fé- 
conde _, fous celui de Rio Corrientes* Un Millionnaire dit que ce Lac 9 
ou , comme il s'exprime ,'le Marais des Caracaras , communique avec 
le Parana : maison a fait obferver , dans les Voïages fur Rio de la Plata % 
qu'on donne fouvent a ce Fleuve le nom de Parana , depuis fa jonction 
avec le Paraguay , jufqu'àce qu'il reçoive les eaux de l'Uruguay» Le Lac 
des Caracaras a des Iles flottantes , qui fervent de retraite à (Lqs Sauvages 
de différentes Nations. 
Montagnes de Derrière les premières Capitainies du Brefîl , mais à quinze journées 
de la Mer , règne pendant deux cens lieues, de l'Eft à l'Oueft, une chaîne 
de Montagnes nommées Tapé j qui commence à huit journées de l'U- 
raguay. On y trouve des Vallées fertiles, &c de fort bons pâturages. Les 
Jéfuites du Paraguay y avoient établi quantité de Réductions , dont la 
plupart ont été ruinées par les Mamelus. 
Différentes Na- On ne penfe point ici à donner les noms de tous les Pais Se de tous 

isaTie'sîefii. 1 '" I es Peuples qui bordent le Brefil , dans une aufïi vafte étendue que celle 
qu'on a repréfentée , depuis Rio de la Plata jnfqu'au Fleuve des Ama- 
zones. Outre que la plupart n'ont jamais été bien connus , les tranfmi- 
grations continuelles d'un grand nombre de Nations barbares ont mis 
une extrême confufion dans les témoignages des Voïageurs &c des Hifto- 
riens. Ajoutons que les Réductions Chrétiennes , formées ordinairement 
fous des noms modernes , ôc fouvent ruinées par les Mamelus , ou trans- 
férées d'un lieu à l'autre , pour éviter leurs incurvons , font une autre 
fource d'obfcurité (77). Mais il paroît que dans le Brefîl même , les Por- 
tugais ont apporté. plus de foin à connoitre les premiers Habitans qu'ils: 
y ont trouvés. Un Angiois , aufïi curieux , dans fes Voïages , de connoî- 
ïre les Hommes que la fituation des lieux , s'eft fait aufïi 5 pendant plu» 
£eurs années de féjour en différentes parties du Brefil, une étude d'ob- 
ferver les différentes races des Indiens : c'eft Knivet , qu'on a déjà cité». 
Enfin Laet , perfuadé que cette connoifTance des noms certains eft fort im- 
portante , pour démêler l'origine des Nations qu'on ne cefïe point de dé^ 
couvrir dans l'intérieur du Continent , a pris la peine de recueillir ce 
qu'il a trouvé de mieux éclairci dans ces deux, fources. Nous ferons un 
court extrait du fi en. 

(77) Delà vient, peut-être , que la nouvelle Hiftoire du Paraguay n^eft pas auflî infc 
«rudtive qu'il feroit à délirer , pour la connoiflance Géographique dttvPaïs, C'efl; un rer>r@« 
she qu'on lui a fait dans i'Année Utteiâjfe* . 



DES VOÏAGES, Liv, Vf 159 

Il commence par obferver que les Indiens du Brefil ne parlent point la 
même Langue j que cependant il y en a une qu'on peut nommer plus gé- 
nérale que les autres , parcequ'elle eft celle de dix Nations qui habitent le 
rivage ôc quelques parties de l'intérieur des Terres. La plupart des Poïtu- 
gais l'entendent. Elle eft facile , abondante , ôc même aflèz agréable. Les 
Enfans Portugais , nés ou élevés dans le Pais , ne la favent pas moins 
parfaitement que les Habitans naturels , furtout dans la Capitainie de 
Saint Vincent - y ôc les Jéfuites n'en emploient pas d'autre avec ces Peu- 
ples , qui font d'ailleurs les plus humains de tous les Barbares. C'eft avec 
leur fecours que les Portugais ont fournis les autres Nations , ôc qu'ils ont 
chaiTé , ou détruit , celles qui ont entrepris de leur réfïfter. 

On donne le premier rang , entre tous les Peuples du Brefil , aux Pe- 
tiguares 3 qui habitent les environs du Fleuve de Paraiba , à la diftance d'en- 
viron trente lieues de Fernambuc , Ôc qui ont dans leurs terres le plus 
frécieux bois de teinture. Une Relation anonyme , mais qui paflfe pour 
Ouvrage d'un Jéfuite Portugais , leur attribue beaucoup d'affeétion pour 
ies François , avec lefquels ils s'allièrent même par des Traités ôc des Ma- 
riages , jufqu'à l'année 1584 , que les Portugais s'établirent dans la Ca- 
pitainie de Paraiba , fous la conduite de Diego de Flores ôc de Frufluofo 
Barofa. Une grande partie de cette Nation conferve encore le fouvenir 
de fes anciens Alliés , qui leur fait détefter fes derniers Maîtres , & qui 
ies difpofe toujours à prendre parti contr'eux , comme les Hollandois l'ont 
«prouvé. 

Ils avoient pour voifins la Nation des Viatans , autrefois nombreufe , 
mais aujourd'hui prefque entièrement détruite. Les Portugais, aïant reconnu 
qu'elle étoit fort unie avec celle des Petiguares , emploïerent l'artifice pour 
ies divifer -, ôc lorfqu'ils furent parvenus à les mettre en guerre , ils don- 
nèrent à leurs propres Alliés la permiflion de manger les Viatans , dont une 
partie fut cruellement dévorée. Enfuite ils fe fainrent facilement du refte, 
qu'ils vendirent pour l'efclavage , ou qu'ils forcèrent de les fervir eux- 
mêmes à Fernambuc , où la plupart périrent de mifere. 

Depuis Rio Real jufqu'à l'extrémité de la Capitainie d'I^heos , on trouve 
la grande Nation des Tupinabes (78) , qui s'eft divifée en un grand nom- 
bre de branches , entre lefquelles il y a peu d'union. Ceux , qui ont leur 
établiflfement vers la Baie de tous les Saints , font continuellement en 
guerre avec ceux qui habitent vers Camanu. 

Les Caetas occupoient autrefois les bords du Fleuve de Saint François , 
Se portoient une haine mortelle aux Indiens les plus voifins de Fernambuc. 

Entre la Capitainie d'Ilheos ôc celle de Spiritu Santo , on trouve les 
Tupinaques, partis anciennement des environs de Fernambuc, pour s'é- 
tablir fur cette Côte , où leur Colonie devint très nombreufe ; mais elle 
eft aujourd'hui fort diminuée. De tous les Barbares , ils paflfent pour les 
plus opiniâtres dans leurs erreurs, pour les plus vindicatifs , ôc les plus livrés à 
la Polygamie. Cependant ceux qui embraffent le Chriftianifme y de- 
meurent conftamment attachés. 

(78) Apparemment ceux qui ont été nommés Topinamboux , & que leur difperfioE 
£aU rencontrer de toutes parts. 

Kk ij 



Descrip- 
tion DU 
Brésil. 

Leur langue U 
plus commune. 



Recherches des 
Portugais. 

Petiguares» 



Viatanj; 



Tupinabec,' 



Caeta»i 
Tupinaques; 



iCo HISTOIRE GÉNÉRALE 

"çesori î'- Les Tupiqucs , qui defcendent des Tupinaques , habitent llntcriéwi' <fiï 
t i on du Païs, depuis la Capitainie de Saint Vincent jufqu'à celle de Fernambuc, 
Brésil. Ils formoient autrefois une Nation coniidérable -, mais la perfécution des 
Portugais , qui les enlevoient pour l'efclavage , a fait chercher d'autres 
retraites au plus grand nombre. Ils ont pour voifins les Apigapitangas g 
les Mariapigtangas _, & les Guaracas. Cette dernière Nation , qui fe nom- 
me aulli les Patas 3 porte une haine mortelle aux Tupinaques. 
Tummiaûves. Les Tummimives habitent les environs de la Ville de Spiritu Santo , &C 
ne haïflent pas moins les Tupinaques ; mais il n'en refte aujourd'hui qu'un 
ères petit nombre. 
Tamviaj. Les bords de Rio Janeiro étoient autrefois habités par les Tamvias $ 

mais les Portugais , en s'y étabUifant , ont prefqu'entierement détruit cette-- 
Nation» Ses relies fe font retirés dans le Continent , où ils portent au- 
jourd'hui le nom d'Ararapas. 
c&xrâi. Tout le rivage , dans un efpacb d'environ quatre-vingt lieues , entre 

la Capitainie de Saint Vincent &c l'embouchure de Rio de la Plata , eit 
occupé par les Caro'és , Nation extrêmement nombreufe , de mortelle en- 
nemie des Tupinaques. 
Tr.puyas , & O n trouve , de part de d'autre , quantité de branches d'une Nation- 
fcurs auÏLtcmes nommée les Tapuyas , qui ont pris dirTérens noms dans cette variété d'é- 
tablilTemens. Celle qui fe nomme les Guaymuras eft voifine des Tupina- 
ques, à fept ou huit lieues de la Mer , de s'eft fort étendue dans l'in- 
térieur des Terres. Les Indiens de cette Nation font de haute taille , in- 
fatigables au travail, & d'une agilité furprenante. ■ Ils onx les cheveux noirs* 
êe longs. On ne leur connoît point de Villages , ou d'autres Habitations 
régulières.. Ils mènent une vie errante , de portent le ravage dans tous les* 
lieux dont ils peuvent approcher. Leurs alimens font des racines de des 
fruits crus > ou la chair des- hommes qui tombent entre leurs mains. Ils 
ont des arcs d'une grandeur de d'une force fingulieres' , de des mafliies^ 
armées de pierre, dont ils écrafent la tête à leurs Ennemis. Leur cruauté* 
les a rendus redoutables à tous les autres Habitans du Brelil , fans en ex- 
cepter les Portugais. 

On compte entre les branches des Tapuyas , foutes les Nations fui-' 
vantes : les Tucanucos _, qui habitent les Plaines de Caatinga , vers Rio- 
grande , derrière la Capitainie de Porto Seguro j les Nacios , établis près- 
d'Aquitigpé ; plus loin , les Oquigtaiouhas , de les Pahis , qui fe cou- 
vrent le corps d'un tunique de chanvre fans manches , de qui ont une'- 
Langue particulière -, enfuite les Axas _, les. Aquhïgpas _, de les Laratïos y 
fur la même ligne , les Mandevis _, les Macutuos de les Naporas _, qui : - 
exercent l'agriculture -, les Cuxaras de les Nuhinuos _, qui habitent de gran- 
des Plaines intérieures. AfFez proche de la Baie de tous les Saints , on trouve 
les Guayavas j qui ont leur propre Langue ; de dans le même quartier ^ 
les Taicuivios de les Corivïos y qui ont des habitations fixes* Ces trois Peu- 
ples font liés aux Portugais par d'anciens. Traités. Les- Pigruyes ont auiB; 
des habitations régulières. Les Obacatiares occupent les Iles* du Fleuve- 
Saint François. Les Anhelimès , les ; Aracuitos de les Caiviares habitent dans- 
ées cavernes-. Se. des loges foûteiraines. Les- Çanucuiarh ont les mammel-; 



DES VOÏÀGËS. LîV. VI, téi 

les pendantes jufqu'aux cuilles , & font obligés de fe les lier dans leurs ' " / 

courfes (79). Les Jobioras-Apuyarès font un Peuple errant, qui n'a pour ÎION D ^ 
armes que des bâtons brûlés par le bout. Dans une multitude d'Antropo- Bresu* 
pliages , les Cumpehas font prefque les feuls qui ne mangent point de chair 
humaine : mais , errans comme les autres , ils coupent la tête à leurs En- 
nemis j 8c la portent fufpendue à leur côté. Les Guayos ont leurs domi- 
ciles : ils font redoutables par l'art qu'ils ont d'empoifonner leurs flèches»- 
Les Cincès _, les Pahaives j les Jaicuiyes j les Tupioïs _, les Maracaguacos _* 
les Jaracuvès _, les Tapecuvès j les Anacuès j les Piracuks _, les Taramar- 
gas j les Pahacuves _, les Parapotes j les Caraciboins 3 les Caracuivès _, les 
Maimimis , font des Alliés ou des Defcendans des Guaymurès, quoiqu'ils 
parlent une Langue différente. Les Aturaras _, les Cuigtas 8c les Guipas 
habitoient autrefois les environs de Porto Seguro. Les Gruigravibas 8c les 
Augararis n'étoient pas éloignés du rivage , entre Porto Seguro 8c la Ca- 
pitainie de Spiritu Santo. 

Les Amïxocoros 8c les Carajas pofTedent encore le Pais intérieur ait 
Nord de la Capitainie de Saint Vincent. Vers Aquirigpé , on trouve les 
Apetupas , les Caraguatayras , les Aquigiras , 8c les Tapiguiris, Peuple fî 
petit , quoique robufte , que les Portugais lui donnent le nom de Pyg-^ 
niées ; les Quinciguigis , qui font excellens Cavaliers , les Quajeras & les 
Anaguigis. 

Les Guahacas habitent la Côte , entre la Capitainie de Spiritu Samo 3 
Bc le Fleuve Janeiro. Ils aiment le grand air , 8c fuient les Bois. Jamais 
on ne les trouve dans leurs Cabanes, que dans le tems du fommeil. Les 
Ighigranupanis , étroitement alliés avec les Guaimures , 8c leurs Aiïbciés 
ordinaires dans leurs excurfions , jettent la terreur par Tufao-e qu'ils ont 
de faire un grand bruit avec des bâtons de bois fonore , qu'ils battent 
l'un contre l'autre. Les Quirigujas , chaffés par les Topinamboux des lieux 
qu'ils occupoient fur la Baie de tous les Saints , dont ils étoient les prin- 
cipaux Habitans , 8c qui tiroient d'eux le nom de Qiàrimures. , ont choifi leur 
rerraite vers le Sud. Les Maribucos habitent près de Rio Grande ■ les Ca- 
taguas vis-à-vis de Jequericaré , entre les Capitainies de Porto Seguro 8c de" 
Spiritu Santo -, les Tapuxenquis 8c les Amacaxis , Ennemis des Tupinaqiies 
vers Saint Vincent , dans l'intérieur des Terres; 8c dans la même Contrée 
les Noncas , les Apuys , les Panaguirïs _, les Bïgrargis , les Pyrivis les^ 
Ancuivis _, 8c les Guaracadvis. 

Ain fi. l'on ne compte pas moins de foixante feize Sociétés de Tapuyas ; 
dont la plupart ne parlent plus la même Langue , Peuples féroces , indomp- 
tés , qui font en guerre continuelle avec tous les autres , à l'exception néan^ 
moins d'un petit nombre , qui habitent les bords du Fleuve Saint Fran^ 
çois, ou qui font voiiins des Colonies Portugaifes (80). 

Knivet nomme quelques autres Nations. Les Peuvares ,. auxquels il fait" fecfeftfe/* 
habiter un très grand Pais , dans la partie Septentrionale du Brefil font Knivet ' 
dit-il , beaucoup moins barbares que les autres Sauvages de ces Provinces- Petivarès , m 
ils reçoivent allez civilement, les Etrangers, 8c ne lahTent pas d'être forl * euts ufaseîJ " 

(75>) On ne parle apparemment que de leurs Femmes. 
!&aj Laet y Defciiption des Indes Occidentales^ 1, 14. c- 5^ 



tSt 



H 



ISTOIRE GÉNÉRALE 



D ESC RIP- 
T I O N DU 

Brésil. 



Moroquitëî. 



ïomomymis, 
U leurs Villes. 



Siège de Mo- 
trogegés, où Kni 
yec affilia. 



braves à la guerre. Leur ftature eft médiocre. On leur perce les lèvres , dans 
l'enfance , avec une pointe de corne de Chèvre j de lorfqu'ils font fortis de 
cet â^e , ils y portent de petites pierres vertes , dont ils tirent tant de va- 
nité , qu'ils meprifent toutes les Nations qui n'ont pas cet ornement. On 
ne leur connoît aucune Religion. Ils prennent autant de Femmes qu'ils 
en peuvent nourrir j mais ils ne permettent aux Femmes que le commerce 
d'un feul Homme. En guerre , elles portent dans des paniers , fur leur 
dos les provifions de vivres , qui font des racines , de la venaifon Se de 
la volaille. Pendant leur grolTefle , le Mari ne tue aucun Animal Femelle 
dans l'opinion que leur fruit s'en refïèntiroit. Lorfqu'elles font délivrées , 
il fe met au lit , pour recevoir les félicitations de tous fes Voifins. Dans 
leurs courfes par des Pais déferts , oir ils craignent de voir manquer leurs 
provifions , ils portent une grande quantité de Tabac , dont ils mettent 
les feuilles entre leurs gencives 8c leurs joues , en laifTant diftiller leur fa- 
live par le trou qu'ils ont aux lèvres. Leur humanité pour les Etrangers 
n'empêche point qu'ils n'immolent cruellement leurs Ennemis , pour en 
dévorer la chair. Ils habitent de grandes Bourgades -, 8c chacun a fon champ 
diftingué , qu'il cultive foigneufement. 

Le même Voïageur place fur la Côte de l'Océan Atlantique , entre Fer- 
nambuc 8c la Baie de tous les Saints , les Moriquith , race de Tapuyas , 
dont les Femmes , quoique d'une figure agréable , font fort belliqueufes. 
Cette Nation pafle la vie dans des Forêts , comme les Bêtes Sauvages , 8c 
s'étend jufqu'au Fleuve Saint François. Rarement elle attaque fes Enne- 
mis a force ouverte -, elle emploie les embufeades 8c la -rufe , avec d'au- 
tant plus de fuccès , qu'elle eft d'une vîtefTe extrême à la courfe. Elle dé- 
vore aufli fes Captifs. 

Knivet remarque, furies Topinamboux qui habitent la Baie de tous 
les Saints , qu'ils ont les mêmes ufages 8c les mêmes ornemens que les 
Petivarès •, qu'ils parlent la même Langue , 8c que leurs Femmes paiTenc 
pour belles ; mais qu'ils différent de tous les autres Indiens par l'ufage qu'ils 
ont de laifTer croître leur barbe. 

Dans la Caoitainie de Spiritu Santo , Knivet compte une Nation très 
féroce , qu'il nomme les Tomomymis , 8c contre laquelle il fit fouvent la 
guerre au Service "des Portugais. Il attaqua une de leurs Villes, nommée 
Moro^eo-és -, car il croit pouvoir donner le nom de Villes à leurs Habita- 
tions , qui font en grand nombre fur le Fleuve de Paraiba. Elles font re- 
vêtues , en dehors, d'une enceinte de grolïes pierres , difpoféesen manier© 
de Paliftades ; & par derrière , d'un mur de Cailloux. Les toits des Mai- 
fons font d'écorce d'arbres , 8c les murailles d'un mélange de folives 8C 
de terre , dans lequel ils laifîent des trous pour lancer leurs flèches. » No- 
» tre Armée , raconte Knivet , étoit compofée , pour ce Siège , de cinq 
*j cens Portugais "& de trois mille Indiens Alliés ; cependant les Tomomy- 
» mis firent des forties li violentes , qu'ils nous obligèrent de nous retran- 
« cher nous-mêmes 8c de faire demander du fecours à Spiritu Santo. Ces 
* : Barbares fe montroient audacieufement fur leurs murs , ornés de plu- 
«> mes , 8c le corps teint de rouge -, ils fe mettoient fur la tête une forts 
g? dg petite roue çombuflàble 9 à laquelle ils mettoient le feu j 8c la fai- 



Descrip- 
tion DV 
B R E S I £„ 



D E S V O ï A G E S, L ï t. V L 265 

!» fant tourner dans cette fituation 5 ils nous crioient de toutes leurs for- 
*> ces , Lovaé eyavé Pomoubana , c'eft-à-dire , vous ferez brûlés de même. 
» Mais , à l'arrivée de nos Auxiliaires , ils commencèrent à fe retirer fur- 
« tivement ; 8c les Portugais ne s'en furent pas plutôt apperçus , que fe 
» couvrant de claies de Cannes , à l'épreuve des flèches , ils fe précipite- 
» rent vers le mur , qu'ils ne renverferent pas fans peine , 8c pénétrèrent 
« dans la Ville. Ils y perdirent plufieurs Soldats ; mais faifant main-baffe 
*> fur les Barbares , ils en tuèrent ou prirent environ feize mille. Enfuite 
» ils fe rendirent maîtres de quelques autres Villes de moindre grandeur 9 
y» dont les Habitans éprouvèrent le même fort , 8c tout le Pais fut ravagé, 
*? Delà nous defcendîmes , par le Fleuve de Paraiba , jufqu'à la Ville de 
s* Morou ; & traverfant la Montagne que les Brafiliens nomment Para- 
» piaguena , nous arrivâmes à la vue de Tupa Boyera , voifine de Rio 
» Janeiro , & nommée Organa par les Portugais , d'où nous n'eûmes que le 
» Fleuve Maccein à defcendre , jufqu'à la Ville de Saint Sebaftien , où 
»> l'Armée fut congédiée, 

Les Ovaitaguafes habitent les environs du Cap Frio , qui porte le nom ovaitaeuafes 
de Jocox entre les Indiens. Le Pais eft humide 8c bourbeux. Ces Indiens, HabitansduCap 
de beaucoup plus haute taille que les Guay mures , laiffent croître leurs che- Fuo ' 
veux. Ils ont accoutumé leurs Femmes à faire la guerre. Leurs lits ne font 
point des Hamacs , comme chez les autres Nations ; ils couchent à terre 
fur un peu de moufle , devant leur Foïer. Ils ne font en paix avec per- 
fonne , & leurs plus cruels Ennemis font leurs Voifins. 

L'Ile Grande , fituée à dix-huit lieues de l'embouchure du Rio Janeiro , ouaiyatiai|$j ; 
eft habitée par les Ouaiyanafles , qui ont la taille fort courte , le ventre 
fort gros , 8c qui ne fe piquent point de force ni de courage. Leurs Fem- 
mes ont le vifage aflez beau , 8c le refte du corps très difforme , quelque 
foin qu'elles apportent à le peindre d'une couleur rouge. Les deux fexes 
font également jaloux de leur chevelure , qu'ils portent fort longue , avec 
une tonfure fur la tête , en forme de couronne. Leur principale Habita- 
tion fe nomme Jaouaripipo. 

Knivet obferve , fur les Tupinaques de la Capitainie de Saint Vincent , 
qu'ils égorgent leurs Captifs avec beaucoup d'appareil , 8c qu'ils danfenE 
pendant trois jours à cette barbare cérémonie. 

Les Portés , qui demeurent aflez loin de la Mer ,. reflêmblent beaucoup po^ 
aux Ouaiyanafles par la taille 8c les ufages *, mais ils vivent de fruits. Les 
Hommes fe couvrent le corps , tandis que leurs Femmes vonc nues , 8c fe 
peignent de diverfes couleurs. Cette Nation cultive la Paix avec les Por- 
tugais , 8c n'a pas moins d'éloignement pour la guerre avec fes voifîns„ 
Elle ne mange point de chair humaine , lorfqu'elle trouve d'autres ali^ 
mens. Ses Lits font une efpece de Hamacs , d'écorce d'arbres , qu'ils fuf=~ 
pendent aux arbres mêmes , 8c dans lefquels ils fe garantiflent des inju- 
res de l'air par de petits toits de branches 8c de feuilles entrelaflees. Ils 
n'ont point d'autre Habitation» On croit que cet ufage vient de la mul- 
titude de Lions 8c de Léopards qu'ils ont dans leur Pais , 8c dont ils ne 
peuvent fe défendre autrement. Leurs feules richefles font un Baume qui 
découle de leurs Arbres , 8c qu'ils donnent en échange ,. auxPortugais^poEr 
$es Couteaux 8c des Peignes* 



i<T4 HISTOIRE GÉNÉRALE 



Di: s c r i p- Les Molopagues occupent une vafte Contrée,au-delà;du Fleuve r Paraiba? 
t i o n du On les compare aux Allemands pour la taille. Cette Nation eft du petit 
nombre de celles qui laUTent croître leur barbe , ck qui fe couvrent allez 
' hio °F at l ucs ' décemment le corps. Leurs mœurs n'ont rien qui bielle l'honnêteté natu- 
relle. Ils ont des Villes , environnées d'un mur de folives , dont les inter- 
valles font remplis de terre. Chaque Famille habite une Cabane fcparée. 
Ils reconnoillent l'autorité d'un Chef, qu'ils nomment Moroshova , 6c qui 
n'eft diftingué d'ailleurs que par le privilège de pouvoir fe donner plus 
d'une Femme. Leurs Terres contiennent des Mines , qu'ils ne prennent 
pas la peine d'ouvrir ; mais ils recueillent , après les pluies , l'or qu'ils 
trouvent dans les torrens & les Ruiifeaux, furtout au pie des Montagnes, 
entre lefquelles on vante les richelTes de celle qu'ils nomment Eteperan- 
gé. Il ne manque , fuivant l'Auteur , à cet heureux Peuple , que les lumiè- 
res de la Religion. Leurs Femmes font belles , fages , fpirituelles , &c ne 
fourrrent jamais de badinage indécent. Elles portent leurs cheveux fort 
longs , & ne les ont pas moins beaux que les plus curieufes Femmes de- 
l'Europe. Toute la Nation a des heures réglées pour les repas. Elle aime 
la propreté. Enfin les mœurs &c les ufages n'y reûentent point la barbarie , 
à l'exception du goût pour la chair humaine , auquel les Molopaques n'ont 
pas renoncé dans leurs guerres. 
MotaySs. Les Motayes , qui font leurs voifins , ont la taille courte , & vont nus. 

Ils ne laiiTent pendre leurs cheveux que jufqu'aux oreilles , &c ne fourrrent 
point un poil dans toutes les autres parties du corps , fans excepter les 
fournis, Le voifinage des Molopagues n'empêche point qu'ils n'aient toute; 
la barbarie des autres Sauvages. 

Plus loin, on trouve les Lopis , que les Portugais nomment Bilvaros ,' 
Se qui vivent dans les Montagnes, où ils fe nourrilTent de fruits. Leur 
Pais eft fort riche en métaux & en pierres précieufes \ mais l'accès en eft 
fi difficile , la Nation ïi nombreufe & fi féroce , qu'on n'a point encore 
tenté d'y pénétrer. 

On palTe delà chez les Ouayanaouajjbnés , gens fimples 8c grofîîers , bien 
faits , d'une figure agréable , mais fi parelïeux , qu'ils palTent tout le jour 
à dormir dans leurs Cabanes , pendant que leurs Femmes s'emploieut £ 
leur procurer des vivres. 

Knivet continue de rapporter les noms de divers autres Peuples, mais 
û éloignés du Brefil , qu'ils ne peuvent appartenir à aucune de fes Pro- 
vinces. 
Reîîgïon des _ On- a du remarquer , dans ce détail , que la Religion a peu de part aux 
peuples du Bre- idées des Brafiliens. Ils ne connoiflTent aucune foire de Divinité, ils n'adorent 
rien -, & leur Langue n'a pas même de mot qui exprime le nom de Dieu. Dans 
leurs Fables , on ne trouve rien qui ait le moindre rapport à leur origine , 
ou à la Création du Monde. Ils ont feulement quelques Hiftoires coniufes 
d'un grand déluge d'eau , qui fit périr tout le genre Humain , à la réferve 
d'un Frère &c d'une Sœur , qui recommencèrent à peupler le Monde. Ce- 
pendant ils attachent quelque idée de puiflance au Tonnerre , qu'ils nom- 
ment Tuvan y puifque non-feulement ils le craignent , mais qu'ils croient 
rç.nir de lui h fciçnçe de l'Agriculture. Il ne leur tombe point dans l'ef- 

pt'l* 



ï> É S • V O f A G E S. L 'i v: V I. i* 5 

pût que cette vie puifTe être fuivie d'une autre , Se par conféquent ils 
n'ont pas , non plus , de nom pour exprimer le Ciel «Se l'Enfer ; mais ils ne 
laiflent pas de croire qu'il refte quelque chofe d'eux après leur mort , 
puifqu'on leur entend dire que plusieurs d'entr'eux ont été changés en Dé- 
mons , Se s'amufent à danfer continuellement dans des Campagnes agréa- 
bles Se plantées de toutes fortes d'arbres. 

Ils ont des Devins , auxquels ils ne s'adreffent gueres que pour obtenir 
la fanté dans leurs maladies. Cependant ces Impoiteurs trouvent le moïen 
<le leur en impofer par des prefriges , ou plutôt par des mouvemens Se des 
gesticulations extraordinaires. Ils y joignent des promefTes Se des prédic- 
tions , qui produifent quelquefois des révolutions violentes dans une Na- 
tion , par le fimple effet de l'efpérance ou de la crainte : mais dans ces 
occafions , le Devin rifque beaucoup -, car lorfqu'on s'apperçoit de l'impof- 
ture , il eft maffacré par ceux qu'il a voulu tromper. 

En général , les Brafiliens ont plufieurs Femmes , & les . quittent aufli 
facilement qu'ils les prennent. Cependant les Hommes ne peuvent fe ma- 
rier fans avoir pris ou tué quelque Ennemi de leur Nation , de les jeunes 
Filles doivent attendre les premières marques de l'état nubile. Jufqu'à ce 
tems , l'ufage des liqueurs fortes leur eft interdit. 

Lery , qui de tous les Voïageurs s'eft le plus étendu fur le caractère Se 
les mœurs des Brafiliens , l'a fait malheureufement avec tant de confu- 
£011 , que dans le mélange d'exemples , de réflexions , de comparaifons 
& de citations étrangères, dont il orne moins fa narration qu'il ne l'obf- 
■curcit , il n'eft pas aifé de fuivre le fil du fujet , ni de le ramener à la 
méthode qu'on s'eft impofée dans les extraits de cette nature. Cependant, 
c'eft de cette fource bourbeufe qu'il faut tirer ce tjui ne fe trouve point 
<ians hs autres , ou ce que les autres mêmes en. ont emprunté. 

Premièrement , dans la fubdivifion qu'il fait de tous les Habitans na- 
turels du Brefil , il ne nomme que les Margajas , les Ouètacas , les Ma- 
guhés , les Tabules , Se les Toupinamboux , qu'il écrit Tonoupinambaoulis : 
mais on n'ignore point combien tous les noms Indiens font altérés par 
les différentes prononciations de l'Europe. En général , fuivant Lery (81) , 
tous les Brafiliens mangent les Ennemis qu'ils font en guerre. Ils vont nus , 
&: fe frottent le corps d'une liqueur noire. Les Hommes portent leurs che^. 
veux en couronne , comme les Prêtres , Se fe percent la lèvre inférieure s 
où ils mettent une pierre , qui eft une efpece de jafpe vert ; ce qui les 
rend fi difformes , qu'ils paroifTent avoir deux bouches. Les Femmes laif- 
fent croître leurs cheveux , Se ne fe percent point les lèvres j mais elles 
ont , aux oreilles , une ouverture où l'on pafTeroit le doigt entier , Se qui 
fert à foutenir un mélange d'ofTelets blancs Se de pierres , qui leur pend 
fàir les épaules. 

Les Ouètacas font fans celle en guerre avec leurs Voifins , Se ne re- 
çoivent pas même d'Etrangers , chez eux , pour le Commerce. Lorfqu'ils ne 
le croient pas les plus forts , ils fuient d'une vîteffe que l'Auteur compare 
£ relie des Cerfs. Leur air fale Se dégoûtant , leur regard farouche > Se 



Descrip- 
tion du 
Brésil. 

Caractè- 
re, MœrjRSj 
Usages , &c. 
des Brasi- 

LIENS. 



Leurs Marîagaû 



lery copié par 
les autres Voïai 
geurs. 



Ses ob ferra tîoftë 
fur les BraûUien'N 



(Si) Hiftoire d'un Voïage , &e. Chapitre YW» 

Terne Xir. 



Ll 



Z 6é HISTOIRE GÉNÉRALE 

" D E s c R i p- leur phyfionomie beftiale , les rendent une des plus odieufes Nations de 
t i o n du l'Univers. D'ailleurs ils font distingués des autres Brafiliens par leur che- 
Brésil. velure , qu'ils laiflent pendre jufqu'au milieu du dos , &: dont ils ne cou- 
Car acte- peut qu'un petit cercle fur le front. Leur langage ne reftemble pas non 
re, Mccurs, p ms £ ccml de leurs plus proches Voifins. C'eft l'extrême barbarie de ces 
Usages, Sic. j nc |j ens ^ q Ll i n 'a point encore permis de les engager dans un Commerce 
iiins règle. On ne traite avec eux que de loin , & toujours avec des armes x. 

feu , pour réprimer , par la crainte , un appétit défordonné qui fe réveille 
en eux, à la vue delà chair blanche des Européens. Les échanges fe font 
à la diftance de cent pas } c'eft -à-dire que de part de d'autre , on porte 
dans un endroit également éloigné les Marchandifes qui font l'objet du 
Commerce. On fe les montre de loin , fans prononcer un feul mot , &c 
chacun laiffe ou prend ce qui lui convient. Cette méthode s'obferve d'af- 
fez bonne foi. Mais il paroît que la défiance eft mutuelle , & que fi les 
Portugais craignent d'être dévorés , les Ouetacas ne redoutent pas moins. 
l'elclavage. 
Pîgmées. A la réferve de quelques Nations peu nombreufes , que leur petiteiîe* 

fait nommer Pygmées , fans qu'on puifte trouver la raifon de cette Singu- 
larité dans un même climat , la taille commune des Btafiliens reiïemble- 
à la nôtre ; mais ils font plus robuftes 8c moins fujets que les Européens 
Bonne confti- aux maladies. On ne voit gueres entr'eux , de Paralytiques , de Boiteux „. 
îiVas" desBraû " d'Aveugles, ni d'Eftropiés d'aucun membre. Il n'eft pas rare de les voir 
vivre jufqu'à cent vingt ans. Leurs cheveux ne deviennent prefque jamais.; 
gris. Leur humeur eft toujours gaie , comme leurs Campagnes font tou- 
jours couvertes de verdure. Dans une continuelle nudité , leur teint n'eft 
pas noir , ni même plus brun que celui des Efpagnols. Cependant , à l'ex- 
ception de leurs jours de Fête ou de réjouiilance , Hommes , Femmes *. 
Enfans ,- ils font toujours expofés aux plus grandes ardeurs du Soleil. Ce 
n'eft que depuis 1 etablifïement des Portugais , qu'ils ont commencé à fe 
ceindre uniquement le milieu du corps , & dans leurs Fêtes , à porter de 
la ceinture en bas une toile bleue ou raïée, à laquelle ils pendent de pe- 
tits os , ou des Sonnettes lorfqu'ils peuvent s'en procurer par des échan- 
ges. Les Chefs endoflent même alors une efpece de manteau \ mais on 
s'appereoit que cette parure les gêne ,. & que leur plus grande fatisfaclionw 
eft d'être nus. 
leur parure. Ils ne peuvent fouffrir aucun poil , dans toute autre partie du corps quer 
la tête. Les cifeaux & les pincettes , qui leur fervent à s'en défaire , font 
un des plus grands objets du Commerce. Ce- qu'on a dit de l'ufage qu'ils 
ont de fe percer la lèvre inférieure , eft vrai dès l'enfance ' 7 mais dans cet 
âge tendre , ils fe-contentent d'y porter un petit os , blanc comme l'ivoire. 
A l'âge viril, ils y paflent une pierre, qui eft fouvent de. la longueur da 
doigt, tk qu'ils ont l'art de faire tenir fans aucune forte de lien. Quel- 
ques-uns s'en enehaftent jufques dans les joues. Ils regardent comme une 
autre beauté d'avoir le nez plat ; &c le premier foin des Pères, à la naif- 
fance des Enfans , eft de leur rendre cet important fervice : la couleur 
noire j dont ils fe peignent tout le corps, à l'exception duvifage , n'em- 
pêche point qu'ils n'y joignent 9 en quelques endroits 3 d'autres couches de 



DES V O ï A G E S. Liv. VI. i6 7 

<îiverfes couleurs ; mais leurs jambes 8c leurs cuiiTes confervent toujours Descrip< 
la même noirceur , ce qui leur donne , à quelque diftance , l'air de eu- t i o n d sr 
lottes noires , abbatues fur leurs talons. Ils portent , au cou, des colliers d'os , Bresil 
d'une blancheur éclatante , 6c de la forme d'un croisant , enfilés par le Caracte- 
haut dans un ruban de coton ; mais , pour la variété , ils leur font quel- RE > Mœurs, 
quefois fucceder de petites boules d'un bois noir , fort luifant , dont ils U E SAGE g' &c * 
font une autre efpece de collier. Comme ils ont quantité de Poulets , dont LIBNS , 
la race leur eft venue d'Europe , ils en choifilfent les plus blancs , & leur 
■otent le duvet , qu'ils teignent en rouge , pour s'en parfemer le corps avec 
une gomme fort vifqueufe. Dans leurs guerres & dans leurs Fêtes folem- 
nelles , ils s'appliquent , avec de la cire , fur le front 8c fur les joues , 
de petites plumes d'un Oifeau noir qu'ils nomment Tucan(Sz). Pour les 
Feftins de chair humaine , qui font leurs plus grandes réjouhTances , ils fe 
font des manches de plumes vertes , rouges & jaunes , entrelafTées ou tif- 
fues avec tant d'art , qu'on les prendroit pour un velours de toutes ces 
couleurs. Leurs maflues , qui font de ce bois dur 8c rouge , que nous nom- 
mons Bois de Brefil, font revêtues aufli de ces plumes. Sur leurs épaules, 
ils mettent des plumes d'Autruches, » dont ils accommodent, dit Lery, 
« tous les tuïaux ferrés d'un côté , 8c le refte qui s'éparpille en rond , en 
•m forme d'un petit Pavillon , ou d'une rofe -, ce qui forme un grand pan- 
■*> nache , qu'ils appellent Araroya , lequel étant lié fur leurs reins avec 
•î> une corde de coton , l'étroit vers la chair 8c le large en dehors , vous 
*> diriez qu'ils portent une mue à tenir ies Poulets. S'ils veulent danfer „ 
ils prennent des fruits , qu'ils nomment Ahouai , de la groffeur des Châ- 
taignes •, ils les creufent , les rempli (Tent de petites pierres, 8c fe les at- 
tachent aux jambes. Dans les mains , ils ont des Caleba(Tes creufes , 8c 
remplies auffi de pierres , ou un bâton d'un pié de longueur , auquel ces 
CalebafTes font attachées. 

A l'égard des Femmes , c'eft dans les termes du Voïageur qu'il faut 
prendre une jufte idée de leur parure (83). 

(Si) Lery croit trouver dans ces ufages mierement , outre ce qu'on a dit , qu'elles 

Ibarbares l'origine de quelques modes Fran- vont ordinairement toutes nues , auffi bien 

•çoifes de fon tems. »» Outre la couronne fur que les Hommes, encore ont-elles cela de 

a» le devant & cheveux pendans fur le der- commun avec eux , de s'arracher tout le 

» riere , ils lient & arrangent des plumes poil qui croît fur elles , jufqu'aux paupières 

^s d'aîles d'oifeaux , defquelles ils font des & aux fourcils des yeux. Vrai eft que pour 

» fronteaux , aflfez relfemblans , quant à la les cheveux elles ne les imitent pas ; car au 

3> façon , aux cheveux vrais ou faux , qu'on lieu qu'eux les tondent fur le devant & ro- 

« appelle Raquettes ou Ratepenades , dont gnent fur le derrière , elles , au contraire , 

*» les Dames & Demoifelles de France , Se non-feulement les laiffent devenir longs , 

■>» d'autres Pais de deçà , depuis quelque mais auffi , comme les Femmes de par de-' 

-ss tems fe font fi bien accommodées ; & çà , les peignent & lavent fort foigneufe- 

»s diroit-on qu'elles ont eu cette invention ment , les féparent également en deux , les 

:» des Sauvages , lefquels appellent cet en- troUffent quelquefois avec un cordon de co- 

»> gin Yampenambï. Ubifup. p. 116. ton teint en rouge, & les laiffent pendre fur 

(83) Il faut bien voir, dit-il 5 fi leurs les épaules,comme font celles de Neufçhâtel 

femmes & Filles , lefquelles ils nomment & autres que j'ai vues en quelques endroits 

Quoniam , & , depuis que les Portugais ont des Suiffes : toutefois elles vont plus commu- 

fréquenté par delà , en quelques endroits nément toutes déchevelées. Au fuiplus elles 

Maria 3 font mieux parées &t attifées, Pre» ne fe font point fendre les lèvres ni les joues, 

Ll ij 



%6Ï HISTOIRE GÉNÉRALE 

DESCRÏ p. Les Brafiliens fe nourrirent ordinairement de deux fortes de racines - J 
t i o n du VA'ipy &c le Manioc. Ces Plantes fe cultivent , & n'ont pas befoin d ? ëtre 
plus de trois mois en terre , pour» devenir hautes d'un demi pié & de la. 
erolleur du bras. On les fait fécher au feu fur des claies ; & les ratifTane 



e. Mœurs, avec ^ es pierres aiguifées , on en fait une farine , dont l'odeur tire fur 
rsAGEs , &c. ce y e ^ e pAmidon.'Cette farine fe cuit dans de grands pots, avec le foin. 



Caractè- 
re 
Us 

iiens* '" ae la remuer jufqu'à ce qu'elle s'épaiffilïe. Refroidie, clans une certaine 

Noum'curcdes confiftance , fon goût diffère peu de celui du Pain blanc. Celle dont on 

Influas. fait provilîon , dans les courfes & les guerres , eft allez cuite pour fe dur- 



Se parconféquent ne portent point de pierre- 
ries au vifage : mais quant aux oreilles , elles 
les onc outrageufement percées , Se les pen- 
dans qu'elles y mettent , faits de grofles co- 
quilles de mer nommées Vignots , étant 
blancs , ronds , Se auffi longs qu'une moïen- 
ne chandelle de fuif, cela leur battant fur 
les épaules , même jufques fur la poitrine , 
il femble , à les voir un peu de loin , que ce 
foient oreilles de limiers , qui leur pendent 
de côté & d'autre. Touchant le vifage, voici 
la façon dont elles fe l'accoutrent : la Voifi- 
ne , ou Compagne , avec un petit pinceau à 
la main , aïant commencé un petit rond , 
droit au milieu de la joue de celle qui fe fait 
peinturer , tournoïant tout autour en rou- 
leau Se forme de limaçon , non-feulement 
continuera jufqu'à eequ'avec des couleurs, 
bleue , jaune Se rouge , elle lui ait bigarré 
toute la face , mais auffi , à la place des pau- 
pières Se fourcils arrachés , elle baille le 
coup de pinceau. Au relie elles font de 
grands bracelets , de plufieurs pièces d'os 
blancs , coupés & taillés en manière de gref- 
fes écailles de poifîon , Iefquelles elles favent 
ii bien rapporter Se fi proprement joindre 
l'une à l'autre , avec de la cire Se gomme 
mêlée parmi , qu'il n'eft pas poffible de 
mieux. Cela, long d'environ un pié & de- 
mi , ne fe peut mieux comparer qu'aux braf- 
farts , dequoi on joue au ballon par deçà. El- 
les portent auffi de ces colliers blancs , nom- 
més Boure en leur langage ,_ non pas au cou 
comme les hommes, mais entortillés à l'en- 
îour des bras : Se voilà pour quel ufage elles 
trouvent fi jolis les petits boutons de verre 
jaunes ,. bleus, verds , Se d'autres couleurs, 
qu'on leur porte enfilés , pour trafiquer par- 
delà. Soit que nous allaffions en leurs Villa- 
ges , ou qu'elles vinffent à notre Fort , elles 
vouloient en avoir de nous , en nous préfen- 
fentant des fruits ou autres chofes de leur 
Pais , avec la façon de parler pleine de flat- 
terie , dont elles ufent ordinairement , nous 
rompant la tite 3 Se étoient incefTammeot 



après nous , difant ; Malr , deagatorem am&~ 
bémaroubiy c'elt-à-dire , 33 François , tu es 
33 bon ; donne- moi de tes boutons de verre» 
Elles faifoient de même pour tirer de nous 
des peignes , qu'elles nomment Guap , oa 
Kuap, des miroirs, qu'elles appellent Aroua 9 
Se tout ce dont elles avoient envie. 

Mais entre les chofes doublement étran- 
ges Se vraiment émerveillables que j'ai ob- 
fervées en ces Femmes , c'eft qu'encore qu'el- 
les ne fe peinturent pas fi fouvent le corps> 
les bras , les cuiffes Se les jambes , que lest 
Hommes , même qu'elles ne fe couvrent,, 
ni de plumafTeries , ni d'autres chofes , ce- 
pendant quoique nous leur vouluffions bail- 
ler plufieurs fois des robbes de frife Se des 
chemifes , il n'a jamais -été en notre puifTart- 
ce de les faire vêtir : vrai eft- que pour 
prétexte ,. nous alléguant leur coutume, qui 
eft qu'à toutes les Fontaines Se Rivières 
claires qu'elles rencontrent , s'accroupiffant 
fur le bord , ou fe mettant dedans , elles 
jettent avec les deux mains de l'eau fur leur, 
tête,. 8c fe lavent 8c plongent ainfi tout !e 
corps comme cannes , elles difoient que ce. 
leur feroit trop de peine de fe dépouiller fi 
fouvent : Se. quoique nous fiifions couvrir paT 
force les Prifonnieres de guerre que nous 
avions achetées , Se que nous tenions Efcla- 
ves pour travailler dans le Fort , toutefois 
auffi-tôt que. la nuit étoit clofe , dépouillant 
fecretement leurs chemifes Se autres hail- 
lons qu'on leur bailloit, il falloit pour leur 
plaifir Se avant que.fe coucher , qu'elles fe 
promenalïent toutes nues parmi notre Ile. 
Bref , fi c'eut été à leur choix , Se qu'à grands 
coups de fouet on ne les eut contraintes de 
s'habiller , elles euffent mieux aimé endu- 
rer le hâve Se chaleur du Soleil , même s'é- 
corcher les bras &ies épaules à porter la ter- 
re Se les pierres , que rien endurer fur elles, 
Pour les Enfans , qu'ils nomment Conomi-, 
Miri t ce nous étoit un grand plaifir de voir 
les grandets , au-deffous de trois ou quatre 
ans , lefquels feffus Se graffets qu'ils îbnt,^. 



D E S V O ï A G E S. L i V. V t i6 9 

'cir. Elles font toutes deux fort nourriftantes (84) ; 8c de l'une comme de Descr-if- 

l'autre , apprêtées avec du jus de viande , on fait un mets qui approche T l ° N D v 

du riz bouilli. Les mêmes racines , pilées dans leur fraîcheur , donnent B R E s l L * 

un jus, de la blancheur du lait , qui ne demande que d'être expofé au Caracte- 

Soleil pour s'y coaguler comme le Fromage , & qui fait enfuite un bon f T E s MoeURS » 

.. 1 1 . -d » t. Usages , &c. 

aliment , pour peu quil loit cuit au teu. Comme on ne fait que le ren- DES brasi- 

verfer dans une poelle de terre pour les cuire , Lery le compare à nos lixns, 

omelettes. 

Ces racines fervent aufïî à la compofîtion (85) du Breuvage j 8c l'on ne 
fera point furpris de leur abondance , dans un Pais où il fe trouve des 
Cantons 11 fertiles , qu'en moins de vingt-quatre heures un jeune Hom- 
me peut cultiver afTez de terre , pour lui rapportet dequoi vivre une an- 
née entière. D'ailleurs, les Indiens du Brefil ne manquent point de Maïz,. 
auquel ils donnent le nom d'Avari. 

Lorfqu'ils s'afîemblent pour quelque Feftin , dont Poccafion la plus or- 
dinaire eft le maflacre de quelque Captif dont ils doivent manger la chair,, 
les Femmes allument du feu , près des vaiffeaux qui contiennent les li- 
queurs. Elles en ouvrent un , dont elles tirent à plein bord , dans une 
courge que les Hommes prennent l'un après l'autre , en danfant , 8c qu'ils 
vuident d'un feul trait. Ils y retournent tour à tour , avec îles mêmes cé- 
rémonies , jufqu'à ce que le vaiffeau foit épuifé. Plusieurs jours fe pafTenc 
dans les mêmes tranfports j ou , fi le plaifir eft interrompu , c'eft par le 
difcours de quelque Brave , qui exhorte les autres à ne pas manquer de; 
courage contre les Ennemis de la Nation. 

C'eft un ufage particulier des Indiens du Brefil , de boire 8c de man- 



feeaucoup plus que ceux de par deçà , avec 
leurs poinçons d'os blanc dans leurs lèvres 
fendues , les cheveux tondus à leur mode ,. 
& quelquefois le corps peinturé ,. ne fail- 
loient jamais de venir en trouppes , danfant 
au-devant de nous , quand ils nous voïoient 
arriver dans leurs Villages. Lery affûte, 
pour conclufion de ce Tableau 3 » que la nu- 
» dite des Brafiliennes, quoiqu'en beauté, 
33 dit-il 3 elles ne cèdent rien aux autres,. 
33 excite moins les hommes , que les attir 
33 fets , fards, faufTes perruques, cheveux 
33 tortillés , grands collets fraifés , vertuga- 
33 les 3 robbes fur robbes , & autres infinies 
33 bagatelles dont les Filles &. Femmes de 
33 par deçà fe contrefont & n'ont jamais 
33 afTez. Ubifupra. 

(84) La première fe nomme Oui-pou , & 
la féconde Ouï-antan. 

(85V Cette opération eft fort dégoûtante. 
Elle eft abandonnée aux Femmes , 33 qui 
33 commencent par découper les racines , & 
as les faire bouillir à l'eau dans de grands 
33 vafes de terre. On les retire du feu lor£ 
» qu elles font amollies, & on les laifle un 
$> peu refroidir. Enfuite s plufieurs Femmes ^ 



33 accroupies autour des vafes ,. y prennenr 
33 les molles , fe les mettent dans la bou- 
» che , & les mâchent : après quoi les 
33. remettant dans d'autres vafes de terre ,. 
33 qu'on leur tient prêts fur le feu , elles les 
33 font bouillir une. féconde fois , fans au~ 
33 tre peine que de les remuer avec un bâ- 
33 ton. Il ne refte alors que de les verfer 
33 dans de plus grands vaifîeaux de terre 9 . 
3j ou elles les lailTent un peu écumer & 
33 cuver ; & ces vailfeaux „ qui font étroits 
33 par là bouche , demeurent couverts. Ils 
33 reffemblent aux grands cuviers de terre 
33 qui fervent à faire la lefcive en quelques 
33 endroits du Bourbonnois & de l'Auver- 
33 gne : les Femmes du Brefil font auflî 
3> bouillir Se mâchent de même les Grains 
33 d'Avari pour en faire une autre forte de 
33 breuvage «. L'Auteur répète que ce font- 
des Femmes 5 car l'opinion desFïommes eft 
que fi les Filles vierges machoient les Racines: 
& l'Avari , là.Liqueur en'feroit moins bonne; 
ils regarderoient aum* , comme une indécen- 
ce pour leur propre fèxe , de mettre la maim 
à ce travail, C/bifup.-p. 14a,. 



i?o 'HISTOIRE GÉNÉRALE 

"Descrip- ger à différentes heures •, c'eft-à-dire qu'ils s'abftiennent de manger lork 
ffiow du qu'ils boivent , & de boire lorfqu'ils mangent. Dans les mêmes tems , ils 
Brésil. rejettent aufli toute forte de foins Ôc d'affaires , fans excepter celles de 
Caracte- l eurs haines &c de leurs vangeances , qu'ils remettent toujours après avoir 
re, Mœurs, j^jfgji- l eurs befoins. Alors ils parlent , avec chaleur , d'attaquer leurs En- 
USAGE Brasi- ne i"i s j de les prendre , de les engrailïer , de les aflommer folemnelie- 
liens. ment & de les mander. ^ .''.'■■■' 

leurs guerres Ce n'eft jamais par des motifs d'intérêt ou d'ambition , que les Brait- 
* liens fe font la guerre. Ils ne penfent qu'à vanger la mort de leurs Parens , 
ou de leurs Amis , mangés par d'autres Sauvages. Lery allure qu'on remon- 
teront à l'infini , fans trouver d'autre origine à leurs plus fangtantes inva- 
sions. La vangeance eft une palïion fi vive dans tous ces Peuples , que ja- 
mais ils ne fe font aucun quartier. Ceux , qui ont formé quelque liaifon 
avec les Européens , reviennent par degrés de cette férocité -, ils baifTent la 
vue avec une forte de confufion , lorfqu'on leur en fait un reproche. 

Il entre peu de formalités dans leurs guerres. Ils n'ont ni Rois ni Prin- 
ces , ils ne connoiffent aucune diftincLion de rangs ; mais ils honorent 
leurs Anciens , èc les confultent , parceque l'âge , difent-ils , leur donné 
de l'expérience , &: que n'étant plus en état d'agir eux-mêmes , ils font 
capables de fortifier les jeunes Guerriers par leurs confeils. Chaque Aldeja y 
nom qu'ils donnent à quatre ou cinq Cabanes fituées dans un même Can- 
ton , a pour Directeurs , plutôt que pour Chefs , un certain nombre de ces 
Anciens , qui font en même-tems les Orateurs de la Société , furtout lorf- 
qu'il eft queft